Note : J'ai commencé à publier des versions corrigées des premiers chapitres (le prologue et le premier pour le moment), principalement pour revoir un peu le style (Jônouchi devrait parler plus familièrement et ceci de façon plus constante, comme Mokuba sauf quand ils ont des raisons de faire attention à leur langage) et reformuler certaines choses pour la continuité (notamment certains points de foreshadowing pensés dès le début mais qui se concrétisent seulement maintenant et qui ont besoin d'être un peu reformulés). Ce sont de petits détails pour que l'ensemble soit mieux construit, il n'y a aucun changement dans le scénario ou de nouvelles scènes.


XXX

« Je ne suis plus ton pharaon, et tu n'es plus mon prêtre. »

C'était peut-être à cause de ses blessures, des médicaments qu'il avait avalés pour lutter contre la douleur ou de la honte que ses erreurs lui causaient, mais Atem avait l'impression qu'il aurait pu passer plusieurs jours complets au fond du lit sans pour autant récupérer de l'épuisement physique et moral qui s'était accumulé depuis sa résurrection.

Il avait brièvement rouvert les yeux lorsque Seth avait quitté la chambre avant de s'enfoncer à nouveau dans l'oreiller.

C'était facile de paraître fort face aux autres, face à Kaiba. D'admettre ses torts et d'accepter leur jugement.

C'était facile.

Mais il n'était pas aussi fort qu'il le laissait croire ou qu'il l'aurait voulu.

En vérité, Atem ne voulait pas, égoïstement, penser à ses échecs.

Il ne voulait pas penser à ceux qui étaient morts.

À Honda et à Otogi.

À Ryô.

Mais il y était obligé, car le regard de Jônouchi ne quittait pas ses pensées.

Atem l'avait déçu.

Il n'était pas le héros que Jônouchi s'était imaginé.

Que lui-même s'était imaginé…

Les « si » s'étaient bousculés dans son esprit dès l'instant où il s'était étendu sur le matelas. Même lorsque Seth s'était endormi dans le fauteuil placé juste à côté du lit, Atem avait continué de cogiter, de rejouer le scénario de ces derniers jours dans son esprit, d'analyser chacun de ses actes de la première minute de son éveil, quand il avait compris avec confusion qu'une magie obscure l'avait arraché à l'autre monde, jusqu'à l'instant où il avait réalisé que ses décisions avaient tué des innocents. Il voyait, plus nettement encore que le jour précédent, tout ce qu'il aurait pu faire pour éviter le désastre.

Toutes ces choses qui auraient peut-être évité que le sang coule.

Le pire, c'est que ce n'était pas la première fois.

Lorsqu'il s'était battu contre le roi des voleurs puis Zorc, il avait perdu plus d'un proche, plus d'un ami. Et tous lui avaient pardonné, sans exception. Peut-être même n'avaient-ils jamais songé à lui reprocher leur mort. Et pourtant…

Et pourtant, Atem se demandait comment les choses auraient évolué s'il avait tenté d'écouter le roi des voleurs et de rendre justice à sa famille, d'une façon ou d'une autre, au lieu de s'engager dans une lutte aussi aveugle que violente contre lui à cause de ses provocations et de la désacralisation de la tombe de son père.

S'il avait agi autrement, aurait-il su apaiser l'autoproclamé roi des voleurs ? Y aurait-il eu autant de morts, de souffrance ? Akhenaden aurait-il succombé à sa folie et cherché à mettre son propre fils sur le trône sans même se soucier de ses désirs ? Zorc aurait-il été invoqué en ce monde ? Atem aurait-il dû se sacrifier en enfermant le dieu maléfique et sa propre âme dans le puzzle millénaire ? Abandonner Seth, Mana et Isis à leur sort ?

Aurait-il régné ? Et pour combien de temps ? Cela ne semblait pas juste que Mana soit morte aussi jeune sans la guidance de Mahad. Ou que Seth ait été obligé de lui succéder alors même qu'il ne souhaitait pas du trône. Ni Seth ni Mana ni Isis n'avaient évoqué avec lui ces années sans leur pharaon, mais Atem avait deviné les non-dits, les secrets, même s'il n'avait au final passé que peu de temps auprès d'eux. Trop peu de temps. Neuf mois à peine. Une seconde sur l'échelle de l'éternité. Il n'avait même pas pris conscience de l'écoulement réel du temps avant que Kaiba ne le lui dise et que Yûgi lui réaffirme la même chose.

Pourquoi Mahara l'avait-il ramené ? Bakura, l'autre Marik, Pegasus, il pouvait le comprendre puisqu'ils devaient avoir un rôle dans ses plans encore obscurs, mais pourquoi lui, et pourquoi Seth ?

Soudain, on frappa à la porte. Atem repoussa la couverture et les draps avant de se redresser pour s'asseoir dans le lit. Quand Yûgi entra, l'ancien pharaon s'était composé un air sûr de lui pour masquer ses doutes, sa colère envers lui-même, sa frustration envers sa propre situation. Ne rien trahir. Ne pas inquiéter Yûgi outre mesure. Car il s'inquiéterait, inévitablement, si Atem laissait filtrer quoi que ce soit, s'il ne parvenait pas à maintenir les apparences. Il devait se montrer fort. C'était ce que l'on attendait de lui. C'était ce dont ils avaient besoin.

— Est-ce que tu as besoin de moi, partenaire ?

Yûgi, encore vêtu de son pyjama, passa une main dans ses cheveux ébouriffés dans une vaine tentative pour les maîtriser. Il était évident qu'il venait tout juste de tomber en bas de son lit et qu'il n'avait sans doute pas beaucoup plus dormi qu'Atem. Son sourire ne parvenait pas à cacher les cernes qui assombrissaient ses yeux améthystes.

— Je venais voir si tu allais mieux, autre moi.

Yûgi avait prononcé le surnom avec une légère touche de moquerie qui n'échappa pas à Atem. Depuis qu'il avait retrouvé son identité et, désormais, un corps qui lui était propre, l'appeler ainsi n'avait plus aucun sens, après tout.

— Je vais bien, Yûgi, fit-il avec un sourire discret. Merci.

Le jeune homme acquiesça. Cependant, à en juger par le pli qui apparut aussitôt sur son front, la réponse d'Atem ne l'avait pas vraiment rassuré.

— C'était gentil de ta part d'accompagner Kaiba et courageux de prendre sa défense.

Le sourire d'Atem s'évanouit pour laisser la place à une expression autrement plus grave.

— Ce n'était pas courageux c'était la chose à faire. Je ne peux pas ignorer ma propre responsabilité. Si j'avais communiqué avec mes amis, nous n'en serions pas là.

— Si nous avions communiqué, corrigea Yûgi, l'air à son tour sombre. Kaiba aurait dû être mis au courant pour Bakura. Même s'il ne nous aurait pas cru sur le moment…

Yûgi ferma brièvement les yeux avant de regarder à nouveau Atem.

— Et il aurait dû venir avec nous en Égypte… Pour ton départ…

Atem se concentra sur la couverture blanche qui recouvrait le lit. Il n'avait pas envie de parler de cette autre décision regrettable.

— J'aurais dû faire plus attention à Ryô, ajouta Yûgi dans un souffle. C'est ce qu'un vrai ami aurait fait. À chaque fois, nous…

— Non, l'interrompit Atem en élevant la main. Ce n'est pas de ta faute.

Le pli entre les sourcils de Yûgi s'était creusé.

— Ce n'est pas seulement celle de Bakura.

— C'est la mienne. Depuis le départ…

Atem pinça la couverture entre ses doigts.

— Parfois, je me dis que si j'avais essayé de comprendre le roi des voleurs…

— Atem…

— Si j'avais écouté plus tôt ce qu'il avait à dire à propos de Kul Elna et des objets millénaires…

— Ne…

— Peut-être que nous n'en serions pas là. Peut-être que j'aurais pu éviter tout ça. Tant de personnes sont mortes à cause de mes décisions…

Yûgi, quoique peu surpris d'entendre Atem s'accuser, soupira longuement en se passant une main sur le front. Puis, il franchit la distance qui le séparait du lit et vint s'asseoir juste à côté de lui, posant une main sur son épaule. Cela n'empêcha pas l'ancien esprit d'éviter son regard comme il ne l'avait jamais fait auparavant.

— C'est grâce à toi si je me suis fait des amis et si je suis devenu plus fort. C'est grâce à toi si Jônouchi n'est plus dans son gang et s'il a pu faire soigner sa sœur. C'est grâce à toi si Kaiba a pu se réconcilier avec Mokuba et s'il agit comme un être humain presque fonctionnel.

Yûgi avait prononcé la dernière phrase avec une pointe d'ironie, mais Atem, étonné par ses paroles, ne le remarqua pas.

— On ne peut pas dire que j'ai excellé sur ce dernier point.

— D'où le presque… nota Yûgi. Ce n'est pas de ta faute si Kaiba est ce qu'il est. C'est celle de Gôzaburô. Il y a des choses que même toi tu ne peux pas réparer. Mais si tu n'avais pas été là…

Atem pinça les lèvres avec force avant de lâcher dans un souffle :

— Si je n'avais pas été là, Marik et sa famille n'auraient sans doute pas autant souffert en mon nom.

Yûgi resta silencieux pendant quelques secondes, ne sachant tout d'abord que dire. Voir Atem s'enfoncer dans une spirale de pensées négatives le déstabilisait. Pas au point de le paniquer, comme il l'aurait peut-être été à une époque, mais assez pour qu'il prenne conscience que celui qui l'avait protégé pendant deux ans n'était, au fond, pas si différent de lui un jeune homme, un adolescent même, avec ses incertitudes. Tout le monde tendait à l'oublier, y compris lui, à cause de l'aura d'assurance presque insolente qu'Atem dégageait d'ordinaire. C'était pour cette même raison qu'il n'avait pas compris à quel point Mahara l'avait blessé.

— En admettant que tu aies pu raisonner le roi des voleurs, et que les gardiens n'aient jamais été créés… peut-être que Marik, lui, ne serait jamais né. Ni Isis. Et Rishid ? Rishid n'aurait pas eu de famille.

Atem ferma les yeux et resta parfaitement immobile. Seules quelques ridules sur son front causées par le froncement de ses sourcils trahissaient encore son trouble. Yûgi aurait pu le croire endormi. Ou statufié.

Au bout de quelques instants, il tendit le bras pour toucher l'épaule d'Atem. Les yeux rubis rencontrèrent à nouveau les siens pour ne plus les quitter. Yûgi se mordit les lèvres, anxieux. Atem semblait si désemparé, comme si le poids du monde entier reposait sur ses épaules et qu'il était soudainement incapable de le supporter. Ironiquement, le poids du monde avait effectivement pesé sur ses épaules… plus d'une fois.

— Je ne sais pas ce que nous allons faire, confessa Atem. Ce que Kaiba va faire sans Isono.

— Nous verrons. Ensemble.

— Ensemble, répéta Atem.

Et, l'espace d'un instant, Yûgi crut qu'Atem allait lui dire, une nouvelle fois, qu'il aurait dû se révéler à ses amis et solliciter leur aide plus tôt au lieu de vouloir régler les choses tout seul. L'espace d'un instant, Yûgi crut qu'il allait s'accuser de tous les maux, comme il l'avait fait face à Jônouchi dans le but de protéger Kaiba de la colère de l'ancien yankee.

Mais Atem ne le fit pas.

Une main sur l'un de ses bracelets en or qu'il n'avait pas quittés même pour dormir, il garda le silence.

Ce n'était peut-être pas mieux, au final, parce que Yûgi se demanda à quoi il pouvait bien penser et s'inquiétait même à l'idée qu'Atem lui cache des choses comme… comme lorsqu'il avait visité l'exposition et rencontré Isis.

— Ne fais rien de stupide… pas dans ton état…

Atem laissa échapper un rire nasal.

— Je ne suis même pas capable d'appeler Mahad, alors je ne risque pas de me lancer à la poursuite de Bakura, seul. J'ai retenu la leçon.

Mahad.

Yûgi aurait voulu presser Atem de questions, aurait voulu savoir s'il faisait allusion au magicien des ténèbres et si le prêtre pouvait réellement se manifester à travers lui, comme l'avait laissé entendre Seth. Il y avait tant de choses qu'il ne comprenait pas, et qu'il n'avait jamais eu l'occasion de demander avant, qu'il n'avait jamais cru vital de demander, même après qu'Atem avait retrouvé ses souvenirs. Cependant, le moment était mal choisi pour un cours sur les ka.

— Repose-toi, Atem. Je… je suppose que si Bakura voulait du mal à Ryô, il l'aurait déjà…

La gorge de Yûgi se resserra avant qu'il puisse prononcer le dernier mot. Il ne supporterait pas qu'il arrive quoi que ce soit de plus à Ryô. Il voulait croire qu'il y avait au moins un fond de vérité quand Bakura prétendait tenir à son ancien hôte, même si toutes ses actions prouvaient le contraire, et même s'il n'arrivait pas à imaginer qu'une créature aussi maléfique que Zorc soit capable du moindre attachement envers qui que ce soit.

Au bout d'une ou deux secondes de réflexion, Atem acquiesça légèrement, et Yûgi se leva pour rejoindre la porte restée entrouverte tout en espérant que l'ancien pharaon suivrait réellement son conseil et ne continuerait pas à broyer du noir. Lorsqu'il tira le battant vers lui pour sortir, il se retrouva face à face avec Seth, les bras chargés d'un plateau qui semblait contenir tout ce que le cuisinier avait dû préparer pour le petit-déjeuner.

— Ah… Bonjour, Seth.

— Yûgi, se contenta de répondre le prêtre d'une voix distante et un tantinet ennuyée.

Le jeune homme préféra baisser les yeux sur le plateau plutôt que de fixer plus longtemps les iris bleus, froids, insensibles de son vis-à-vis. Tout à coup, sa ressemblance avec Kaiba était frappante. Bien plus que durant les jours précédents, où Seth avait semblé aux antipodes du jeune CEO en se montrant facétieux, joyeux, attentionné envers les autres et… eh bien, séducteur, s'il en jugeait par ce qui s'était produit avec Jônouchi…

— Qu'est-ce que tu vas faire avec ça ? demanda Yûgi.

— Nourrir mon pharaon.

Son pharaon.

Ce n'était pas la première fois que Seth nommait Atem par son titre. Cependant, la déférence dans le ton du prêtre le laissa incertain, un peu perplexe. Personne n'avait jamais parlé à Atem de cette manière. Personne excepté Isis et Rishid.

Mal à l'aise, Yûgi jeta un regard derrière lui. Atem, toujours assis dans le lit avec les draps défaits autour de lui, les mèches les plus blondes de sa chevelure retombant devant son visage, haussa les épaules et poussa un profond soupir, presque fataliste.

— Tu sais que tu n'as pas besoin de l'appeler comme ça ? tenta Yûgi en reportant son attention sur Seth, un sourcil haussé.

Le prêtre se contenta de renifler avec morgue. Apparemment, Yûgi ne tirerait pas d'autres réponses de sa part. Il hésita un instant avant d'abandonner Atem à Seth, mais son ami, relevant légèrement la tête pour soutenir son regard, lui adressa un sourire qui se voulait rassurant.

Quand Yûgi eut quitté la chambre, Seth déposa le plateau sur le lit. Atem fixa l'amoncellement d'aliments avec perplexité avant de relever les yeux sur son cousin, toujours debout à côté du lit comme s'il attendait d'être simplement… congédié ?

C'était déjà perturbant dans l'autre monde – plus qu'il n'avait osé se l'avouer jusque-là –, d'avoir tout le monde aux petits soins avec lui alors qu'il s'était habitué à se débrouiller sans l'aide d'aucun serviteur lorsqu'il partageait le corps de Yûgi. C'était perturbant de les retrouver tels qu'ils avaient toujours été, comme si rien n'avait changé en trois mille ans. Ça l'était encore plus de voir Seth se comporter ainsi dans cette dimension-là. Impossible, désormais, de nier à quel point il détestait cela.

Au fond, c'était peut-être aussi pour cette raison qu'il n'avait pas cherché à stopper Kaiba dans sa quête. Son rival, lui, l'estimait mais sans pour autant le traiter comme un souverain ou comme une pauvre petite chose dont il fallait prendre soin. Atem aurait tout fait pour remporter le duel, non pas par fierté ou pour prouver qu'il restait le plus fort, mais pour ne pas rester seul dans un au-delà où le temps semblait s'être figé à l'époque de l'Égypte antique et où il n'arrivait, au fond, jamais rien de passionnant, d'excitant. Ce qui ne signifiait pas qu'il regrettait d'avoir choisi le repos et de retrouver les siens, sa famille. Il avait juste espéré que les choses soient… différentes. Moins… immuables. Il les aimait, il voulait être auprès d'eux, mais les journées se ressemblaient toutes et rien ne semblait pouvoir les changer.

Peut-être était-ce pour cela qu'il avait perdu la notion du temps ? L'ennui qu'il avait refusé d'admettre parce que cela lui paraissait déplacé et égoïste. Avec Kaiba, il avait retrouvé, au moins pour quelques minutes, le frisson qui lui avait tant manqué, sans qu'il en ait tout à fait conscience avant son irruption.

Atem attrapa l'un des croissants et commença à l'émietter nerveusement entre ses doigts sans même porter les morceaux à sa bouche pour manger. Il n'avait vraiment pas envie de penser à cela. En le faisant, il se sentait comme le pire des ingrats.

— Yûgi a raison. Tu n'as pas besoin de m'appeler comme ça. Ici, je ne suis pas un pharaon.

— Tu l'es, contredit Seth.

— Non. Je suis leur ami… Ils sont les tiens aussi…

Seth fronça les sourcils avec contrariété.

— Je n'ai pas besoin d'amis.

— Alors, Yûgi se méprend ? questionna Atem, surpris. Tu n'as pas sympathisé avec eux, pas un seul instant ?

Il y eut un bref instant de flottement avant que Seth réponde.

— Peut-être… Quand je croyais être seul en ce monde, sans le moindre but… Mais cela n'a plus d'importance, maintenant que tu es là.

Atem soupira en reposant le croissant et se passa une main sur le front pour repousser ses cheveux en arrière. La conversation s'annonçait longue. Il n'était pas certain d'avoir le courage de la lancer, même s'il le fallait.

— Parce que je suis là, c'est ça ? demanda-t-il.

Cette fois, Seth ne lui répondit pas et alla s'asseoir dans le fauteuil. Atem aurait pu se réjouir qu'il s'autorise ce geste s'il ne lui avait pas donné l'impression d'être un sphinx surveillant une nécropole ou, en l'occurrence, la personne censée y être inhumée. C'est-à-dire lui.

— Seth…

— C'est parce que j'ai négligé mon devoir que tu es mort, coupa abruptement le prêtre. Si je ne m'étais pas laissé distraire par Kisara et par mon père…

Alors, c'était donc de cela qu'il s'agissait… ?

— Ma mort n'a rien à voir avec ça ! intervint Atem avec véhémence. Il n'y avait pas d'autres solutions pour vaincre Zorc et…

Il s'interrompit en réalisant que Seth se reprochait ce dont il lui-même se blâmait. Ne pas avoir effectué d'autres choix, les bons choix, quand il le fallait. Avoir causé la perte d'autrui. Avoir échoué à protéger des personnes innocentes.

— Seth, je ne suis plus ton pharaon, et tu n'es plus mon prêtre. Pas en ce monde, pas en cette époque.

Ni dans l'autre, avait-il envie de rajouter, mais il répugnait à avouer et à s'avouer que sa joie d'avoir retrouvé les siens avait été ternie par le fait d'être encore, toujours, le pharaon, et pas simplement Atem. Il avait passé trois mille ans, seul, emprisonné, sans le moindre contact avec quiconque si ce n'était l'influence maléfique de la part de Zorc enfermé dans le puzzle millénaire sans qu'il en ait conscience. Il avait vécu presque deux ans auprès de ses amis sans le moindre souvenir quant à son identité réelle. Il n'avait plus rien d'un pharaon, mais personne ne semblait l'avoir compris dans l'au-delà, et surtout pas Seth.

— Bien sûr que si je le suis, contredit Seth, le regard aussi dur que l'acier. Que nous soyons ici ou ailleurs n'y change rien.

Atem soupira et se frotta les paupières. Comment faire comprendre à son cousin, sans heurter sa fierté et ses sentiments, qu'il n'avait plus à se comporter ainsi, en tout cas dans le monde des vivants ? Qu'il n'avait pas besoin de le traiter comme un souverain, de veiller à ses moindres besoins et de lui apporter à manger au lit. Le pire, c'est que s'il lui avait ordonné d'abandonner sa fonction, Seth aurait sûrement obéi, mais sans y mettre le moindre cœur, et sans chercher à vivre sa propre vie ensuite.

— Mon devoir est de te protéger, poursuivit Seth avec détermination, encore plus en l'absence des autres prêtres et alors que tu n'es même pas en état d'invoquer les dieux ou de faire appel à Mahad.

Atem le considéra avec incrédulité.

— Me protéger ? Seth, tu n'es pas non plus en état d'invoquer Duos pour le moment.

— Je le suis.

Atem se redressa malgré l'élancement qui lui transperça le dos. Il savait qu'il ressemblait plus que jamais à un souverain s'apprêtant à tancer son serviteur, mais Seth ne lui laissait pas le choix d'agir autrement.

— Je te l'interdis. L'effort pourrait te coûter la vie.

— Je n'ai pas besoin de ton autorisation. Je ne laisserai sûrement pas l'avatar de Zorc en ce monde te tuer sous prétexte que je pourrais moi-même mourir en accomplissant mon devoir. Je ne serai pas aussi égoïste, cette fois.

— Seth, tu…

— Non, pharaon. J'ai échoué une fois à te protéger parce que j'ai osé placer ma personne avant la tienne. Je ne commettrai pas la même erreur une seconde fois. Je ne me laisserai pas distraire de ma mission par quoi que ce soit ou qui que ce soit.

Le visage de Seth ne trahissait pas la moindre incertitude, pas la moindre crainte. Ses mains, cependant, se crispèrent sur ses genoux, comme s'il n'était pas aussi sûr de lui qu'il le prétendait.

De tous ses prêtres, Seth avait toujours été le plus intransigeant. Même Akhenaden s'était montré moins dur que lui dans ses jugements avant de sombrer dans la folie à cause de la corruption de Zorc Necrophades. À moins que cela n'ait été qu'un masque. Après tout, il avait créé les objets millénaires en faisant massacrer… Non, Atem n'avait vraiment pas envie d'y réfléchir. Akhenaden n'aurait pas accédé à l'autre monde si son cœur n'avait pas était plus léger que la plume de Maât au moment du jugement.

— Je ne veux pas que tu meures pour moi, Seth… murmura Atem tout en reposant le croissant, l'appétit définitivement coupé.

— Je suis déjà mort.

— Dans ce cas, moi aussi. Alors, quelle importance qui part en premier ? Nous retrouverons les autres, et voilà tout.

Seth, mâchoire crispée par la colère, le foudroya du regard. Le respect qu'il avait affiché au début de la conversation s'était étiolé. Non pas qu'Atem le regrettât. Au moins, cela signifiait qu'il lui était possible de parler à Seth de personne à personne, de cousin à cousin, d'ami à ami et non pas de pharaon à prêtre et que, donc, tout espoir de le raisonner n'était pas perdu.

— C'est à cause d'eux, c'est ça ? demanda soudainement Seth d'une voix tranchante.

— Eux ? répéta Atem, étonné.

— Yûgi, Seto, Jônouchi… C'est à cause d'eux que tu rejettes ton statut.

Atem sourit avec amertume. Il se trompait. Raisonner Seth était impossible. Il avait toujours été buté, et trois mille ans n'avaient rien changé.

Quelle ironie.

Il s'était inquiété de l'impact qu'aurait la nouvelle de sa résurrection sur les autres, en particulier sur Kaiba. Il n'avait pas songé un seul instant que ce serait Seth qui en pâtirait le plus, pas alors que Yûgi lui avait raconté comment le prêtre semblait s'être adapté à leur époque, contre toute attente. La nouvelle avait rassuré Atem, qui s'était inquiété pour son cousin dès qu'il avait appris que lui aussi avait été ramené contre son gré.

— Si tu veux voir les choses ainsi… soupira-t-il.

Atem cessa d'essayer de se tenir bien droit et baissa la tête, appuyant ses avant-bras sur ses genoux.

— Tu sais tout comme moi que cette situation n'est pas normale, reprit Seth en croisant les bras.

— C'est ce que je pensais aussi au début. C'est ce que je me suis efforcé de penser ces derniers jours : « Ce n'est pas normal ». « Je ne devrais pas être ici ». « Ma place n'est pas ici ». Je n'ai pas cessé de me répéter ça…

Atem se mordit la lèvre. Il s'était efforcé de le croire, oui. Il aurait toujours voulu y croire, ne pas penser à la façon dont ses certitudes étaient en train de s'effriter. Un jour plus tôt, avant qu'il ne retrouve les autres, tout lui semblait clair : il voulait retourner à Aaru, auprès des siens. Ce n'était même pas négociable. C'était ce qu'il désirait par-dessus tout. Il s'était battu pour ça. Il n'aurait jamais dû revenir. Il se l'était répété comme un mantra en essayant de nier la moindre pensée conflictuelle.

Il n'en était plus aussi certain… Pas après avoir dû soutenir Kaiba. Pas après avoir été soutenu par Yûgi. Pas même après que Jônouchi l'avait fixé avec plus de colère et de déception que jamais.

Il avait craint qu'ils souffrent de son départ s'ils apprenaient sa réaction, mais c'était lui désormais qui appréhendait la séparation. Parce qu'il n'était plus aussi sûr que Aaru soit le paradis qu'il avait désiré, ni même d'avoir envie d'y retourner.

— Tu n'es pas comme eux, reprit Seth, comme s'il devinait ses pensées.

— Ce sont mes amis.

— Tu l'as déjà dit, et cela n'a toujours aucun sens. Tu n'as passé que deux ans avec eux, et même pas dans ton propre corps. Et, la plupart du temps, ce n'était pas toi qu'ils considéraient être leur ami mais ce qu'il croyait être une autre personnalité de Yûgi, comme tu me l'as toi-même dit. Qu'est-ce que cela peut bien valoir comparé à seize années à…

Atem releva un regard furieux sur lui et ne lui donna pas l'occasion de terminer.

— Et comparé à trois mille ans enfermé dans un artefact, Seth ?

Le prêtre, le visage fermé, pressa ses lèvres l'une contre l'autre sans lui répondre.

— Dis-moi, qu'est-ce qui te prouve que je suis plus ton pharaon que l'esprit qui vivait dans le puzzle et qui a exercé une justice aveugle et tordue sur les autres sitôt qu'il a obtenu un hôte ?

Atem se mit debout malgré la douleur qui pulsait de plus en plus le long de ses points de suture. Seth plissa les paupières avec mécontentement tout en le regardant faire, puis fixa l'index que le jeune homme pointa vers lui.

— Vous attendez tous de moi que je sois le pharaon que vous avez connu, et j'ai essayé de l'être, j'ai essayé de me convaincre que je l'étais, je me suis répété comme un mantra que c'était ce que je voulais et que j'étais parfaitement heureux.

— Atem… commença Seth, sentencieux.

— Mais la vérité, c'est que je ne le suis plus.

Seth aspira brièvement avant de dire dans un souffle :

— Peut-être. Peut-être que tu ne l'es plus.

Atem s'attendit à ce que Seth lui reproche de vouloir trahir et abandonner les siens, parce que c'était lui-même ce qu'il avait l'impression de faire en se montrant enfin honnête envers lui-même, mais, à sa grande surprise, son cousin ne le suggéra même pas.

— Mais tu crois que cela importe aux dieux ? Pour eux, tu es le pharaon.

— Un parmi de nombreux autres. Ils peuvent bien m'oublier un peu.

— Ils n'oublieront pas, Atem. Parce que tu n'es pas un parmi de nombreux autres.

Seth posa les mains sur ses épaules dans un geste d'une rare familiarité.

— Tu es plus que cela, ajouta-t-il, cette fois d'un ton attristé. Les dieux t'ont investi de leur pouvoir. Ils t'ont choisi, élu. Horakthy lui-même peut se manifester à ta demande si ton ba est assez fort pour lui donner corps. Et c'est pourquoi je te protégerai même si je dois en mourir, parce que ta vie est plus importante que la mienne. Parce que je n'échouerai pas une seconde fois dans ma mission. Si tel devait être le cas, je préférerais qu'Ammit me dévore. C'est, de toute manière, tout ce que je mérite pour mes nombreux crimes.

Avec un frisson d'horreur, Atem appuya sa paume contre l'une des mains de Seth.

— Je ne t'en ai jamais voulu pour ce qui s'est passé. Je n'en veux même pas à Akhenaden d'avoir…

— Ce n'est pas à propos de ce que tu ressens, mais à propos de ce que je ressens. Tu n'aurais jamais dû mourir aussi jeune. Je n'aurais jamais dû régner à ta place. Et je préférerais être voué au néant plutôt que de remettre les pieds à Aaru, plutôt que de devoir expliquer à ton père pourquoi son fils, le plus grand pharaon que l'Égypte ait jamais connu et dont l'Histoire aurait dû révérer le nom, est encore mort à cause de mon incompétence. Pourquoi son fils, béni des dieux, n'a pas pu stopper Zorc et ce Mahara malgré les pouvoirs qui lui ont été accordés.

— Seth…

— Ma vie n'a aucune importance comparée à la tienne, Atem. Je ne suis qu'un prêtre. Que tu n'acceptes pas cette vérité, ce n'est pas mon problème. Si tu tiens vraiment à tes amis, tu me laisseras faire mon devoir jusqu'au bout, quel que soit le prix à payer. Après tout, nous avons réussi à nous mettre d'accord sur le fait que nous sommes déjà morts, et je veillerai à ce que personne ne me regrette…

Seth retira ses mains des épaules d'Atem. Le jeune homme avait baissé la tête durant son discours, peut-être pour cacher les larmes qui perlaient le long de ses cils sombres.

Décidant de le laisser seul avec sa tristesse, Seth fit mine de se détourner pour rejoindre la porte. Cependant, Atem l'attrapa par le devant de son débardeur et serra le tissu dans son poing pour l'empêcher de le repousser. Pas sans le blesser, du moins. Et tous deux savaient que jamais le prêtre ne ferait quoi que ce soit qui puisse le blesser.

Les yeux rubis d'Atem brillaient d'une résolution farouche, aussi grande que celle qu'il avait eue face au roi des voleurs lorsqu'il avait osé traîner la momie d'Akhenamkhanen dans la salle du trône, après avoir pillé son tombeau. Aussi grande que celle qu'il avait eue quand il avait décidé de sceller sa propre âme avec Zorc dans ce qui allait devenir le puzzle millénaire.

— Et je ne te laisserai pas faire. Crois-moi, je ne te laisserai pas faire. Personne ne se sacrifiera pour qui que ce soit et surtout pas pour moi.

— Je doute que Bakura t'en laisse le choix, rétorqua Seth en essayant de desserrer la prise de ses doigts.

Les iris d'Atem étincelèrent un peu plus.

— Il y a toujours le choix, Seth.