─ Où elle est, Moira ?

Samantha détacha son regard du petit manège qui se déroulait un peu plus loin dans la salle commune et tourna ses opales sur Sidonie, qui revenait du dortoir après y avoir remonté ses devoirs finis.

─ Sûrement partie espionner Evans, répondit Aurelia en lisant son manuel de métamorphose. Elle fait souvent ça, le week-end, pour vérifier qu'Evans ne rencontre pas Ford en secret.

Sidonie fronça légèrement les sourcils en regardant dans le vide, apparemment concentrée. Samantha lui épargna cette peine :

─ Il est à Serdaigle, indiqua-t-elle.

─ Ils sortent ensemble ?

─ Non… répondit lentement Samantha.

En réalité, Evans et Ford jouaient à un petit jeu assez amusant, surtout quand c'était Moira qui contait les délires que la Gryffondor et le Serdaigle partageaient. Le jeune homme était quelqu'un d'atypique et, il fallait bien le reconnaître, de complètement dérangé. La Pitchoun ne ratait jamais une occasion de démontrer l'illumination qui caractérisait Ford et, bien qu'elle n'aima pas la proximité entre Evans et lui, Moira ne dissimulait jamais l'amusement que le Serdaigle lui inspirait.

Sentant le regard interrogateur de Sidonie, Samantha s'accorda quelques secondes de réflexion avant de s'expliquer :

─ Evans cultive les relations ambiguës, déclara-t-elle. Très franchement, la Pitchoun t'en parlera bien mieux que moi. En plus, elle adore ça !

Sidonie hocha la tête et Samantha reporta son attention vers les fauteuils qui entouraient la cheminée au manteau gravé de symboles complexes. Remis d'aplomb après quelques jours à l'infirmerie, et très sûrement rempli de colère, Mulciber chuchotait avec ses amis de toujours en lançant parfois quelques regards mauvais vers la porte de la salle commune, par où avait disparu Mirves une heure plus tôt. De toute évidence, le massif Serpentard fomentait un complot pour se venger.

Sidonie parut elle aussi sentir le mauvais coup pointer le bout de son nez, car elle reprit la parole d'une voix prudente, afin que les garçons ne puissent pas l'entendre.

─ Statistique ? demanda-t-elle.

─ Ca sent mauvais, dit Samantha.

─ Très mauvais, renchérit Aurelia à mi-voix. Vaincre Mulciber en utilisant la ruse, c'est une chose très facile. Dans un duel, c'est moins évident, alors si en plus il complote avec les autres, Mirves risque de s'en mordre les doigts… et encore, je reste polie.

─ Ils s'attaqueraient à Mirves tous ensemble ? interrogea Sidonie d'un ton méprisant.

Aurelia approuva, mais Samantha connaissait trop bien les garçons pour savoir qu'ils ne tireraient pas tous leur baguette magique. Quand ces quatre-là commençaient à comploter de cette manière, c'était généralement un méfait beaucoup plus subtil qu'un vulgaire duel qu'ils préparaient. Les « accidents » et les mésaventures en tous genres étaient devenus un domaine dans lequel ils excellaient.

L'année dernière, par exemple, le préfet-en-chef avait accidentellement bousculé Rosier sans s'excuser derrière. A peine quatre jours plus tard, le préfet-en-chef disparaissait miraculeusement pour être enfin retrouvé qu'une semaine plus tard, le visage salement amoché et les plaies infectées. Si Mirves n'avait pas manifesté la moindre pitié en brisant le bras de Mulciber, son geste était d'une grande délicatesse à côté de ce dont Mulciber et compagnie étaient capables quand ils s'unissaient.

La porte de la salle commune s'ouvrit et les têtes des garçons se tournèrent instantanément dans cette direction, mais ils durent être déçus. Ce fut Moira qui entra et s'avança aussitôt vers ses amies, tandis que Hunters laissait traîner son regard sur la jupe de la Pitchoun avant de rejoindre ses amis dans leur discussion.

La Pitchoun se laissa tomber joyeusement à côté de Sidonie en affichant une mine satisfaite.

─ Rassurée ? lança Aurelia en refermant son manuel.

─ Oui, reconnut Moira d'un air enchanté. J'ai entendu Gwen Parker et Sarah Patson raconter que Tim consacrait toute sa soirée à ses devoirs, et c'est tant mieux ! Et Lily m'a fait un groooos bisou quand je lui ai dit que Parker et Patson se promenaient dans les couloirs après le couvre-feu, mais je ne suis pas sûre qu'elle ait réussi à les intercepter.

Parker et Patson comptant parmi les plus fidèles admiratrices de Ford, elles détestaient cordialement la préfète-en-chef et, forcément, la Pitchoun ne les apprécia pas le moins du monde. Ce qu'elles n'étaient apparemment pas fichues de se mettre dans le crâne, cependant, c'était que Ford ne s'intéresserait pas à elles tant que la fin du monde n'aurait pas été déclarée officiellement. Et Samantha le comprenait !

─ Et je sais quelque chooooose ! chantonna soudain la Pitchoun.

Elle lança un regard avide à Sidonie.

─ J'ai déjà dormi sur mes deux oreilles…

─ Mais il faisait noir ! dit précipitamment Moira.

─ Pourquoi tu n'as pas allumé ta baguette ? s'étonna Samantha.

─ Je voulais pas réveiller Sidonie, dit Moira d'un air joyeux.

L'intéressée hocha la tête d'un air amusé.

─ Eh bien, je dormirai sur mes deux oreilles et si profondément que la lumière ne me réveillera pas, lui promit-elle.

─ Chouette ! se réjouit la Pitchoun. Eh ben, Logan Mirves, il sait parler !

Samantha haussa les sourcils. Il était vrai que, tout au long de la semaine, de nombreux élèves avaient émis l'hypothèse que Mirves était muet car, jusqu'à présent, personne ne l'avait entendu prononcer le moindre mot.

─ Comment t'as découvert ça ? demanda Aurelia, intéressée.

─ Il sortait du couloir des cuisines quand je l'ai croisé, raconta Moira. Il avait tout plein de gâteaux et de pâtisseries dans les mains alors, je lui ai dit que les nouveaux pouvaient me faire un bisou que s'ils m'offraient d'abord un chausson aux pommes.

─ Et ? l'encouragea Aurelia.

─ Il a dit qu'ils n'offraient des chaussons aux pommes qu'aux anciennes qui lui faisaient un bisou, dit Moira, contrariée. Il a une voix très agréable, en tout cas, mais comme il m'a pas offert de chausson à la pomme, je suis partie en lui tirant la langue.

Samantha eut un léger sourire. La Pitchoun était décidément difficile en affaire, ne supportant pas du tout qu'on joue au même jeu qu'elle. Néanmoins, elle avait réussi l'exploit d'arracher quelques mots à Mirves.

Consultant sa montre, Aurelia sembla décider qu'elle s'était tenue un peu trop éloignée de son lit pour aujourd'hui et, ensemble, les quatre jeunes femmes prirent le chemin de leur dortoir. Sidonie retrouva apparemment la mémoire dès que la porte se referma, car elle profita du départ d'Aurelia dans la salle de bains pour revenir au sujet qui l'intriguait le plus sur le moment.

─ Et c'est qui, ce Tim Ford ? lança-t-elle.

Moira pouffa de rire.

─ C'est un Serdaigle complètement fou, répondit-elle joyeusement. Il est très drôle, mais un peu bête, et il a une imagination incroyable ! En quatrième année, il a fabriqué lui-même son costume de lapin rose pour célébrer Halloween ! Et l'an dernier, il a traversé tout un couloir en caleçon alors que j'étais persuadée qu'il n'oserait pas !

Samantha se souvenait encore de l'expression abasourdie de la Pitchoun lorsque celle-ci était revenue de ce fameux couloir pour leur raconter à quel point Ford était cinglé.

─ Et il s'intéresse à Lily ? reprit Sidonie.

─ Lily affirme que non, marmonna Moira d'un air boudeur.

─ Tu ne la crois pas ?

─ Si, dit la Pitchoun sans grande conviction. Mais l'an dernier, Tim est monté sur le rempart de la tour d'astronomie et a menacé de sauter dans le vide si Lily ne lui montrait pas tout de suite son ventre. Or, Lily m'a promis qu'elle ne lui montrerait rien que je n'ai pas encore vu. Mais moi, j'ai dû attendre cet été pour voir son bidon !

Quelque peu déconcertée par la stratégie adoptée par le Serdaigle pour voir le ventre d'Evans, Sidonie resta immobile un moment, les sourcils haussés et la bouche entrouverte.

─ D'accord, dit-elle finalement. Eh bien, pourquoi tu ne rappelles pas cette promesse à Lily ?

─ Hein ? s'étonna la Pitchoun.

─ Lily a trahi sa promesse, expliqua Sidonie avec un sourire. Tu pourrais le lui faire remarquer et dire que tu bouderas jusqu'à ce qu'elle te montre quelque chose que Ford n'a pas encore vu. Comme ça, tu auras non seulement un avantage sur lui, mais en plus tu peux faire en sorte qu'elle te prouve qu'il ne l'attire pas.

Les yeux de Moira s'illuminèrent progressivement d'une lueur triomphale et réjouie, à mesure que leur nouvelle amie lui prodiguait ses conseils.

─ Tu veux bien que je te fasse un bisou ? s'exclama Moira, émerveillée.

Elle n'attendit même pas la réponse et se précipita sur la splendide brune pour la heurter de plein fouet et la plaquer sur le matelas en écrasant chaleureusement ses lèvres sur la joue de Sidonie, qui échangea un regard amusé avec Samantha. Etrangement, Samantha prit pleinement conscience des paroles de Sidonie à cet instant : la Pitchoun était, effectivement, une personne irremplaçable et importante dans son entourage.

C'était une étrange sensation que de découvrir l'importance d'une personne. Samantha avait beau s'y obliger, elle ne parvenait pas à imaginer son avenir sans Moira comme si, quelque part au fond d'elle, quelque chose lui affirmait que la Pitchoun était une sorte de besoin vital. Il était vrai que, dans toutes les situations difficiles qu'elle avait vécues, Samantha avait toujours pu compter sur Moira pour faire remonter son moral.

Et dire qu'il a fallu attendre Sidonie pour que je m'en rende compte ! s'étonna intérieurement la jeune femme. Etait-ce pour cela qu'Evans appréciait tant Ford et Moira ? La Gryffondor avait-elle toujours su que, maintenant qu'elle les connaissait, il lui paraissait invraisemblable qu'ils disparaissent de son entourage ?

Samantha regarda la Pitchoun regagner son lit d'un pas dansant et administrer un chaleureux baiser à sa peluche préférée, en forme de chat. Pour la première fois depuis sa première rentrée à Poudlard, elle aurait aimé discuter avec Evans pour comprendre la préfète-en-chef et, si possible, déterminer ce qui la rendait si spéciale aux yeux de la Pitchoun…