Chapitre 35

Allen gémit. Malade comme un chien depuis trois jours, il ne pouvait quitter le lit et il enrageait. Hitomi, assise près de lui, lui tenait compagnie plus qu'autre chose :

- Je veux aller accueillir Folken ! gronda le Chevalier.

- Tu as une grippe à terrasser un cheval, il est hors de question que tu quittes ce lit ! dit la jeune femme en secouant la tête. Je t'y attacherais s'il le faut, il montera te voir dès son arrivée à la maison. Dilandau est partit au port l'accueillir à sa descente du vaisseau.

Allen grommela de nouveau puis il se tourna de l'autre côté en emportant les couvertures. Hitomi soupira. Elle se leva et s'approcha de la fenêtre. Une couche de neige épaisse comme la largeur d'une main recouvrait le balcon. Cependant, dans le parc et sur les Guymelefs, la couche dépassait allègrement les cinquante centimètres et, foi d'Astrien, on n'avait pas vu une telle neige depuis de nombreuses années.

Folken fut à peine surprit quand on annonça dans le vaisseau, alors qu'on l'amarrait au port, qu'il faisait moins dix dehors et qu'il neigeait à gros flocons.

En effet, quelques jours plus tôt, le vaisseau avait été violemment secoué dans une furieuse tempête de neige qui avait faillit les précipiter à la mer, plongeant du même coup Odena dans une peur sans nom – sur Asguard, dans son village, le vent était quasi inexistant car détourné par les hautes montagnes faisant muraille naturelle.

S'avançant sur la passerelle que l'on avait déployée jusqu'au quai, Folken chercha des yeux la tignasse blonde de son compagnon avant de penser qu'il n'avait peut-être pas le droit de sortir du fait de sa grossesse qui devait être bien avancée sinon terminée.

Il n'eut cependant aucun mal à distinguer Dilandau, seule chevelure argentée parmi toutes les autres têtes aux cheveux bruns, noirs ou cachées de chapeaux.

- Aller Odena, allons-y.

La jeune femme derrière lui hocha la tête. Ils descendirent tous deux le long de la passerelle qui oscillait sous le poids des voyageurs parfois lourdement chargés.

Odena regarda le dos de Folken avec appréhension. Depuis deux jours elle avait grand mal à dormir, elle pensait sans arrêts à l'accueil qu'allaient lui faire les membres de la famille du jeune homme, aussi quand elle vit Dilandau faire un grand signe du bras à Folken et celui-ci se diriger vers lui pour l'enlacer et l'embrasser durement sur les joues, sa peur s'accentua.

Il est vrai que, à première vue, Dilandau n'est pas de ce qu'on appelle un saint. Avec sa coupe en bataille, son diadème d'or serti d'une améthyste, son sabre à la hanche et surtout ses yeux violets et sa balafre sur la joue, il avait tout l'air d'un petit chenapan sans éducation.

- Odena, approche…

Dilandau haussa un sourcil :

- Ne me dis pas que tu t'es entiché d'une femme pendant ton voyage ? gronda-t-il.

- Quoi ? Oh Dilandau, je t'en prie, fit Folken en fronçant les sourcils. En revenant de Zaibacher, j'ai fait un détour par Asguard pour retrouver quelqu'un et…

- Asguard ?? Mais c'est de l'autre côté de la mer !

Folken soupira. Il posa une main sur l'épaule de son fils adoptif puis dit :

- Dilandau, je te présente Odena, Odena, voici mon fils Dilandau.

- Enchantée… fit Odena en tremblant légèrement.

- Est-elle peureuse ou glacée ?

- Glacée, je dirais, dit Folken. Où est la voiture ?

- Je suis venu à cheval, je ne pensais pas que tu nous ramènerais une surprise…

Il jeta un regard à Odena et celle-ci eut un sursaut.

« C'est officiel, il ne m'aime pas… » songea-t-elle en se broyant les mains entre elles. « Que dire du reste de la famille alors… »

- Ce n'est pas grave, fit Folken. Elle montera derrière moi et nous attacheront ses bagages et les miens sur ton cheval.

- Super, marmonna Dilandau. Bon, ben allons-y, j'ai laissé Hitomi avec un Allen insupportable…

- Ah ? Que se passe-t-il ?

- Môsieur a la grippe, fit Dilandau en prenant un ton bourgeois. Il est couché depuis trois jours et Hitomi va devenir folle.

- Hum, fit Folken. Rentrons vite alors !

Dilandau hocha la tête. Il avisa les bagages qu'un matelot venait de déposer près de Folken, plissa le nez puis soupira et entreprit d'aller les entasser sur le dos d'un grand cheval noir :

- Tu as prit le cheval d'Hitomi ?

- Oui, il n'est pas sortit depuis plusieurs semaines… Je t'ai prit le cheval d'Allen.

- Le blanc ? Il ne m'aime pas, tu sais…

- Non, le brun.

- Ha… Très bien. Aller viens Odena, fit Folken en tendant le bras vers la jeune femme qui s'approcha timidement en hochant la tête.

Comme elle s'éloignait vers le cheval brun, Folken jeta un regard acéré à Dilandau et celui-ci soupira en roulant des yeux, d'un air de dire « oh, ca va, lâche-moi ».

Ils arrivèrent à la villa Shézar complètement frigorifiés. Odena, enroulée dans sa fourrure, se protégeait du vent en se serrant contre le dos de Folken et Dilandau, durant tout le trajet, ne la lâcha pas des yeux.

- Oh ! Vous nous ramenez une surprise ? appela Hitomi depuis le balcon de la chambre d'Allen comme ils descendaient de cheval directement dans la cour arrière de la maison.

- C'est Folken ? demanda la voix d'Allen depuis l'intérieur de la chambre.

Hitomi se retourna et sourit. Elle regarda ensuite en bas et Folken lui fit un sourire asymétrique avant de donner sa cape à Dilandau et de retirer sa tunique.

Odena crut tomber dans les pommes quand il déplia ses ailes blanches et elle poussa un cri de surprise. Elle en tomba à la renverse, tétanisée, et Folken se tourna vers elle lentement :

- N'ai pas peur, Odena, fit-il doucement. Voilà ce qu'était ton père et ce que tu es probablement.

- Moi ? Mais…

- Nous en reparlerons plus tard, Dilandau, conduit-la dans la maison et demande à ce qu'on lui donne quelque chose de chaud... et de fort à la rigueur...

Dilandau hocha la tête puis Folken donna un puissant coup d'ailes qui provoquant une mini tempête de neige, puis il s'envola et se posa près d'Hitomi sur le balcon.

- Que c'est bon de vous revoir, fit la jeune femme en l'enlaçant tendrement.

- C'est bon de rentrer, dit Folken en souriant, la serrant dans ses bras dépareillés.

Ils disparurent ensuite tous deux dans la chambre et Hitomi laissa les deux hommes seuls.

S'approchant du lit, Folken sentit son cœur se gonfler de joie. Il s'assit au bord du matelas et Allen se redressa sur les coudes. Ils échangèrent un long baiser passionné et Folken ne put s'empêcher de poser sa main gauche sur le ventre plus rebondit que jamais du Chevalier :

- J'avais peur d'arriver trop tard, dit l'ancien Général en brisant le baiser.

- Je n'ai encore ressentit aucune douleur quelle qu'elle soit, dit Allen en souriant, posant sa main sur celle de son compagnon. Ce qui m'inquiète le plus ce sont les rumeurs qui courent depuis plusieurs semaines.

- Quelles rumeurs ? s'inquiéta aussitôt Folken. Pour le bébé ?

- J'en ai peur… L'Hôpital a été pillé environ une semaine après votre départ. Des voyous se sont introduit dans les bureaux durant la nuit et tous les dossiers ont étés éparpillés. Nos dossiers familiaux en faisaient malheureusement partie. Le carnet de vaccination des filles a été escamoté, et plusieurs pages manquent dans mon suivit de grossesse…

- Sans carnet de vaccination, les filles ne vont pas pouvoir rester longtemps ici…

- Mirana l'a aussitôt remplacé, elle sait parfaitement que jamais vous ne renverrez les filles chez elles. Pour ce qui est de mon dossier de grossesse, j'ai peur que la ville ne soit désormais au courant…

- Des gens sont venus…

Folken leva la tête pour voir Dilandau, les bras croisés, planté à l'entrée de la chambre.

- Des gens ? fit l'ancien Général.

- Des journalistes et des scientifiques… Je les ai repoussés mais ils ont dit qu'ils allaient aller voir le Roi et s'ils reviennent avec une autorisation, nous ne pourrons pas les empêcher d'entrer dans la maison.

- Ils n'entreront pas dans cette maison, avec ou sans autorisation, dit Folken, les sourcils froncés. Où est Odena ?

- En bas, avec Hitomi, dit Dilandau. Elle boit un peu d'alcool pour se remettre de ses émotions, mais elle tremble comme une feuille.

- Je vais aller lui parler… Reposez-vous, mon ami, dit Folken en passant une main sur le front d'Allen qui se rallongea. Je reviendrais vous voir dans l'après-midi.

Allen hocha la tête puis Folken le laissa et quitta la chambre en entrainant Dilandau avec lui, passant un bras sur ses épaules.

- Dilandau, je suis désormais rentré, mais je dois m'occuper d'Odena maintenant…

- Pourquoi l'as-tu ramenée ? gronda Dilandau. Elle n'a rien à faire ici.

- C'est une Descendante du Dieu Dragon, comme moi, dit Folken en s'engageant dans l'escalier. Mais elle ne le sait pas encore, la chef du village où elle vivait a bloqué le processus de déploiement des ailes à l'aide d'une potion.

- Tu as un trop grand cœur, Folken. A toujours vouloir aider les autres c'est ta famille que tu vas négliger.

- Non. Loin de là. Je vais m'occuper de toi et de Séréna aussi, juste après Odena. Elle doit savoir qui elle est. Et je dois l'emmener à Fanélia.

- Fanélia ? Pourquoi faire ? Tu veux la marier à Van ? ricana l'ancien Soldat.

- Précisément, dit Folken.

- Nan ? T'es sérieux ?

- Elle a dix-neuf ans, Van en a dix-huit, dit Folken. Il lui faut une Reine rapidement et donc autant que cela soit une Atlante comme lui.

- Fanélia va devenir la nouvelle Atlantis avec un couple d'Atlantes à sa tête, dit Dilandau en descendant les marches. Tu es sûr que c'est une bonne idée ?

- Ecoute, je vais présenter une jeune femme à mon frère, libre à lui de la refuser ou non. S'il n'en veut pas, elle sera libre de retourner chez elle sur Asguard ou de rester à Fanélia.

Dilandau fit une grimace et Folken dit ensuite :

- Tiens, cela me fait penser…

- Mhm ?

- Je vais acheter un Guymelef à Hitomi.

- Un Guymelef ? Folken, elle a peur de ces machines !

- Je sais, mais quand elle verra les Ardésiens, elle les aimera aussitôt.

- Ardésiens ??

- C'est une nouvelle machine, un croisement entre les Alseides et les Teirings, et je dois dire qu'ils sont plutôt élégants. Ils sont fins et grands sur jambes, possèdent des griffes de Climer en plus des griffes comme les Teirings et passent en mode vol de la même manière que les Alseides.

- De la description que tu en fais, ils doivent être lourds et compliqués à manier… Les Teirings n'ont pas de liquide de Démultiplication de force…

- J'ignore si celui-là en possède, mais je suis un expert en Guymelefs, Dilandau, et je te dis que celui-ci, elle l'aimera.

- De quoi donc ?

Les deux hommes se figèrent sur place et Folken se retourna pour tomber face à Hitomi. La jeune femme le regarda les mains sur les hanches, puis elle lui sourit et ils se tombèrent à nouveau dans les bras :

- La maison retrouve enfin la totalité de ses habitants, dit-elle en posant ses mains sur les joues du jeune homme. Allen en devenait insupportable.

- En parlant de lui… Je ne le trouve pas bien gros… Mirana a-t-elle donné une date pour la naissance ?

- Pas encore, mais cela ne devrait plus tarder maintenant. Espérons que tout se passe bien, ce sera la première fois depuis longtemps qu'un homme mettra au monde un bébé sur ce continent.

- En parlant de continent, des nouvelles de mon frère ?

- Non… Pourquoi ?

- Pour rien, je sais que quand je suis partit de chez lui, il avait dans l'idée d'organiser un bal pour se trouver une épouse…

Hitomi fronça les sourcils. Elle baissa alors les yeux et Folken demanda :

- Tout va bien, Hitomi ?

- Oui, oui, c'est juste l'idée que Van se marrie qui me chagrine un peu.

- Tu es toujours attachée à lui et c'est normal, dit Folken en ignorant les grognements de Dilandau dans son dos. Vous avez vécu de grandes choses ensemble pendant la guerre, tout comme avec Allen, mais je n'en suis pas jaloux pour autant…

En disant ces derniers mots, il jeta un regard glacial à Dilandau et celui-ci rougit légèrement.

- Bon ! fit alors Folken. Quand aurais-je enfin la joie d'assister au mariage de mon fils ?

- Nous n'avons pas décidé de date, nous voulions t'attendre, dit Dilandau. Maintenant, il faudra attendre la naissance du petit d'Allen et…

- Oui, dit Hitomi. Il vaut mieux qu'il ne se montre pas enceint alors qu'il y a tant de rumeurs… Si j'en crois mon instinct féminin, je dirais qu'il devrait accoucher dans une ou deux semaines, peut-être moins. Sa grippe est quasiment guérie, il pourra se lever d'ici demain je pense, il lui faudrait dormir encore aujourd'hui et cette nuit et…

- Dormir cette nuit ? Hitomi… fit Folken. Je rentre de plusieurs lunes de voyage et tu voudrais que mon compagnon dorme la nuit où je reviens ?

- Mais ? Roh, Folken ! fit la jeune femme en rougissant violemment. Obsédé, grogna-t-elle ensuite en croisant les bras.

Les deux garçons se mirent à rire puis Folken laissa le jeune couple et rejoignit Odena dans le salon. Il trouva la jeune femme assise près de la cheminée, un verre à demi rempli d'alcool jaune dans les mains, le regard fixé sur les flammes.

- Ha, fit-elle en levant la tête vers Folken qui s'assit près d'elle. C'est vous, messire.

- Tout va bien ? Tu n'es pas trop secouée ?

- Non, ça va mieux…

- Tant mieux, parce que j'ai autre chose à te révéler, tout aussi choquant.

- Je crois savoir ce que c'est… répondit Odena en baissant les yeux.

- Ha ?

- Je suis comme vous, n'est-ce pas ? Je suis une Maudite ?

Folken pinça les lèvres et Odena gémit :

- Pourquoi est-ce mère ne m'a rien dit ?

- Ta mère était inquiète, tout simplement. Ton père n'a pas été accepté comme elle le voulait donc elle craignait pour sa fille.

- Pourquoi n'ais-je pas d'ailes alors ?

- Kareena les bloque à l'aide d'une potion que tu prends depuis ta naissance à ton insu.

- Le médicament ? Je le prends deux fois par jours depuis aussi longtemps que je m'en souvienne…

- Probablement. Mais ici, tu ne prendras plus rien, je vais même t'aider à déployer tes ailes. As-tu mal au dos des fois ?

- Souvent ces derniers temps, mais mère disait que c'était parce que je soulevais des choses trop lourdes, mais j'avais un doute, ce n'était pas un mal de reins, mais vraiment au sommet du dos…

Folken pinça les lèvres :

- Odena, je vais devoir t'examiner… Apparemment, tes ailes sont bien plus développées que je le pensais et le fait qu'elles soient bloquées chimiquement engendre ces maux de dos. Il se peut que je doive les aider manuellement à se déployer. Je ne te cache pas que cela va être très douloureux.

- Si cela me soulage de ce mal de dos constant, alors je veux bien souffrir une journée pour qu'elles se libèrent.

- De toutes façons, comme nous tous, tu auras la possibilité de les dissimuler à volonté, ce qui te permettra de vivre comme tout le monde. Je te trouverais un travail et tu pourras habiter ici en attendant d'avoir une maison à toi.

La jeune femme déglutit puis elle hocha la tête et Folken se leva en lui prenant la main :

- Viens avec moi dans mon laboratoire, je vais regarder où en sont tes ailes.

- Maintenant ? Est-ce… Ca ne pourrait pas attendre demain ?

- Je préférais le faire maintenant, afin que je puisse passer la soirée à confectionner une solution pour éliminer le poison qui empêche ton développement complet.

- Bon… Très bien.

- Et tu n'as rien à craindre, je ne suis pas intéressé par les jeunes femmes, je ne te ferais rien.

Odena baissa les yeux puis elle se leva et Folken l'entraina dans son labo sur la porte duquel il installa une pancarte intimant le reste de la famille à ne pas le déranger.

/

- Que penses-tu de cette fille ?

- Odena ? Elle est gentille…

- Folken veut la marier à Van, je ne sais pas si c'est une bonne idée…

- Je pense qu'elle peut lui plaire, mais elle n'a pas l'air très d'accord.

Hitomi posa le linge qu'elle était en train de plier sur le lit et elle regarda Dilandau assit dans la causeuse près de la fenêtre.

Une jambe passée sur l'autre et le menton appuyé sur son poing serré, le Soldat avait un air sérieux déstabilisant et la jeune femme en frissonna :

- Je viens d'avoir un flash-back…

- Ha ?

- Oui, te voir dans cette position m'a rappelé quand j'étais sur Biwan… A l'époque tu étais méchant et je crois que c'est pour ça que je suis tombée amoureuse de toi.

- Méchant ? Ne le suis-je plus ?

- Plus vraiment, tu t'es calmé depuis que Shanna est née. Mais j'aimerais beaucoup que tu reprennes l'entrainement, que tu redeviennes un maniaque de l'épée.

- Je continue bien toujours l'entrainement, dit Dilandau en haussant les sourcils. Mais sans adversaire acharné, je ne peux rien faire…

- Trouve-toi un maitre d'armes alors…

- Allen va bientôt devoir reprendre l'entrainement, je serais son maitre d'armes, dit alors le Soldat en se levant. Ainsi je m'acharnerais sur lui et je reprendrais donc mes habitudes.

Hitomi sourit. Elle alla ensuite enlacer son compagnon et celui-ci l'embrassa tendrement avant de la serrer entre ses bras avec amour.

Pendant ce temps dans le labo de Folken, Odena s'inquiétait. Assise sur le canapé un peu fatigué qui décorait la petite pièce sombre, elle se tordait les mains.

- Ne t'inquiète pas, lui dit Folken, debout près d'une grande bibliothèque, en train de regarder dans un grimoire aussi épais qu'une main d'homme. Bien ! fit-il ensuite en fermant le livre. Je vais te laisser te lever et retirer ton corsage.

La jeune femme déglutit puis elle se leva et se tourna dos au Laborantin. Elle déboutonna lentement les multiples attaches de l'épais tissu blanc, et celui-ci glissa de ses épaules, dévoilant un dos parfaitement lisse et blanc.

Quand Folken posa ses mains sur les épaules de la jeune femme, celle-ci frissonna violemment et Folken demanda :

- C'est la première fois qu'un homme pose ses mains sur toi ?

Elle hocha la tête et le jeune homme resserra sa main de fer en disant :

- Je vais me servir des capteurs de ma main droite pour sonder ton dos. Tu vas probablement avoir froid, mais ne t'inquiète pas.

Nouveau hochement de tête de la jeune femme puis Folken commença son examen. Il passa sa main de fer sur la ligne des épaules puis sur les omoplates et descendit jusqu'aux reins. A cet endroit, Odena se raidit violemment et ses mains se crispèrent sur ses bras.

Folken fronça alors les sourcils puis il s'éloigna en disant :

- Tu pourras te rhabiller dans une seconde. Avant, je vais te prélever un peu de moelle épinière.

- Je n'aime pas les piqures… gémit Odena en grimaçant comme une gamine.

- Ha moi non plus, je te l'avoue, répondit Folken. Malheureusement, j'en ai besoin pour déterminer le traitement antipoison que je vais te confectionner. De plus, cet échantillon de sang ira entre les mains de Mirana par la suite. Elle conserve un échantillon du mien et de celui de mon frère également, au cas où nous en aurions besoin.

Odena hocha lentement la tête puis Folken s'approcha d'elle avec une seringue en métal munie d'une aiguille d'une dizaine de centimètres. Il posa un doigt sur la nuque de la jeune femme, à l'endroit où les arêtes dorsales sont les plus visibles, puis descendit lentement jusqu'au milieu des omoplates, environ. Il plongea l'aiguille à cet endroit et Odena se crispa violemment, serrant les mâchoires et fermant étroitement les yeux.

- Je suis navré, ça fait très mal, je sais, dit Folken en tirant sur le piston de la seringue. Sois courageuse, c'est bientôt terminé.

Quand le piston arriva au bout, Folken retira l'aiguille et Odena tomba sur les genoux en se recroquevillant. Elle se mit à trembler et l'ancien Général posa sa seringue sur un support avant d'aller poser une couverture sur sa protégée en disant :

- Allonges-toi un peu sur le canapé, je te conduirais dans ta chambre dans une minute.

/

Comme il fermait la porte de la chambre, Folken tomba nez à nez avec Hitomi qui sortait de la sienne :

- Comment va-t-elle ? demanda celle-ci.

- Elle dort. Je lui ai fait un examen un peu traumatisant, elle faut qu'elle se repose.

- Un examen ? Mais de quoi donc ?

- J'ai sondé son dos et je lui ai prélevé de la moelle épinière afin de lui concocter un breuvage qui lui permettra de libérer ses ailes.

- Elle a du souffrir… Un prélèvement de moelle épinière c'est extrêmement douloureux…

- Oui, c'est pour cela qu'elle doit se reposer. En attendant, je vais aller commencer la préparation…

- Vous devriez plutôt aller voir Allen, vous ne vous êtes pas vus depuis deux mois et vous, vous jouez déjà les filles de l'air…

- C'est un reproche ?

- Non, mais cela pourrait le devenir. Filez maintenant.

- Oui, madame, soupira Folken.

Il se dirigea alors vers la chambre d'Allen et s'y glissa en silence :

- Je ne dors pas, mon chéri, fit le Chevalier avec un sourire.

Folken sourit puis il vit s'asseoir sur le lit près de son compagnon et celui-ci demanda :

- Serez-vous présent pour la naissance ?

- Bien évidemment… Est-ce que… ?

- Bien sûr.

Allen releva alors sa tunique en repoussant le drap et Folken posa sa main gauche sur le ventre tendu et bien plus gros que dans ses souvenirs :

- Et dire qu'il y a un bébé là-dedans, soupira le Chevalier. Jamais je ne me serait cru capable de porter un enfant comme vous, Folken…

- Justement, à ce propos, j'ai des réponses.

- Des réponses ? Mais…

- En fait, je ne vous ai pas tous dit de mon voyage… Je sui bien allé à Zaibacher, mais je n'y ai pas passé l'hiver, juste deux semaines et après, je suis allé à Fanélia. De là, je suis partit pour Asguard où je suis resté seulement une semaine. Attendez avant de me faire des remontrances. Là-bas, j'ai rencontré un demi-dieu, un de ceux qui font la liaison entre nous pauvres mortels et les Dieux. Adjamenos, c'est son nom, a répondu à mes questions et j'ai ainsi put découvrir pourquoi vous êtes tombé enceint alors que c'est moi l'homme-dragon.

- Je vous écoute, dit Allen, les sourcils froncés.

- Notre Dieu, le Dieu Dragon, notre père en vérité, est beaucoup trop généreux et il a horreur de voir ses enfants malheureux. La jeune femme que j'ai ramenée avec moi d'Asguard est née d'un homme, et cet homme, un Ailé, à reçu le don de vie par notre Dieu. Moi aussi je l'ai recu de lui parce qu'il savait que je n'unirais pas mon Destin à celui d'une femme, à plus ou moins long terme. Quand je suis tombé enceint de vous et que j'ai perdu le bébé, notre Dieu a ressentit notre douleur et sans prévenir personne, moi encore moins, il vous a donné ce merveilleux don à vous aussi afin que vous puissiez concrétiser notre rêve… Enfin, disons plutôt qu'il l'a activé car vous le possédiez depuis votre naissance.

- Donc le fait que je puisse porter ce bébé et le mener à terme n'est qu'un caprice de Dieu ?

Folken fit un demi-sourire et Allen soupira en posant son bras sur yeux :

- Jamais je ne parviendrais à comprendre les motivations des Dieux…

Le sourire de Folken s'équilibra puis il caressa le ventre de son amant et celui-ci le regarda :

- Faites-moi l'amour, Folken.

- Maintenant ? Mais enfin, nous ne sommes même pas au milieu de la journée… Il y a du monde dans la maison et…

- Folken, j'attends depuis plus de trois lunes ! s'exclama Allen en se redressant. Croyez-moi, ça n'a rien de drôle de faire abstinence alors que votre corps réclame son amant à corps et à cris !

- Calmez-vous, je vous en conjure, dit alors Folken en posant ses mains sur les épaules du jeune Chevalier. Si vous ne vous calmez pas, ce soir, je reste dans mon labo.

- Vous n'oseriez tout de même pas ?

- Je vais me gêner, je ne veux pas d'un hystérique comme amant cette nuit, mais d'Allen, mon amant. Et pour le moment, je vais me contenter de vous embrasser, cela m'a terriblement manqué pendant mon voyage.

Allen haussa les sourcils puis il sourit et Folken vint lui prendre les lèvres dans un tendre baiser qui vira rapidement à la soupe de langues torride…

/

- Où est Folken ?

- Avec Allen et mieux vaut ne pas les déranger, dit Hitomi. Pourquoi ?

- Je viens de recevoir un courrier de Van…

- Toi ?

- Oui enfin lui, mais c'est à moi que le coursier l'a donné, dit l'ancien Soldat.

- Et que dit-il ce courrier ? demanda Hitomi en hochant la tête.

- Je ne suis pas du genre à ouvrir les courriers qui ne me sont pas destinés, fit Dilandau en fronçant les sourcils.

- Oh ! Hé bien écoute, tu peux toujours monter voir Folken mais attends-toi à une vision d'horreur…

- Rassures-toi ma chérie, j'ai déjà surprit Folken dans bien de situations embarrassantes… même avec des hommes.

- Des ? fit Hitomi. Eurk !

Dilandau se mit à rire puis il grimpa les escaliers en tendant l'oreille.

- Aucun bruit suspect ne vient de leur chambre… Tentons le coup.

Il s'approcha de la porte et frappa doucement contre le panneau fermé. Un bruit se fit entendre à l'intérieur et la porte pivota, laissant sortir Folken qui referma la porte dans son dos :

- Dilandau ? Que se passe-t-il ?

- Rien, je t'apporte juste un courrier de Van…

- Un courrier de Van ? Donne.

- Tiens. Allen va bien ?

- Oui, il dort, et moi j'étais en train de lire. Viens descendons.

Dilandau suivit son père adoptif et ils se rendirent dans le salon. Hitomi n'était plus en vue et ils s'installèrent près de la cheminée.

Folken décacheta l'enveloppe un peu humide et la déplia avec délicatesse.

- Hum, fit-il en commençant à lire pour lui.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Van organise un Bal au printemps où il invite toutes les jeunes femmes du Royaume de Fanélia, de seize à vingt ans. Il choisira sa future épouse parmi elles et il veut que je suis présent pour aprouver son choix etant donné que je suis le seul membre plus agé de la famille qui lui reste. Je pensais qu'il aurait fait ce bal depuis longtemps.

- Tu vas y emmener Odena ?

- Et risquer de la voir se faire évincer publiquement ? Non, mais je vais aller à Fanélia avant, avec Odena et nous allons rencontrer Van en privé. Il ne pourra pas me refuser une audience, je suis quand même son frère.

- Mais es tu certain qu'Odena lui plaira ? Je veux dire, il n'est tombé amoureux qu'une seule fois et c'était d'Hitomi…

- Évidemment, Odena ne ressemble pas vraiment à Hitomi, elle est plus forte comme jeune fille, mais elle a l'avantage d'être née ici et en plus d'être de notre race. Les enfants du Dieu Dragon sont de plus en plus rares, Dilandau, nous sommes massacrés rapidement, comme les hommes-chat, et nous n'avons pas le temps de nous reproduire. Je suis certain que Van ne restera pas insensible aux charmes de ma jeune protégée.

- Si tu le dis… Mais dis donc, as-tu salué ton fils au fait ? Et les chattes ?

- Hé bien non… J'ignore où ils sont…

- Karej est avec sa Gouvernante en cuisine et Naria et Eriya sont dans le jardin, sous la tonnelle.

- Mais il fait froid dehors ! fit Folken, surprit. Bon, je vais voir Karej puis j'irais voir les filles. Tu peux aller voir Odena, s'il te plait ?

- Pourquoi moi ? gémit Dilandau en grimaçant.

- S'il te plait, fils…

- Rah ! C'est de la triche ça !

Folken haussa un sourcil avec un demi-sourire puis il disparut dans l'entrée de la maison, la traversant pour se rendre en cuisine.

/

Dilandau frappa doucement contre le panneau de la chambre d'Odena. Celle-ci autorisa le visiteur à entrer et elle prit un air terrorisé en le reconnaissant :

- Cache donc cette figure terrifiée, je ne vais pas te manger, dit l'ancien Soldat sur un ton un peu plus bourru qu'il ne l'avait souhaité.

- Vous êtes…

- Tu peux me tutoyer, je suis plus jeune que toi…

- Plus jeune ? Mais quel âge as-tu alors ?

- Dix-sept ans, bientôt dix-huit. Et toi, dix-neuf, si je m'abuse ?

- C'est ça… C'est Messire Folken qui t'envoies ?

- Oui… Tu sais, nous sommes une famille bizarre, je le reconnais, mais nous ne sommes pas méchants. Folken est un ancien Général de Zaibacher, il a tendance à regarder les gens de haut mais il ne ferait pas de mal à une mouche… quoi que si elle l'embête vraiment… Enfin !

- Combien êtes-vous pour vivre dans une si grande demeure ? demanda alors Odena.

- Beaucoup ! Tout d'abord, il y a Allen Shézar, mon père adoptif et le compagnon de Folken. Tu ne l'as pas encore rencontré car il sort d'une mauvaise grippe et sa grossesse trop avancée lui interdit de se lever en étant malade. Ensuite, il y a Folken de Fanel, donc. Il a vécu une dizaine d'années à Zaibacher, dirigé la guerre puis il a tout plaqué et il est venu ici, il y a trois ans bientôt. Je l'ai suivit, tout naturellement. Moi, je m'appelle Dilandau Albatou Shézar de Fanel. Je suis le fils de cœur de Folken et le fils adoptif d'Allen.

- Le fils de cœur ?

- Il m'a élevé, je suis orphelin.

- Ha.

- Après moi, il y a deux chattes. Elles sont jumelles et orphelines elles aussi. Folken est aussi leur père et elles sont donc mes sœurs de cœur. Elles ont atterrit à Pallas après le Grand Combat. Elles voulaient tuer Allen qui a mutilé Naria en lui coupant un bras pendant le combat. Folken a réussit à leur faire oublier leur haine et depuis, elles vivent ici. Ensuite, il y a Hitomi, ma compagne. Nous avons une fille, Shanna, qui va avoir deux ans. Allen et Folken ont aussi un bébé, un petit adopté, lui aussi, qui a un peu plus de deux ans. Il s'appelle Karej et c'est sa Gouvernante qui s'en occupe le plus souvent. Voilà, j'ai fait le tour… Bientôt cette famille s'agrandira d'un enfant de plus, peut-être deux si ma femme tombe enceinte.

Odena hocha la tête, remerciant le jeune homme pour ses explications et un silence tomba. Comme elle le regardait avec insistance de haut en bas, il demanda :

- Quelque chose dans mon physique te trouble ?

- Non… enfin si. Tu n'es pas très musclé pour un soldat… On dirait que tu as le corps d'une femme, très élégant…

- Précisément, dit alors Dilandau en détournant la tête. En fait, si tu veux, en tant que personne physique, je n'existe pas.

- C'est à dire ? Tu es bien là, devant moi pourtant…

- Oui, mais si je te dis que je n'ai aucun souvenir de ma vie avant que j'ai cinq ans, cela t'étonne ?

Odena secoua la tête :

- Tu as été… fabriqué ?

Dilandau hocha gravement la tête et reprit :

- Il y a de nombreuses années maintenant, Séréna, la petite sœur d'Allen, a été enlevée sous les yeux de leur mère. Personne ne l'a revue. Mais Allen a toujours gardé un espoir de la retrouver vivante, jusqu'au jour où nous sommes arrivés dans sa vie, Folken et moi.

- C'est à dire ?

- Je suis Séréna Shézar, dit l'ancien Soldat. Enfin c'est son corps qui a servit de base pour le mien. Son esprit est toujours dans le mien, endormi par des années de traitement médicamenteux. Parfois elle se réveille et je souffre atrocement. Folken tente depuis des lunes de la réveiller, mais ce qu'il me donne m'empêche de dormir et me fait faire d'atroces cauchemars.

- Il m'a prit de la moelle épinière tout à l'heure, dit la jeune femme. Tu sais pour quoi faire ?

- Probablement pour confectionner un remède au poison qui t'empêche de devenir une fille du Dieu Dragon à part entière…

Odena hocha lentement la tête puis elle croisa les bras, resserrant le châle qu'elle avait autour des épaules. Dilandau la regarda alors de haut en bas, détaillant ses boucles rousses, son visage de poupée de porcelaine aussi blanc que la neige, et ses yeux bruns pailletés d'or…

- Je suis certain que Van t'aimeras, dit-il alors.

- Van ?

- Van de Fanel, le frère de Folken et le Roi de Fanélia.

- Un Roi ? Il veut me marier à un Roi ?

- Il ne t'avait rien dit ?

- Non… Mais de toute façon, Roi ou pas, je ne veux pas me marier.

- Tu as la tête dure, femme, dit alors Dilandau en fronçant les sourcils. Mais je suis certain que Folken saura faire quelque chose de toi.

- Et dans le cas contraire ?

- Je suppose qu'il te renverra d'où tu viens… Il n'est pas comme ça, tu sais, si quelque chose l'ennuie, il ne passe pas par quatre chemins pour régler le problème, il l'expédie radicalement.

Odena croisa les bras, lèvres pincées. Dilandau haussa un sourcil puis il dit :

- Je n'ai qu'un conseil à te donner, fais ce qu'il te demande. Femme ou pas, il ne se gênera pas pour te faire obéir, crois-moi, je vois comment il se comporte avec mes sœurs.

- Je ne me laisserais pas faire, dit la jeune femme.

- Parce que tu crois qu'il a accédé au rang de Général des forces armées Zaibach en étant gentil ? Folken est un tueur, Odena, un vrai de vrai, il ne ressent aucune émotion quand il s'énerve. Cependant, depuis notre arrivée ici et surtout depuis qu'il est avec Allen, cette colère semble s'être apaisée. Mais il est toujours froid et un seul regard de lui suffit à faire obéir même le plus rebelle des jeunes gens.

- Ton Folken ne me fait pas peur, j'ai vécu avec des hommes bien pires que lui.

- A ta place, je ne m'avancerais pas trop, fit Dilandau en haussant un sourcil. Je te l'ai dit, Folken n'est pas méchant, il ne lève jamais la main sur qui que ce soit sauf si la personne en question l'a mérité. Il pratique un autre genre de tourment…

Odena regarda Dilandau puis elle déglutit et le jeune homme la laissa à ses pensées.

Quand la porte se fut refermée sur lui, la jeune femme pinça les lèvres. Sa mère l'avait quasiment vendue à Folken pour qu'il emmène sur le continent et lui donne une vie meilleure… Les paroles de Dilandau ne lui faisaient pas peur, il était simplement jaloux, cela se voyait dans son regard rose. Seulement, rien qu'à voir Folken, on devinait aisément qu'il était capable d'entrer dans de violentes colères…

- Après tout… murmura la jeune femme en portant un doigt à ses lèvres. Si ce Van est aussi charismatique que son frère, je ne perds rien à le rencontrer…

Pinçant de nouveau les lèvres, elle soupira puis se tourna vers la fenêtre et observa le paysage aux formes arrondies par la neige.


Arvi Pâ ! comme on dit chez moi en haute-savoie

Je reviens bientot pour la suite ! kisssss