Bonjour à tous !
Je comptais initialement poster ce chapitre le jour de Noël, mais je me suis dit qu'il valait mieux vous laisser passer de joyeuses fêtes tranquillement, dans la joie et la bonne humeur :D
Merci pour vos commentaires, ils ne manquent pas de m'atteindre droit au cœur à chaque fois ! J'ai eu une question qui me demandait pourquoi les lunaires s'appelaient comme ça, je vais y répondre : la réponse se trouve dans le premier chapitre (ça remonte un peu haha, normal qu'il y ait des fuites, n'hésitez surtout pas à demander), c'est tout simplement parce que leur pouvoir est doublé pendant la nuit. Pour ce qui est des autres questions il me semble que je ne peux pas en dire davantage… Ah, n'ayez pas peur de m'écrire des pavés ou de me parler plutôt par PM, ça me va très bien l'un comme l'autre !
Sur ce, place à la lecture !
Hanji, Hanji, Hanji.
Déjà toute petite elle se démarquait par son tempérament démonstratif : elle parlait fort, riait à gorge déployée à la plus minuscule plaisanterie, marchait à grandes enjambées et ne pouvait rester assise sur sa chaise plus de dix minutes sans s'agiter. Elle avait parfaitement conscience qu'on la prenait un peu pour une déjantée parfois, mais ça ne pouvait que l'amuser plus qu'autre chose après tout. Elle était tel un nourrisson qui découvrait le monde : émerveillée et curieuse de tout. Mais ça allait aussi plus loin, dans le sens où elle cherchait à comprendre le mécanisme de chaque chose ; comment une petite graine pouvait-elle se transformer en pissenlit, comment les trains à vapeur avaient été remplacés par les trains à grande vitesse, comment avait été conçue la fusée dans laquelle était monté Luis Armstrong. Elle n'arrêterait pas de se documenter tant qu'elle n'aurait pas trouvé ses réponses, le seul problème étant de réduire son champ de questions qui était beaucoup trop élargi pour qu'elle parvienne à tout prendre en charge.
Ses interrogations principales dont les résultats ne la satisfaisaient jamais complètement se portaient sur sa propre espèce : l'être humain. Il y avait là tout un agencement d'émotions, de boucles de vie formant un nœud lié au vécu, Hanji se perdait. Tout était si complexe, chaque individu si unique, ça lui prenait bien la tête, pourtant elle restait exaltée tout du long de ses études. L'homme avait une promesse pour elle : il ne l'ennuierait jamais. Alors certes il arrivait qu'on l'évite, mais c'était le cadet de ses soucis. Hanji n'avait pas besoin d'amis ou quoi que ce soit d'autre, elle était très bien dans son coin. Elle était tellement dans ses analyses qu'elle n'avait pas le temps de penser au monde extérieur, puis petit à petit une barrière entre elle et son grand centre d'intérêt s'était forgée ; elle s'en rendit compte un peu plus tard, alors qu'elle était jeune adulte et entamait ses études de chercheur de laboratoire : elle en était venue à considérer l'homme comme l'objet de sa thèse et non plus comme le sujet. Elle tenta alors de s'ouvrir au monde en sortant de sa bulle, mais étant la personne qu'elle était ça ne fut pas évident à chaque fois – cependant Hanji était une femme dont la détermination était impossible à ébranler. Ses techniques d'approche étaient loin d'être parfaites mais elle s'efforcait de les perfectionner sans jamais lâcher prise ; quand elle se fixait un objectif il était tout bonnement impossible de l'en détourner ou de la démotiver, c'était là sa plus belle qualité tout comme la plus précaire, puisqu'elle pouvait se changer en un dangereux défaut. Progressivement les étudiants furent moins hésitants à l'approcher, ils osaient maintenant la questionner et puiser dans le puit de connaissances sans fond qu'elle était – et qui ne ferait que s'approfondir davantage au fur et à mesure des années.
La jeune femme réalisa finalement qu'avoir un cercle de camarades sur qui elle pouvait compter n'était pas si mal que ça, et qu'après avoir goûté à ce fruit elle n'était pas sûre qu'il lui soit possible de s'en détacher. Il s'agissait là d'un point important : il est difficile qu'une chose positive que l'on ne connaît pas puisse nous manquer, par contre une fois ingurgitée, analysée et intégrée, le besoin de la retrouver est ancré, même faiblement, et Hanji n'y faisait pas exception. Pour une battante comme elle ça aurait pu paraître une ouverture, une faiblesse aussi voyante que le nez en plein milieu de la figure, pourtant elle ne s'en inquiétait pas outre-mesure, c'était même l'inverse, elle en était amusée – tout était sujet à l'amener à un nouveau chapitre de recherche expérimentale.
La jeune femme débuta son métier dans les laboratoire hospitaliers, c'était passionnant bien sûr, mais elle ne se sentait pas comblée. Elle avait besoin d'action, de frissons, de quelque chose de dangereux en jeu – elle aimait visiblement se mettre dans des positions délicates, mais ce n'était pas une information nouvelle. Elle se réorienta dans la Police scientifique, l'idée lui paraissant finalement comme une évidence. La première fois qu'elle mit les pieds dans le bâtiment du cinquième arrondissement elle fut épatée par la grandeur du lieu : tout était plus grand qu'elle ne l'aurait cru, plus propre aussi. Bien entendu inutile de préciser qu'elle se fit remarquer, ouvrant grand la double porte puis se dirigeant en sautillant à moitié et sifflotant vers l'accueil, le sourire jusqu'aux oreilles.
« Bien le bonjour demoiselle, salua-t-elle la dame qui devait à ce moment-là avoir bien deux fois son âge.
- Madame, répondit l'autre d'un ton monocorde, relevant avec lassitude les yeux de son ordinateur. En quoi puis-je vous être utile ?
- Mais c'est bien aimable à vous, s'exclama la brunette, faisant se réveiller la secrétaire. Voilà, je viens d'être embauchée dans vos locaux et j'aurai bien voulu que vous m'aidiez à m'y retrouver.
La femme leva un index boudiné, lui faisant signe de patienter, cherchant en fronçant les sourcils un papier parmis d'autres dans un angle de son bureau.
- Vous êtes Hanji Zoe ?
- C'est exact, dit-elle en se frappant la poitrine avec fierté.
- On m'a demandé de vous faire visiter, fit la secrétaire en portant le téléphone du bureau à son oreille, le coordinateur n'est pas là pour le moment.
Bientôt elle reposa le combiné, rappela, puis raccrocha une fois de plus sans réponse apparente.
- Pourquoi ne répond-elle pas..., grogna-t-elle, puis elle reporta son attention sur Hanji. Ecoutez, la personne qui devait me remplacer ne décroche pas, je peux vous laisser patienter cinq minutes ? Et s'il n'y a toujours rien j'essayerais de me débrouiller autrement.
- Mais aucun problème, fit la jeune femme du tac-au-tac, l'air toujours aussi exaltée. Je vais admirer la vue en attendant ! »
La secrétaire haussa un sourcil en hochant du menton, glissant son regard sur les quelques chaises métalliques vides, la bombone d'eau, et... rien. Mis à part ça la pièce ne comportait aucun autre élément, pas si terrible comme paysage selon elle. La brune alla prendre place, toute guillerette. Dès que quelqu'un entrait elle levait subitement la tête, ouvrant de grands yeux attentifs. Les cinq minutes de la dame de l'accueil étaient maintenant bien passées, mais rien ne pourrait entacher l'humeur joviale de la scientifique en cette journée prometteuse. Bientôt un homme plus jeune qu'elle entra vêtu de l'uniforme de police, ce qui retint immédiatement l'attention d'Hanji. Il était de taille moyenne à l'allure assez musclée sur une ossature fine, ses cheveux étaient très courts et châtain foncé, et il avait un nez aquilin. Il tenait à la main une valisette, qui contenait peut-être des pièces à conviction, ce qui serait la charge d'Hanji de devoir analyser à compter de cette semaine. Il échangea quelques mots avec la femme de l'accueil, qui à un moment indiqua la direction de la scientifique d'un mouvement de menton, faisant se retourner le policier. Cette dernière leur présenta son éternelle sourire en agitant la main. L'homme n'attendit pas, il se redressa et se dirigea vers elle en lançant quelques mots à la secrétaire que la jeune femme ne parvint pas à déchiffrer. La scientifique se leva immédiatement de sa chaise, faisant deux-trois pas en direction de l'homme avant qu'il ne parvienne à sa hauteur.
« Hanji Zoe, jeune chercheuse fraîchement renommée mais aussi nouvelle employée de la Police Scientifique, c'est un honneur, fit-il, lui tendant une large paume.
Elle serra sa main chaude avec entrain, ouvrit la bouche mais il ne lui laissa pas le temps de s'exprimer et poursuivit sur sa lancée :
- Je me présente, je travaille pour le commissariat Est du cinquième arrondissement. On risque donc de se croiser quelques fois, je passe de temps en temps déposer des pièces à convic pour dépanner, et surtout je connais pas mal de têtes du coin donc j'aime bien traîner un peu, rit-il avec légèreté. Je m'appelle Adam au fait, enchanté.
Il relâcha enfin la main de la scientifique, celle-ci ayant d'ailleurs oublié qu'il la tenait encore, puis finalement laissa un vide afin qu'elle puisse s'exprimer.
- Enfin une figure enthousiaste ! s'exclama-t-elle alors. C'est un vrai plaisir de te rencontrer Adam, et je suppose que je n'ai pas à me présenter du coup ! En tout cas tu peux me tutoyer, entre collègues de proximité ça devrait se faire non ?
Elle croisa un bras devant son estomac, de l'autre main tapota son index contre sa lèvre inférieure, semblant réfléchir. Le policier allait lui répondre mais elle le devança :
- Mais bref, on ne va pas chipoter. Tu es affecté dans le cinquième depuis longtemps ? Je suppose que tu dois mettre les pieds dans la zone sécurisée assez souvent, en patrouille de jour plutôt ? questionna-t-elle, puis en le voyant opiner enchaîna : Tu remarques une différente atmosphère là-bas peut-être, les regards qu'on vous jette sont différents ? Ou alors uniquement dans les recoins malfamés, mmh…
Ah les comportements et Hanji, toujours autant sa tasse de thé.
- Tu es pleine de vie, c'est bon à savoir, fit Adam en ignorant ses questions. J'espère que ça sera toujours le cas après avoir fait face à la charge de travail. Joséphine m'a dit qu'elle devait te faire visiter mais personne n'est là pour prendre le relai à l'accueil, fit-il remarquer en se tournant à moitié. Je vais déposer ça au labo, viens avec moi je vais te faire faire le tour.
- C'est super sympa ça, hocha-t-elle la tête frénétiquement. Par où on va, par où on va ?
Adam se dirigea d'un pas leste vers l'ascenseur.
- Suis-moi, lui lança-t-il.
Il appuya sur le bouton d'appel, et quand les portes s'ouvrirent il se tourna lentement vers elle en plissant les yeux.
- Je te préviens, baissa-t-il le ton d'un cran en prenant une expression dangereuse. Le silence est requit dans les sous-sols, alors si tu ressens un besoin pressant d'élever la voix pense au moins à mettre un masque chirurgicale à l'entrée. Sinon je te ramène là-haut et la visite est finie.
Elle le contourna avec souplesse et se glissa dans l'ascenseur.
- J'en mettrai deux ou trois alors, pas de problème. Bien vu le port du masque, le complimenta-t-elle, les deux pouces levés. »
Le policier grimpa à sa suite puis appuya sur le bouton d'étage moins deux, un léger sourire amusé aux lèvres.
Hanji venait d'arriver dans les locaux, elle souhaitait être prudente et mit par conséquent trois masque chirurgicaux sur la figure – ce n'était peut-être pas une jolie manière de se faire voir, mais l'intention d'être silencieuse était là. Elle se rendit bien vit compte de sa méprise en constatant que le policier discutait avec la moitié des employés qu'il croisait, sans vraiment se soucier de bien se faire voir ou non, mais certes il n'était pas un exentrique comme pouvait assez souvent l'être Hanji. Adam était du type populaire, il était apprécié de tous, bavard sans pour autant avoir la langue bien pendue ; il conversait avec légèreté, sa bonne humeur communicative actionnée. Il dégageait une aura calme et pourtant emprunte d'un enjouement presque enfantin ; c'était son charme premier, on le prenait rapidement en affection au bout de quelques mots échangés. Evidemment la scientifique le remarqua tout de suite, elle avait déjà eu affaire à ce genre de personnalité qui piquait l'intérêt de plus d'un. Elle plaça ainsi Adam dans la catégorie "intriguante" et verrait s'il serait intéressant d'en faire quelque chose plus tard – elle avait plus important à faire dans l'instant présent.
Plus rapidement que prévu Hanji parvint à se faire sa place dans les laboratoires de la police scientifique, ses collègues savaient reconnaître son talent - ce n'est pas de partout qu'on laisse passer le savoir-faire par-dessus une personnalité différente de celle attendue, la scientifique est la première à pouvoir l'affirmer haut et fort – ce qui formait une ambiance de travail plus décontractée. Deux groupes flous étaient formés, l'un petit mêlant principalement des jeunes recrues et deux ou trois anciennes têtes et l'autre – auquel la scientifique appartenait – plus large, composé du reste des collègues et bureaux de l'étage au-dessus. La jeune femme les retrouvait surtout lors des temps de pause, un moment vraiment agréable où elle laissait éclater des fous rires, heureuse de voir qu'on la rejoignait parfois dans ses éclats. Adam aussi se mêlait de temps en temps à eux, la cherchant parfois, sachant qu'elle avait le rire facile.
Parfois ils sortaient entre collègues le soir, après que chacun soit rentré chez eux se reposer et prendre un bon repas chaud – ou dans le cas d'Hanji une soupe de nouilles en restant travailler au labo, faisant des heures sup non répertoriées. On retrouvait alors des policiers du cinquième dont certains qui venaient de terminer leur service, des agents de laboratoire, des employés administratifs… En bref une population dont la variété formait un mélange intéressant et donnait toujours des conversations animées. Mary et Judith étaient celles avec qui Hanji s'entendait le plus, elles aimaient faire la conversation et n'étaient pas lassées du flot incessant de paroles qu'elle lâchait à tout-va. Il y avait ce policier Adam également, qui parlait presque autant que la scientifique et l'écoutait avec la plus sérieuse attention ; il était souvent là, et quand bien même ils se situaient parfois à l'autre bout de la table l'un de l'autre, ils trouvaient toujours un moment pour échanger dans le cours de la soirée. Rien ne pouvait arrêter Hanji de s'exprimer, que ça soit en étant toute seule ou face à quelqu'un qui paraissait ne vouloir que s'extirper de la conversation, mais elle devait bien avouer que ça faisait du bien d'avoir maintenant certains collègues qui soient prêts à l'écouter débattre pendant de longs moments. Ses échanges avec Adam étaient les plus excitants, il n'hésitait pas à lui envoyer des piques ou la coincer sur les questions philosophiques auxquelles elle peinait à trouver réponse. Elle comprenait pourquoi tous semblaient l'apprécier, il écoutait vraiment, il participait activement, sans arrêt dans la joie et la bonne humeur, les rides d'expression formées aux coins de ses yeux rieurs. Converser avec quelqu'un d'aussi animé, qui émettait cette flamme vitale, peut-être que ça aurait dû amener Hanji à s'emporter encore plus dans ses grands gestes et sauts de voix, pourtant c'était étrangement l'inverse : il la canalisait.
« Tu es un vrai homme à marier Adam, fit un jour remarquer Mary. Je ne comprends pas pourquoi tu n'as toujours pas la bague au doigt.
- C'est vrai, renchérit Judith en reposant son verre de bière. Le pauvre s'est pris d'affection pour Hanji mais la pitchoune est déjà engagée à son travail… Quelle déception.
La scientifique avait relevé les yeux à ce moment-là, éberluée, alors que la tablée éclatait de rire. Ils n'étaient pas très nombreux ce soir-là, cinq ou six seulement. Une main atterrit sur le sommet du crâne de la brune, la décoiffant affectueusement.
- Laissez donc cette enfant en-dehors de cette histoire, vous allez lui faire peur, toussa Adam en riant doucement.
Hanji ne se défit pas de l'emprise mais glissa une main sous son bras levé et lui tira une joue recouverte d'une barbe de quelques jours.
- Tu es plus jeune que moi Ad', ce qui fait que je suis ton aînée, sois plus respectueux.
- Dans le monde moderne d'aujourd'hui un écart de six ans ne représente rien. » grogna-t-il en retirant les doigts de la scientifique de son visage.
Aucun des deux ne commenta sur la main du jeune homme posée sur le banc, contre la cuisse de la brune. Cette dernière reprit le fil de la conversation entamée d'un côté de la table comme si de rien n'était, son regard papillonnant parfois vers l'homme assis à sa droite dont les yeux vert pétillaient. Adam avait vingt-trois ans, il émanait de cette jeunesse revitalisante, en revanche il paraissait parfois avoir trente ans de plus quand il laissait transparaître cet aspect de lui d'une sagesse vieille comme le monde, se cachant derrière sa malice coutumière. Il aimait voyager, son appartement était apparemment rempli d'objets qu'il avait rapporté de ses diverses virées ; il avait également un chien chez lui, un gros saint-bernard pataud du nom d'Heisenberg très câlin qu'il avait amené une fois sur la terrasse du bar – bien entendu Hanji l'avait tout de suite adoré, elle était l'amie des bêtes. Adam venait d'une famille nombreuse, ses grands-parents paternels logeaient dans une rue voisine, ses parents étaient à l'autre bout de la ville et il avait une sœur plus au niveau du centre. En bref il possédait tout ce qu'Hanji n'avait jamais connu.
La scientifique avait gardé un œil sur le petit groupe des locaux de la police scientifique, formé principalement de nouvelles recrues. Ses collègues ne semblaient pas suspects, pas vraiment, mais ils avaient l'air de mener leurs petites affaires dans leur coin. Ce n'était pas un reproche, personne n'est forcé de partager, ils ne paraissaient juste pas très commodes, et pas de la manière dont pouvait l'être Hanji. Personne ne se questionnait plus sur leur cas, mais la brunette en revanche s'interrogeait encore par moment. Elle en fit part à Mary et Judith, qui travaillaient dans le labo elles aussi, mais elle haussèrent simplement les épaules. Tant qu'ils faisaient leur boulot correctement il n'y aurait rien à redire, rester à l'écart ne tenait qu'à eux et c'était là un choix qu'il faudrait bien respecter. Hanji approuva, ils ne faisaient pas de vague donc elle ne creuserait pas plus pour le moment. Elle-même avait longtemps été à part, elle ne se sentait pas le droit de critiquer ce point.
Un soir elle disait au revoir à ses collègues au bar – c'était devenue une habitude de se retrouver une fois par semaine – et Adam la raccompagna à la porte discrètement. Ils étaient nombreux à la tablée, il avait pu s'échapper sans qu'on ne le remarque.
« Après vous gente dame, plaisanta-t-il en lui ouvrant la porte.
- A bientôt mon cher, répondit-elle en le dépassant de sa démarche sautillante.
Elle fut retinte par une main tirant sur sa couette.
- Hé, riposta-t-elle en récupérant sa chevelure débraillée.
Le policier l'ignora, avançant à sa suite et refermant la porte derrière lui.
- Tu vas encore bosser chez toi en rentrant pas vrai ? supposa-t-il avec justesse.
- Bien sûr ! sourit-elle. Il y a cette histoire de la famille Grimm qui me taraude, j'aimerai me renseigner sur les faits plus anciens, je vais sûrement trouver des données en remontant sur les réseaux sociaux. Et puis il y a aussi toutes ces analyses de stylos contenant du sperme, dit-elle en levant les yeux au ciel. Je ne sais combien il m'en reste à analyser, tout en sachant pertinemment qu'il s'agit du même ADN, non mais sérieusement… Je vais essayer de ne pas trop traîner demain ma –
- Tu sembles fatiguée Hanji, la coupa-t-il sans vraiment la regarder. Tu devrais te reposer plus, j'ai l'impression que tu ne sais pas que le sommeil existe.
Ce n'était pas vrai, la scientifique dormait. Mais il était vrai qu'elle passait bien souvent la majeure partie de son temps le nez plongé dans les recherches, au détriment d'un repos amplement mérité. Ce n'était pas qu'elle se forçait à garder l'œil ouvert obstinément, ses préoccupations en venaient tout bonnement à la faire oublier que, comme tout humain, elle avait besoin de sommeil elle aussi. On la retrouvait ainsi parfois endormie sur son bureau en plein milieu de journée le temps d'une petite sieste, l'avant bras encore levé en l'air, brandissant une feuille ou un crayon. Dernièrement, avec la charge augmentée de travail, ça n'était allé qu'en s'empirant.
- C'est vraiment impressionnant de voir quelqu'un d'aussi passionné que toi, la complimenta Adam en lui tapotant légèrement le sommet du crâne. Je pense qu'on peut tous te reconnaître ça. Mais pense aussi à te reposer, ou bien tu risques de baisser en productivité. Plus de temps à faire les choses, plus irritant quand les réponses ne sont pas trouvées… et ça devient une boucle vicieuse.
Hanji releva les yeux vers lui, son esprit encore entremêlé par les données manquantes de ses recherches récentes, puis quand elle croisa son regard vert intense le flot se tut comme par magie. Face à la brunette silencieuse le châtain enfonça ses mains dans ses poches, laissant s'étirer un petit sourire.
- Je vais passer aux bureaux demain, la prévint-il, tu me diras si une vraie nuit aura changé quelque chose.
La jeune femme le fixait toujours, muette, les yeux grands ouverts. Il lui mit les mains sur les épaules et lui fit faire un demi-tour.
- Allez, rentre te reposer. »
Puis il la poussa dans le dos. Hanji avança de quelques pas puis fit volte-face, constatant qu'il était en train de retourner dans le bar. Elle secoua la tête, embarrassée, puis se dirigea chez elle en prenant tout le temps du monde, sans être submergée de pensées reliées au travail. Arrivée chez elle, elle ne jeta pas même un coup d'œil à son bureau envahi par les dossiers et fila directement sous la couette. Au réveil elle se sentit requinquée comme jamais. Adam était gentil. Il était drôle et doux, coquin aussi, et toujours attentionné envers Hanji. Elle n'était pas dupe, elle savait parfaitement comment il la considérait ; elle était la pro de la comportementale humaine rappelons-nous le bien. Ses premières interactions avec ses anciens camarades d'université avaient été dans le cadre d'une étude. Sa collaboration avec ses collègues de l'hôpital dans lequel elle travaillait était plutôt une expérience. Son ouverture envers les employés de laboratoire, elle, fut une découverte exaltante. Mais quand la jeune femme laissa Adam lui prendre délicatement les joues le lendemain midi dans le laboratoire, puis doucement poser ses lèvres sur les siennes, ce fut simplement parce qu'elle en crevait d'envie et ce pour des raisons autres que scientifiques.
En dépit de ce qu'on aurait pu penser en raison du comportement excentrique d'Hanji et de son attachement particulier à son travail, la relation entre l'ingénieuse scientifique et le policier populaire du cinquième arrondissement dura. La brunette rentrait plus tôt du travail maintenant, ou parfois le châtain passait lui déposer un grand thermos de café caramel et se penchait avec elle sur les découvertes récentes, l'écoutant sans se lasser puis lui comptant sa journée sans oublier de placer des anecdotes marrantes ici et là qui ne manquaient jamais de la faire s'esclaffer. Parfois ils s'asseyaient simplement l'un à côté de l'autre, Hanji plongée dans son travail pendant qu'il bouquinait ou s'égarait sur le web. Parfois ils ne faisaient que se croiser, un des deux rentrant à point d'heure à la fin de son service, allant se blottir contre le corps chaud endormi sous les draps. Au bout de quatre ans de relation et presque deux de vie commune, Adam s'agenouilla devant le bureau de la scientifique alors qu'elle avait le nez dans un microscope, il posa une bague sur la platine, faisant briller un petit diamant bleu translucide sous l'objectif. Elle lui bondit dessus en poussant un petit cri aigu, ce qui eut pour résultat de les faire tomber à la renverse puis de rire à s'en tenir les côtes. Adam rendait Hanji si heureuse.
« Je me demande bien ce qu'ils manigancent dans leur coin, soupira la brune, faisant référence au petit groupe asocial de son laboratoire.
Elle était penchée sur un dossier, prenant des notes sur un calepin, couchée sur le ventre sur le lit avec un plaid gris anthracite jeté en travers du corps. Le jeune policier était en train de ranger le linge propre dans la grande armoire de la chambre, échangeant avec la brune.
- Je ne sais pas, répondit-il.
La scientifique se tourna à demi vers lui, mordillant son crayon à papier.
- Tu dis toi aussi de douter de certains de tes collègues, non ? Qui prennent souvent du retard dans des zones plutôt précises, se font prendre à part par des supérieurs...
- Douter n'est pas le mot ma chérie, haussa-t-il un sourcil en lui souriant. Je me pose quelques questions c'est tout, mais je ne pense pas que ça aille bien plus loin qu'une histoire de promotion, voire mutation.
- Mmh, fit-elle, l'air pas très convaincue, reportant son attention sur ses fiches.
Un poids lourd lui appuya subitement sur le dos et des bras vinrent enserrer sa taille, tandis qu'un nez vint fourrager dans ses cheveux lâchés et qu'une barbe gratta le haut de sa colonne vertébrale.
- Tu te prends trop la tête là-dessus ange, occupe-toi de moi plutôt, fit semblant de bouder Adam.
- Commence par te mettre à côté de moi plutôt, gros lourdaud. » répliqua-t-elle sur le même ton.
Il obtempéra et se blottit contre elle en fermant les yeux. Elle poursuivit sa prise de note encore quelques temps, laissant d'une main ses doigts gambader dans la chevelure courte de son fiancé. Le gros saint-bernard Heisenberg vint se faufiler auprès d'eux peu après, quémandant lui aussi des caresses. Et juste comme ça, Hanji put voir se former une famille. Elle n'aurait jamais cru avoir un jour accès à un tel présent, le plus beau et le plus pur que la vie puisse lui offrir. Elle ne savait pas ce qu'elle avait fait pour mériter une chance aussi grande, mais elle choisit d'en profiter au maximum. Elle fut au comble du bonheur quand, trois mois après la demande en mariage d'Adam, elle découvrit que leur famille allait accueillir une petite personne en plus. Annoncer la nouvelle au futur jeune père fut presque autant excitant que le moment où elle-même l'avait appris. Bien entendu le policier fut le plus heureux des hommes, l'amour qu'il avait pour la scientifique était à ce moment-là déjà si grand. Savoir qu'Hanji deviendrait mère ne surprit que ceux qui ne la connaissaient qu'en surface ; ses proches pouvaient affirmer avec certitude qu'elle prenait le plus grand soin des autres.
« Ange, qu'est-ce que ta berceuse préférée serait ?
- Mmh… Un chant de noël je pense.
- Je ne vais pas souffler Jingle Bells en plein mois d'août à notre bébé !
- Tu as demandé, j'ai répondu !
- Pff, c'est parti pour mon beau sapin et tout le tintouin alors… »
Adam aimait poser sa tête sur les genoux d'Hanji quand elle était assise sur le canapé. Il l'entourait d'une couverture puis posait son front contre son ventre en fermant les paupières, la scientifique s'apaisait sous sa profonde respiration et ils finissaient tous les deux par s'endormir. Avec le châtain Hanji se sentait protégée comme dans un cocon, et elle en oubliait l'extérieur qui fourmillait encore de vie.
Hélas, le livre avait choisi de donner un nouveau tournant à son histoire.
Nous étions à la fin du mois de janvier et la brune arrivait à sa treizième semaine de grossesse, la neige recouvrait les toits des voitures et le dessus des lampadaires, la température était basse sans pour autant être trop agressive. C'était le temps où on sortait gants et bonnet et profitions des flocons délicats qui tombaient. Il était vingt-trois heures, la nuit était tombée depuis déjà longtemps à cette saison. Hanji était encore dans le laboratoire, elle ne tarderait maintenant plus à rentrer chez elle. Elle se ménageait davantage maintenant, mais Adam aillant un horaire tardif aujourd'hui elle se permettait de veiller dans les locaux pour ce soir. Elle ne remarqua pas les appels manqués sur son téléphone portable, trop absorbée dans sa tâche, par contre elle entendit la sonnerie stridente du fixe du labo et décrocha à la hâte. L'homme à l'autre bout du fil se présenta comme le commissaire du cinquième arrondissement. Elle sut, immédiatement elle sut. Elle reconnut ce ton employé, hésitant et grave. Elle avait étudié tout ça.
« Où est-il, demanda-t-elle sans reconnaître sa propre voix.
Il lui donna le nom d'une rue, dans l'entrée de la zone sécurisée.
- Est-ce que… Est-ce qu'il est – est-ce que Adam est…
Elle laissa un vide, ne parvenant à laisser sortir les mots atroces. Mais elle avait compris. Elle savait déjà.
- Je suis sincèrement désolé madame – »
Hanji ne le laissa pas terminer, elle en avait suffisamment entendu. Elle posa lentement le combiné sur son socle respectif puis tira la chaise du bureau et s'assit les yeux grands ouverts, regardant le vide. Elle réfléchissait à toute vitesse. Adam avait déjà été emporté, cela faisait bientôt deux heures que le corps des deux officiers avaient été retrouvés, ça ne servirait donc à rien qu'elle se rende sur les lieux. En revanche la police se trouvait encore certainement là-bas, ce qui lui permettrait sûrement d'avoir une version plus crue des faits, plus exacte. A cette pensée elle bondit sur ses pieds, enroula son écharpe autour de son cou d'une main tandis que de l'autre elle mettait son manteau et prenait son sac. Elle prit les escaliers pour rejoindre le rez-de-chaussée, montant les marches quatre par quatre, ne se sentant pas la patience d'attendre l'ascenseur.
Elle courait dans les rues, sachant qu'elle ne trouverait aucun bus à proximité l'amenant exactement là où le souhaitait étant donné que le couvre feu de la zone sécurisée était maintenant actif. Adam n'était plus là, il ne serait jamais ce papa exceptionnel, il ne serait jamais son homme pour la vie. Ce n'était pas possible, c'était fou. Hanji faisait de son mieux pour ne pas ralentir l'allure, les larmes obstruaient sa vision et son souffle erratique se coinçait dans sa gorge sèche, devenue irritée sous l'effort. Elle sanglotait fort. La sueur coulait dans son dos et ses mains étaient poisseuses mais elle tenait bon ; la perte du soleil de sa vie était bien plus rude que ses muscles qui brûlaient. A un moment elle pris un mauvais tournant et glissa sur une plaque de verglas, elle eut le temps de se raccrocher des deux bras à un poteau mais elle était déjà à moitié dans sa chute et ses genoux claquèrent durement contre le béton. Une douleur sourde remonta dans ses jambes mais elle n'en avait cure, elle se redressa en pleurant de plus belle et reprit sa course effrénée. Quand elle parvint à la zone sécurisée elle faisait de son mieux pour retenir ses pleurs, on la laissa passer et faire le chemin seule, les lieux du crime ne se trouvant que quatre rues plus loin. Le silence régnait dans le quartier, les flocons volaient doucement, ignorants de la lourde tension qui imprégnait l'air. Hanji avait mal à ses genoux, ainsi que dans le bas du dos étrangement, lui faisant baisser la cadence. Essoufflée et les joues inondées de larmes glacées, elle marcha à grandes enjambées jusqu'à la rue maudite.
Les sirènes rouges s'étalaient sur les murs de béton, une bande de plastique jaune s'étendait en travers, délimitant la zone d'horreur, encadrée de personnes portant l'uniforme bleu. On laissa passer Hanji quand elle se présenta puis qu'elle sortit sa pièce d'identité de la Police Scientifique. La scène était simple : deux corps tracés à la craie blanche et une arme à feu. Rien d'autre, pas même une seule trace de sang. Une forme étant plus robuste que l'autre, elle reconnut immédiatement où s'était trouvé son fiancé. Elle s'agenouilla près du tracé, suffisamment éloignée pour ne pas risquer de compromettre la scène, puis posa son front sur le goudron rugueux, le corps secoué de sanglots une nouvelle fois.
Ils allaient se marier et avoir un enfant, ils avaient pour projet d'emménager dans un appartement plus grand avec une cour intérieure ou qui sait, peut-être un petit jardin pour Heisenberg ; ils avaient prévu de prendre deux ou trois semaines de vacances plus tard dans l'année et partir dans l'Asie de l'Est, visiter des contrées étrangères. Tout ça c'était tombé à l'eau, Hanji imaginait parfaitement le château de cartes s'écrouler suite à la chute d'un pilier porteur. Ce n'était pas juste. Elle n'avait rien fait pour mériter la joie de ces dernières années mais elle n'avait non plus rien fait pour mériter une dégringolade aussi soudaine. Elle était abasourdie, anéantie. Le choc émotionnel était si intense, la douleur dans son dos se déplaça dans son ventre. Pourquoi lui ? Pourquoi Adam ? Il était ce rayon de soleil que tout le monde connaissait, il était aimant et respectueux, tendre. Il avait tout pour lui, tout. Adam était la réussite dans la vie d'Hanji. Il était son petit bonheur. Elle eut un peu plus mal au ventre, elle sentit quelque chose se briser et un liquide chaud coula entre ses cuisse. Avec une voix rauque, dans un cri ou un râle – elle n'aurait su dire – elle demanda à ce qu'on lui appelle un taxi. Horrifiée elle posa une main sur son collant près de son entrejambe pour en ressortir des doigts colorés d'un rouge vif, et ça lui fissura un peu plus l'esprit. Elle ressentit un froid entrer dans son corps, comme lui montrant que la vie de son enfant avait quitté son corps. La brune se laissa tomber au sol le souffle coupé, en état de choc. Non, non, non. Qu'était-il en train de se passer ? Elle se mit en position fœtale. Jamais elle n'avait eu l'impression d'être aussi seule que maintenant. Pourquoi les bras d'Adam ne venaient-il pas tendrement la serrer pour la réchauffer ? N'aurait-elle plus droit à ça, plus du tout ? C'était fini ?
Hem, voilà voilà… Je m'étais dit que ça serait sympa d'apprendre à connaître un peu plus un personnage, et j'ai choisi Hanji étant donné qu'elle n'avait été explorée qu'en surface et qu'elle a un énorme potentiel, et puis je l'adore… C'est une nana géniale. Des impressions ? Pensez-vous la voir sous un nouveau jour après ce chapitre ? Souhaitez-vous me faire mal ? Je vous assure que ça n'a pas été facile d'écrire une partie de son histoire, je trouvais ça trop horrible. M'enfin bon, tant pis quoi !
Je vous souhaite d'excellentes vacances pour certains, du bon courage pour d'autres !
Beuzouilles
