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Penchée sur l'encolure de sa monture, Nimroël galopait aussi rapidement qu'elle en était capable. Encore quelques foulées et elle allait gagner la course. Pourtant, Eldarion gagnait peu à peu du terrain. Le cheval qu'il avait reçu le printemps précédent, pour son dix-huitième anniversaire, était vraiment très rapide. La jeune fille tenta de pousser un peu plus sa monture, mais l'animal était déjà à la limite de ses capacités. Enfin, Nimroël et Eldarion franchirent la ligne d'arrivée en même temps. Le jeune Prince leva pourtant les bras en signe de victoire.
Après avoir fait décrire une large volte à son cheval, Nimroël revint lentement vers Amlach et Tallen, deux des amis d'Eldarion. Le premier affichait un sourire radieux, alors que l'autre la regardait d'un air légèrement embarrassé. Ils avaient évidemment parié, et comme d'habitude, Amlach avait parié contre elle. Mais contrairement à ce qui se passait d'habitude, Eldarion avait gagné ainsi qu'Amlach, par la même occasion.
Le vainqueur revenait justement au petit trot. Ses yeux brillaient autant que des étoiles et son sourire était éclatant. Le jeune Prince était à présent un magnifique jeune homme. Il dépassait Nimroël d'une bonne tête et était évidemment beaucoup plus costaud qu'elle, mais jusqu'à aujourd'hui, il n'avait jamais réussi à gagner une course contre elle.
- Félicitations, nessa haryon1, lui dit la jeune fille en souriant.
- Merci, vanima kuruni2.
Amlach se précipita alors vers eux en grognant de plaisir.
- Tu l'as eue. Tu l'as finalement eue… rugit-il.
- Félicitations, ajouta Tallen d'un ton plus doux. C'était une belle course.
Nimroël fronça les sourcils. Il y avait toujours eu une certaine animosité entre Amlach et elle, mais là, elle trouvait que le jeune homme dépassait les bornes. Il se montrait de plus en plus arrogant envers elle. Et puis, elle n'aimait pas le voir tutoyer Eldarion ainsi. Mais ce n'était pas à elle d'intervenir.
- Maintenant, il va falloir que tu t'entraînes au tir à l'arc, dit Amlach.
La jeune fille retint un éclat de rire. Il faudrait bien des années avant qu'Eldarion n'arrive à la battre au tir. Si jamais il y arrivait. Mais Amlach poussait constamment le jeune Prince à se mesurer à Nimroël, comme s'il cherchait à l'éloigner d'elle en encourageant une hypothétique rivalité.
- Nimroël est imbattable, avec son arc, répliqua Eldarion.
- Ça, c'est ce que tu dis maintenant, mais…
- Ça suffit, Amlach. Je ne vais pas perdre mon temps à m'entraîner pour ça. Et puis, j'aime bien chasser, mais c'est tout.
- Tu as raison. Les arcs sont des armes pour les elfes et pour les filles.
Cette fois, Nimroël se mit à rire sans retenue.
- Tu dis ça parce que tu es incapable de te servir correctement d'un arc, dit-elle à Amlach.
- Je ne suis pas vraiment doué au tir à l'arc, c'est vrai. Mais à l'épée, je suis très fort.
- Tu es fort et courageux, c'est vrai. Mais tu manques de rapidité et de précision.
- Rapidité, précision. Ces qualités sont bonnes pour les filles.
La jeune fille fut sur le point de faire une remarque acerbe, mais elle se retint. Elle prit une profonde inspiration, ce qui l'aida à garder son calme. Il ne servait à rien de s'emporter contre ce jeune idiot.
- Je dois rentrer, dit-elle. Arwen doit m'attendre. Et j'ai promis d'emmener Nessalian pour une promenade.
- Embrasse ma petite sœur pour moi, répondit Eldarion.
Nimroël hocha la tête en souriant. Puis, avant de partir, elle se retourna une dernière fois vers le jeune Prince et ses amis.
- Ne te laisse pas entraîner à faire des bêtises avec ces deux idiots, dit la jeune fille en Quenya.
- Promis, lui répondit le garçon, dans la même langue.
De retour à la citadelle, Nimroël monta directement aux appartements royaux, sans prendre la peine de se changer. Lorsqu'elle entra dans le grand salon où était Arwen, entourée de ses dames de compagnie, la jeune fille surprit les regards réprobateurs de ces dernières. La plupart des jeunes femmes étaient nouvelles, à la citadelle. C'était plutôt inhabituel. Mais durant l'été qui venait de se terminer, il y avait eu une épidémie de mariages parmi les dames de compagnie de la Reine et il avait fallu pratiquement toutes les remplacer. Nimroël se serait sans doute moquée de l'attitude hautaine des nouvelles à son égard, si son impression de déjà-vu n'avait pas été aussi intense.
- Rien ne change réellement, dit-elle à la Reine, utilisant la langue des elfes, encore une fois.
Arwen eut un léger sourire et elle hocha la tête. Elle comprenait ce que voulait dire la jeune fille. Elles avaient vécu ce genre de situations à de nombreuses reprises.
- J'ai l'impression d'être un rocher au milieu d'un torrent, continua Nimroël. Autour de moi, l'eau coule, tourbillonne et fait des remous, mais moi, je ne bouge pas. Je suis immuable.
- Oui, répondit l'elfe d'une voix mélancolique.
La jeune fille soupira tristement. Arwen devait éprouver la même chose qu'elle. Finalement, la Dame Galadriel s'était trompée. Nimroël ne pouvait pas aider Arwen à s'adapter au monde des humains. Mais au moins, l'elfe n'était pas la seule à avoir du mal à les comprendre.
- Je venais seulement chercher Nessalian, dit alors la jeune fille, changeant brusquement de sujet. J'ai promis de lui apprendre à grimper aux arbres.
- Elle est dans sa chambre, répondit Arwen.
- Je sais, merci.
Nimroël salua la Reine puis elle se rendit dans la chambre de Nessalian. Quand elle y entra, la petite Princesse, une magnifique fillette de trois ans, se précipita vers elle en riant. La petite était aussi blonde que l'étaient sa grand-mère et son arrière-grand-mère et elle avait les mêmes yeux, du bleu pur d'un ciel d'hiver. En fait, elle ressemblait étonnamment à la Dame Galadriel. Mais lorsqu'elle souriait, comme en ce moment, deux jolies fossettes creusaient ses joues, lui donnant un air espiègle que n'avait pas l'elfe.
- Bonjour, ma chérie, lui dit Nimroël.
- Bonjour, Gilraen, répondit l'enfant.
Contrairement à son frère, celle-ci avait adopté le prénom humain de la jeune fille.
- Alors, tu veux toujours apprendre à grimper aux arbres? lui demanda la jeune Maia.
Nessalian hocha vigoureusement la tête puis elle courut prendre un manteau pour sortir.
Nimroël et Nessalian se promenèrent un bon moment sous les mallornes du sixième cercle. C'était leur endroit favori à toutes les deux. Il y avait quelques années, avec l'aide d'Eldarion, la jeune fille avait construit une petite plate-forme dans l'un des arbres. Une étroite échelle de corde permettait d'accéder au minuscule talan, mais jusqu'ici, Nessalian n'avait pas été autorisée à y grimper. Arwen lui avait dit qu'elle devait attendre d'avoir trois ans pour cela.
La fillette venait justement de célébrer son troisième anniversaire, quelques jours auparavant, et Nimroël lui avait promis de l'emmener sur le talan dès qu'il cesserait de pleuvoir. Aujourd'hui était donc le grand jour.
Nessalian escalada un à un les barreaux de l'échelle de corde. Nimroël se tenait juste derrière elle afin de l'empêcher de tomber si jamais elle perdait l'équilibre, mais la petite fille se débrouilla très bien et bientôt, sa tête passa par le trou rond percé dans la plate-forme. Quelques secondes plus tard, la jeune fille la rejoignit. Pendant un court instant, elles admirèrent la vue magnifique qui s'offrait à elles. Mais la fillette en eut rapidement assez et elle se précipita vers l'échelle pour redescendre. Nimroël la rattrapa aussitôt et la prit par la main pour l'empêcher de tomber dans le trou du talan.
Elle ressentit alors les premiers symptômes indiquant qu'elle était sur le point d'avoir une vision. Depuis plus de trente ans, la jeune fille luttait de toutes ses forces contre ces visions et elle était à présent capable de les contrer. Mais là, c'était bien différent. C'était la main de la fille d'Arwen qu'elle tenait. C'était l'enfant d'Arwen et d'Aragorn dont elle allait bientôt voir la mort. Et cette idée l'affolait à un tel point que son cœur battait à tout rompre et qu'elle avait du mal à respirer.
Nimroël poussa un léger gémissement et s'agenouilla sur le talan, mais elle ne lâcha pas la main de Nessalian. Elle fit un effort pour calmer les battements désordonnés de son cœur, en inspirant lentement. Et, pour la première fois depuis très longtemps, elle laissa la vision l'envahir.
Tout d'abord, elle ne vit rien du tout. Il faisait très sombre où elle se trouvait. Puis, peu à peu, elle put distinguer ce qui l'entourait : de jolis meubles blancs, quelques poupées assises sur de petites chaises. Dans un coin de la pièce, Nimroël vit la maquette de la citadelle, celle-là même qu'Eldarion avait reçue près de vingt ans auparavant. Étonnée, la jeune fille continua de regarder autour d'elle, mais elle n'avait pas le moindre doute, elle se trouvait dans la citadelle.
Regardant ensuite vers le lit, à l'autre bout de la pièce, Nimroël retint un cri. Nessalian était là, allongée sur les couvertures, pâle comme la mort. La petite fille était beaucoup plus âgée qu'elle ne l'était à présent, mais ses longs cheveux blonds, bouclés, ne laissaient aucun doute sur son identité. La jeune Maia, s'approcha lentement du lit, s'efforçant d'enregistrer les détails de sa vision du mieux qu'elle pouvait. Le moindre indice pouvait être capital. Mais elle ne voyait rien d'anormal dans la chambre. Tout était bien rangé, aucun meuble n'était renversé, il n'y avait pas le plus petit signe indiquant de quoi l'enfant allait mourir.
Nimroël revint soudainement à la réalité en entendant Nessalian l'appeler. La voix aiguë de la fillette était remplie d'inquiétude.
- Gil, tu me fais mal, disait l'enfant.
La jeune fille réalisa alors qu'elle serrait très fort la petite main et elle la lâcha aussitôt.
- Je suis désolée, ma chérie. Je ne voulais pas te faire mal…
- Est-ce que tu es malade? demanda Nessalian.
- Non, je… Je vais bien.
Nimroël prit doucement la petite fille dans ses bras et elle la serra contre elle. Elle la berça ainsi durant de longues minutes. Nessalian se laissa faire sans protester.
- Ne pleure pas, Gil, lui dit soudain l'enfant en voyant les larmes couler sur les joues de la jeune fille.
- Nessalian, écoute-moi bien, dit alors Nimroël, reprenant contenance. Tu ne dois pas parler de ce qui vient de se passer. À personne! Tu comprends.
- Je… Pourquoi?
- C'est un secret entre toi et moi, d'accord?
- Un secret?
- Oui. Promets-moi que tu ne diras rien!
- D'a… d'accord, murmura l'enfant. Je ne dirai rien.
- Pas même à Arwen! insista la jeune Maia.
- D'accord, répéta la fillette. C'est un secret!
Nimroël ramena Nessalian à la citadelle, puis elle se rendit dans ses appartements. Elle avait besoin de calme pour réfléchir à la vision qu'elle venait d'avoir. Celle-ci avait été interrompue et la jeune Maia ignorait comment Nessalian allait mourir. Cette question était très importante, elle était sans doute la clé de cette vision.
Pendant des heures, Nimroël tourna et retourna cette question dans son esprit, sans parvenir à en savoir plus sur ce qui devait arriver à la fille d'Arwen. Elle n'osait pas parler à Arwen ni à Aragorn. Ces derniers risquaient de très mal réagir à la menace qui planait sur leur fille. Leur réaction risquait même d'aggraver les choses. Elle en avait eu la preuve à de nombreuses reprises. Même le Seigneur Elrond n'avait pas pu empêcher Arador de mourir.
Pendant les semaines, puis les longs mois qui suivirent sa vision, Nimroël s'efforça de reprendre une vie normale. Mais elle avait du mal à se concentrer sur son travail et elle était parfois de très mauvaise humeur. L'hiver s'écoula lentement de même que le printemps. Puis l'été revint sans que la jeune fille ait rien découvert sur ce qui allait arriver à Nessalian.
Nimroël décida qu'elle devait absolument parler de sa vision à quelqu'un, sinon elle allait devenir folle. Mais il lui fallait trouver quelqu'un de plus neutre que les parents de Nessalian. Quelqu'un qui ne laisserait pas ses émotions l'aveugler. Nimroël pensa aussitôt à Legolas. L'elfe était toujours calme, même dans les pires situations. Il serait certainement de bon conseil. Et puis, sans vouloir se l'avouer, elle avait très envie de le revoir.
La jeune fille décida donc d'envoyer une lettre à Legolas pour lui demander de venir à Minas Tirith le plus rapidement possible. Elle ne mentionna pas qu'elle avait eu une vision, cependant. Elle ne voulait pas courir le risque que quelqu'un d'autre lise sa courte missive. Elle indiqua seulement que c'était très important. Le simple fait qu'elle lui écrive suffirait sûrement pour que l'elfe revienne très rapidement dans la cité.
Le temps s'écoula ensuite très lentement. L'été fut chaud et humide, comme la plupart des étés, à Minas Tirith. Puis les jours se mirent à raccourcir et le temps des moissons revint. Pourtant, Nimroël n'avait pas la moindre nouvelle de Legolas.
Dégustant lentement le délicieux gâteau qui leur avait été servi ce soir-là, Nimroël se retenait avec peine d'intervenir dans la discussion qui opposait Aragorn et Eldarion. Depuis plusieurs mois déjà, Eldarion s'efforçait de convaincre son père de le laisser accompagner Amlach et quelques-uns de ses amis à la chasse. Aragorn ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il aille chasser dans les forêts d'Ithilien, mais pas sans être escorté, ce qui déplaisait grandement au jeune homme.
- Je ne suis plus un enfant, protesta Eldarion pour la dixième fois au moins. Je sais très bien me défendre! Et puis, Amlach fait maintenant partie de la garde. Il peut donc m'escorter.
- Amlach est encore un jeune écervelé irresponsable, dit calmement Aragorn. Jamais je ne lui confierais la garde de quoi que ce soit et certainement pas celle de la vie de mon fils.
Là-dessus, Nimroël ne pouvait qu'approuver le Roi. Elle n'aimait pas Amlach elle non plus. S'il lui avait été permis d'intégrer les hommes de la garde, c'était sans doute parce que son père avait fait partie de la Garde Royale.
- Seulement quelques jours, insista Eldarion.
- Tu peux aller chasser aussi longtemps que tu le souhaites, mais tu connais mes conditions, rétorqua Aragorn, toujours très calme.
- Et si Nimroël nous accompagnait? demanda soudainement Eldarion.
La jeune fille sursauta et elle se tourna vers le Prince, mécontente. Elle ne voulait pas être impliquée dans la dispute. Et puis, le jeune homme aurait dû la consulter avant de supposer qu'elle avait envie d'aller chasser avec Amlach et les jeunes idiots qui le suivaient partout.
- Gilraen est libre d'aller où elle le veut, commença Aragorn. Quant à toi, lorsque tu sors de Minas Tirith, tu dois être escorté par trois de mes hommes.
Nimroël regarda Aragorn, très étonnée, blessée même.
- Est-ce à dire que vous ne me faites pas plus confiance qu'à cet imbécile d'Amlach? demanda-t-elle brusquement.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit, répliqua Aragorn.
- Mais c'est ce que vous pensez!
- Gil! dit doucement Arwen.
La jeune fille secoua tristement la tête.
- Je suis désolée, Arwen, mais ce n'est pas moi qui ai commencé, dit-elle. C'est Eldarion qui m'a mêlée à cette discussion. Et je ne vais quand même pas me laisser insulter de cette façon sans réagir.
- Je n'ai jamais eu la moindre intention de vous offenser, déclara Aragorn. Veuillez m'excuser.
Nimroël soupira. Elle savait qu'elle aurait dû accepter les excuses d'Aragorn. Mais le terrible secret qu'elle gardait depuis près d'un an était de plus en plus difficile à porter. Sans compter qu'elle n'avait reçu aucune nouvelle de Legolas, ce qui l'inquiétait beaucoup. Tout cela la rendait très irritable. Pendant quelques secondes, elle tenta vainement de reprendre son calme, mais finalement, sa colère prit le dessus.
- Je pourrais protéger Eldarion mieux que tous vos hommes réunis, s'il le fallait, lança-t-elle d'un ton de défi. Vous y compris!
- Vous possédez de grands pouvoirs, c'est vrai.
- Alors pourquoi ne me faites-vous pas confiance? redemanda la jeune fille.
Aragorn resta silencieux. Il semblait chercher une réponse appropriée, réponse qui ne vint malheureusement pas.
- Finalement, vous êtes comme tous les autres. Mes pouvoirs ne vous intéressent que lorsqu'ils servent vos desseins, lança Nimroël.
- Je n'ai jamais pensé une telle chose, protesta Aragorn.
- Ah non? Vraiment, vous en êtes sûr? Pourtant, le jour de l'avalanche, vous étiez bien content que je sois là!
- Oui! Et je vous suis toujours très reconnaissant d'avoir sauvé la vie de mon fils.
- Est-ce que ce sera suffisant pour que vous me pardonniez la mort de Nessalian? pensa alors la jeune fille.
Elle fut sur le point de parler de sa vision à Arwen et Aragorn. Elle aurait été bien soulagée de révéler son secret. Et soudain, elle craqua et, malgré tous ses efforts pour se retenir, elle se mit à pleurer.
- Kuruni, dit doucement Eldarion. Je suis désolé. Pardonne-moi!
Sans dire un mot, la jeune fille quitta la table, laissant les autres convives désemparés.
Quelques minutes plus tard, Arwen se rendit dans les appartements de la jeune fille, pour avoir une explication avec elle. Cette dernière avait senti l'arrivée de la Reine et elle utilisa ses pouvoirs pour lui ouvrir la porte. Mais elle resta là où elle se trouvait, debout, devant la fenêtre. Elle était incapable de faire face à l'elfe pour l'instant.
- Qu'y a-t-il, Gil? lui demanda Arwen d'une voix douce.
- Je… J'ai envoyé une lettre à Legolas, répondit Nimroël de la même façon.
La jeune fille avait prévu que l'elfe lui poserait des questions au sujet de son étrange comportement et c'était la seule façon qu'elle avait trouvée afin de satisfaire la curiosité de son amie. Elle n'aimait pas devoir mentir à Arwen, mais elle n'avait pas vraiment le choix. Et puis, elle ne mentait pas réellement. Elle ne faisait que cacher une partie de la vérité.
- Ça fait un moment déjà et il ne m'a pas encore répondu.
- Je vois. Je suis sûre qu'il y a une bonne raison à son silence.
- Je sais, mais… Je suis désolée, je crois que je suis un peu tendue.
- Un peu tendue, répéta Arwen d'un ton légèrement moqueur.
- Je suis désolée, dit Nimroël, encore une fois.
- Tu dois apprendre à te contrôler, Gil, reprit l'elfe plus sérieusement.
- Je sais. Je… Je vais essayer de ne plus perdre mon calme. Et je… J'irai m'excuser auprès d'Aragorn, tout à l'heure.
- Très bien.
Il y eut alors un long silence. Nimroël se demandait pourquoi Arwen ne s'en allait pas. Au bout d'un moment, elle se retourna lentement vers elle.
- Je sais qu'il y a autre chose, seler'ai. Je te connais depuis longtemps, maintenant. Bien sûr, tu n'es pas obligée de tout me dire, mais si ce secret te pèse autant, peut-être vaudrait-il mieux que tu en parles.
- Je… C'est ce que je voulais faire, avec Legolas.
- Alors, espérons qu'il ne tardera pas trop.
La jeune fille hocha la tête et elle s'efforça de sourire. L'elfe lui rendit son sourire, puis elle se leva et quitta doucement la pièce.
Nimroël s'efforça de reprendre une vie normale. Pourtant, sa vision de la mort de Nessalian la hantait toujours. Souvent, la nuit, la jeune fille se glissait dans la chambre de la petite Princesse et elle la regardait dormir durant des heures. Contrairement à son frère, la petite ne semblait jamais avoir conscience de la présence de Nimroël. Elle dormait à poings fermés. La jeune Maia lui enviait son calme et son innocence.
L'automne était revenu et la saison de la chasse également. Eldarion passait presque tout son temps dans les forêts d'Ithilien avec Amlach et plusieurs autres jeunes hommes. Il ne rapportait pourtant presque jamais de gibier, ce qui laissait penser à Nimroël que la chasse n'était qu'un prétexte pour s'éloigner de Minas Tirith et d'elle-même. Depuis le jour où elle s'était disputée avec Aragorn par sa faute, le jeune homme semblait l'éviter. Pourtant, Nimroël ne lui en voulait nullement. Si elle avait réagi aussi vivement, c'était à cause de la peur qu'elle ressentait suite à la vision de la mort de Nessalian. Mais cela, elle ne pouvait pas l'expliquer à Eldarion.
Ce matin-là, de la fenêtre de sa chambre, la jeune fille regarda Eldarion traverser la cour qui entourait la citadelle. Le Prince partait pour une nouvelle expédition de chasse et il ne l'avait même pas invitée à l'accompagner. Nimroël en ressentit une pointe de déception. Elle n'avait pas très envie de chasser, mais sortir de Minas Tirith lui aurait sans doute changé les idées.
Assise devant son métier à tisser, un peu plus tard ce même jour, Nimroël regardait tristement son ouvrage. Elle se sentait abandonnée de tous. Arwen était occupée à la fabrication de la robe de mariée de l'une de ses dames de compagnie. Nessalian était dehors dans la cour et elle jouait avec deux autres petites filles de son âge. Eldarion était parti à la chasse. Et le pire, c'était qu'elle n'avait toujours pas eu la moindre nouvelle de Legolas. Cela faisait presque six mois qu'elle lui avait écrit et l'elfe n'avait même pas daigné lui répondre.
Incapable de rester tranquille plus longtemps, la jeune fille laissa tomber sa navette et elle monta en courant à sa chambre pour se changer. Elle enfila un chaud pantalon, une chemise, un manteau et ses hautes bottes de cuir, puis elle mit son arc, son carquois et ses poignards sur son dos. Elle emporta également quelques couvertures, les nuits étant de plus en plus fraîches.
Elle se rendit ensuite dans les cuisines de la tour pour prendre quelques provisions et elle en profita pour demander à l'une des femmes de chambre de prévenir Arwen qu'elle partait quelques jours chasser.
Nimroël sortit ensuite de la citadelle et elle se dirigea vers les écuries du sixième cercle. Une fois là, elle ordonna que l'on prépare son cheval, puis elle se mit en selle et partit au petit trop vers la sortie de la ville.
Dès qu'elle eut franchi les portes extérieures de Minas Tirith, la jeune fille poussa son cheval au galop en direction du fleuve. Elle galopa ainsi pendant près d'une heure, puis elle ralentit son allure et permit à sa monture de souffler un peu. Elle se sentait beaucoup mieux, tout à coup. La course lui avait éclairci les idées et l'avait aidée à se détendre un peu. Elle avait surtout hâte de se trouver dans les bois d'Ithilien. Elle avait emporté son arc, mais elle n'était pas certaine de vouloir chasser. Elle avait seulement envie de se promener sous les arbres, de respirer l'odeur des feuilles et de la terre humide. Le calme qui régnait dans une forêt lui manquait.
Après s'être reposé un court instant, Nimroël se remit à galoper vers la cité d'Osgiliath. Elle y parvint alors que le soleil était sur le point de se coucher. Les gardes de la ville la laissèrent passer sans lui poser la moindre question. La jeune fille traversa ensuite le long pont de pierres puis elle ressortit du côté est de la cité. Elle se dirigea alors vers le nord. Il faisait noir, à présent, mais elle ne voulait pas s'arrêter avant d'avoir atteint la forêt. Elle dormirait sous les arbres, ou pas du tout.
Nimroël entendit le bruissement du vent dans les feuilles avant de voir les premiers arbres. Elle perçut également les cris des oiseaux nocturnes. Tous ces bruits la ravirent et elle se mit à sourire toute seule, dans le noir. En partant, elle avait agi impulsivement, mais elle savait à présent qu'elle avait fait le bon choix. Ce n'était ni la magnifique forêt de la Lothlórien ni la douce vallée d'Imladris, mais l'Ithilien était tout de même un superbe pays où les elfes auraient aimé vivre. Et la jeune fille s'y sentait très bien elle aussi.
Nimroël eut la chance de trouver rapidement un petit sentier lui permettant de pénétrer dans la forêt. Avançant prudemment au pas, elle laissa sa monture la guider dans la pénombre. Puis elle parvint à un endroit un peu plus dégagé, d'où elle pouvait apercevoir quelques étoiles et elle décida de s'y installer. Elle entendait également le doux gargouillis d'un ruisseau ou d'une source, non loin de là. Elle avait donc trouvé l'endroit idéal pour camper.
La lune n'était pas encore levée et il faisait très sombre, mais Nimroël se débrouilla pour trouver un peu de bois mort. Elle alluma ensuite un petit feu, puis elle déchargea son cheval. Elle le laissa libre et il s'éloigna doucement pour brouter. La jeune fille savait que l'animal n'aurait aucun mal à trouver de l'eau tout seul. Elle-même utilisa l'eau de sa gourde pour se préparer une boisson chaude, qu'elle dégusta ensuite à petites gorgées en regardant les flammes danser.
Un peu plus tard, Nimroël ajouta une brassée de petites branches sur le feu, puis elle s'enroula dans ses couvertures et s'installa pour la nuit. Elle ne mit pas très longtemps à s'endormir et elle passa une excellente nuit. Au matin, ce fut le chant des nombreux oiseaux qui nichaient dans la forêt qui l'éveilla. Elle s'étira durant un long moment avant de se décider à se lever. Elle ranima alors son feu et elle se prépara un copieux déjeuner. Elle mourrait de faim.
Enfin, après avoir avalé la dernière bouchée de son repas, la jeune fille siffla son cheval, qu'elle sella et chargea de tous ses bagages. Elle se remit ensuite en route, désirant s'enfoncer un peu plus sous les arbres. Elle n'avait aucune envie de rejoindre Eldarion pour l'instant. Elle n'était pas venue pour ça et de toute façon, ce dernier ne l'avait pas invitée à sa partie de chasse. Elle voulait simplement passer un peu de temps, seule, pour réfléchir. Elle avait besoin de calme. Elle utilisa tout de même ses pouvoirs afin de savoir où se trouvaient le Prince et ses amis. Elle ne voulait surtout pas risquer de tomber par hasard sur Amlach. Le jeune homme était suffisamment stupide pour la prendre pour un sanglier et pour lui tirer dessus.
Il ne lui fallut cependant que quelques minutes pour se rendre compte qu'Eldarion ne se trouvait pas en Ithilien, ce qui l'étonna et l'inquiéta même un peu. Le Prince était parti la veille, quelques heures avant elle. Il aurait déjà dû se trouver là. À moins que le jeune homme n'ait décidé de passer la nuit à Osgiliath. Il y avait d'excellentes auberges dans la ville. C'était sûrement ce qui s'était passé, se dit Nimroël. Eldarion et ses amis n'arriveraient sans doute qu'un peu plus tard. Elle haussa les épaules et sourit toute seule. Pour l'instant, la forêt était à elle et elle avait bien l'intention d'en profiter.
À midi, après avoir pris un léger dîner composé des restes froids de son déjeuner, Nimroël s'allongea sur une large pierre plate, chauffée par le soleil, pour faire une petite sieste. La jeune fille ne s'était pas sentie aussi détendue depuis plusieurs mois. Elle ferma doucement les yeux et ne les rouvrit que plusieurs heures plus tard, alors que le soleil descendait déjà lentement vers l'horizon. D'abord un peu désorientée, Nimroël s'assit et regarda vivement autour d'elle. Elle aperçut alors son cheval, qui broutait un peu plus loin et elle poussa un léger soupir de soulagement en se rappelant où elle était et pourquoi elle y était.
D'un petit sifflement aigu, elle appela doucement l'animal, qui releva la tête et la regarda, avant de se remettre à manger l'herbe grasse à ses pieds. La jeune fille se mit à rire et elle sauta en bas du rocher pour rejoindre le cheval. Elle se remit ensuite en selle et, décidant de passer la nuit auprès d'Eldarion et de ses amis, elle tendit son esprit pour savoir où ils se trouvaient. Elle les chercha tout d'abord près d'elle, puis, comme elle n'arrivait pas à sentir leur présence, elle se concentra davantage et agrandit le cercle de ses recherches.
Il fallut près d'une heure à Nimroël pour arriver à retrouver Eldarion. À mesure que le temps passait, la jeune fille sentait monter son inquiétude. Puis, quand elle perçut enfin la présence du jeune Prince, à plusieurs lieux vers le nord, elle jura. Qu'est-ce que ce dernier pouvait bien faire aussi loin? Il n'était même plus dans la forêt, si elle se fiait à ses quelques connaissances du terrain. D'après la jeune Maia, Eldarion devait se trouver près des Marais des morts.
Nimroël comprit alors aisément que le Prince n'avait jamais eu l'intention de chasser. Du moins, pas le genre de gibier auquel on se serait attendu. Ce jeune idiot devait être en train de préparer un mauvais coup. La jeune fille ignorait comment il avait convaincu les hommes qui l'escortaient de se joindre à ce genre d'expédition, mais ces derniers auraient sûrement bien des explications à donner à Aragorn lorsque celui-ci apprendrait qu'ils avaient permis à son fils de se rendre au Mordor. Parce que c'était certainement vers ce sombre et maudit pays qu'Eldarion et ses amis se dirigeaient.
Nimroël décida de les rattraper le plus rapidement possible. Elle jura à nouveau, avant de se mettre en route vers le nord. Dire qu'elle était venue en Ithilien afin de se reposer. Ses vacances avaient été de courte durée.
La jeune fille galopa vers le nord aussi vite qu'elle le pouvait, jusqu'à ce que le soleil se couche. La pénombre gagna ensuite très rapidement la forêt et elle fut obligée de ralentir son allure. Elle en profita pour grignoter quelques fruits séchés et un bout de pain sec. Elle n'avait pas l'intention de s'arrêter tant qu'elle n'aurait pas rattrapé Eldarion. Elle voulait le rejoindre au plus tôt pour l'empêcher de faire une bêtise.
La lune se levait lentement quand Nimroël sortit enfin de la forêt d'Ithilien. Grâce à la lumière argentée de l'astre blanc, elle voyait suffisamment la route pour tenter un petit galop. Malheureusement, au bout d'une heure à peine, sa monture se mit à boiter. La jeune fille descendit donc de cheval pour examiner l'animal. Elle passa lentement ses mains sur les longues pattes fines du cheval, puis elle les souleva une à une afin d'examiner le dessous des sabots. Elle découvrit alors un long éclat de pierre profondément fiché sous la patte avant droite du cheval. Ce n'était pas une blessure très grave, mais elle ne pouvait pas continuer à pousser l'animal aussi rapidement qu'elle l'avait fait jusqu'ici. De plus, si la petite coupure s'infectait, le cheval risquait de faire un abcès et dans ce cas, il ne pourrait plus marcher du tout.
Durant de longues minutes, Nimroël fut incapable de prendre une décision. Si elle choisissait de continuer à pied, elle ne pourrait pas rattraper Eldarion avant qu'il ne s'engage par les Portes Noires, maintenant détruites, du Mordor. Par contre, si elle obligeait son cheval à continuer sa route, ce dernier risquait ensuite de ne pas pouvoir revenir et elle serait contrainte de l'abandonner dans un pays très inhospitalier. En soupirant, la jeune fille déchargea sa monture, puis elle lui retira la bride et elle lui donna une petite tape sur la croupe pour l'encourager à repartir en sens inverse. L'animal saurait sûrement retrouver sa route jusqu'à Minas Tirith, ou tout au moins, jusqu'à Osgiliath.
Prenant un minimum de bagage, Nimroël se remit ensuite en route vers le nord. Elle avait l'impression d'avancer très lentement. Elle maintenait pourtant une allure respectable pour quelqu'un se déplaçant à pied. Elle avait toujours aimé courir, heureusement.
Quelques heures avant l'aube, la jeune fille eut enfin une bonne nouvelle. Eldarion et ses amis s'étaient arrêtés. Elle ne pouvait pas en être certaine, mais elle croyait que ceux-ci se trouvaient à présent devant les Portes du Mordor. Ils n'avaient sans doute pas voulu les franchir en pleine nuit, ce qui était un avantage pour Nimroël. Et, malgré sa fatigue, celle-ci continua sa route.
Lorsque les premières lueurs de l'aube apparurent, Nimroël découvrit le Marais des Morts. Le vaste marécage se trouvait droit devant elle et s'étendait à perte de vue. Un long frisson grimpa le long de son dos et elle sentit les poils de son corps se hérisser à l'idée de s'approcher d'un tel endroit. Frodon et Sam avaient fait preuve de beaucoup de courage en acceptant de traverser ces marais hantés, tant par des hommes que par des orcs, morts dans une immense et terrible bataille.
Suivant toujours la route sombre, la jeune fille continua encore une heure en direction du marais. Elle fut ensuite très soulagée quand la route bifurqua vers l'est. Bien sûr, le Mordor n'était pas non plus un endroit qu'elle avait envie de visiter, mais elle préférait nettement se diriger vers les hautes montagnes noires qui, maintenant que Sauron avait été vaincu, n'étaient habitées que par des orcs, plutôt que de faire face aux esprits qui hantaient le marécage. On pouvait lutter contre les orcs, mais il n'était pas possible de se battre contre des fantômes.
Nimroël avait encore plusieurs heures de retard sur Eldarion et ceux qui l'accompagnaient, mais elle était épuisée et elle avait grand besoin de se reposer. Lorsqu'elle fut à une distance suffisante du Marais des Morts, elle s'assit au bord de la route et s'adossa à un large rocher. Elle but quelques gorgées d'eau, avala un morceau de pain, puis elle ferma les yeux et essaya de se détendre un peu.
La jeune fille reprit sa route moins d'une heure plus tard. Il faisait chaud et le soleil brillait, mais il n'apportait pas de réel réconfort, en ce sinistre endroit. Elle se réjouissait tout de même car elle progressait rapidement et elle gagnait du terrain sur Eldarion et ses hommes. Ceux-ci étaient pourtant à cheval, mais sur la route très inégale et parsemée de cailloux pointus, ils ne pouvaient avancer bien vite. De plus, ils devaient chercher des indices du passage des orcs, ce qui les ralentissait encore plus.
Quelques heures plus tard, alors que le soleil était à nouveau sur le point de disparaître derrière les hautes montagnes, à sa gauche, Nimroël vit enfin ceux qu'elle poursuivait. Elle eut soudainement envie de leur crier de l'attendre, mais elle se retint. À cette distance, il était peu probable qu'ils l'entendent, même si Eldarion avait l'ouïe très fine. De plus, les montagnes grouillaient d'orcs et il valait mieux qu'elle passe inaperçue. Elle s'était dissimulée avant même de s'engager entre les hauts pics qui avaient jadis marqué l'entrée du Mordor et elle préférait continuer à avancer sans être vue. Toutefois, malgré sa fatigue, elle accéléra sa course.
Le soleil se coucha et la noirceur gagna rapidement l'étroite vallée d'Udun. Eldarion n'était plus très loin maintenant. Mais les orcs aussi étaient tout près. En fait, ils étaient sur le point de passer à l'attaque. Nimroël ne pouvait pas voir grand-chose de la bataille qui allait s'engager, mais grâce à ses pouvoirs, elle put suivre les mouvements d'Eldarion et de ses hommes. Ceux-ci s'étaient apparemment préparés à subir l'attaque des orcs car ils se mirent rapidement en position défensive.
Les orcs poussèrent alors des cris aigus et ils se précipitèrent vers le petit groupe d'humains qui avaient osé pénétrer leur territoire. Durant un long moment, la jeune fille ne bougea pas. Son esprit était entièrement tourné vers la bataille. Elle ne pouvait s'empêcher d'admirer la façon dont Eldarion menait ses hommes. Ceux-ci étaient encore très jeunes et inexpérimentés, mais ils restaient rassemblés et ils se battaient courageusement. Ils étaient également beaucoup moins nombreux que leurs assaillants, mais cela non plus ne semblait pas les décourager.
Nimroël se décida enfin à rejoindre Eldarion et ses amis. Elle profita de la cohue et elle avança rapidement vers la bataille. Elle sortit ensuite ses poignards et elle se fraya aisément un chemin à travers les orcs. Elle s'approchait sans bruit de ses ennemis, précaution inutile étant donné le vacarme de la bataille, puis elle enfonçait vivement l'une de ses lames dans le cou de l'orc le plus proche. Elle parvint ainsi près d'un gigantesque rocher, presque aussi haut qu'elle. Elle décida d'y grimper. De là, malgré le peu de lumière, elle aurait une vue imprenable sur le champ de bataille et sur les combattants. Avec son arc, elle pourrait ainsi intervenir à tout moment pour aider Eldarion.
Nimroël se posta donc en haut du rocher et elle se mit à abattre les orcs un à un. Elle gardait toutefois un œil sur le jeune Prince. Ce dernier avait sans aucun doute les talents de combattant de son père et de ses oncles, et il se débarrassait sans peine de chacun des orcs qui l'attaquaient. Il maniait son épée avec autant de force que d'agilité, ses coups étaient rapides et précis. C'était la première fois que la jeune fille le voyait se battre réellement et elle devait admettre qu'il se débrouillait plutôt bien.
- C'est tout de même un jeune idiot, se dit-elle. Il n'aurait jamais dû prendre de tels risques simplement pour impressionner ses amis…
Au bout d'un moment, Nimroël se retrouva à court de flèches et elle fut forcée de redescendre de son rocher. Elle se déplaça quelques instants entre les nombreux cadavres qui jonchaient le sol et elle récupéra deux douzaines de ses flèches. Il y eut alors un changement important dans les cris des orcs et la jeune fille prêta l'oreille, un peu inquiète. Elle réalisa alors que la lune, presque pleine, allait bientôt se lever et que cela alertait leurs ennemis. Elle trouva cela un peu étrange. Les orcs n'avaient jamais aimé la lumière éclatante du soleil, mais ils ne craignaient généralement pas celle de la lune. Peut-être qu'à force de rester cachés au plus creux de leurs antres, ils refusaient à présent de s'exposer à toute lumière.
Nimroël n'eut pas le loisir de s'interroger davantage. Les orcs se rassemblèrent soudainement avant de battre en retraite. Ils se mirent à courir vers les montagnes et ils disparurent rapidement dans l'ombre des rochers. La jeune fille entendit alors les cris de victoires des hommes d'Eldarion et elle serra les dents, irritée par leur suffisance.
- Ils ne s'en vont pas parce qu'ils ont peur de vous, dit-elle d'un ton provocateur, apparaissant brusquement devant Eldarion.
- Nimroël? dit Eldarion, surpris. Que fais-tu ici?
Le Prince se dirigea vers la jeune fille, bousculant Amlach au passage. Il la prit par les épaules et l'observa quelques secondes.
- Tu nous as suivis? lui demanda-t-il sèchement.
- Je voulais vous rejoindre pour chasser avec vous. Mais quand j'ai réalisé que vous n'étiez pas en Ithilien, je suis partie à votre recherche.
- Tu me surveilles, maintenant?
- Non, bien sûr que non, répondit la jeune fille étonnée par l'intonation irritée du jeune homme.
C'était la première fois que ce dernier s'emportait ainsi contre elle.
- Alors, pourquoi es-tu ici? insista-t-il.
- Je viens de te le dire, Eldarion. Tu n'es pas obligé de me croire, mais c'est par hasard que j'ai découvert que tu étais sur le point de te fourrer dans les ennuis.
- Ne t'en fais pas, tout ira bien.
- Non, Eldarion. Nous devons partir d'ici le plus rapidement possible. Les orcs sont très nombreux. Et ils continuent de se rassembler au moment même où l'on se parle.
- Je sais, kuruni. Mais ne t'inquiète pas, nous les attendrons de pied ferme.
- Tu as vu comment ces sales rats se sont enfuis, lui dit alors familièrement Amlach, posant la main sur son épaule.
La jeune fille se dégagea brusquement.
- Ils ne sont pas partis parce qu'ils vous craignent, imbéciles! Ils n'aiment pas la lumière de la lune. Mais dès que la noirceur reviendra, ils passeront à nouveau à l'attaque. Et ne me tutoie pas, Amlach!
Le jeune homme lui jeta un regard sombre, mais il n'osa rien dire. Pendant ce temps, Eldarion donnait des ordres à ses hommes afin d'organiser des tours de garde.
- Tu n'es qu'un idiot, Eldarion, lui dit Nimroël, voyant qu'il n'avait pas l'intention de repartir. Comment oses-tu t'exposer ainsi?
- Je ne suis plus un enfant, Nimroël. Je peux très bien m'occuper de quelques orcs.
Comme presque chaque fois qu'ils discutaient ensemble Nimroël et Eldarion avaient utilisé la langue elfique. Amlach n'y comprenait évidemment strictement rien et il s'éloigna, furieux d'être ainsi exclu de la discussion.
- Tu crois que c'est un jeu? continua la jeune fille. Tu penses qu'en jouant les héros, tu prouveras que tu es un homme? Mais même si tu réussis à te sortir du pétrin où tu t'es fourré, tu ne démontreras rien du tout. Crois-tu réellement que c'est ainsi que tu gagneras le respect de ton père?
Eldarion ne lui répondit pas. Il était évident qu'il n'appréciait pas du tout que la jeune fille lui fasse la morale. Mais celle-ci était elle aussi en colère et elle n'allait pas s'arrêter simplement parce que ce qu'elle avait à dire ne plaisait pas au Prince.
- Tu mets ta vie et celle de tes hommes en danger, et cela, inutilement! reprit-elle.
- Tu nous sous-estimes! Nous viendrons à bout de cette vermine.
- Peut-être bien! Mais tu es leur Seigneur. Tu ne peux pas les engager dans ce genre d'entreprises juste pour t'amuser! Pour prouver que tu sais te battre… que tu…
- Ça suffit Nimroël! l'interrompit alors Eldarion. Tu es libre de partir si tu le souhaites. Comme tous ceux qui sont ici. Ils sont venus volontairement. Je ne leur ai jamais ordonné de me suivre.
- Ils t'ont suivi parce que tu es leur Prince. Tu ne comprends donc pas, quand on te parle?
- J'ai très bien compris. Mais tu te trompes! Ce sont mes amis…
- Eldarion…
- Ce n'est pas le moment, Nimroël. Nous devons nous préparer.
- Nous devons partir d'ici le plus rapidement possible. Je suis venue pour te ramener à Minas Tirith, pas pour te regarder te battre… Tu crois que je n'ai rien d'autre à faire? J'ai déjà suffisamment de soucis avec Nessalian et je…
Nimroël s'interrompit brusquement. Elle n'aurait pas dû s'emporter ainsi.
- Nessalian? Qu'est-ce qu'elle a? Elle est malade?
- Non… Je… Ce n'est rien.
- Ne me mens pas, Nimroël
- Je… Je n'aurais pas dû dire ça.
- Je t'en prie, dit Eldarion d'une voix très douce. C'est ma petite sœur. C'est à moi de la protéger.
- Et s'il t'arrivait quelque chose, qui la protégerait?
- Alors, dis-moi! Dis-moi ce qui se passe avec Nessalian!
La jeune Maia baissa tristement la tête. Elle ne voulait pas révéler son secret à Eldarion. Mais il y avait si longtemps que cela lui pesait sur le cœur.
- J'ai eu une vision, murmura-t-elle.
- Elle… Elle va mourir? demanda le Prince, estomaqué.
- Je ne sais pas. J'espère que non, mais je ne sais pas ce que je dois faire. J'ai déjà essayé de changer les visions que j'avais eues, mais je n'y suis jamais arrivée.
- Nous devons faire quelque chose. N'importe quoi! Mais on ne peut pas attendre les bras croisés…
- Je sais. Je sais… Mais… Ce n'est ni le lieu ni le moment d'en discuter, Eldarion!
Le Prince réfléchit quelques instants, puis il poussa un soupir. Il dit ensuite à ses amis de tout remballer et de se préparer à repartir le plus rapidement possible. Il y eut quelques murmures de protestations et d'interrogations, mais la plupart des hommes se mirent aussitôt au travail. Sauf Amlach qui vint se planter devant Eldarion en regardant Nimroël d'un air arrogant.
- Alors, tu t'es laissé convaincre par cette petite froussarde de repartir? Elle a réussi à te faire peur, Eldarion?
- Non, mais des questions plus urgentes m'attendent à Minas Tirith.
- Oh oui, bien sûr! Dans le genre, cirer tes bottes et astiquer ton épée de bois!
- Tais-toi, Amlach! Et prépare tes affaires!
- Nous n'avons pas parcouru tout ce chemin simplement pour éliminer quelques orcs, Eldarion. Nous sommes venus pour exterminer cette racaille une bonne fois pour toutes et nous ne repartirons pas avant!
Il y eut alors un silence glacial. Les hommes étaient figés de stupeur. Ils avaient tous l'habitude de voir Amlach et Eldarion s'affronter, mais jusqu'ici, jamais Amlach n'avait jamais défié le Prince aussi ouvertement.
- Nous repartons maintenant, dit Eldarion d'un ton calme, mais froid.
Amlach comprit que cette fois, il avait intérêt à obéir. Il jeta un regard menaçant à Nimroël, puis il se détourna brusquement et alla ramasser ses affaires. En quelques minutes, les hommes furent à cheval, prêts à partir. Tallen s'avança lors, tenant par la bride le cheval d'Eldarion.
- Nous sommes prêts à partir, mon Seigneur, dit-il d'une voix douce.
Le jeune Prince inclina brièvement la tête en guise de réponse, puis il se mit en selle. Nimroël grimpa aussitôt derrière lui et la petite troupe se mit en marche.
La jeune Maia gardait son esprit tourné vers les orcs, cachés dans leurs trous. Et elle était étonnée qu'ils soient aussi nombreux. Sans véritable maître, ceux-ci avaient normalement beaucoup de mal à s'organiser. Ils passaient leur temps à se battre entre eux et en général, leur nombre n'augmentait pas… pas aussi rapidement. De plus, Aragorn envoyait régulièrement des troupes dans la région pour s'assurer que les orcs n'étaient pas en état de causer le moindre problème. Alors pourquoi y en avait-il autant? Ce n'était pas normal et la jeune fille devait en aviser Aragorn. Mais alors, elle devrait lui expliquer comment elle s'était retrouvée au Mordor.
La petite troupe arrivait près de l'étroit passage permettant l'accès au Mordor quand ils entendirent les cris d'attaque de leurs ennemis. Eldarion voulut pousser ses hommes en avant, pour tenter d'échapper aux orcs, mais Nimroël les retint.
- Ils cherchent à nous précipiter dans un guet-apens, cria-t-elle. Ils nous attendent un peu plus loin…
- Alors nous irons dans l'autre direction, lança Eldarion. J'ai noté un petit promontoire, il y a quelques minutes. Allons-y!
Ils changèrent brusquement de direction et galopèrent en direction du promontoire indiqué par Eldarion. Une fois là, ils sautèrent rapidement de leur monture et ils se mirent aussitôt en position, prêts à se battre. À peine une minute plus tard, les orcs passèrent à l'attaque.
- Nimroël, reste à l'abri, avec les chevaux, ordonna tout à coup Eldarion.
- Je me suis battue contre des orcs avant même que tu ne sois né, Eldarion! répliqua vertement la jeune fille.
- Alors, sois prudente, lui répondit doucement le jeune homme.
- Toi aussi.
La jeune Maia dégaina ses poignards et elle les fit tourner quelques fois entre ses mains, pour s'habituer à leur contact. Elle fit ensuite face à son premier adversaire, qu'elle élimina très rapidement. Elle tua encore quelques orcs quand elle se fit soudainement et très brusquement bousculer. Elle dut faire quelques pas en avant pour reprendre son équilibre. Elle se retrouva alors entourée de plusieurs orcs et elle sentit son estomac se crisper légèrement. Elle évita un premier assaut, puis un deuxième et elle reçut finalement un violent coup de pied à l'estomac. Pliée en deux, elle toussa quelques secondes. Par réflexe, sans doute, elle lança le sortilège la rendant invisible, ce qui causa un vif émoi parmi les ennemis qui l'encerclaient. La plupart se reculèrent, étonnés et surtout apeurés de voir leur adversaire disparaître ainsi. Nimroël put alors aisément rejoindre le demi-cercle formé par Eldarion et les autres jeunes hommes qui l'accompagnaient. Elle décida cependant de rester invisible et elle grimpa sur l'un des gros rochers se trouvant près des chevaux. Elle prit ensuite son arc et elle abattit coup sur coup sept des orcs qui entouraient le petit groupe. La panique s'empara alors de leurs ennemis qui se mirent à reculer, cherchant à éviter ces flèches semblant sortir de nulle part. La jeune Maia ne s'arrêta pas pour autant de tirer. Elle réussit à toucher trois autres de ses ennemis avant que les orcs ne s'enfuient en poussant des cris de frayeur.
Nimroël eut envie de continuer à tirer, mais elle n'avait plus beaucoup de flèches et elle se doutait que la petite troupe n'était pas encore au bout de ses peines. Elle rangea donc son arc, descendit de son rocher et se dirigea rapidement vers Eldarion. Amlach était à côté du jeune Prince. Il souriait d'un air satisfait et son épée dégoulinait du sang noir des orcs. La jeune Maia réapparut subitement devant les deux amis, les faisant tous deux sursauter. Un sourire éclaira aussitôt le visage d'Eldarion, alors qu'Amlach lui jetait un regard glacial. La jeune fille le soupçonnait déjà de l'avoir délibérément poussée, un peu plus tôt, mais à voir le mécontentement que le jeune homme manifestait, elle était pratiquement certaine que ce dernier avait bel et bien cherché à la faire tuer. Elle ne pouvait cependant pas l'accuser sans preuve et elle préféra garder pour elle ses soupçons. Elle devrait évidemment faire preuve de beaucoup de prudence jusqu'à ce qu'elle soit à l'abri, à Minas Tirith.
Eldarion fit rapidement le tour de ses hommes. La plupart étaient indemnes, mais deux d'entre eux avaient de légères blessures alors qu'un troisième avait reçu un violent coup d'épée sur le bras. Le membre était à moitié arraché et l'homme perdait beaucoup de sang. Il fallut lui faire un garrot, puis on lui rafistola le bras du mieux que l'on put. Il fallait le transporter à Osgiliath le plus rapidement possible, pour le soigner.
Il y avait également quelques dommages parmi les chevaux. Deux des bêtes avaient été tuées et deux autres avaient subi des blessures suffisamment graves pour être incapables de porter un homme. Il fallut donc réorganiser la troupe afin de répartir le mieux possible le poids des hommes sur les chevaux restant. Amlach était de toute évidence le plus lourd de tous les hommes accompagnant Eldarion. Il proposa donc de prendre Nimroël avec lui. Durant un court instant, la jeune fille sentit son cœur s'affoler à l'idée de devoir monter avec lui, alors qu'il avait probablement essayé de la tuer, un peu plus tôt. Heureusement, Eldarion intervint presque aussitôt, comme s'il avait senti son trouble.
- Tu monteras seul, Amlach. Tu es déjà une charge suffisante pour un cheval, dit le jeune Prince.
L'homme acquiesça d'un bref signe de tête. Il n'osait apparemment plus contredire Eldarion.
- Nimroël viendra avec moi, poursuivit le Prince. Nous passerons les premiers, en éclaireurs.
Cette fois, ce fut au tour de la jeune fille d'approuver. En fait, elle aurait accepté de monter avec n'importe qui, excepté Amlach.
On hissa le plus doucement possible le blessé sur l'un des chevaux, puis le reste de la troupe se mit rapidement en selle. Eldarion et Nimroël passèrent les premiers, comme convenu. Utilisant ses pouvoirs, la jeune Maia s'efforça de les dissimuler, Eldarion et elle. Malheureusement, le sol était fait de pierres et les sabots de leur cheval faisaient beaucoup de bruit. Ils ne pouvaient donc pas passer totalement inaperçus. Et de toute façon, ce n'était pas leur but. Eldarion voulait simplement réussir à abattre quelques-uns des orcs afin d'effrayer les autres et de les dissuader d'attaquer.
Ils étaient maintenant à bonne distance du reste de la troupe. Ils avaient ralenti leur allure, espérant faire moins de bruits ainsi. Nimroël avait pris son arc et l'une des flèches que lui avait données le jeune Prince et elle était déjà prête à tirer sur la première cible qui se présenterait. Elle sentait la nervosité la gagner, à mesure qu'ils s'avançaient entre les sombres pics des montagnes. Ceux-ci semblaient se rapprocher, comme s'ils cherchaient à les empêcher de passer.
- Ils sont très nombreux, Eldarion, murmura-t-elle près de l'oreille du jeune homme.
- Nous devons passer, répondit ce dernier.
Nimroël vit alors une ombre bouger, quelque part sur sa droite. Elle encocha sa flèche et se prépara à tirer. L'orc bougea à nouveau et la jeune fille décocha sa flèche qui toucha la cible à peine quelques secondes plus tard. Il y eut alors quelques cris, parmi leurs ennemis, puis le silence revint. Nimroël remercia mentalement la Dame Galadriel pour l'arc, puissant et précis, dont elle lui avait fait cadeau. Elle sentit alors le calme revenir en elle et elle en fut également reconnaissante à l'elfe, comme si le seul fait de penser à la Dame pouvait l'apaiser.
Quelques secondes plus tard, la jeune Maia abattit un deuxième orc, puis un troisième. Des cris aigus retentirent encore une fois dans les montagnes. Mais les orcs ne passèrent pas à l'attaque ni ne s'enfuirent.
- Si… S'ils nous voyaient, ils se lanceraient peut-être à notre poursuite, proposa doucement la jeune fille. Cela laisserait le champ libre aux autres.
- C'est une idée… Mais attends encore un peu, répondit Eldarion. Il faudrait d'abord franchir ces rochers, devant nous.
Nimroël tendit son esprit vers les pierres noires qui se trouvaient de part et d'autre de la route. Comme elle s'y attendait, quelques orcs se cachaient derrière.
- Ne passe pas entre les deux, murmura-t-elle à Eldarion.
Ce dernier hocha légèrement la tête. Il fit ensuite dévier son cheval sur la gauche, afin de passer à côté du plus petit des deux rochers. Dès qu'elle vit les orcs qui se dissimulaient près de la pierre sombre, Nimroël leur tira dessus. Elle réussit à en abattre deux, mais les deux autres lui échappèrent et réussirent à rejoindre leurs comparses, derrière l'autre rocher. La panique s'empara alors du petit groupe d'orcs et ceux-ci abandonnèrent leur poste pour gravir à toute vitesse la pente escarpée de la montagne.
- Si on continue comme ça, dit alors Eldarion à la jeune fille, on arrivera peut-être à tous les faire fuir.
- Je ne sais pas, Eldarion. Il se trame quelque chose, ici. Ils sont trop nombreux… et trop organisés. Il faudrait prévenir Aragorn, je pense.
Eldarion soupira, mais il ne répondit pas. Il était sans doute d'accord avec Nimroël, mais la perspective d'expliquer à son père ce qu'il était venu faire, ici, au Mordor, ne l'enchantait évidemment pas.
Un sourd roulement de tonnerre se fit alors entendre, juste au-dessus du Prince et de la jeune fille. Levant vivement la tête, celle-ci vit alors de gros rochers débouler vers eux. Effrayée, elle retint son souffle et ferma les yeux. Eldarion eut de meilleurs réflexes. Il fit claquer les rênes sur le cou de sa monture et il la poussa vivement en avant. Le fracas que firent les pierres en s'empilant au fond de l'étroite vallée couvrit le hennissement affolé du cheval et le bruit de ses sabots frappant durement le sol. Tirant ensuite très vivement sur ses rênes, Eldarion stoppa l'animal dès qu'ils furent hors de portée des pierres. Il sauta ensuite du cheval et il aida Nimroël à en faire autant. Puis il entraîna la jeune fille derrière lui dans une course légère et silencieuse sur la pente de la montagne.
- Que veux-tu faire? lui demanda Nimroël, dès qu'Eldarion s'arrêta pour une pause.
- Il est probable qu'ils nous croient morts, lui répondit le jeune homme. Et avec de la chance, ils ne savent pas que nous nous sommes séparés. Ils cesseront donc de nous traquer.
- Oui, mais…
- Il faut prévenir les autres, termina le Prince. Sans faire de bruit, et sans se faire voir.
- Ça, c'est ma spécialité, répondit doucement la jeune fille.
Eldarion hocha la tête et lui sourit. Puis il la prit par la main et ils reprirent leur marche, le long de la pente abrupte.
- Crois-tu que tu arriverais à tous nous dissimuler? lui demanda Eldarion, au bout d'un moment.
- Je… Je ne sais pas. Je n'ai jamais essayé de faire disparaître autant de gens et de chevaux à la fois. J'essaierai…
Nimroël et Eldarion parvinrent rapidement au-dessus de l'endroit où Amlach et le reste des hommes se trouvaient. Ceux-ci s'étaient arrêtés et s'étaient regroupés sur le bord de la route. Ils restaient là, en silence. La jeune fille se dit que, finalement, Amlach n'était pas aussi idiot qu'il n'y paraissait. En restant ainsi, sans bouger ni faire de bruit, ils avaient une chance de se faire passer pour mort aux yeux des orcs.
Lorsqu'ils eurent rejoint la petite troupe, Nimroël annula le sortilège qui les masquait, Eldarion et elle. Quelques-uns des hommes sursautèrent, mais tous parurent très heureux de les revoir sains et saufs.
- Nous avons eu peur que vous ayez été ensevelis par ces pierres, leur dit Tallen.
- J'ai envoyé Tom et Folca en reconnaissance, dit ensuite Amlach. Pour savoir si nous allons pouvoir passer.
- Nous pourrons passer sans problème, dit Eldarion. Mais les chevaux ne le pourront peut-être pas.
Nimroël émit une légère exclamation de protestation.
- On ne peut pas les laisser ici, Eldarion, dit-elle. Les orcs… les orcs vont les manger.
- Mieux vaut qu'ils mangent les chevaux que nous, lui répondit Amlach en se penchant vers elle d'un air méprisant.
La jeune fille lui jeta un regard noir, mais elle préféra ne rien dire. Elle règlerait son problème avec le jeune homme une fois qu'ils auraient réussi à se sortir de ce pétrin. Et alors, elle lui ferait regretter de l'avoir provoquée ainsi.
- Nous n'aurons peut-être pas le choix de les abandonner, lui dit doucement Eldarion.
- Ça va, j'ai compris, répondit brusquement la jeune fille. Ne sois pas paternaliste avec moi! J'ai un siècle et demi de plus que toi.
L'arrivée de Tom et de Folca évita à Eldarion d'avoir à répondre. Ils s'approchèrent rapidement d'Eldarion et d'Amlach pour faire leur rapport.
- Les rochers bloquent presque toute la route, dit Tom. Nous pourrions y faire passer les chevaux un à un, mais nous serions alors très vulnérables. Sans compter que les orcs risqueraient de faire tomber d'autres pierres.
- Nous avons vu beaucoup de mouvements dans les montagnes, continua Folca. Nos ennemis continuent de se regrouper.
- Ils ne veulent pas que l'on puisse témoigner de leur nombre grandissant, dit alors Nimroël. Ils feront tout pour nous éliminer jusqu'au dernier. Ils préparent quelque chose, j'en suis certaine.
Eldarion acquiesça. La jeune fille avait sûrement raison.
- Nous devons abandonner les chevaux et passer par les sentiers des montagnes, dit-il d'un ton décidé.
- Je vais… Je vais rester ici, moi aussi, dit alors Damrod, l'homme qui avait été blessé au bras, d'une voix grinçante. J'essaierai de trouver un abri…
- Il n'en est pas question, rétorqua Eldarion. Nous allons fabriquer un brancard et nous te transporterons.
- Avec moi comme charge, vous ne pourrez pas passer.
- Non, Damrod. Nous n'allons pas t'abandonner ici.
- Les orcs seront tous à vos trousses, s'obstina Damrod. Avec un peu de chance, j'arriverai à rester caché jusqu'à ce que vous reveniez avec plus d'hommes.
- J'irai avec lui, dit alors Tallen. J'ai vu quelques grottes, un peu plus loin. Nous y resterons jusqu'à votre retour.
Il y eut un long silence. Eldarion n'aimait pas la perspective de laisser ses amis derrière lui. Mais Damrod avait raison. Ils n'arriveraient pas à passer sur les petits sentiers s'ils devaient transporter un homme sur un brancard. Et Damrod n'était pas vraiment en état de marcher.
Le jeune Prince jeta un regard vers Nimroël qui hocha imperceptiblement la tête, comprenant sa question, non formulée.
- Je vous dissimulerai du mieux que je le pourrai, dit la jeune Maia à Tallen et à Damrod. Mais je ne sais pas combien de temps le sortilège tiendra, si je ne suis pas là. Vous allez devoir vous faire très discrets.
- Merci, ma Dame, lui dit simplement Tallen.
Nimroël fit de son mieux pour rendre Tallen et Damrod invisibles. Puis, Tallen grimpa derrière le blessé et les deux hommes s'éloignèrent lentement. Seule la jeune fille pouvait les voir, mais tous pouvaient entendre décroître le bruit des sabots de leur monture.
Le reste de la troupe se mit alors à grimper le long de la pente escarpée de la montagne. Eldarion passait le premier, suivi de près par Nimroël. Celle-ci s'efforçait de dissimuler toute la troupe, qui heureusement, avançait en silence. Ils marchèrent ainsi pendant de longues minutes puis Eldarion fit un signe et tous les hommes s'arrêtèrent et s'accroupirent derrière les rochers.
- Nous sommes exactement au-dessus de l'endroit où l'éboulis a eu lieu, dit le Prince à voix basse. Un peu plus loin, au fond de la vallée, se trouve mon cheval. Il est très rapide et… Bref, je veux que quelqu'un tente de reprendre le cheval afin de gagner Minas Tirith le plus rapidement possible, pour prévenir mon père de ce qui se trame ici.
- C'est Folca qui est le cavalier le plus léger et le plus rapide, dit alors Amlach.
- Non, le contredit Eldarion. C'est Nimroël la plus rapide!
- Eldarion! protesta la jeune fille. Je ne vais certainement pas m'enfuir et te laisser seul ici. Il n'en est pas question.
- Écoute-moi bien, kuruni. Tu es celle qui a le plus de chance de pouvoir prévenir mon père. Et c'est ce qui compte le plus, en ce moment, dit le Prince.
- Mais, je… S'il t'arrivait quoi que ce soit, Eldarion… Je ne pourrais pas faire face à Aragorn. Envoie Folca, si tu le souhaites, mais moi, je reste près de toi pour te protéger.
- Mon père doit être prévenu, insista Eldarion.
- Tu sais très bien que si tu ne reviens pas d'ici quelques jours, Aragorn enverra des hommes à ta recherche. Et ils finiront bien par retrouver ta trace et la suivre jusqu'ici.
Eldarion paraissait irrité que la jeune fille refuse de lui obéir. Il ouvrit la bouche, pour ajouter quelque chose, mais Nimroël ne lui en laissa pas le temps.
- De toute façon, le cheval n'est plus là, dit-elle.
- Quoi?
- Soit il s'est enfui, soit…
La jeune fille ne termina pas sa phrase, mais ils comprirent tous ce qu'elle avait voulu dire.
- Nous n'avons pas le choix, dans ce cas. Nous continuerons à pied, lança Eldarion.
Il se remit en marche sur l'étroit sentier et tous les hommes le suivirent en silence. Au bout de quelques minutes cependant, le Prince fit à nouveau halte. Le chemin qu'il suivait depuis un moment déjà s'arrêtait brusquement au bord d'une falaise. Ils allaient devoir rebrousser chemin et trouver un autre sentier.
Ils perdirent ainsi plusieurs heures à chercher une voie qui leur permettrait de sortir de ce sombre pays. Mais finalement, après avoir tourné en rond une bonne partie de la nuit, Eldarion réussit à trouver un sentier qui descendait rapidement vers le fond de la vallée. Ils suivirent ce chemin en silence, conscients de leur vulnérabilité. Puis ils s'arrêtèrent à nouveau à quelques pieds à peine de la route principale.
- On devrait peut-être attendre que le soleil se lève, murmura Nimroël à Eldarion. Les orcs hésiteront probablement à attaquer, à la lumière du jour.
- Les rayons du soleil ne doivent jamais atteindre cet endroit, lui répondit le Prince.
La jeune fille leva les yeux vers les hautes montagnes qui les entouraient. Eldarion avait raison. Elles étaient si hautes et si rapprochées que même à midi, il ne devait pas faire bien clair en cet endroit.
- Pourrais-tu nous dissimuler? lui demanda alors le jeune homme.
- Oui, je crois.
Nimroël se concentra un moment, puis elle lança un sortilège afin que les orcs ne puissent pas les voir, elle et ses compagnons. Elle ressentit aussitôt une légère brûlure, à l'épaule, mais elle y était à présent habituée et elle ne dit rien. Elle hocha simplement la tête à l'adresse d'Eldarion, qui fit alors un signe à ses hommes. S'efforçant de ne pas faire le moindre bruit, ils s'avancèrent alors avec précaution sur la route de pierres.
Ils marchèrent ainsi pendant de longues minutes. Eldarion leur avait recommandé de ne faire aucun bruit et pendant un moment, ils respectèrent cette recommandation. Ils aperçurent ensuite quelques orcs, faisant le guet le long de la route, et une certaine nervosité gagna leur petit groupe. Le sortilège de Nimroël semblait pourtant bien fonctionner et aucun des orcs ne réagit à leur présence. Ils continuèrent donc d'avancer, retenant presque leur souffle tant les orcs étaient près d'eux. Nimroël et Eldarion avaient l'habitude de passer ainsi inaperçus, mais ce n'était pas le cas des autres membres de la troupe et ces derniers étaient de plus en plus nerveux.
Ils étaient à moins d'une lieue de là où s'étaient trouvées les Portes Noires lorsque l'un des hommes d'Eldarion perdit son sang froid et oublia qu'il ne devait pas faire de bruit. Sans prévenir, il se mit à courir vers les portes. Le bruit de ses pas résonna étrangement dans l'étroite vallée et en quelques secondes tous les orcs des environs furent en alerte.
Une pluie de flèches à empennage noir se mit alors à leur tomber dessus. Les orcs tiraient au hasard, mais deux hommes furent tout de même touchés. Aidés de leurs compagnons, ils purent continuer, mais leur progression en fut de beaucoup ralentie.
Tenant son bouclier au-dessus de sa tête, Eldarion s'efforçait de protéger Nimroël des flèches des orcs. La jeune fille ne portait ni cotte de mailles ni armure d'aucune sorte. Elle était donc très vulnérable à ce genre d'attaque. Elle aurait pu essayer de repousser les flèches grâce à ses pouvoirs, mais elle avait déjà du mal à maintenir le sortilège qui les rendait invisibles. Et puis, il y avait trop de projectiles pour qu'elle soit certaine de pouvoir tous les arrêter.
- Il faut foncer, cria tout à coup Eldarion à ses hommes.
Le jeune Prince resserra sa prise sur le bras de Nimroël, puis il se mit à courir en direction de la brèche, l'entraînant à sa suite. Et soudain, une centaine d'orcs apparut devant eux, leur bloquant le passage. Durant quelques secondes, la jeune Maia crut qu'ils étaient tous perdus. Puis elle se dit que, s'ils devaient mourir ici, autant tenter quelque chose. Elle tendit son esprit et, comme elle l'avait fait dans le salon d'Arwen pour tenter de se défendre contre l'esprit de Saroumane, elle poussa de toute sa puissance en direction des orcs. Ceux-ci s'envolèrent alors littéralement, comme si un vent violent les balayait soudainement. Des débris de rochers furent également déplacés par le sort qu'avait lancé Nimroël.
Durant un long moment, il régna un étonnant silence, dans la vallée. Eldarion et ses hommes regardaient devant eux d'un air abasourdi. Même la jeune Maia était stupéfaite de ce qu'elle venait d'accomplir. Jamais elle n'aurait pensé pouvoir faire autant de dommage.
Il y eut ensuite une cacophonie de cris de paniques, tout autour de la petite troupe. Les orcs étaient eux aussi surpris de la tournure des événements. La plupart s'enfuirent sans demander leur reste. Mais même ceux qui trouvèrent le courage de rester sur place n'osèrent plus faire un geste en direction des hommes qui se trouvaient pourtant à leur merci. Nimroël n'était plus en mesure de se dissimuler aux yeux de ses ennemis. Mais ceux-ci ne le comprirent pas et ils restèrent là, sans réagir, pendant qu'Eldarion entraînait ses hommes et la jeune fille hors du Mordor.
Pendant environ une heure, ils avancèrent en silence, aussi rapidement qu'ils le pouvaient. Nimroël se sentait très fatiguée, comme à bout de souffle après une longue course, mais elle ne perdit pas conscience. En fait, elle se sentait plutôt bien, si ce n'était l'atroce sensation de brûlure de son épaule. Mais elle était encore trop étonnée et trop occupée à essayer de comprendre ce qui venait de se passer pour s'en soucier réellement. Elle marchait sans vraiment regarder où elle allait, soutenue et guidée par Eldarion.
Lorsque les premiers rayons du soleil apparurent, droit devant eux, le jeune Prince ordonna une pause. Il aida Nimroël à s'asseoir, sur un rocher lisse, puis il se pencha vers elle. La jeune fille put alors lire une grande admiration et un profond respect briller au fond des yeux du jeune homme.
- Est-ce que ça va? lui demanda-t-il très doucement.
- Je crois que oui, murmura-t-elle. Je suis fatiguée et je voudrais un peu d'eau, mais je ne vais pas m'évanouir, ne t'en fais pas.
- T'évanouir?
- La dernière fois que j'ai fait quelque chose de ce genre, j'ai perdu conscience pendant près d'une journée entière.
- Je… Je ne savais pas... Nimroël, je suis content que tu aies été là. Tu nous as tous sauvés.
- Promets-moi que tu ne referas plus jamais une telle chose, Eldarion.
- Je… C'est promis.
Ils se reposèrent durant quelques heures, puis vers midi, ils se remirent en route. Ils marchaient d'un bon pas, souhaitant se retrouver à l'abri, dans les forêts d'Ithilien avant la nuit. Nimroël avait un peu de mal à suivre la cadence. Elle était encore un peu fatiguée de son exploit et surtout, son épaule la faisait terriblement souffrir. Elle avait hâte d'arriver à Minas Tirith pour qu'Aragorn lui prépare quelque chose pour apaiser la douleur. Elle aurait pu demander à Eldarion de la soigner, mais le jeune homme avait déjà suffisamment de soucis avec les blessés sans qu'elle en rajoute.
Ils étaient sur le point de s'installer pour la nuit, quelques heures plus tard, quand ils entendirent de nombreux cavaliers galoper vers eux. Ils se figèrent tous, encore sous le choc de ce qui s'était passé au Mordor. On pouvait lire de l'inquiétude au fond de leurs yeux, même si tout le monde savait bien qu'aucun orc ne montait de cheval.
Par habitude, la jeune Maia tendit son esprit vers les arrivants. Elle ne s'attendait pas vraiment à ressentir quoi que ce soit, étant donné qu'après la catastrophe qu'elle avait causée dans le salon d'Arwen, elle avait mis plusieurs jours avant de retrouver ses pouvoirs. Cette fois, pourtant, elle n'eut aucun mal à percevoir la présence des cavaliers qui approchaient.
- Eldarion, c'est ton père! s'exclama-t-elle.
Elle ne savait pas comment Aragorn avait pu apprendre qu'Eldarion se trouvait ici et qu'il avait besoin d'aide, mais elle était bien contente qu'il les ait retrouvés aussi rapidement. Cela leur éviterait de devoir marcher jusqu'à Osgiliath. Bien sûr, le Roi serait certainement très en colère des derniers exploits de son fils, mais de toute façon, la tempête était inévitable. Autant l'affronter tout de suite. Le fait qu'ils soient encore tous un peu secoués de leurs mésaventures leur vaudrait peut-être même un peu d'indulgence de sa part.
Les cavaliers apparurent enfin devant Nimroël, Eldarion et ses hommes. Dès qu'ils aperçurent la petite troupe, ils ralentirent leur allure et tournèrent légèrement dans leur direction. Ils s'arrêtèrent alors et restèrent silencieux durant quelques secondes, contemplant les rescapés, bouche bée.
Aragorn sauta alors en bas de sa monture et il se dirigea à grands pas vers Eldarion. Ce dernier s'efforça de supporter le regard de son père, mais il finit par baisser la tête.
- Tu n'as rien? demanda le Roi à son fils. Tu n'es pas blessé?
- Non, père. Je suis indemne.
- Comment nous avez-vous retrouvés aussi rapidement, lui demanda Nimroël.
- Quand votre cheval est arrivé sans sa cavalière à Osgiliath, Faramir m'a aussitôt envoyé un message, expliqua-t-il.
Aragorn se tourna alors vers les autres membres de la petite troupe et il s'assura que tous allaient bien. Il vérifia les pansements des blessés puis il fit distribuer de la nourriture et de l'eau à tous.
- Et maintenant, si vous m'expliquiez ce qui s'est passé? demanda-t-il ensuite à Eldarion et Nimroël.
- Je… commença la jeune fille.
- Père, tout ce qui est arrivé est de ma faute, l'interrompit Eldarion. Je le reconnais et j'en suis désolé. Mais deux de mes amis sont encore là-bas et l'un d'eux est blessé et je… Je voudrais que vous m'autorisiez à retourner les chercher.
Le Roi resta silencieux, attendant de toute évidence la suite. Eldarion se mit à lui raconter brièvement tout ce qui était arrivé depuis leur entrée au Mordor. Aragorn garda un air impassible tout au long du récit de son fils. Il ne réagit que lorsque ce dernier lui décrivit de quelle façon Nimroël avait balayé plus d'une centaine de leurs ennemis. Il jeta alors un regard interrogateur à la jeune fille, qui hocha simplement la tête, pour indiquer qu'elle allait bien. Puis il donna des ordres à ses hommes afin qu'ils se préparent pour une attaque contre les orcs du Mordor qui avaient osé s'en prendre à son fils.
- Il vous faudra plus d'hommes, lui dit doucement Nimroël. Ils sont vraiment très nombreux. Et ils ont utilisé des tactiques qui ne leur ressemblent pas. Je… Je crois qu'ils ont trouvé un nouveau maître.
- Cela me paraît étonnant, rétorqua Aragorn.
- Vous vous y connaissez mieux que moi, mais… Je crois qu'il se passe quelque chose de très inquiétant, là-bas.
- Très bien. Je me fie à votre jugement.
Aragorn fit signe à l'un de ses hommes de s'approcher.
- Je veux que vous vous rendiez à Osgiliath. Vous direz au Prince Faramir que nous avons besoin de tous les hommes qu'il sera en mesure de réunir. Vous enverrez également un messager à Minas Tirith, pour la même raison.
- À vos ordres, mon Seigneur.
Eldarion s'approcha ensuite de son père.
- Père, je… J'aimerais me joindre à vous.
- Non. Tu dois rester ici, avec ceux qui ont été blessés et…
- Mais je n'ai rien! Pas la moindre égratignure! Je vous en prie, ce sont mes amis et…
Aragorn observa son fils durant quelques secondes, puis il hocha doucement la tête.
- C'est d'accord, soupira-t-il enfin.
- Aragorn, dit alors Nimroël. J'aimerais venir, moi aussi.
- Décidément, vous faites la paire, tous les deux.
- Je vous serai peut-être utile pour retrouver Damrod et Tallen. Et pour savoir où se trouvent les orcs.
- Êtes-vous certaine d'être en état de monter à cheval? D'après ce que m'a dit Eldarion, vous avez… un peu forcé la dose, encore une fois.
- Je sais… Mais je ne me sens pas épuisée, comme je l'avais été la dernière fois que j'avais fait ce genre de chose. Je ne serai sans doute pas en mesure de me servir de mes pouvoirs avant plusieurs jours, mais je ne suis pas sans ressource pour autant.
- Et votre épaule.
- Elle… Elle est un peu sensible…
- Gilraen, protesta légèrement Aragorn.
- D'accord! Elle me fait très mal. Mais ce n'est pas ce qui va m'arrêter ni m'empêcher de donner une bonne leçon aux orcs.
- Très bien! Dans ce cas, je serai heureux de vous avoir avec nous. Nous partirons à l'aube, dès demain. D'ici là, reposez-vous, tous les deux. C'est un ordre!
Comme l'avait annoncé Aragorn, ils se mirent en route très tôt, ce matin-là. Pendant la nuit, près de deux cents hommes étaient arrivés d'Osgiliath et Aragorn avait affirmé que d'autres les rejoindraient au cours de la journée, ce qui avait rassuré Nimroël.
Ils chevauchèrent en compagnie bien ordonnée jusqu'aux anciennes portes noires du Mordor. Bien sûr, autant d'hommes et de chevaux faisaient beaucoup de bruits, mais les hommes étaient silencieux. Ils ne se parlaient pas et se contentaient d'avancer en regardant droit devant eux.
Nimroël avançait elle aussi en silence. On lui avait donné une jolie jument à la robe gris pâle et elle trottait derrière Eldarion, qui lui, se trouvait à côté de son père. La jeune fille réfléchissait encore à la discussion qu'elle avait eue avec Aragorn, lorsqu'il avait soigné son épaule, juste avant de partir.
- Avoir de grands pouvoirs donne parfois l'impression de porter le monde sur ses épaules, avait-il dit, d'une voix si douce, qu'elle avait dû tendre l'oreille pour l'écouter.
- …
- On cherche à tout prix à protéger ceux que l'on aime et c'est parfois une tâche très difficile, voire impossible.
- Je ne suis pas certaine de comprendre ce que vous voulez dire, avait répondu la jeune fille d'un ton hésitant.
- Il ne faut pas chercher à s'isoler. Au contraire, il faut apprendre à se confier à ceux qui nous entourent.
Troublée par les paroles d'Aragorn, Nimroël ne lui avait pas répondu. Et elle se demandait à présent de quoi il avait voulu parler. Lui reprochait-il d'avoir voulu protéger Eldarion toute seule? Ou bien faisait-il allusion à la vision qu'elle avait eue à propos de la mort de Nessalian? Mais si c'était le cas, comment était-il au courant? La jeune Maia n'avait rien dit à qui que ce soit, sauf la légère mention qu'elle avait faite à Eldarion. Et elle était pratiquement certaine que le jeune homme n'avait rien dit à son père. D'une part, il n'en avait guère eu le temps et d'autre part, Nessalian était à mille lieues de ses préoccupations pour l'instant. Aragorn ne pouvait donc pas être au courant. À moins qu'il n'ait deviné. Mais ça aussi, c'était pratiquement impossible. Elle se redressa et jeta un regard vers le Roi. Au même moment, ce dernier tourna la tête vers elle. Leurs yeux se croisèrent et la jeune fille eut l'impression qu'Aragorn arrivait à lire en elle, comme le faisait la Dame Galadriel. Elle eut un frisson et elle se détourna.
La jeune Maia n'eut pas le loisir de s'interroger davantage. Quelques minutes plus tard, ils arrivèrent devant les anciennes portes noires qu'ils franchirent lentement. Ils continuèrent ensuite d'avancer sans rencontrer la moindre résistance. Nimroël savait que les orcs les épiaient. Mais ils restaient cachés et n'attaquaient pas. Elle poussa sa jument en avant et vint se placer à la hauteur d'Aragorn.
- Ils sont là, dans les montagnes, murmura-t-elle. Je sens leur présence.
- Je sais, répondit le Roi.
- Ils… Ils n'attaquent pas. Pourquoi?
- Ils espèrent sans doute passer inaperçus.
- Eh bien, ça nous facilitera la tâche.
- Sans doute. Mais ce comportement est inhabituel, chez eux et… vous aviez raison, ils préparent sans doute quelque chose.
- Si Eldarion n'était pas venu… commença la jeune fille.
Elle s'interrompit et jeta un regard inquiet vers Aragorn. Ce dernier avait un air sévère quand il se tourna vers elle.
- Cela n'excuse pas son attitude irresponsable, dit-il.
- Je sais. Je lui en veux moi aussi, répondit la jeune fille en jetant un regard à Eldarion.
Ce dernier se trouvait toujours à côté de son père. Il regardait droit devant lui, la mine sombre. Il avait beaucoup mûri, ces derniers jours.
Ils continuèrent d'avancer en silence encore un long moment. Malgré ce qu'elle avait affirmé à Aragorn, elle se sentait un peu fatiguée et elle somnolait doucement sur sa monture, sans réellement porter attention à ce qui l'entourait. Elle fut alors tirée d'une étrange rêverie par la voix d'Eldarion.
- Ils devraient être dans les parages, dit-il tout à coup. Nimroël, peux-tu sentir leur présence?
Durant quelques secondes, la jeune fille n'eut aucune idée de ce dont parlait le Prince. Puis elle comprit que ce dernier cherchait ses amis et elle se concentra pour tenter de les retrouver. Grâce aux soins d'Aragorn, la douleur à son épaule s'était beaucoup atténuée, mais elle revint en force au bout de quelques minutes. La jeune Maia continua tout de même ses recherches, qui finirent par porter fruit.
- Ils sont là-bas, dit-elle en pointant une grotte située à peu de distance de là.
Eldarion voulut aussitôt se diriger dans cette direction, mais Aragorn le retint d'un geste.
- Sont-ils seuls? Pouvez-vous savoir si c'est un piège? demanda-t-il à Nimroël.
- Je… Je ne peux pas en être certaine, mais je pense que les orcs ignorent leur présence ici, répondit-elle.
Le Roi ordonna alors à deux douzaines de ses hommes de mettre pied à terre et de grimper la paroi rocheuse afin de porter secours aux deux amis d'Eldarion. Il permit ensuite à son fils de les accompagner et ce dernier s'empressa de descendre de cheval.
Aragorn et Nimroël suivirent attentivement la progression d'Eldarion et des hommes qui l'accompagnaient. Lorsque ces derniers disparurent à l'intérieur de la petite grotte, la jeune fille eut l'impression que le temps s'étirait.
- Il n'y a pas le moindre ennemi dans les environs, souffla-t-elle, comme pour se rassurer.
- Alors, détendez-vous un peu, lui dit Aragorn.
Nimroël se tourna vers lui et elle eut un faible sourire, auquel l'homme répondit.
- Pour quelqu'un qui a vécu parmi les elfes, vous êtes restée étonnamment émotive, lui dit-il.
- Je suis désolée, répondit-elle.
- Ce n'était pas un reproche.
- Orophïn n'apprécierait certainement pas de me voir en ce moment… Et si je montais Galian, il ferait probablement toutes sortes de cabrioles.
- Vous étiez très proche des frères de Haldir.
Ce n'était pas une question, mais la voix d'Aragorn contenait une pointe d'étonnement.
- Je… Oui, je crois. Ils m'aimaient bien, je pense. Et je les aimais beaucoup. Cela vous surprend?
- Un peu, je dois l'avouer. Haldir et ses frères n'ont jamais beaucoup aimé les étrangers. Orophïn encore moins que les deux autres.
- Par étrangers, vous voulez dire les humains et les nains?
- Oui.
- Mais je suis aussi à moitié Maia.
Aragorn hocha doucement la tête. À peine une minute plus tard, Eldarion ressortit de la petite caverne où s'étaient cachés Damrod et Tallen. Deux hommes le suivaient, portant Damrod sur un brancard de fortune. Tallen et les autres ne tardèrent pas à redescendre eux aussi.
Le Roi examina le blessé dès qu'il le put. Eldarion se tenait près de lui, l'air triste et sombre. La blessure de Damrod s'était infectée, mais cela n'expliquait pas complètement pourquoi le jeune homme était si mal. Il était brûlant de fièvre et il délirait.
- Il a été empoisonné, n'est-ce pas? demanda doucement Nimroël à Aragorn.
- Je crois que oui, soupira ce dernier.
- Allez-vous pouvoir le sauver? insista la jeune fille.
- Pour l'instant, je ne peux rien faire. J'aurais besoin de certaines plantes, mais ici, rien ne pousse.
- Pouvons-nous le transporter?
- Nous n'avons pas le choix. Nous devons sortir de ce pays le plus rapidement possible.
Ils se remirent donc en route presque aussitôt. Ils avançaient lentement afin d'éviter de secouer inutilement le blessé. Malgré ces précautions, ce dernier souffrait horriblement et il gémissait presque continuellement. C'était très éprouvant pour le moral des hommes, mais c'était Eldarion qui affichait la mine la plus sombre. Nimroël aurait bien aimé trouver les mots pour le consoler ou lui remonter le moral, mais il n'y avait rien à dire. Damrod allait sans doute mourir et d'une certaine façon, le jeune Prince en était responsable.
Soudain, alors qu'ils approchaient à nouveau des portes noires, Damrod arrêta de gémir. On posa doucement la civière sur le sol et Aragorn se précipita au chevet du blessé. Il l'examina quelques instants, puis il poussa un profond soupir. À peine quelques minutes plus tard, Damrod cessa de respirer. Un profond silence envahit la sombre vallée. Nimroël sentit ses yeux se remplir de larmes et elle lutta quelques secondes avant de se mettre à pleurer. Elle garda la tête baissée, n'osant pas jeter le moindre regard à Eldarion ni à personne d'autre d'ailleurs. Quand Aragorn ordonna que l'on enveloppe le corps et que l'on se remette en route, elle se dirigea rapidement vers sa monture et elle se mit en selle, sans un mot.
Ils sortirent facilement du Mordor, sans avoir été inquiétés le moindrement par les orcs. Ils continuèrent ensuite leur route jusqu'à la nuit tombée et même au-delà. En fait, personne ne parlait de s'arrêter. Aragorn finit tout de même par ordonner une pause et ils mirent tous pied à terre, toujours en silence. Ensuite, pendant que les hommes allumaient les feux de camp, montaient les tentes et s'occupaient des chevaux, Nimroël alla se promener doucement, sous les arbres. Elle marcha lentement pendant près de deux heures. Puis elle revint vers le campement pour prendre un peu de repos, mais elle n'en eut malheureusement pas l'occasion.
En arrivant près du camp, elle croisa Amlach. Le jeune homme marchait d'un pas rapide, sans regarder où il allait. Il faillit entrer en collision avec la jeune fille, qui l'évita de justesse.
- Oh là! Regarde où tu vas, dit-elle sèchement.
- Ne te mets pas dans mon chemin et tout ira bien! répondit-il.
Amlach reprit sa route et Nimroël s'apprêtait à en faire autant quand elle vit le jeune homme faire demi-tour et revenir vers elle.
- Tu dois être satisfaite, maintenant, sale petite garce! lui lança-t-il agressivement.
- Ne me parle pas de cette façon ni sur ce ton, Amlach.
- Tu avais tout prévu depuis le début, n'est-ce pas?
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
- J'ai été renvoyé! Je ne fais plus partie de la garde de Minas Tirith!
La jeune fille ne répondit pas. Elle ne pouvait pas dire qu'elle était désolée pour Amlach. Elle n'avait jamais aimé le jeune homme et elle ne pensait pas qu'il était à sa place parmi les gardes de la cité.
- Vous ne répondez pas, ma Dame, dit Amlach d'un ton méprisant.
- Je ne suis pas responsable de ton renvoi, répondit Nimroël.
- Pas responsable, singea le jeune homme. Dis plutôt que tu t'en fous complètement.
- Tu as raison, Amlach. Je me fiche pas mal de ce qui peut t'arriver!
La jeune fille se détourna ensuite et elle reprit sa route vers le campement. Elle pouvait déjà voir quelques-uns des feux quand Amlach la bouscula brusquement. Elle en fut très étonnée. Le jeune homme ne manquait pas de courage, mais de là à s'attaquer à elle…
- Je t'interdis de me toucher, dit-elle d'une voix glaciale. Je t'interdis même de t'approcher de moi!
- Que se passe-t-il, fillette? Tu as peur? Maintenant que tu n'as pas Eldarion à tes côtés pour te protéger, tu ne fais pas la fière!
- Tu n'es qu'un idiot, Amlach! Je pourrais te réduire en bouillie, si je le voulais.
- Tu crois que tu peux me faire peur, sorcière? J'ai entendu ce que tu disais au Seigneur Elessar. Tu ne peux pas te servir de tes pouvoirs, en ce moment.
- J'ai appris à me battre avec les elfes et je n'ai pas besoin d'utiliser la magie pour te battre. Si tu étais moins stupide, tu l'aurais compris et tu aurais peur!
Amlach la gifla alors violemment, du revers de la main. Pendant quelques secondes, Nimroël fut incapable de penser clairement. Tout ce qui lui venait à l'esprit, c'était l'idée que finalement, Amlach était plus rapide qu'elle ne l'avait imaginé. Puis une colère sourde l'envahit peu à peu, colère qu'elle s'efforça de contrôler afin qu'elle ne prenne pas le pas sur sa raison.
- Quand mon père est mort, il y a plusieurs années de cela, je me suis juré que je ne laisserais plus jamais quelqu'un me frapper sans répliquer.
- Alors, vas-y! Réplique! Ça me donnera l'occasion de te frapper, encore une fois!
Nimroël réagit en un éclair! Elle feinta vers la gauche, esquiva le coup que tenta de lui donner Amlach et se glissa sous le bras droit de ce dernier. Elle frappa alors directement sous le bras, là où elle savait que la cotte de mailles ne protégeait pas son adversaire. C'était également un point sensible et elle fut satisfaite du grognement de douleur qu'émit Amlach. Ce dernier abaissa aussitôt son bras en un geste instinctif de défense. Il exposa ainsi son cou et la jeune fille en profita pour lui asséner un coup sec, du tranchant de la main, sur la jugulaire. Amlach grogna à nouveau. Légèrement étourdi, il fut obligé de mettre un genou au sol. Nimroël lui asséna alors un violent coup de poing sur la pommette droite, exactement là où le jeune homme l'avait frappée un peu plus tôt. Furieux, Amlach se remit debout et il tenta à nouveau de lui donner un coup de poing, mais la jeune fille était beaucoup plus agile que lui et elle l'évita aisément. Le jeune homme battit ainsi l'air à quelques reprises et Nimroël ne put s'empêcher de se moquer de lui.
- Rapidité et précision! Ce sont les qualités qui te manquent pour faire de toi un bon guerrier.
Amlach ne répondit pas. Il poussa simplement un grognement de rage et fonça droit sur elle, tête baissée, comme un taureau chargeant un ennemi. Nimroël s'esquiva vivement, puis pivota très rapidement et donna un violent coup de pied au derrière de son agresseur. Déjà déséquilibré par son attaque, celui-ci mordit la poussière. Il se releva cependant presque aussitôt et il fit à nouveau face à la jeune fille. Les poings crispés, le visage écarlate, il était évident que je jeune homme ne se maîtrisait plus du tout. Il se précipita à nouveau sur Nimroël, qui l'évita aisément. Puis, décidant que la plaisanterie avait assez duré, cette dernière passa à l'attaque. Du coude, elle frappa Amlach au menton. Elle lui donna ensuite un coup de pied derrière les jambes, l'obligeant ainsi à se mettre à genoux. Enfin, elle le frappa encore une fois au cou, pour l'étourdir à nouveau. Elle se recula ensuite un peu pour lui laisser le temps de reprendre ses esprits.
- Je te préviens, Amlach, lui dit-elle au bout d'un moment. La prochaine fois, je ne serai pas aussi gentille.
Elle se retourna et fit à nouveau quelques pas en direction du campement. Elle entendit alors le crissement caractéristique d'une épée que l'on tire de son fourreau. Elle fit vivement volte-face et regarda d'un air abasourdi Amlach se précipiter vers elle, l'épée au poing. Le jeune homme allait essayer de la tuer. La jeune fille était tellement surprise qu'elle n'esquissa pas le moindre mouvement pendant un court instant. Mais elle avait été bien entraînée et son instinct prit rapidement le dessus. Elle réussit à esquiver les premières attaques d'Amlach. Il faisait noir cependant et elle finit par trébucher sur une racine. Elle put heureusement se rattraper à une branche et elle évita ainsi de s'étaler sur le sol, mais elle se retrouva tout de même à genoux et son adversaire était à présent très près d'elle. Elle le vit lever son épée et elle dégaina ses poignards aussi rapidement qu'elle le pouvait. Elle plaça ensuite ses lames en croix pour bloquer l'attaque du jeune homme. Le coup résonna fortement dans ses bras et elle comprit aisément qu'elle ne pourrait pas tenir très longtemps contre Amlach. Ce dernier était beaucoup plus fort qu'elle et de plus, il était furieux, ce qui semblait décupler ses forces.
Nimroël para ensuite plusieurs attaques d'Amlach. Elle faisait dévier la lourde épée de son adversaire à l'aide de ses poignards et elle s'esquivait vivement, grâce aux nombreuses parades que lui avait apprises Haldir. Elle se rapprochait peu à peu du campement où elle espérait obtenir de l'aide. Elle n'avait aucune intention de tuer Amlach, ce qui aurait été relativement facile pour elle, mais le jeune homme était hors de lui et ses coups étaient de plus en plus violents.
Au bout de plusieurs minutes passées à essayer d'éviter Amlach, Nimroël trébucha à nouveau sur une racine. Amlach se précipita alors vers elle. La jeune fille tenta de s'esquiver en roulant sur le sol, mais elle ne réussit pas à s'éloigner suffisamment et son adversaire fut sur elle en une seconde. Il leva son épée et la frappa très durement. Nimroël bloqua l'attaque grâce à ses poignards, mais elle ressentit une vive douleur au bras et elle laissa tomber l'une de ses lames. La peur la gagna alors et, quand Amlach leva une nouvelle fois son arme, elle détourna la tête et ferma les yeux. Elle entendit alors le bruit d'une épée en frappant une autre et elle rouvrit les yeux, surprise. Elle vit Aragorn, debout près d'elle. Il venait de bloquer l'attaque d'Amlach. Le jeune homme recula rapidement, très pâle. Il jeta son épée sur le sol et il ne résista pas lorsque plusieurs gardes s'approchèrent de lui et l'arrêtèrent.
- Ça va? demanda Aragorn en se tourna vers Nimroël.
- Ça va, répondit la jeune fille.
Elle prit la main que lui tendait le Roi et elle se releva. Ils marchèrent ensuite en silence pendant quelques minutes. Ils arrivèrent au camp et passèrent lentement entre les tentes. La jeune fille sentait les regards curieux se poser sur elle, mais elle regardait fixement devant elle. Elle était plus ébranlée de son affrontement avec Amlach qu'elle ne l'aurait cru.
- Que s'est-il passé? demanda Aragorn en arrivant devant la tente où dormait habituellement la jeune fille.
- Je ne comprends pas vraiment ce qui lui a pris. Il… Il est devenu fou! Il m'a reproché le fait d'avoir été renvoyé et il… Il m'a frappée!
- Faites voir.
Nimroël leva doucement le visage vers l'homme qui palpa doucement sa joue meurtrie.
- Vous allez avoir une belle ecchymose! dit-il d'une voix douce. Je suis vraiment désolé.
- Aragorn, vous n'y êtes pour rien! protesta la jeune fille.
- Si! J'aurais dû éloigner Amlach d'Eldarion, et ce, depuis longtemps.
- Alors, vous vous êtes servi de cette expédition au Mordor comme prétexte pour le renvoyer.
- Non, ce n'est pas moi qui l'ai renvoyé… C'est son capitaine qui a pris cette décision il y a plusieurs jours de cela!
- Mais alors, pourquoi?.. Pourquoi m'a-t-il attaquée?
- J'imagine qu'il préfère rejeter le blâme sur vous plutôt que d'admettre que c'est son incapacité à obéir aux ordres qui l'a fait renvoyer.
- J'ai toujours su qu'il ne m'aimait pas beaucoup, mais de là à…
- Ne vous en faites pas, il ne vous causera plus de problèmes.
- Vous n'allez pas…
Aragorn eut un pâle sourire.
- Cet homme a essayé de vous tuer et vous vous inquiétez de ce qu'il lui arrivera? lui demanda-t-il d'une voix douce.
- Je… Eh bien, je…
- Vous êtes parfois très étrange, Gilraen, dit Aragorn en posant sa main sur son épaule.
- Je me suis donné bien du mal pour éviter de le tuer, je ne voudrais pas avoir fait tout ça pour rien, répondit la jeune fille, plaisantant à moitié.
- Rassurez-vous dans ce cas. Je vais seulement trouver une occupation à ce jeune idiot. Je vais faire construire une tour de garde devant les portes du Mordor et Amlach participera à son érection.
- Oh!
Soulagée, Nimroël sourit. Puis elle poussa une légère exclamation de douleur et elle porta la main à sa joue.
- J'espère qu'il restera là-bas longtemps, dit-elle en fronçant les sourcils.
- Croyez-moi, il y restera très longtemps! Et il sera très occupé!
1 Jeune prince
2 Jolie sorcière
Notes
Comme d'habitude, je tiens à vous remercier pour vos derniers commentaires. Ça me fait toujours grand plaisir d'avoir votre avis sur mon histoire.
Merci également d'avoir répondu à mon petit sondage. Je vais continuer de publier toutes les 2 ou 3 semaines selon mes disponibilités et mon avancement. Vivement que l'hiver se termine et que la neige arrête de tomber. J'écrirai sans doute plus vite si j'ai les doigts moins gelés.
Ce chapitre n'a encore jamais été lu. J'arrive donc dans une partie non revue de mon histoire. Si jamais vous notez des incohérences, n'hésitez pas à m'en faire part.
Bonne lecture et à très bientôt
