Il sorti de l'immeuble de Léo avec le plus de discrétion possible. Son père pouvait l'avoir fait suivre. Rien n'était impossible avec lui. Il attendait d'être au moins à dix minutes de l'appartement de son amant avant de répondre à la sommation paternelle. Il n'avait pas le choix.

Il avait alors répondu à son père disant qu'il serait là, à 22h, sans autre précision. Naturellement, son paternel l'appela alors directement. Raphael ne pouvait pas ignorer l'appel sans éveiller la suspicion.

Son père lui posa des questions relativement faciles pour commencer et habituelles, à savoir où il était et pourquoi la maison était dans cet état-là. Raph répondit nonchalamment. Il revenait de chez une copine. Il avait fait une fête et bon, ses amis et lui avaient trop bu et fait le bordel et la femme de ménage n'était pas venue.

Son père ne soupira pas ses éternelles plaintes sur son ô combien décevant rejeton. Il attaqua le vif du sujet :

-Connais-tu le garçon dont je t'ai envoyé la photo.

Le cœur de Raph battit un peu plus vite. Il n'osa mentir, craignant de perdre alors de la crédibilité.

-Ouais, je le connais. Il est dans l'équipe de foot, c'est le nouveau quart arrière. Y a eu plusieurs pratiques d'annulées, alors je l'ai pas fréquenté tant que cela.

-Quart-arrière? Ce n'était pas ta position?

-Mouais, grogna Raph se rappelant toute la frustration qu'il avait éprouvé pour Léo à cette époque.

-Donc, tu le hais? Il t'a volé ta place. Joli garçon, en plus, semblant plus raffiné que toi. Il doit plaire aux filles. Donc, s'il est dans ton équipe, tu l'as vu nu?

Raphael eut une vision mentale du corps splendide de son amant, qui était contre le sien peu de temps auparavant, le rouge envahissant ses joues. Il remercia le ciel que l'interrogatoire se fit via téléphone portable. Son trouble aurait été visible. Où son père voulait en venir avec cette question? Interprétant à tort le silence de son fils, Giancarlo Senzi poursuivit :

-Je sais bien que tu ne l'as pas « regardé », mais tu ne peux avoir manqué de noter un immense dragon bleu et rouge tatoué dans son dos? C'est le genre de tatouage qui ne passe pas inaperçu.

Raph balança sur sa réponse. S'il niait le tatouage, il pouvait éloigner brièvement la menace sur Léo. Mais il savait qu'éventuellement, cela pouvait lui nuire. Quelqu'un parlerait tôt ou tard et sa dénégation attirerait les doutes.

-Bah, j'ai pas vu que c'était un dragon. Mais oui, il me semble qu'il a un gros tatouage coloré. Je mate pas mes coéquipiers sous la douche! S'indigna-t-il pour faire bonne mesure.

Son père sembla satisfait de cette réponse.

-Ce garçon est une menace sérieuse. Il tient les rênes d'une organisation très dangereuse pour nous. J'ai trouvé un homme qui connait tous ses secrets. Il sera à la réunion ce soir. Si tu le vois, n'hésite pas à l'abattre.

Raphael ne put s'empêcher de retenir son souffle. Autant le terme « l'abattre » le faisait trembler pour son amant autant la possibilité de connaitre enfin ce que cachait ce dernier l'allumait.

-Je serai là, conclu-t-il en coupant la communication.

A son immense soulagement, son père ne tenta pas à nouveau d'entrer en contact avec lui de la journée. Pour lui, son fils unique n'était qu'un petit soldat. Prendre de ses nouvelles, vouloir le voir après presque deux semaines d'absence étaient des sensibleries inutiles. Cela convenait parfaitement au jeune homme, rendu habitué à un tel traitement, mais surtout encore davantage dans les circonstances actuelles.

Il n'avait pas d'argent, mais ayant promis à l'Anonyme de quoi le rembourser de ses peines après. De toute façon, l'Anonyme était un idéaliste. Le projet de Raphael lui plaisait bien et peut-être Raph aurait pu négocier son aide pour rien du tout. Une seule heure et tout était déjà prêt. Il avait expliqué le fonctionnement à Raphael. Un jeu d'enfants. Le rayon de dommage était assez réduit, ne devant pas aller au-delà de l'immeuble abritant le restaurant, avait promis l'Anonyme. C'était parfait.

Le projet du jeune homme était simple : une bombe, placée à un endroit judicieux, par son complice, avec un détonateur à distance. Il n'aurait qu'à se lever lors de la réunion pour soi-disant fumer à l'extérieur. Il mettrait son costume, qu'il planquerait dans sa voiture, et monterait enclencher le détonateur sur le toit, et ensuite, il tirerait surtout ce qui par hasard survivrait à l'explosion. En admettant qu'il en ait.

Le plan ne pouvait pas foirer. La menace pesant sur Léo allait disparaitre. De même, lui aurait enfin les mains libres. Plus de père dont craindre les remarques ou les taloches et qui gérait son existence. Du coup, sa mère était vengée. Des réminiscences de la maison de redressement lui venaient depuis le matin, étouffant tous remords, s'il en avait eu. Il lui semblait ressentir encore les électrochocs, utilisés pour conditionner sa mémoire. Sans compter qu'il n'aurait plus à redouter qu'on lui coupe les vivres. La fortune de son père lui reviendrait de droit. Léo et Mikey pourraient même vivre chez-lui. L'idée lui souriait.

Nous étions 21h50 et Raphael n'en pouvait plus tellement ses nerfs étaient tendus. Il avait écrit à Léo deux heures plus tôt et n'en n'avait obtenu aucune réponse. Le jeune homme aux cheveux noirs, comme à son habitude, boudait. Ce n'était pas ce qui tracassait Raph. Léo pouvait le bouder tout son saoul, pourvu qu'il soit en sécurité chez lui. Pour la centième fois, il se demanda si le génial cousin Donny avait réussi à cloitrer son amoureux. Il ne pouvait s'en assurer. Dans son angoisse, il craignait presque d'être surveillé et ne voulait mener personne sur les traces de son amant.

Tout son matériel était installé et le cœur battant, il attendait qu'il soit 22h05. Il ne souhaitait pas arriver le premier afin que son père n'eut pas l'occasion de le tirer à part et de le questionner en personne. Il repensa au crime de son père qui avait détruit son enfance. Il ne voulait pas rester seul avec l'homme. Il craignait que sa rage, qu'il contenait déjà difficilement, fit voler en éclats sa couverture.

Il repensa pour la centième fois en quelques heures aux « révélations » qu'il allait entendre, au sujet de Léo. Un sentiment ambivalent l'étreignait à chaque fois. Il redoutait ses secrets, comme de possibles écueils à son bonheur.

Il écrivit une dernière fois à Léo.

« Trésor, j'espère que tu es au lit. Nous nous reverrons au lycée demain. Je t'aime. »

En réalité, rien n'était moins sûr : son géniteur étant décédé dans une explosion, Raph ne pouvait benoitement aller en cours par la suite. Il devait afficher un minimum de contrition. Mais il ne pouvait l'annoncer prématurément. De plus, il avait besoin que Léo, si les choses tournaient mal, sache qu'au moins, Raph était mort en l'aimant. Il secoua la tête : il devenait vraiment un con sentimental. Il regarda son cellulaire, priant pour une réponse du jeune homme. Elle ne vint pas.

22h05

Tous les rideaux de l'établissement étaient tirés, empêchant tout quidams d'apercevoir ce qui se déroulait à l'intérieur. Aucune voiture n'étaient stationnées à proximité et pour n'importe lequel profane, le restaurant semblait fermé, ce que l'heure tardive ne rendait pas insolite. Cela n'empêcha pas Raphael de pousser la porte.

Il fit son entrée, essayant de paraitre assez nonchalant. Il croisait à peine le regard de son père, assis au bout de multiples tables poussées l'une contre l'autre, dans le but de n'en former qu'une grande. La seule chose qui attira son attention fut un écran à projection et un Asiatique d'aspect nerveux d'une vingtaine d'année. Sans doute le délateur promis.

Il s'assit, à l'extrémité, près de la porte, ce que de toute façon, ne lui était pas inhabituel. Il se levait souvent dans une réunion pour fumer et, il détestait être à proximité de son père. Celui-ci se leva aussitôt les fesses de son fils sur sa chaise, afin de commencer la réunion.

Il n'écouta pas le blabla concernant les meurtres, connaissant le fin mot de cette histoire. Il avait décidé de demeurer une demi-heure, le temps d'accréditer son besoin de fumer. Personne ne pouvait s'allumer une cigarette en présence de Senzi Senior et, sauf, Raph, personne n'osait se lever durant une réunion. Il n'aurait qu'à mimer jouer avec son paquet quelques minutes, l'air agité, et puis il se lèverait. Personne ne questionnerait ce départ. Il l'avait fait des centaines de fois.

Il voulait attendre aussi parce que, malgré son anxiété, il était curieux d'apprendre les secrets de son amant. Il allait écouter le Japonais dix minutes, puis, il sortirait.

Justement, il en était là de ses pensées quand, après avoir été présenté par son père, celui-ci se leva et se mit à pianoter sur son portable, relié à l'écran de projection. La première diapositive afficha une mosaïque de photos à couper le souffle de son amant. Raphael agrandit les yeux, estomaqué. Comment cet homme s'était-il procuré ces dizaines de photos de son petit ami? Aucune n'était érotique, mais elles ne pouvaient avoir été prise que par quelqu'un relativement intime de Léo. Sa jalousie, toujours latente quand il s'agissait du bau garçon, s'embrasa d'un coup. Une, surtout, attira la convoitise de Raph : Son amant sur un terrain de tennis jetait la tête vers l'arrière pour boire dans sa gourde d'eau. Le jeune homme était beaucoup plus bronzé qu'à l'habitude et ses muscles, huilés de sueur, ressortaient divinement bien sur le blanc de son habit de sport.

Son instinct lui cria de partir là, sur le champ, avant que l'homme n'ouvre la bouche, mais il demeura cloué sur son siège, hypnotisé par la dizaine de paires de yeux bleus moqueurs sur l'écran. Il savait qu'il allait détester ce qui allait suivre.

L'Asiatique cliqua pour passer à la diapositive suivante, alors que Raphael entendait comme sous l'eau, les basses protestations des alliés de son père. C'était la première fois qu'on passait un PowerPoint en réunion et ces traditionnalistes n'approuvaient pas, autant le médium que le sujet. Il entendit vaguement des commentaires sur le fait que les photos semblaient tirées d'un calendrier de charme pour femme. Devant l'air sérieux du chef par contre, tout le monde conserva son opposition verbale au minimum.

La seconde diapo présentait, Léo, de dos, la tête regardant par-dessus son épaule, avec un regard narquois, les reins drapés d'une serviette blanche, exhibant le fameux tatouage. Les pigments rouges et bleus semblaient plus vifs que nature et Raph eut presque la tentation d'avancer la main pour caresser la photo. Ses cheveux noirs étaient mouillés et l'eau ruisselait sur son dos en longues rigoles. Sur cette photo, prise de près, avec le consentement flagrant du modèle, Léo sortait de toute évidence de la douche. Ses intestins se tordirent de jalousie.

De l'autre côté de la photo était énumérés une description succincte de Léo :

-HAMATO, Leo en Amérique ou Ryo au Japon

-18 ans

-1m85 et 93 kilos

-État civil : célibataire (officiellement) Concubinage avec son consort soupçonné

-Famille : Aucune

-Position : Chef suprême de toutes les organisations criminelles au Japon.

-Nom de code : Cho-San ou Butterfly

-Habiletés : Maitre en Ninjustu et en Séduction. Don pour les langues étrangères (9) et acteur exceptionnel.

-Armes de prédilections : Katanas/ son corps.

-Faiblesse connue : aucune

Malgré son impression d'avoir été heurté par un 18 roues, Raphael réussit à atteindre la bouteille de Sambuca et s'en verser une bonne rasade. Il tenta d'ordonner à ses oreilles de ne pas entendre, mais la voix nasillarde de l'Asiatique couvrit le bourdonnement à ses tempes.

-Je vous présente votre ennemi et le mien. Il s'agit de Ryo-Sama, annonça-t-il, avec emphase.

Un Sicilien renifla avec mépris :

-On se fout de ce jeunot métissé de Japs et s'il est une pute ou non. On veut savoir qui bute les membres de notre clan!

Le jeune Japonais insista :

-Cet homme sème le chaos et la destruction sur son passage! Si ce n'est pas lui qui a appuyé sur la gâchette, ces meurtres ont été commis en son nom, je vous assure!

Raph tressaillit : Après tout, c'était vrai

Alors qu'il sentait un lourd scepticisme émaner des autres auditeurs, il se servit un autre verre. Ses appréhensions de la dernière semaine étaient-elles fondées?

-C'est impossible, s'opposa quelqu'un, ce gars-là a 18 ans. Et à part être un beau gosse, il semble très ordinaire. Je peux comprendre qu'il est héritier de sa famille. Mais il peut pas tout diriger à un si jeune âge alors que personne n'a jamais entendu parlé de lui.

-Ryo-Sama est légendaire au Japon. N'ayant plus rien à conquérir là-bas, il veut prolonger son influence jusqu'ici et étendre son idéalisme. Pour se faire, il doit détruire les mafias les plus puissantes des plus grandes mégapoles criminelles.

-Ah ouais et comment il fait ça? rigola un autre, qui comme presque tous ceux réunis, semblait considéré le Japonais comme un rigolo.

-Par son charme, conclu modestement le Japonais.

Tout le monde éclata de rire sauf les deux Senzi, pour des raisons différentes.

L'Asiatique, devant autant d'incrédulité, s'emporta :

-Vous ne l'avez pas vu à l'œuvre. Il peut séduire n'importe lequel d'entre vous, seulement en entrant ici. La prochaine chose que vous savez, vous égorgez votre clan pour ses beaux yeux sans qui l'ai même demandé, insista-t-il, Ryo-Sama obtient tout ce qu'il souhaite sans jamais se salir les mains.

Personne ne fut davantage convaincu, au contraire l'hilarité redoubla alors que Raph baissa de plus en plus la tête.

-Basta!

Toute l'assemblée figea à l'interjection de son chef. Dès que le silence fut complet, Giancarlo Senzi parla :

-Il ne faut pas sous-estimer l'ennemi. J'ai connu le père de ce garçon. J'ai tué le père de ce garçon de ma propre main, répéta-t-il avec force. C'était un dangereux serpent, séducteur et rusé. D'après ce qu'on me dit, son fils est encore plus redoutable et peut viser les femmes comme les hommes. Il est venu ici chercher vengeance. Laissez notre invité parler. Raconte-leur, ordonna-t-il au Japonais.

-En Colombie, Ryo-Sama a fait succomber à son charme le plus gros trafiquant de drogue d'Amérique du Sud. Il lui a fait mettre le feu à sa plantation de coca et détruire tout le stock déjà produit. Ensuite, il s'est suicidé. Ses missions en Afghanistan, comme dans plusieurs pays d'Asie ont eu un résultat similaire. Les barons de la drogue s'en amourachent, liquident leur stock et finissent par se donner la mort quand Ryo-Sama en a fini avec eux. Il parle neuf langues étrangères avec facilité et a moissonné les cœurs de trentaines de mafiosos à travers le globe.

Le cœur de Raph se désintégrait à chaque nouveau mot sortant de la bouche du japonais et il se mordait les lèvres afin de conserver sa souffrance silencieuse.

Autour de lui, les Siciliens, consternés, se regardèrent entre eux. Un d'entre eux finalement parla :

-Mais pourquoi détruire la drogue? Pourquoi ne pas se l'être appropriée?

L'Oriental eut un geste désolé :

-Je ne connais pas tous ses secrets. Ryo-Sama est très mystérieux dans ses desseins mais il désapprouve beaucoup de commerce criminel. En Thaïlande, il a libéré des enfants soumis à la prostitution. Il réprouve aussi les meurtres, du moins officiellement. C'est un apôtre de la paix et de la justice et cette apparente honnêté lui attire beaucoup de disciples et le soutien des médias et de la population au Japon, expliqua-t-il. Ce que je sais, c'est que Son Consort, Oroku Donny, est un très grand scientifique. Mon hypothèse est qu'il veut détruire les drogues naturelles pour les remplacer par des chimiques produites uniquement dans leur laboratoire, éliminant la concurrence. Oroku Donny est le cerveau de leur dyarchie et Ryo-Sama, le corps, autant par habileté de combattant que comme outil de séduction.

Les murmures furent défiants. Raphael aurait pu admettre que cela n'avait aucun sens, s'il avait eu toute sa tête, comme tout le monde semblait le penser, et déduire que cela ne correspondait pas du tout au Léo qu'il connaissait et donc était impossible. Mais connaissait-il vraiment Léo? Et il devait avouer que beaucoup de points étaient exacts.

Léo l'avait séduit et avait réussi à s'emparer de son esprit avec une facilité déconcertante car il n'était pas sa première victime.

Il avait été piégé. Léo ne l'aimait pas. D'ailleurs, il ne l'avait même jamais prétendu.

Sans aucune réelle promesse, il avait réduit Raphael à l'état de larve éperdue d'amour. Seulement sa conversion à un désir homosexuel, si rapidement, aurait dû déjà éveiller ses soupçons. Léo était un putain de professionnel. Du genre des espionnes russes fatales dans les films. On avait toujours appris à Raph de se méfier des charmes féminins. Mais pas de bels Adonis.

Pas étonnant que Léo voulût publiciser leur relation. Tout cela faisait partie d'une machination diabolique, pour discréditer et détruire leur famille, comme l'avait prédit Johnny. Sans doute, si le vieil Italien pouvait parler, il se serait moqué de Raph : « Je te l'avais bien dit, bambino ».

Léo ne l'aimait pas.

Il n'entendit que vaguement l'Asiatique prévenir les hommes de son père qu'un potentiel traître se glissait parmi eux, qu'il sorti.

Il n'eut même pas à faire semblant. Il s'alluma en tremblant une cigarette et tira une bouffée.

Il s'était fait rouler dans la farine, comme un bleu.

La fumée accentua le picotement de ses yeux. Il n'allait pas pleurer comme une lopette devant tout son clan, en plus, se promit-il. Il était déchiré de tant de sentiments : la dévastation, la honte, l'impression de trahison, la jalousie. Toutes ses émotions le consumèrent dans leur lutte pour l'emporter et il n'en resta plus qu'une : la rage.

Quelqu'un devait payer pour sa déception! Éventuellement, ça serait Léo lui-même. Il allait lui enfoncer directement son saï en plein cœur, maintenant qu'il savait ce qui se cachait vraiment derrière ce beau visage. Mais pour lors, il allait compléter son devoir filial.

Peu importe les mensonges et tromperies de son amant, il demeurait que son salopard de père avait tué sa mère, victime innocente également d'un charmeur.

Il n'y aurait pas de témoins de sa honte. Il allait anéantir la scène où étaient mortes ses illusions. Il ne resterait que des cendres dans quelques heures de ce resto et de ces photos intimes de son supposé copain. Plus personne ne verrait ces yeux bleus, ce corps sublime, ce tatouage obsédant.

Il traversa la rue en vitesse où était sa voiture. Il enfila rapidement son costume à l'arrière de son véhicule. Il jeta par inadvertance un coup d'œil à son cellulaire avant de mettre sa cagoule de kevlar. Aucun message. C'était mieux ainsi. Un mensonge de plus et il perdait la tête.

Il monta sur le toit de l'immeuble en diagonale et découvrit son détonateur qu'il avait dissimulé sous une bâche. Il devait se dépêcher, avant que son père, soupçonneux de son absence, fasse sortir quelqu'un pour voir ce que son fils faisait. De toute façon, songea-t-il sombrement, la prudence n'était plus à l'ordre du jour. Il se fichait d'être pris. Rien ne comptait plus, c'était l'Apocalypse.

Soudain, il sentit comme un le bruit et un courant d'air. Il se retourna :

-Toi, souffla-t-il menaçant, trop emporté par l'indignation et la colère pour dire quoique ce soit d'autre.

-Je te savais un meurtrier et un menteur, mais pas un terroriste, répondit le Fantôme.

Raphael se leva furieusement, toute bombe oubliée :

-Rien à foutre de ce que tu penses de moi. Prépare-toi à crever, Cho-San!

-Cho-San? Répéta avec incrédulité le Fantôme, laissant retomber la pointe de son katana, ses beaux yeux bleus ourlés de khôl s'ouvrant de stupéfaction. Personne ne m'a appelé ainsi depuis…

Il se mit en garde, son regard, horrifié :

-Myamoto Usagi, c'était donc vrai? Tu t'es évadé du sanatorium!

Sous son masque, Raphael fronça les sourcils. Il ne voulait entendre aucune parole s'échappant de la bouche qu'il baisait avec passion quelques heures plus tôt. Il était désormais curé de cet amour contre-nature et il allait faire payer sa duplicité à cette sale petite putain. Son cerveau ne grognait que de des encouragements à dépecer le mâle en noir devant lui et il décida d'enfin écouter cette partie de lui. Il dégaina son sai. Il voulait sentir la lame aiguisée s'enfoncer dans cette chair adorée et traitresse. Tirer une balle ne lui apporterait pas autant de satisfaction.

-Rien à foutre de tes bobards, sale roulure.

Instinctivement, Léo para tous les coups et finit par faire voler un des sais en bas du toit.

-Tu n'es pas Myomoto Usagi. Il mesure quinze centimètres de moins que toi et ne sait pas utiliser de saï. Et tu es Italien! Pourquoi travailles-tu pour lui, voulu savoir Léo, ne sais-tu pas comment sa conduite a été déshonorable?

-Ferme-là et bats-toi! hurla Raph, ne voulant pas entendre un mot de plus. Il ne laisserait pas Léo jouer encore avec sa tête. Il dégaina son propre katana.

-Pourquoi cette agressivité soudain? Tu répugnes à te battre habituellement avec moi, questionna le Fantôme tout en se défendant. Depuis quand connais-tu Myamoto Usagi? N'as-tu pas vu qu'il est fou? Sa mère a dû le placer en isolation en Russie pour éviter les représailles au Japon. Mon cousin a suivi sa trace jusqu'ici, cet homme est dangereusement obsédé par moi.

-Ah ouais? Normal si tu te baladais torse nu sous ses yeux en sortant de la douche pour le laisser prendre des clichés.

-C'est faux, s'indigna Léo. S'il a des photos, elles ont été prises à mon insu. Et puis, comment sais-tu qui je suis et de quoi j'ai l'air?

Raphael roula des yeux. Et c'était supposé être un leader mondial du crime?

-Je t'ai reconnu tout de suite, stupide, puis je t'ai démasqué la dernière fois, avant de te déposer au motel, grogna-t-il. Dire qu'il s'était donné autant de peine pour cette sale petite pédale à deux faces, pensa-t-il, furieux.

-Arrête, supplia le ninja, écoute-moi. Myamoto Usagi est un déséquilibré. Lors de mon voyage au Japon, il est devenu amoureux de moi. Il a tué des opposants pour me plaire supposément et a essayé de me violer, après plusieurs tentatives infructueuses de me séduire. Les photos dont tu parles ont sûrement été volées! Il est fou! Il a même simulé son suicide pour…

-Comme tous ses autres barons de la drogue de par le monde. Oui, continua-t-il voyant les yeux bleus s'ouvrirent démesurément, je suis au courant pour toutes tes victimes en Amérique du Sud, en Afghanistan et en…

Léo fit un geste apaisant de la main pour le stopper :

-Dans le pays d'où je venais, je n'étais que majeur depuis quelques mois. Comment aurais-je pu voyager autant? En Amérique du Sud et en Afghanistan? Je ne parle même pas la langue! Argumenta Léo, logique. Mais ce que je veux savoir, c'est...

-T'as rien à savoir! Bats-toi!

Alors, qu'il ferraillait, un doute s'empara de Raphael. Léo, au lycée, suivait des cours d'espagnol. Il y était le moins doué, n'en n'ayant jamais eu, d'après lui. De même, lorsqu'il avait déliré en italien, durant leur baise, le jeune homme n'avait eu aucune recognition dans les yeux, malgré une légère similitude dans les langues. Peut-être ne connaissait-il vraiment pas l'italien et simulait être nul en espagnol pour sa couverture? Léo, après tout, était diabolique.

-Je croyais que tu voulais venger ta mère et protéger le garçon que tu aimes? Pourquoi en as-tu contre moi, soudainement? Questionna le garçon déguisé. Tu m'avais à ta merci et tu as refusé de tirer! Je suis venu te dire quelque chose. Quelque chose qui fera peut-être que tu te cesses de te sentir mieux en faisant du mal aux autres. Ces hommes ont des enfants qui seront des orphelins, comme toi et moi et le cercle de la violence et de la douleur ne prendra jamais fin!, cria, presque désemparé, Léo.

-J'veux plus de tes mensonges, je te dis!

-Mes mensonges, répéta Léo, mais nous ne nous connaissons pas. Je ne t'ai parlé que de mon frère malade et c'est la vérité.

Soudain, Raphael s'immobilisa.

Sur le PowerPoint, Il était écrit : Aucune famille.

Étais-ce que Mikey n'était pas le frère de Léo du tout? Pas considéré réellement de sa famille par les Japonais ou bien…Léo disait la vérité et cet homme n'était qu'un névrosé, rendu fou car le jeune homme avait repoussé ses avances? Il y avait trop de zones d'ombre et il regretta d'avoir quitté si tôt la réunion. S'il était demeuré plus longtemps, il aurait peut-être pu confondre définitivement Usagi ou Léo lui-même.

Il en oublia de parer et la prochaine chose qu'il sut était que le vent froid de février fouettait son visage nu.

-Raph… souffla Léo avec horreur. Tu es celui qui…qui a tué tous ses gens? Et tu planifies de tuer ton père? Et de faire mourir tous ses gens…avec une bombe?

Le visage décomposé de Léo ne pouvait mentir. Il ignorait tout et avec une réelle horreur de la violence. Il n'éprouvait aucun plaisir à l'idée de la destruction de la mafia italienne.

Il n'eut pas le temps de développer davantage sa pensée.

L'instant d'après, Léo n'était plus là. Il demeura tétanisé un instant et puis un regard lui appris que le jeune ninja traversait la rue pour entrer au restaurant où plus de cinquante hommes attendaient pour l'abattre.

Il s'élança à sa poursuite.