Je remercie TaTchou pour ses relecture et sa célérité...
CHAPITRE XXXVI
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Tucker se retourna dans son lit en gémissant. Il avait pourtant dormi paisiblement. Liberté qu'il avait prise durant sa surveillance parce que quand Sanders, Fusco, leur contact et les agents du FBI étaient allés dîner, il s'était introduit dans la chambre de sa jeune collègue et avait placé un micro-récepteur et une caméra, pratiquement invisibles à l'œil nu. Il dormait avec son oreillette et il l'avait réglée le volume assez fort pour être réveillé si jamais Sanders bougeait. La présence du FBI le rendait nerveux. Il avait téléphoné à son contact quand Sanders avait réintégré sa chambre. Il avait posé des questions. Son contact lui répondit que Sanders était soupçonnée de couvrir le Chirurgien.
« Quoi, Sanders ?! s'étonna Tucker stupéfait d'une telle assertion. »
Il ne pouvait concevoir qu'une fille comme Sanders s'alliât avec une criminelle de cette envergure. C'était une chieuse, elle trempait peut-être dans des affaires pas très nettes, mais complice du Chirurgien ?
« Le Chirurgien ne travaille pas seul Lieutenant, continua son contact. Il n'est que l'instrument d'une organisation criminelle plus étendue. Une organisation qui offre à ses membres des compensations qui ont intéressé votre collègue d'Anchorage. Elle rêve de grandes villes et de gloire, et elle a besoin d'argent.
- Et quel est le rapport alors avec Sameen Shaw ?
- C'est ce que nous aimerions découvrir Lieutenant Tucker. Sameen Shaw n'a pas seulement été soldat, elle a ensuite été recrutée par une agence gouvernementale et ses missions concernaient toutes la sécurité de l'État. Elle avait à cette époque accès à des dossiers classés secret-défense, des dossiers très sensibles. Élisabeth Sanders a éveillé notre attention très tôt. Quand Éphrem Cohen a été tué à Anchorage, quand elle s'est retrouvée en charge de l'affaire avec le Lieutenant Fusco que nous surveillons lui aussi depuis de nombreuses années, nous avons décidé de resserrer notre surveillance autour d'elle, voilà pourquoi nous vous avons engagé.
- Ce sont des pourris ?
- On peut les appeler comme cela, mais leurs actions ne se limitent pas à de minables opérations de corruption, d'extorsion ou de trafic, elles mettent notre pays en danger.
- Et les fédéraux qui sont avec eux ?
- Nous ne savons pas encore s'ils sont honnêtes ou pas, peut-être nous aiderez-vous à le découvrir.
- Vous pouvez compter sur moi, plastronna Tucker. »
Cette salope de Sanders, avait-il pensé en raccrochant. Elle pouvait jouer les Saintes-Nitouches. Elle finirait derrière les barreaux, elle prendrait perpette, pour haute trahison, pour complicité de meurtre. Ce n'était pas elle et son gros lard de New-Yorkais qui rendraient leur département célèbre, mais lui. Il tremblait d'excitation, regrettant seulement de ne pas être accompagné par un équipier. Il aimait se conformer au règlement et celui-ci interdisait à un agent d'intervenir seul. Sauf s'il était sous couverture. Il se rassura en se disant qu'il n'était pas seul, que son contact était toujours joignable et qu'il lui avait assuré qu'il envoyait sur place une équipe d'intervention.
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Il se retourna dans son lit. Il entendait chantonner. Sanders ? Non, son oreillette était muette. Il entendait chantonner dans son autre oreille. Il plongea sa main sous son oreiller, tâtonna et... ne trouva rien.
« Vous cherchez votre arme ? dit une voix moqueuse. Vous n'avez peur de rien ! Partir en mission privée avec son arme de service ? Ts, ts... c'est si imprudent ! Imaginez qu'on vous la vole... ou que vous deviez tuer un agent du FBI... On vous retrouvera tout de suite. Ce n'est vraiment pas sérieux.
- Qu'est-ce que...
- Ne bougez pas ! claqua la voix féminine. Ou demain matin, votre Capitaine apprendra que vous vous êtes suicidé avec votre arme de service pour les beaux yeux d'une pute. Je suis très douée pour maquiller les scènes de crime et je tire très très bien.
- Qui êtes-vous, qu'est-ce que vous me voulez ?
- Ah oui, suis-je bête... la lumière. »
La lampe de chevet s'alluma. Tucker cligna des yeux. L'agent du FBI ! Elle était confortablement assise dans le gros fauteuil qui se trouvait à côté de son lit, les jambes négligemment étendues, les pieds croisés sur le repose-pieds. Elle braquait une arme sur lui, ses yeux au regard vide le fixaient désagréablement et un sourire maniaque étirait les coins de sa bouche.
« Poum poum ! Vous êtes mort, Lieutenant... »
Tucker s'assit maladroitement dans son lit.
« Gardez les mains bien en vue, le menaça Root. Et ne cherchez pas votre téléphone, je m'en suis débarrassée. Maintenant, vous allez m'expliquer ce que vous faites si loin d'Anchorage. Ne me sortez pas que vous prenez des vacances. Le Lieutenant Sanders est ici et il serait regrettable que votre dossier porte la mention « harceleur sexuel », votre carrière en serait malheureusement compromise.
- Sanders ? s'écria Tucker qui s'essaya à la surprise. Élisabeth Sanders est ici ?!
- Pff... fit Root en gonflant ses joues. Vraiment Lieutenant, vous êtes ridicule. Tenez, je crois que cela vous appartient. »
Elle lui lança plusieurs objets sur les genoux. Le traqueur ! Celui qu'il avait posé sur la voiture du Russe, et... la caméra et le micro qu'il avait installés dans la chambre de Sanders.
« Maintenant, vous allez me dire pourquoi vous suivez Élisabeth Sanders. »
Tucker haussa les épaules.
« Savez-vous exactement pour qui vous travaillez Lieutenant ?
- La police d'Anchorage.
- Bon... Personnellement, je vous aurais bien descendu, mais on m'a assurée que, bien que vous soyez stupide et sexiste, vous étiez honnête, du moins dans une certaine mesure. Je vous laisserais bien attaché quelque part, mais j'ai peur que vous ne soyez mort quand je viendrai vous récupérer. Une balle dans un genou aurait aussi été une bonne idée, mais l'hôpital n'est pas plus sûr qu'ailleurs. »
Tucker la regardait horrifié, elle parlait de meurtre et de rétention sur le ton léger de la badinerie.
« Vous êtes vraiment du FBI ?
- Vous êtes vraiment de la Police ? répliqua Root en souriant.
- Vous travaillez pour qui ?
- Et vous, Lieutenant Tucker... ? Et vous ? Pour qui travaillez-vous ? »
Root se leva soudain.
« Allez, assez bavardé. Levez-vous et allongez-vous sur le sol mains sur la tête. Vite. »
Tucker s'exécuta. Root passa au-dessus de lui et lui appliqua un taser sur le cou. Elle appela ensuite Muller. Le Sergent-Chef qui attendait devant la porte de la chambre entra aussitôt et lui demanda de transporter l'homme dans leur chambre.
« C'est qui ? demanda Brown.
- Un collègue de Sanders et de Fusco.
- Un flic d'Anchorage ?
- Oui.
- Pourquoi Anchorage ? demanda Muller.
- Le Chirurgien a tué quelqu'un là-bas non ? avança Brown.
- Le lieutenant Fusco est un ami.
- Et lui, fit Brown en désignant Tucker qui gisait entravé parterre.
- Je pense qu'il travaille pour l'organisation qui employait l'Imitateur, mais que cet idiot est persuadé d'œuvrer pour le bien de la nation.
- Vous le croyez honnête ? demanda encore le jeune Lieutenant.
- Quand vous le connaîtrez, Élisa. Vous le détesterez autant que moi. C'est un sale type, mais c'est un flic honnête. Con, mais à peu près honnête. Vous avez dû rencontrer ce genre de type à l'armée, vous y êtes restée assez longtemps pour ça.
- Qu'est-ce qu'on en fait Madame ?
- Attachez-le solidement. Ça ne m'enchante pas vraiment, mais on va le traîner avec nous.
- Okay, acquiesça Muller. »
Muller attrapa Tucker sous les aisselles et le traîna dans un coin de la chambre.
« Voilà pourquoi j'ai fait appel à vous Jack, vous avez l'âme d'un portefaix.
- Ce n'est pas très sympa Madame...
- Ne le prenez pas mal, vous verrez que c'est une qualité que Mary appréciera particulièrement et ce pendant très longtemps... pas pour les même raisons que Jenny, mais tout autant.
- Ah ! Euh... balbutia le chef sous le regard étonné d'Élisa Brown qui ne l'avait jamais entendu parler de cette Mary.
- Je vais peut-être lui faire une injection, une bonne nuit de sommeil ne nous fera pas de mal.
Root alla fouiller dans ses affaires et ressortit un kit d'injection. Elle s'agenouilla auprès du lieutenant de police, lui releva une manche et après avoir posé un garrot, le piqua avec dextérité.
« Je vais prendre une douche, déclara-t-elle ensuite. »
Root partageait très rarement sa chambre avec des gens, mais elle avait préféré rester avec les deux militaires pour cette nuit. Elle partagerait un lit double avec Brown et Muller dormirait dans le lit simple.
Elle fit couler l'eau en entrant et contacta Shaw.
« Mon cœur ?
- Ouais.
- Je peux te parler ?
- Attends, je sors.
- D'accord, j'attends. »
Deux minutes s'écoulèrent.
« Vas-y, Root. Je t'écoute.
- Tout va bien ?
- Ouais.
- Alexeï vous a fait à manger ?
- Ouais.
- C'était bon ?
- Ouais, c'était super, mais dis-moi, Root, tu ne m'appelles pas pour me demander le menu, si ?
- Non.
- Alors ?
- J'ai coincé un agent de Samaritain.
- Explique. »
Root lui donna tous les détails.
« Tu veux qu'on bouge et qu'on annule ? lui demanda Shaw quand Root se tut.
- Non, vous avez préparé le terrain, Sameen; On peut pallier un coup fourré de la part de Samaritain. Sanders sera témoin et Tucker se rendra peut-être compte qu'il a pactisé avec le diable.
- C'est dangereux.
- Il faut vivre dangereusement mon cœur... fit Root d'un ton léger.
- Nous sommes pas toutes seules.
- Je sais. Mais nous sommes huit Sam, et Sanders et Lionel peuvent aussi nous aider.
- Athéna, t'en penses quoi ?
- C'est dangereux, mais les probabilités nous donnent gagnantes. L'impact de l'arrestation du Chirurgien, l'attaque que s'apprête certainement à mener Samaritain contre nous, portera un coup à ses opérations armées. Vous avez bien préparé le terrain Sameen.
- On ne peut pas éloigner Maria ? suggéra Shaw.
- Non, c'est trop tard, répondit Athéna.
- Mais tout repose sur Sanders, elle n'est pas aussi débile que ça ! râla Shaw.
- Élisa et Jack sont des agents assermentés Sameen, intervint Root. Ils auront leur mot à dire.
- Ils ne sont même pas du FBI.
- Ils sont du FBI, la contredit Root. Et après avoir témoigné, ils rejoindront le programme de protection des témoins.
- Athéna, comment as-tu fait pour qu'ils soient des fantômes ? demanda Shaw curieuse.
- Ce n'est pas moi qui suis à l'origine de cette particularité, j'y ai seulement participé, répondit Athéna.
- C'est toi, Root ? Tu as créé un programme spécial pour eux ?
- Oui. Si quelqu'un essaie d'initier une recherche sur eux à partir de leurs photos ou de n'importe quel nom sous lequel ils ont pu être connus, il tombera sur des résultats qui l'emmèneront vers d'autres résultats, puis vers d'autres. En fait, il recevra tellement de réponses, qu'il verra son réseau saturer, puis toutes ses mémoires. Il recevra une réponse qui en donnera deux qui chacune en donneront quatre qui en donneront chacune huit et ce jusqu'à l'infini.
- Un virus ?
- C'est un peu ça.
- Athéna, reprit Shaw. Tu as parlé d'une attaque que s'apprête, certainement, à mener Samaritain. Ton certainement...
- 87,08% de probabilité, Sameen.
- Pff...
- Tu t'y attendais, Sam... affirma Root. Non ?.
- Oui, mais j'avais espéré que tout se passe tranquillement. Et maintenant que tu as démasqué un agent de Samaritain, moi je parierais pour 100% de chance.
- Chances et probabilités ne peuvent se comparer mon cœur, la reprit Root.
- Façon de parler.
- Sameen, je t'ai appelée pour que vous vous teniez prêts.
- Nous sommes prêts, Root.
- Un joli feu d'artifice ?
- Un qui te plaira certainement pourvu que tout le monde s'en sorte vivant.
- Anxieuse ?
- Lucide.
- On reste branchées ?
- Ouais, mais tu ne me distrais pas.
- Promis.
- Bonne nuit, Root.
- À demain, mon cœur.
- Tu sais que je déteste que tu m'appelles comme ça ? bougonna Shaw.
- Déteste... quel bien grand mot, Sameen... Ça t'énerve, ça je veux bien le croire, mais ne va pas me dire que tu détestes vraiment.
- C'est niais et... t'es vraiment insupportable, conclut abruptement Shaw.
- Tu nous aimes comme ça.
- Qui ça « nous » ? Athéna et toi ?
- Oh non ! la taquina Root. Tu peux rajouter Gen, Maria... qui d'autre encore, Sam ?
- Je vais me barrer dans le désert quand tout ça sera fini. »
Root ne répondit pas, Shaw sans le vouloir venait de raviver ses angoisses. Shaw l'avait dit sans le penser, mais Root craignait que la plaisanterie, le mouvement d'humeur, devînt une réalité.
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Sanders contemplait la forêt par la vitre du gros 4x4 que conduisait Anton Matveïtch. Elle était montée avec Fusco et l'agent Eckart, la femme. Ils avaient quitté Charleville à deux voitures. L'allumée du FBI, Philby, avait organisé le voyage. Elle avait refusé que Sanders prît sa voiture et Sanders s'était dit qu'elle l'avait louée pour rien. Ils s'étaient donc répartis entre la voiture avec laquelle Matveïtch était venu et celle des fédéraux.
« Ma voiture est blindée, avait chuchoté l'allumée sur un ton de confidence complètement déplacé. »
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Le soir précédent, Sanders avait demandé à Fusco ce qu'il pensait des Féds.
« Pourquoi tu me demandes ça ?
- Tu as certainement plus travaillé avec eux que moi. Avant le meurtre d'Éphrem Cohen, je n'avais jamais eu affaire à eux.
- Mmm, grogna Fusco, pas vraiment ravi de sa requête.
- Allez, Lionel... fais-moi rire, l'avait encouragé Sanders. Dis-moi quels petits noms tu leur donnerais.
- Ce n'est pas vraiment drôle, Éli.
- Peut-être, mais tes surnoms donnent souvent une image très juste de ceux à qui tu les donnes.
- Comme Crazy Squirrel ?
- Ah ah... ricana Sanders.
- Okay, leur chef c'est « Frappa-dingue », l'homme à la tête de troufion, je le verrais en « Oui-chef-bien-chef », la fille ? Je ne sais pas... « Wonder Woman » ? « Frappa-dingue » est dangereuse et les deux autres ne valent pas mieux. Ils forment une équipe soudée et... « Oui-chef-bien-chef » et « Wonder Woman » sont prêt à se faire descendre pour leur « Frappa-dingue ».
- Et le Russe ?
- Jason Statham ? Un pro. Honnête.
- Tu crois qu'il faut qu'on garde nos arrières ?
- Franchement, non.
- Tu leur fais confiance ?
- Oui, j'avoue que ça me fait bizarre de dire ça, mais oui. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas que nous soyons prudents.
- D'accord. »
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Fusco avait raison. Elle avait prévu d'opérer seule avec Fusco et elle se retrouvait maintenant à devoir composer non seulement avec le FBI, mais aussi avec cet imbécile de Tucker ? Sanders ne comprenait pas l'implication de Tucker dans cette histoire. Celui-ci était arrivé le matin au parking précédé de Philby rayonnante et serré de près par les deux autres agents du FBI « Oui-chef-bien-chef » et « Wonder-Woman ». Tucker avait évité le regard de Sanders et refusé de lui parler. Fusco avait piqué une crise, mais Tucker l'avait juste envoyé balader :
« Ta gueule, Fusco.
- Monsieur Tucker ne veut rien nous dire, expliqua Philby. Il est en mission spéciale.
- Le Capitaine t'a demandé de me suivre ?! s'étonna Sanders.
- Oh, non, Lieutenant, avait répliqué Philby. Le Capitaine vous tient en grande estime Élisabeth, il vous a dit qu'il avait fait disparaître des dossiers ?
- Euh...
- Il est très embêté. Il vous aime bien. Pas comme Tucker qui devait être ravi de s'être vu confier cette mission, d'avoir une chance de vous compromettre. N'est-ce pas Lieutenant ?
- Mais qui l'a envoyé en mission, alors ? demanda Sanders
- Il ne sait même pas, répondit Root en lançant un regard méprisant au prisonnier.
- Pauvre conne ! cracha Tucker. »
Il se mit aussitôt à crier de douleur et les deux agents qui l'encadraient échangèrent une grimace de connivence. Sanders s'aperçut qu'ils avaient chacun une main derrière le dos de Tucker.
« Sois poli avec la dame, Tucker, siffla Muller. T'oublie qu'elle est du FBI. T'es qu'un plouc de flic de province.
- Bande de...Rhaaa !
- Chuuut, Monsieur Tucker, fit Root en lui mettant un doigt sur les lèvres. »
Sanders assistait saisie à la scène. Les agents du FBI lui parurent encore plus inquiétants que la veille et surtout, qu'est-ce que Tucker faisait là ? Qu'est-ce que c'était que cette histoire de mission spéciale ? Les Feds avaient l'air de savoir et elle se sentait un peu larguée. Elle jeta un regard interrogatif à Fusco, mais celui-ci se contenta de hausser les épaules en grimaçant qu'il n'en savait pas plus qu'elle.
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Le FBI, Tucker... elle pensait que tout serait relativement simple et là, tout à coup... Seul Anton Matveïtch semblait stoïquement prendre les événements comme ils se présentaient. Il n'avait pas protesté quand les Feds avaient émis le désir de s'incruster. Rien laissé paraître quand ils étaient arrivés le matin avec Tucker.
Elle tourna la tête vers lui et l'observa un moment conduire.
« Ça ne vous dérange pas que le FBI soit de la partie ? lui demanda-t-elle enfin.
- Je ne vois pas comment on peut s'en débarrasser, répondit-il en jetant un coup d'œil à l'agent Eckart dans son rétroviseur. Et pour tout vous dire... J'ai hâte de me débarrasser de ce salaud de Chirurgien. Il a tué trois de mes hommes et ma patronne a failli y passer, je vous jure que j'ai dû user de toute mon autorité pour que mes gars ne lui fassent pas subir ce qu'il a fait subir à leur camarade. Et de toute ma volonté pour ne pas le faire moi-même. Quand je le vois, j'ai des fourmis dans les doigts.
- On va vous en débarrasser, Monsieur Matveïtch, lui assura Sanders.
- J'aimerais bien qu'il ne soit pas condamné à mort, ou alors qu'il pourrisse pendant des années dans un couloir de la mort.
- Ça dépendra de l'État dans lequel il sera jugé.
- Il mérite de se retrouver dans un camp rouge.
- un camp rouge ? demanda Sanders.
- Une colonie pénitentiaire dont les conditions de vie sont particulièrement dures.
- Un goulag ?
- Ça n'existe plus qu'en Corée du Nord les goulags, du moins... plus ou moins officiellement.
- Mais c'est un peu pareil, non ?
- Ouais, mais sans les travaux forcés. Vous nous prenez peut-être pour des sauvages, mais quand vous verrez ce qu'il a fait à Maria Alvarez, vous rêverez de posséder ce genre d'endroit aux États-Unis. »
Matveïtch pensa à Root, ses traits se durcirent et ses doigts se crispèrent sur son volant.
« Pourquoi avoir tant attendu pour contacter les autorités ? demanda Sanders curieuse.
- Elle était... trop mal. Maria Alvarez, précisa-t-il. On voulait lui laisser le temps de récupérer.
- Et sa fille ? Elle est avec vous ?
- Non.
- Elle est où ?
- En sécurité, elle n'a rien à voir avec le Chirurgien, on l'a mise à l'abri.
- Où ? insista Sanders.
- Ça ne vous regarde pas. »
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Shaw avait rassemblé l'équipe dans le salon. Elle ne put s'empêcher de penser malgré l'urgence de la situation qu'Athéna avait le chic pour leur trouver des lieux exceptionnels. Le chalet, tout en bois, avec ses grosses poutres, sa cheminée, sa superbe cuisine rustique, son emplacement dans la forêt et les baies qui s'ouvraient dessus… La bâtisse était confortable et chaleureuse, même si Shaw préférait la villa du lac de la Prune. Le cadre y était plus sauvage et le lac avec sa prairie qui menait en pente douce à ses berges du côté de la maison, donnaient une impression d'espace. On y respirait.
Elle secoua la tête. Penser au lac de la Prune lui rappelait de mauvais souvenirs, des écarts, de la souffrance. Pourtant, elle y avait parfois trouvé la paix et elle avait vécu des moments qui resteraient certainement gravés dans son esprit jusqu'à la fin de ses jours. Des moments paisibles passés en compagnie de Root, l'expédition qu'elle avait menée avec Reese à la poursuite des braconniers, les grandes marches dans la forêt, l'apprentissage des traces, leur identification, la libération d'Athéna. La rencontre entre le monde virtuel des simulations et le monde réel, l'intelligence dont Root avait fait preuve à cette occasion. Genrika. Elle revoyait l'adolescente rieuse et si bavarde. Leurs séances de sport durant lesquelles Genrika peinait pour ne pas la décevoir, les cours de science et de russe, la relecture de ses devoirs scolaires, la façon dont Genrika l'écoutait, lui obéissait, ses larmes quand elle avait avoué à Shaw qu'elle ne supportait pas qu'elle et Root se querellent. Les trois semaines qu'elle avait passées avec Root et Genrika.
Les yeux de Shaw se portèrent sur la cheminée.
Le Livre des Rois. Le feu qui crépitait, Root qui l'écoutait, le rythme du poème, la mélodie née de la langue perse. L'histoire, l'analyse qu'en avait fait Root. Shaw avait senti vibrer le poème dans sa poitrine quand elle l'avait récité. Elle s'était laissée porter, emporter. Elle avait, grâce à la demande de Root, retrouvé la paix que la récitation silencieuse ou à haute voix du poème lui apportait quand elle était jeune. Pourquoi avait-elle arrêté de le réciter et quand ? Shaw se rembrunit et chassa de sa tête les pensées qui l'encombraient et ne se rapportaient pas à l'instant présent.
« Okay, vous êtes tous prêts ? lança-t-elle à son équipe. »
Les quatre personnes en face d'elle hochèrent la tête. Shaw sortit un Glock 17 de l'arrière de sa ceinture et d'une de ses poches plaquées, deux chargeurs. Elle les tendit à Maria.
« Planquez ça sur vous. »
Maria se saisit de l'arme et des chargeurs.
« C'est le même que celui que vous m'aviez confié dans la jungle ?
- Ouais.
- Merci.
- Borkoof, vous restez avec elle. Vous en êtes responsable, il ne doit rien lui arriver. Si tout se passe bien, vous partirez avec eux comme son garde du corps que vous êtes censé être. Vous allez être son ombre, vous ne la quitterez jamais. Vous avez la carrure et assez d'assurance pour vous imposer, il y aura Matveïtch et Alioukine avec vous, mais vous Borkoof, vous dormirez sur le pas de sa porte. Vous veillerez sur elle aussi bien que vous savez veiller sur Anna.
- Vous pouvez compter sur moi, Madame, répondit le géant blond. »
Anna Borissnova s'était décomposée en entendant son nom cité par Shaw. L'évocation qu'elle fit ensuite de l'attention particulière dont Borkoof gratifiait la jeune Russe n'arrangea rien. Shaw se fendit d'un sourire en coin.
« Borissnova, ne faites pas cette tête. D'abord, Borkoof n'a aucune intention de vous demander en mariage… à moins que je me trompe… Borkoof ?
- Non, non… euh… rougit le géant. Ce n'est pas du tout ça.
- Ouais, bon bref passons, deuxièmement vous êtes blessée.
- Mais, Madame… protesta Anna.
- C'est vrai, on s'en fout que vous soyez prête à crever, déclara abruptement Shaw. Parce que j'ai besoin de vos talents maintenant, et que vous avez la chance d'être une femme. Vous avez repéré votre position dehors ?
- Oui.
- Quoiqu'il se passe au moment où Alvarez repartira avec les flics, vous la rejoindrez. Et ensuite, vous serez le pendant de votre copain Borkoof. La double-ombre d'Alvarez. Partout où il ne pourra pas la suivre parce que c'est un homme, vous serez présente à ses côtés. Vous ne dormirez pas en travers de sa porte, Borissnova, Vous dormirez avec elle, vous l'accompagnerez dans sa salle de bain, dans sa cabine, si elle va à la piscine ou au hammam. Vous vous changerez avec elle, vous vous baignerez avec elle. Vous ne la quitterez pas un instant des yeux.
- Aux toilettes aussi ? demanda Alvarez narquoise.
- Vous vérifierez, Borissnova, continua très sérieusement Shaw. S'il y a une fenêtre, un vasistas, si ce sont des boxes et qu'ils ne sont pas entièrement clos, elle n'entre pas. S'il n'y a pas d'autres solutions, vous entrerez avec elle.
- Vous plaisantez, Sameen ? lâcha Alvarez qui ne s'amusait plus du tout »
Alvarez se voyait mal partager son intimité avec quelqu'un. Que ce soit un homme ou une femme, ne changeait rien. La salle de bain encore… mais les toilettes ?! Shaw s'approcha lentement d'Alvarez et lui posa un index sur le milieu du front. Elle appuya dessus et Alvarez se retrouva la tête légèrement en arrière, appuyée contre le dossier du fauteuil dans lequel elle était assise.
« Vous ne vous attaquez pas aux Cartels Alvarez, siffla Shaw. Samaritain a déjà mis une fois la main sur vous et je ne crois pas que ce fut une très bonne expérience… à moins que vous ne soyez masochiste et que ça vous fasse jouir de plaisir quand on vous frappe.
- Comment osez-vous ! s'écria Alvarez choquée par la crudité du propos.
- Taisez-vous ! aboya Shaw en maintenant la pression sur le front de la jeune femme. Je vous ai lâchée une fois et vous avez failli y rester. L'Imitateur vous a saignée comme un boucher, je ne veux plus que personne ne mette la main sur vous. Je ne peux pas vous servir de garde du corps et je ne pourrais pas assurer personnellement votre sécurité. Vous êtes courageuse Maria, mais ne soyez pas stupide, ni imprudente. Coopérez avec Matveïtch et son équipe. J'ai confiance en eux. Restez en vie. Une fois que Lambert sera en prison, que votre déposition aura été enregistrée, vous pourrez retrouver votre liberté de mouvement. On vous demandera certainement de témoigner à son procès et si vous êtes partante pour le faire, vous vous soumettrez alors aux mêmes mesures de sécurité. Et si les Russes ne sont pas disponibles on leur trouvera des remplaçants. Je ne veux pas assister à votre enterrement, et je n'ai aucune envie d'être obligée de tenir la main de votre fille quand il ne lui restera plus de vous qu'une croix avec votre nom d'abrutie inscrit dessus.
- D'accord, mais lâchez-moi. »
Shaw retira son doigt et recula.
« Vous devriez apprendre à parler sans violenter les gens… lui suggéra Alvarez en colère. »
Shaw lui jeta un regard noir.
« Alioukine, reprit-elle. Vous attendez ici avec Alvarez. Vous avez planqué des armes comme je vous l'ai dit ?
- Oui.
- Partout ?
- Partout, même dans les toilettes et dans les salles de bain.
- Bien, tout le monde à son poste alors. Je descends juste voir Lambert. »
Anna Borissnova et Borkoof se levèrent et partirent rejoindre leurs positions dans la forêt. La jeune Russe couvrait la route et ses accès, Borkoof l'arrière du chalet.
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Maria Alvarez arrêta Shaw alors que cette dernière s'apprêtait à descendre voir Lambert. Shaw avait envie de lui dire adieu à sa façon avant que ce salaud ne disparût de sa vie.
« Sameen… murmura Alvarez.
- Qu'est-ce que vous voulez ? maugréa Shaw.
- Je ne sais pas quand je vous reverrai... Je voulais vous dire que vous étiez stupide de vous croire responsable de ce que m'avait fait subir le Chirurgien, vous remercier pour le reste et vous déconseiller de descendre voir le prisonnier, déclara Maria dans un seul souffle. »
Elle regardait Shaw d'un air mi-suppliant, mi-affectueux. Shaw fronça les sourcils.
« N'y allez pas, insista Maria. Je vous ai déjà dit qu'il n'en valait pas la peine. Vous ne pourrez pas échapper à la haine qu'il vous inspire. Il vous évoque trop de choses, plus peut-être que j'en sais…
- Il a toujours été là… gronda Shaw. Avec vous, avec Root, avec Lepskin, peut-être avec d'autres.
- Avec vous aussi ? demanda doucement la jeune Mexicaine.
- …
- Il y a eu les simulations, je sais, mais il n'y a pas eu que ça, si ?
- Non.
- Laissez-le à son destin de criminel. Je suis juge Sameen, je sais très bien comment fonctionne un tribunal, comment fonctionne la justice. J'appartiens à une organisation reconnue, j'ai été députée, juge à Mexico, je peux vous assurer qu'après mon témoignage même Athéna et Samaritain réunis ne pourraient pas le faire sortir de prison. Il sera aussi jugé pour le meurtre de l'enfant, n'est-ce pas ?
- Oui, il l'a tué avec son arme et Matveïtch témoignera à ma place, l'armée mexicaine le connaît et a récolté toutes les preuves qu'il fallait pour être convaincue de la culpabilité de Lambert.
- C'est vraiment lui qui l'a tué ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Lambert est taré, je crois qu'il l'a fait par amour… Merde ! jura-t-elle soudain. Quel salaud ! »
Maria lui posa une main sur la joue.
« Sameen… »
Shaw recula d'un pas.
« J'étais attachée, je ne pouvais pas bouger, Root était en train de se vider de son sang allongée par terre. L'Imitateur allait lui tirer une balle dans la tête… C'était… et cette conne qui me souriait… Comment peut-elle être aussi débile ? Elle va crever et elle flirte ! Putain ! Vous y croyez vous ?! Cette tarée flirte dans un moment pareil, sa tête va exploser et elle me drague avec son stupide sourire enjôleur affiché sur sa gueule défoncée ! »
Shaw avait déjà déversé ses peurs sur Root deux soirs auparavant, elle recommençait avec Alvarez et là c'était pire. Alvarez n'avait pas assisté à cette scène d'horreur. Shaw se tourna brusquement vers le mur et donna un violent coup de poing dedans. Le bois craqua sous son poing. Alvarez sursauta surprise par la violence du coup, mais elle ne bougea pas.
« Il a surgi de nulle part, il était en sang, j'avais commencé à le scalper avant d'entendre Root m'appeler et de la détacher de la grille sur laquelle elle était attachée debout. Je ne sais pas ce qu'il aurait fait après. Je suis sûre qu'il m'aurait laissée et aurait emmené Root avec lui ou il l'aurait peut-être tuée, je ne sais pas.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Root avait récupéré une arme sur moi et avait réussi à la planquer. Il lui a tourné le dos et elle en a profité.
- C'est elle qui lui a détruit les genoux ?
- Oui.
- Et après ?
- Elle est venue me détacher. Elle... »
Shaw était horriblement pâle. Alvarez fit une chose qu'elle n'aurait jamais imaginé de faire avec Shaw. Elle s'approcha d'elle et la prit dans ses bras. Elle la sentit se tendre contre elle. Shaw n'était pas le genre de personne qui cherchait du réconfort physique quand elle souffrait trop, Maria en était parfaitement consciente, mais elle ne savait pas comment lui exprimer sa sympathie, ni lui faire comprendre qu'elle partageait sa colère et sa douleur, sa peine. Parfois Alma pleurait sans que la jeune juge ne sût pourquoi. L'enfant semblait parfaitement calme et heureuse et soudain elle se mettait à hurler et à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Maria l'asseyait alors sur elle ou entre ses jambes et la laissait crier et hurler jusqu'à ce qu'elle se calmât. Elle ne lui disait rien, parfois, elle chantait une berceuse mexicaine qu'elle répétait en boucle à voix basse. Elle montrait juste à Alma qu'elle était près d'elle. Ses crises pouvaient durer plus d'une demi-heure, puis l'enfant se calmait et la vie reprenait son cours. Maria dans ses moments-là, avait aussi besoin de ne pas se sentir coupée de sa fille, elle entretenait ainsi leur lien.
Maria avait vu Root deux jours après qu'elle fût passée entre les mains de l'enfant tortionnaire, son état lamentable. Elle n'avait pas cherché à savoir ce que lui avait fait subir le Chirurgien. Ce qu'il lui avait fait subir à elle, lui suffisait amplement à peupler ses nuits de cauchemars, mais elle savait que la jeune femme avait perdu beaucoup de sang et qu'elle avait été opérée en urgence. Le silence s'installa et puis soudain Shaw se détendit contre Alvarez et ses bras se refermèrent légèrement autour de la taille de la jeune Mexicaine. Elle posa son front contre sa clavicule et recommença à parler.
« Il y avait du sang partout... Elle ressemblait à un monstre désarticulé, j'ai cru qu'elle allait se laisser mourir. Je l'ai insultée, menacée pour pas qu'elle crève devant mes yeux. Elle s'est traînée jusqu'à moi avec la lenteur d'une limace desséchée… Je savais que des agents de Samaritain allaient arriver, j'avais oublié Matveïtch, j'étais seule et impuissante attachée à cette putain de cage.
- Mais tout s'est bien passé en fin de compte… murmura Alvarez.
- Mouais... Mais...
- Root… elle souffrira de séquelles ?
- À part ses cicatrices de cadavre autopsié ? Je ne sais pas trop. Psychologiquement non, physiquement… Il faudrait qu'elle consulte un gynécologue, on n'a pas eu le temps de lui faire des examens complets au Walter Reed. »
Shaw se tut, Alvarez tentait de digérer les informations qu'elle venait d'apprendre. C'était peut-être encore pire que ce qu'elle avait imaginé. Shaw relâcha sa taille et Alvarez la laissa se détacher d'elle. Shaw l'observait en se mâchonnant l'intérieur de la bouche. Comment avait-elle pu… ? Comment Alvarez pouvait… ?
« Ne vous inquiétez pas, sourit timidement Alvarez. Nous sommes à peu près à égalité en ce qui nous concerne.
- …
- Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme vous.
- …
- Alma ne se trompe jamais sur les gens. Cette fois-ci, elle a fait très fort avec vous.
- …
- Vous allez descendre le voir ? demanda Alvarez en désignant du menton la porte de la cave derrière Shaw.
- Non.
- Sameen, vous allez voir Alma après ?
- Oui, je ne sais pas trop quand, mais il y a des chances pour que je la voie avant vous.
- Vous lui direz…
- Ah non, Maria ! se fâcha Shaw. C'est hors de question que je passe des messages à votre fille. Si c'est pour lui dire des conneries en plus…
- Des conneries ? reprit Alvarez en fronçant les sourcils.
- Ouais, que vous l'aimez, que vous pensez à elle… Elle n'est pas débile, elle le sait très bien. »
Maria sourit, Shaw ne savait visiblement pas ce dont avaient besoin les enfants…
« Vous savez que vous n'êtes pas très diplomate ? Comment faisiez-vous en Afghanistan ? J'ai lu que vous aviez reçu deux fois la Silver Star ça ne m'a pas étonnée, mais quand j'ai lu que vous aviez reçu la...
- Allez vous faire foutre ! la coupa Shaw durement. Et faites attention à vous, continua-t-elle plus doucement.
- Vous m'attendrez là où vous avez mis Alma en sécurité ?
- Je ne vous attendrai pas Alvarez, se défendit Shaw. Mais on se retrouvera peut-être là-bas et ouais, je dirais à votre fille comment je l'admire de supporter une mère aussi chiante que vous et de ne pas encore avoir fugué à l'autre bout du monde.
- Elle n'a que deux ans ! s'esclaffa Alvarez.
- Elle sait marcher, ça suffit pour se barrer !
- Je ne suis pas si horrible que ça... »
Shaw la regarda un instant.
« Ouais, c'est vrai, concéda-telle honnête. Allez, il faut que j'y aille. »
Maria lui aurait bien réitéré ses remerciements, elle l'aurait bien serrée encore dans ses bras pour lui dire au revoir, mais elle refréna ses élans d'affection et son tempérament latin qui ne s'était pas éteint malgré les épreuves traversées tout au long de sa vie et elle la laissa partir.
Elle ne lui avait pas menti quand elle lui avait assuré partager son trouble quant aux relations qu'elles entretenaient. Maria était d'un naturel extraverti et très sociable. Avant son enlèvement, elle avait été proche d'un de ses frères, Pablo, et de sœur aînée Estrella. Mais Pablo l'avait laissée tomber et le mari d'Estrella ne l'aimait pas. Ensuite, elle avait eu des camarades et des collègues qu'elle appréciait, mais elle n'avait jamais été très intime avec eux. Plus tard, après avoir suivi sa thérapie, elle s'était beaucoup rapprochée de son assistant Juan Ibanez. Lui et sa femme s'étaient montrés charmants et très attentionnés avec Alma, Juan était discret et efficace et elle lui faisait confiance, mais elle n'était pas vraiment intime avec lui. Elle avait aussi eu des rapports plutôt agréables avec ses amants et ses amantes, de passage ou pas. Mais quand elle les quittait ou que la vie les séparaient, elle ne les regrettait pas, elle ne leur était pas vraiment attachée affectivement. Elle passait du bon temps avec eux et puis voilà.
Avec Shaw, c'était différent, elle avait beau essayer de savoir ce qu'elle ressentait, elle n'arrivait pas vraiment à analyser ses sentiments. Elle avait cru être attirée, elle l'avait été, mais elle avait vite compris son erreur quand Root les avaient enjointes elle et Shaw à coucher ensemble. Maria s'était aperçue qu'elle ne pourrait pas et Shaw lui avait avoué la même chose peu de temps après.
Chihuahua avait changé la donne. Au moment où Shaw l'avait prise dans ses bras, où Maria avait refermé ses bras autour d'elle et enfoui son visage dans son cou, elle s'était retrouvée perdue. La seule certitude qui lui était restée, c'est qu'elle n'était pas amoureuse de Shaw, mais qu'elle l'aimait et qu'elle ne savait absolument pas, ni pourquoi, ni comment.
.
.
Les portières des voitures claquèrent dans le silence de la forêt, les unes après les autres. Fusco comme Shaw, apprécia la beauté du chalet et de son environnement. Le genre d'endroit calme et perdu où il aurait aimé passé des vacances. Il manquait peut-être une rivière ou un lac pour pouvoir y lancer des lignes. Le Russe siffla une longue trille et un homme que Fusco n'avait jamais vu, apparut sur le perron du chalet.
« Un de mes hommes, précisa Matveïtch. Vous pouvez venir. »
Root fit un signe de tête à Brown et Muller. Le Chef alla récupérer des armes lourdes dans le coffre de leur voiture. Des FNH F2000 compacts et performants, le même modèle qu'utilisait Root quand il l'avait rencontrée pour la première fois au Nouveau-Mexique, il sourit inconsciemment en évoquant ce souvenir. Il en tendit un à Brown et alla ensuite se mettre en faction sur le perron. Brown partit vers la gauche sur la terrasse.
« On laisse Tucker dans le 4x4, demanda Fusco à Root.
- Non, autant le garder avec nous… »
Elle se tourna vers la terrasse.
« Jack ! appela-t-elle.
- Madame ?
- Venez porter le prisonnier à l'intérieur du chalet.
- Bien, Madame.
- Monsieur Matveïtch, demanda Root jouant son rôle d'agent du FBI à la perfection. Vous allez encore maintenir le suspens pendant longtemps ?
- Non, suivez-moi. »
Alioukine s'effaça pour laisser entrer tout le monde. Matveïtch guida les deux policiers d'Anchorage, Root et Muller avec Tucker sur son dos dans le salon où les attendait Maria Alvarez. Elle était assise dans un canapé et ne se leva pas quand les nouveaux arrivants entrèrent.
« Posez- le dans le coin, dit Root à Muller.
- Alioukine, tu le surveilles, ajouta Matveïtch. S'il bouge, tu le cognes. »
Alioukine tira une chaise devant Tucker et s'assit dessus face au policier.
« Asseyez-vous, demanda Matveïtch à ses hôtes. »
Sanders s'installa dans un fauteuil à gauche de la jeune Mexicaine, Fusco sur un canapé en face, Matveïtch s'assit à côté de lui, Root vint s'asseoir à côté de Maria, presque contre elle. La jeune juge se sentait oppressée et elle remercia silencieusement Root d'être venue se placer près d'elle. Sa présence la détendit.
« Madame, commença Matveïtch. Je vous présente, le lieutenant Sanders, c'est elle que j'ai d'abord contactée. Voici son coéquipier, le Lieutenant Fusco et à côté de vous se trouve l'agent… euh…
- L'agent Philby du FBI. Je suis venue en soutien, voir si tout se passait selon les règles.
- Les Lieutenants vont officiellement arrêter le Chirurgien et le remettront à la justice, continua le Russe.
- Vous n'opérez pas en dehors de votre juridiction ? demanda Alvarez aux deux policiers.
- Nous avons un ordre de mission spécial qui nous autorise à nous déplacer sur tout le territoire, expliqua Sanders.
- Et puis, mes agents et moi sommes là pour leur servir de caution, intervint Root.
- Vous allez rester avec nous ? demanda Alvarez qui espérait toujours que Root l'accompagnât
- Mes agents, c'est sûr, affirma Root. Moi, il se peut qu'une autre mission demande ma présence ailleurs.
- Ah… fit Alvarez déçue.
- Ne vous inquiétez pas, Madame le Juge, dit Root en lui tapotant amicalement le genou. Vous serez dans de bonnes mains. Vos gardes du corps ne vous quitteront pas et mes agents non plus.
- Madame, intervint Sanders après avoir regardé Fusco pour voir si elle pouvait prendre la parole. Vous pouvez nous raconter ce qu'il s'est passé ? Vous avez disparu au Brésil, on a dit que vous étiez début juillet à Chihuahua, vous êtes maintenant en Virginie. Monsieur Matveïtch m'a dit que vous aviez été victime du Chirurgien. Il est là d'ailleurs ?
- Enfermé dans la cave, dit Matveïtch.
- Comment savez-vous que c'est lui ? demanda Fusco qui se dit qu'il fallait qu'il jouât son rôle d'ingénu.
- Parce qu'il s'en est vanté, expliqua Maria. Parce qu'il m'a parlé des autres victimes, parce qu'il m'a montré comment il faisait pour laisser sur chaque scène de crime des preuves qui accusaient Sameen Shaw.
- Quelles preuves ?
- Des cheveux, des cils, des poils pubiens même. Il avait aussi des échantillons de sang, des ongles, il transportait tout dans une mallette.
- Comment les a-t-il récoltés ?
- Je ne sais pas.
- Mais vous la connaissez ? Non ? s'enquit Sanders.
- Qui ?
- Sameen Shaw.
- Non, répondit Alvarez. Je n'ai aucun souvenir d'avoir jamais rencontré cette femme. En plus, elle est morte non ?
- Officiellement, oui.
- Et officieusement ?
- Rien ne prouvait qu'elle était vivante avant qu'elle ne soit identifiée au Chirurgien de la Mort. expliqua Sanders. Pourquoi l'a-t-il faite accuser ?
- Il ne m'a rien dit, c'est un pervers à l'esprit dérangé. Il m'a raconté des horreurs sur elle, sur moi, je n'ai rien compris.
- Madame, demanda Sanders. Je peux vous demander de nous faire une première déposition ? »
Alvarez prit une grande inspiration, ses épreuves commençaient. Elle pensa à Root assise à côté d'elle.
« D'accord.
- On peut vous enregistrer ?
- Oui.
- Vous aussi, Monsieur Matveïtch ?
- Oui. »
Sanders sortit du matériel d'enregistrement d'un sac qu'elle avait emporté avec elle. Elle l'installa sur la table basse, puis elle demanda à Fusco s'il voulait mener l'entretien. Il lui répondit que c'était elle qui avait été contactée, qu'elle se trouvait donc en charge de cette enquête et qu'il n'était là qu'en qualité d'adjoint. Elle acquiesça, puis mit en route l'enregistreur et commença à parler. Elle cita les personnes présentes, la date, l'heure, le lieu, le sujet de l'enregistrement.
« Audition de Maria Alvarez et d'Anton Matveïtch, témoins dans l'affaire du Chirurgien de la Mort. Madame pourriez-vous décliner votre identité, votre nationalité et votre profession ?
- Maria Alvarez, je suis de nationalité mexicaine et je suis membre de la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme.
- Anton Matveïtch, de nationalité russe, je suis le chef de la sécurité de Madame Alvarez.
- Où avez-vous été enlevée Madame Alvarez ?
- Au Brésil, dans la jungle.
- Que faisiez-vous là-bas ? »
L'audition se révéla pénible. Sanders se montra tout d'abord très professionnelle, mais quand ils en arrivèrent aux tortures, elle ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour la jeune femme qu'elle interrogeait. Elle revoyait encore le corps d'Éphrem Cohen quand elle et Fusco l'avaient découvert dans la salle de sport, et elle perdit de son assurance. Fusco prit le relais et continua l'audition, mais Alvarez montra des signes d'angoisse et Root se proposa alors à poursuivre. Maria témoigna avec courage, mais elle finit par ne plus regarder que le plateau de la table basse qui lui faisait face. Root s'était légèrement déplacée et son genou touchait celui de Maria, lui apportant le réconfort et le soutien dont elle avait besoin pour aller jusqu'au bout de son audition. Elle remonta ensuite les manches de sa chemise sur ses avant-bras, défit les pansements et montra les scarifications encore tenues par des points de sutures.
« J'en ai d'autres sur les bras, les cuisses, le torse et une plus profonde et plus importante sur le ventre… une lettre.
- Une lettre ? demanda Fusco.
- Un « s »... fit Alvarez d'une voix émue.
Fusco compris aussitôt et ne demanda pas plus d'explication. Il était atterré par la dimension démente qu'avait pris cet affrontement entre Shaw et Samaritain. Il n'arrivait pas à imaginer qu'un ordinateur pût commettre ou programmer des actes aussi tordus, aussi atroces. Samaritain avait poursuivi la jeune Mexicaine alors que celle-ci ne connaissait même pas Shaw. Et d'ailleurs est-ce qu'on pouvait connaître quelqu'un parce qu'on en avait rêvé ? C'était quoi ces histoires de simulations ? Comment Shaw pouvait-elle croire qu'elle avait vraiment vécu des images qui ressemblaient à des films de fiction ? Tout cela lui semblait irréel, impossible. Pourtant les meurtres, le rituel des « Cent bouteilles de bières », les scarifications et la détresse de Maria Alvarez n'avaient rien d'irréel. La jeune femme avait souffert. Physiquement et… Il la dévisagea. Et psychologiquement. L'épreuve avait été douloureuse, elle ne mentait pas, elle avait souffert comme Shaw avait souffert durant sa détention. Comme… il regarda attentivement Root, mais il ne put rien lire sur son visage. Il s'aperçut néanmoins qu'elle prêtait une grande attention à la jeune femme qui parlait, il remarqua leurs genoux qui se touchaient, Root s'efforçait discrètement d'être présente auprès de Maria Alvarez. Cette attention l'étonna un peu de sa part, pas vraiment son attention, mais plutôt sa discrétion. Root n'avait jamais montré beaucoup de discrétion dans quoi que ce soit.
- Pourquoi un « s » ? demanda Sanders qui n'avait pas relié la cause à l'effet.
- Sameen Shaw, répondit Alvarez dans un murmure.
- Mais vous m'avez dit que vous ne la connaissiez pas… s'étonna Sanders.
- Je vous ai dit que c'était un malade, répliqua sombrement Alvarez.
- Monsieur Matveïtch, comment l'avez-vous retrouvée ?
- Elle portait un traqueur, ils ne l'ont pas trouvée. Je pose toujours des traqueurs sur mes employeurs. Je ne veux pas les perdre, je veux savoir où ils se trouvent à tout moment du jour et de la nuit.
- Quel genre de traqueur ?
- C'est un de mes gars qui nous les fournit, une fille en fait, elle travaillait pour les services secrets russes, le SRV. Mais ça m'étonnerait qu'elle vous dise quel type de traqueur elle utilise ou vous dévoile le nom et l'adresse de son fournisseur.
- Elle est où ? demanda Sanders qui n'avait remarqué la présence d'aucune femme autre que Maria Alvarez depuis qu'ils étaient arrivés au chalet.
- Elle surveille les abords du chalet.
- Vous avez une équipe nombreuse ?
- Assez pour avoir sauvé Madame Alvarez, avoir attrapé le Chirurgien et surveiller le chalet. »
.
.
« Sameen ? l'appela Athéna
- Ouais, un problème ?
- Oui.
- Zverev au rapport, s'annonça tout à coup Anna Borissnova dans l'oreillette de Shaw.
- Ici, Shaw, on vous écoute, Borissnova.
- Véhicules en approche. Cinq. Deux 4x4 et trois fourgonnettes.
- Athéna ?
- Des agents de Samaritain, annonça l'Intelligence Artificielle.
- Merde, qu'est-ce que tu fous Athéna !
- Je ne les ai repérés que quand ils sont entrés dans le périmètre couvert par les caméras que vous avez installées.
- Pourquoi pas avant ?
- Ce sont des agents de Samaritain, Sameen…
- Comment nous ont-ils trouvés ?
- 77 % de probabilité pour que le Lieutenant Tucker porte un traqueur.
- Tu te fous de moi, comment aurait-il pu échapper à Root ? À Matveïtch encore, je veux bien, mais à elle ? Et à toi ?
- Un implant.
- Pff... Elle aurait dû le descendre. Tu m'entends, Root ? T'aurais dû le crever !
- Le lieutenant Tucker croit de bonne foi travailler pour le gouvernement, affirma Athéna. Il pensait qu'Élisabeth Sanders et Lionel étaient corrompus.
- C'est un débile profond.
- Madame ? Euh, Shaw ? Quelles sont vos instructions ? demanda Anna.
- Vous descendez tout le monde Borissnova. Tout ce qui passe dans votre viseur et qui ne fait pas partie de notre équipe vous le descendez. Si vous pouvez mettre les véhicules hors service faites-le.
- Bien Madame.
- Et Anna… l'appela Shaw. J'ai besoin de vous.
- Bien, Madame. »
Un coup de feu résonna soudain dans la forêt. Shaw grimaça de contentement, voilà pourquoi elle aimait les Russes, ils ne perdaient jamais de temps à suivre les ordres et à se mettre en mouvement.
« Borkoof, vous effectuez une reconnaissance. Si jamais rien ne vient menacer l'arrière du chalet, vous bougez et vous vous organisez en binôme avec Borissnova.
- Bien reçu.
- Tenez-moi au courant.
- Oui, Madame.
- Muller, vous dégagez du perron et vous partez vous planquer dans les bois sur la gauche du chalet. Ensuite, vous descendez légèrement en contrebas le long de la route d'accès.
- Bien, Mon Capitaine.
- Vous êtes armé avec quoi ?
- Un FNH F2000.
- Okay, assurez-vous d'avoir assez de munitions, vous pouvez en récupérer dans votre voiture, vous avez le temps et je vous couvre de toute façon.
- Bien, mon Capitaine
- Brown, vous pouvez vous mettre à couvert sur la terrasse sans risquer de vous faire descendre comme un lapin ?
- Oui, Mon Capitaine.
- Okay, vous restez en position alors. Alioukine, vous sortez par l'arrière, vous soutiendrez Borkoof, s'il a besoin de vous de ce côté. S'il part soutenir Borissnova, vous êtes responsable de la protection arrière du chalet.
- Bien, Madame.
- Matveïtch, vous venez me rejoindre.
- J'arrive.
- Root, tu restes avec Fusco, Sanders et Alvarez. Tu descends tout ce qui entre dans la maison.
- Tu es sûre que tu ne veux pas que je vienne te rejoindre ? lui demanda Root. Je te serais utile
- Non, reste avec eux. Alioukine a planqué des armes partout, demande-lui où.
- Pas besoin, j'en avais parlé avec lui avant de partir.
- Je déteste quand tu fais ça, râla Shaw.
- Tu me reproches ma prudence, Sam ?
- Tu sais très bien ce que je te reproche, maugréa Shaw. »
Root ne put s'empêcher de sourire. Matveïtch sortait déjà du salon en courant sous les yeux éberlués de Sanders qui se demandait à qui pouvait bien parler l'agent Philby.
« Madame, demanda Alioukine à Root, qu'est-ce qu'on fait du prisonnier ?
- Traînez-le dans les toilettes et n'oubliez pas de retirer les armes que vous y avez laissées. »
Sanders maintenant la bouche ouverte, regardait les échanges entre Alioukine et Root, Matveïtch bondir du canapé, la suite la laissa encore plus ébahie. L'agent Philby mit la main dans la poche de sa veste et en sortit trois petites boîtes.
« Maria, vous restez avec moi. Lionel, tu ne la quittes pas d'une semelle.
- Root ! râla l'équipier de Sanders. Qu'est-ce qui se passe ? Tu parles avec Wolvy ? Où est-elle ?
- On s'est fait repérer, Tucker porte un traqueur. »
Elle se leva et alla attraper Tucker par le col de sa chemise.
« Lieutenant, où se trouve votre traqueur ?
- Qu'est-ce que vous racontez ? maugréa-t-il.
- Je vous ai entièrement fouillé, donc vous avez un traqueur implanté à l'intérieur de votre corps, où ?
- Vous êtes tarée ! cracha-t-il agressif. On ne m'a jamais implanté de traqueur.
- Vous n'avez pas été opéré dernièrement ? Fait un séjour à l'hôpital ? Été chez le dentiste ?
- Ça ne vous regarde pas.
- Vous êtes réellement stupide et grâce à vous on risque de tous se faire descendre. »
Elle lui tourna le dos et posa deux des boîtes qu'elle tenait dans la main sur la table basse. Elle donna la troisième en main propre à Maria.
« Maria, Lionel, Lieutenant Sanders, ce sont des oreillettes, elles vous maintiendront en contact avec le reste de l'équipe. Maria la vôtre est spéciale et à partir de maintenant vous ne la quittez plus, sous aucun prétexte, elle est indétectable et résistante à l'eau. »
Fusco et la jeune Mexicaine ouvrirent les boîtes et introduisirent tous les deux leur oreillette dans leur conduit auditif. Sanders ne bougea pas.
« Élisabeth… mettez ça et bougez-vous, lui dit Root. On va se réfugier à la cave, on y sera à l'abri des grenades ou des roquettes.
- Je… je ne comprends pas… Vous connaissez le témoin et ses gardes du corps ? demanda stupéfaite Sanders à Root.
- Ah ! Oui, oui, de vieilles connaissances, on rencontre un tas de monde quand on travaille pour le FBI.
- Mais qu'est-ce qui se passe ? reprit Sanders.
- L'employeur du Chirurgien nous a retrouvés.
- Lionel, pourquoi l'as-tu appelée Root ? Et qui est Wolvy ?
- Plus tard, Élisabeth, plus tard, fit Root. Lionel, tu bouges ta coéquipière ou je lui tire dessus.
- Viens, Éli, on t'expliquera plus tard. »
Il ne voyait pas quelle explication il pourrait donner à sa coéquipière sans qu'elle pensât qu'il avait tourné sa veste, ni même ce qu'il pourrait bien lui raconter. Une opération tranquille ! Avec Root et Shaw aux commandes ! Comme si c'était seulement possible.
« Allez venez. »
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.
Au premier tir, au premier mort, les véhicules avaient foncé sur le chemin carrossable qui menait au chalet. Anna Borissnova avait rapidement choisi une nouvelle cible et atteint le chauffeur du quatrième véhicule, un fourgon qui fit une embardée, tangua d'un côté et de l'autre du chemin avant de s'encastrer dans un arbre. Le 4x4 derrière lui, freina brusquement, ses occupants bondirent de l'habitacle et se dispersèrent sous le couvert des arbres. Ceux du véhicule accidenté, peut-être étourdis par le choc les imitèrent, mais avec moins de rapidité.
Anna bien placée, calme et concentrée trouva le temps d'en aligner cinq et en descendit trois, un autre cria et se traîna en sautillant, elle rata son troisième tir. Trop de précipitation.
« Anna, vous allez vous faire prendre en tenaille, lui dit soudain une voix féminine.
- Qui êtes-vous ?
- Athéna, vous vous souvenez ? Je suis devant les terminaux des caméras que vous avez installées, en quelque sorte, je vous sers de technicienne.
- Borissnova, écoutez ce qu'elle vous dit, intervint Shaw fermement. Elle est avec nous, même consigne pour tous les autres.
- Bien reçu, Madame, répondirent les Russes.
- À vos ordres, répondirent Brown et Muller dans le même temps.
- Trois véhicules vont arriver sur le chalet, reprit Athéna dans l'oreille d'Anna. Mais vingt hommes se sont déjà dispersés sur le chemin. Anna, il y avait vingt-deux hommes dans les deux véhicules que vous avez arrêtés. Quatre sont morts, un est blessé, les autres se sont déployés, si vous ne changez pas de position, ils vont vous débusquer et vous tuer.
- Je vais où ?
- Reculez à quatre heures, lui conseilla Athéna. Alexeï, quittez l'arrière du chalet et venez aider Anna. Ne coupez pas au plus court, cinq hommes se dirigent dans cette direction.
- Je vais m'en occuper, déclara Borkoof.
- Non, l'arrêta Athéna. Allez couvrir Anna, elle a besoin de vous.
- Faites ce qu'elle vous dit Borkoof, intervint Shaw. Si vous arrivez à contenir les agents qui traquent Anna dans le bas et à vous en débarrasser à vous deux, cela nous laissera d'autant moins d'adversaires à affronter au chalet.
- Bien, Madame.
- Sameen, la prévint Athéna. Vingt hommes sont en train de remonter vers le nord en contournant le chalet vers l'est, quinze autres le contournent vers l'ouest.
- Ils sont équipés comment ?
- Des HK, Madame, répondit Anna Borissnova. Les mêmes que nous avions à Chihuahua des 416 A5, des courts, des onze pouces pour la plupart.
- Lance-grenades ?
- J'en ai vu deux.
- J'en ai compté dix, précisa Athéna.
- Muller, l'appela Shaw. Vous remontez au pas de course et vous faites équipe avec Brown. Vous serez exposés tous les deux, mais j'essaierai de vous couvrir. Vous devez me demander de l'assistance dès que vous en avez besoin. Compris ?
- Oui, mon Capitaine, répondirent les deux soldats.
- Alioukine, je vous envoie Matveïtch, débrouillez-vous tous les deux pour garder l'arrière du chalet. Matveïtch, passez prendre du matériel lourd. Alioukine, vous avez des grenades avec vous ?
- Oui, Madame.
- Okay, personne ne joue au héros, les héros meurent et les cons qui restent derrière se retrouvent tous seuls sans appuis et finissent pas se faire tirer comme des lapins. Athéna, tu veilles sur tout le monde, je te fais confiance. »
.
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Lambert leva la tête quand il entendit la porte s'ouvrir. Il fronça les sourcils en voyant entrer une jeune femme dont les traits ne lui rappelait personne. Par contre, il se souvenait très bien de celui qui la suivait. Un homme replet d'une cinquantaine d'année. Samaritain l'avait soupçonné de faire équipe avec Sameen Shaw, Samantha Groves et la Machine. Il l'avait surveillé à New-York et avait volontairement attendu qu'Éphrem Cohen organisât un stage de Krav-Maga à Anchorage pour lui envoyer son monstre. Ça y est ! Il se souvenait maintenant... La chevelure rousse, la taille élancée et athlétique, elle avait quoi ? Vingt-six ans, vingt-sept ans ? Il ne se rappelait pas. C'était la partenaire du gros Lieutenant à Anchorage, celle avec qui il avait été envoyé sur la scène de crime de la salle de sport où avait été découvert Éphrem Cohen.
Il pâlit en voyant ensuite entrer Maria Alvarez, il ne l'avait pas revue depuis Chihuahua. Il ignorait qu'elle lui avait sauvé la vie quand Shaw l'avait passé à tabac, que sans elle, il serait mort dans d'atroces souffrances. Peut-être valait-il mieux qu'il ne le sût pas. Lambert n'avait toujours pas compris ce à quoi il était destiné et quand il le saurait, quand il assisterait à son propre procès, quand il serait condamné et aurait passé quelques mois, puis des années dans une prison d'État, logé dans un quartier de haute sécurité en compagnie des plus terribles criminels qui avaient œuvré sur le sol américain, ou dans un couloir de la mort, il haïrait mortellement la femme grâce à qui il avait échappé à la sentence de Sameen Shaw.
Il se décomposa littéralement en voyant Root franchir la porte et se tassa sur lui-même en gémissant. Qu'est-ce qu'ils lui voulaient ?
Sanders se figea en découvrant Lambert allongé sur un grabat repoussant de saleté. Il était enchaîné. De larges bracelets de fer lui enserraient les poignets et les chevilles et des chaînes fixées par des anneaux dans le mur entravaient ses mouvements. Il portait des traces de coups sur le visage, son nez était écrasé. Elle remarqua ses doigts déformés et s'aperçut qu'ils étaient tous brisés et qu'ils n'avaient pas été soignés correctement. Les traces de coups et de tortures n'étaient pas récentes, à vue de nez, elles semblaient remonter à une dizaine de jours.
« C'est lui le Chirurgien ? demanda-t-elle.
- Oui, je vous présente Monsieur Jeremy Lambert, aimablement surnommé par les médias, le Chirurgien de la mort, clama Root avec emphase comme si elle présentait un spectacle de foire. »
Fusco ne put s'empêcher de souffler de dépit, elle était vraiment complètement folle. Sanders resta muette et Maria Alvarez recula d'un pas. La jeune femme n'avait pas revu Lambert depuis qu'il s'était fait tabasser par Shaw. Elle l'avait massacré. Mais ce n'était pas cela qui venait de la faire reculer, c'était le souvenir de la dernière fois où il s'était adressé à elle, le souvenir de ce qu'il lui avait dit. Une irrépréhensible colère la saisit, sa main droite se glissa dans son dos et agrippa la crosse de son arme derrière son dos. Root lui passa un bras en travers des épaules.
« Vous êtes juge, Maria, lui souffla-t-elle à l'oreille. Je sais que vous le haïssez, mais laissez faire la justice.
- Je… je.. balbutia la jeune femme. »
Elle n'eut pas le temps de formuler de sa pensée, Lambert se mit à gesticuler en faisant tinter lugubrement ses chaînes.
« Noon ! Ce n'est pas moi ! vociféra-t-il. Ce n'est pas moi le Chirurgien ! C'était lui, le gamin ! Et c'est moi qui l'ai sauvé ! Je n'ai rien fait ! Samantha, par pitié, je vous ai sauvé la vie, dites-leur la vérité. Je ne veux pas être accusé de ses crimes, vous savez que ce n'est pas moi ! C'est à cause d'elle que tout est arrivé ! C'est elle !
- Qui ça, elle ? trouva la force de demander Sanders complètement abasourdie par la déclaration dénuée du moindre sens de l'homme allongé.
- Sameen Shaw ! hurla Lambert. C'est elle !
- Elle est morte… dit Sanders.
- Elle n'est pas morte ! Et ils le savent tous ! Votre coéquipier comme Alvarez et elle ! Samantha, se mit-il soudain à la supplier. Ne me fais pas ça... Je t'aime, j'ai toujours voulu te protéger. »
Les traits de Root se durcirent et lui donnèrent soudain un air menaçant et dangereux. Elle lâcha Alvarez et marcha sur Lambert. Elle s'accroupit auprès de lui et sa voix, glaciale résonna comme une sentence impitoyable.
« Tu n'es qu'un détraqué, Lambert. Un lâche et un pervers, siffla-t-elle. Tu paieras exactement pour tout ce dont tu es coupable et j'y veillerais avec beaucoup d'attention. Si tu grilles sur une chaise, je serai la dernière personne que tu verras devant toi, si c'est d'une injection létale, je te jure que c'est moi qui te la ferai. Si tu restes en prison, je m'arrangerai pour que ta détention soit un long calvaire sans fin, tu auras toujours quelqu'un derrière toi pour me rappeler à ton bon souvenir et te maintenir en vie quoiqu'il t'arrive. N'espère pas abréger un jour ta petite vie misérable de cancrelat.
- Samantha…
- Ton patron ne te l'a pas dit ?... Je m'appelle Root. »
Elle sortit un taser de sa poche.
« Et maintenant, j'en ai marre de t'entendre, tu m'insupportes. »
Elle lui appliqua le taser sur le cou et pressa la détente. Elle attendit un moment que les spasmes disparussent, puis elle se leva, alla jusqu'à une table dans un coin de la pièce, ouvrit des boîtes posées dessus et revint avec une seringue sous les yeux ébahis d'Élisabeth Sanders. Elle planta sans beaucoup d'égards l'aiguille dans la jugulaire de l'homme immobilisé.
« Bonne nuit, Jeremy. Tu te réveilleras en prison, tu apprendras ce que c'est que d'éprouver de la souffrance, de la détresse sans avoir la moindre chance de soulager l'une ou l'autre. Tu apprendras ce que c'est que de vivre quand chaque personne qui te regarde, chaque personne qui pense à toi, juge avec dégoût et horreur, que tu es un monstre vomi des enfers. Tu sauras ce qu'elle a pu ressentir... Remercie le ciel pour qu'on ne t'impose pas ce que ton patron lui a infligé, ce qu'il a infligé à tous ceux qui lui ont servi de cobaye pour ses expériences monstrueuses. Et n'oublie pas, Jeremy… dit-elle soudain d'un ton doucereux. On se reverra, souvent. Ça m'étonnerait que tu m'aimes encore longtemps de ton amour de pervers.
- Samanth... »
La voix de Lambert faiblit et il sombra dans l'inconscience. Root se releva, elle avait envie de le torturer. Elle avait résisté à la tentation à cause de Maria et de Fusco, mais elle se sentait la proie d'une rage presque incontrôlable.
« Root… euh… bégaya Fusco »
Fusco ne l'avait jamais vue aussi furieuse. Elle leva sur lui un regard froid et vide. Shaw pouvait parfois, juste en regardant quelqu'un, le glacer de terreur, mais dans son regard dansaient toujours des émotions. Des tempêtes, accompagnées d'orages et d'éclairs. Il se chargeait de colère et de rage. La violence alors se libérait et quand elle avait fini de couler, Shaw redevenait la femme calme, silencieuse et parfois souriante qu'il connaissait, mais Root… son regard n'exprimait rien. C'était terrifiant.
« Merci, murmura faiblement Alvarez en vacillant sur ses jambes. »
Le mot résonna dans le silence pesant de la cave. Il eut l'effet d'un charme magique et sembla briser le sort maléfique qui enchaînait Fusco à la colère froide de Root.
Root se précipita vers Maria et l'invita gentiment à s'asseoir dans le canapé qui avait été descendu à l'intention de celui qui assurait la garde de Lambert.
« Je suis désolée, s'excusa Maria. Ce type est horrible, je…
- C'est bon, Maria. Je lui ai injecté une dose de tranquillisant qui assommerait un rhinocéros. Il doit y avoir une bouteille de vodka dans le réfrigérateur, vous en voulez un verre ?
- Non merci, je ne veux pas d'alcool.
- Je ne comprends rien ! s'exclama soudain Sanders.
- Il n'y a rien à comprendre, répliqua Root en tournant la tête vers elle.
- Mais vous connaissez les Russes, vous connaissez Maria Alvarez, vous connaissez Fusco et vous connaissez le Chirurgien, c'est lui au moins ? Ou c'est juste une vengeance, un coup monté ?
- Il est coupable, répondit Alvarez. Je peux le jurer sur la tête de ma fille. Root est juste là pour nous aider, pour mettre un terme aux agissements du Chirurgien. Elle m'a sauvé la vie, deux fois. Elle a sauvé la vie de ma fille. Vous ne pouvez pas mettre sa parole ou son honnêteté en doute et encore moins la mienne, conclut Alvarez d'un ton hautain. »
Dingue, pensait Fusco. Cette femme, cette Maria Alvarez n'avait rien d'une tarée de la trempe de Shaw et encore moins de celle de Root. C'était une personne respectable et très respectée dans son pays et... elle défendait Root ? Elle vantait son honnêteté ? Que Root et Shaw lui eussent sauvé la vie à elle et sa fille ne l'étonnait pas, mais Maria semblait beaucoup aimer Root et d'après Alma, elle aimait aussi Shaw. Savait-elle qu'elles étaient toutes les deux des marginales, d'anciennes tueuses, l'une à gage, l'autre employée par le gouvernement des États-Unis pour faire son sale boulot ? Qu'il les aimait, mais qu'elles n'avaient aucune morale ? Enfin si, elles avaient une morale, mais pas une morale que pouvait louer une ancienne juge, une ancienne députée, une jeune mère de famille, un membre de la Commission Interaméricaine des Droits de l'Homme... Des Droits de l'Homme, vraiment ? Accoler ce nom à celui de Shaw ou à celui Root avait tout l'air d'une farce de mauvais goût. Shaw et plus encore Root représentaient tout ce qu'on attendait que Maria Alvarez honnît.
Rhaaa... il ne comprendrait décidément jamais rien aux femmes !
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« Root, six hommes s'apprêtent à rentrer dans le chalet, annonça Athéna dans l'oreille de la jeune femme.
- Aty ! lui dit Root sur un ton de reproche. Pourquoi as-tu coupé ma ligne ?
- Je ne voulais pas te distraire.
- D'accord, je te pardonne. Ils sont où ?
- Sur le perron.
- Jack et Élisa ?
- Ils ne risquent rien du moins de ce côté-là. Ils ne pouvaient pas les arrêter, ils sont occupés à repousser un assaut depuis la terrasse.
- Dresse-moi la situation d'ensemble.
- Non, Root, ta mission c'est l'intérieur du chalet et la sauvegarde de Maria.
- Quand je pense que… qu'elle te reproche de me ressembler ! bougonna Root mi-contrariée, mi-amusée.
- Comme ça, tu sais ce que ça fait petite maligne ! ironisa Shaw dans son oreillette.
- Sam ! Ça va ?
- Mouais. Mais je ne peux pas te parler, on a besoin de moi. »
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Shaw posa son SRS de précision à côté d'elle. Et se mit à ramper vers la partie opposée de la position où elle se tenait. Elle avait couvert Alioukine et Matveïtch au nord-est, mais Athéna venait de la prévenir que si elle n'allait pas soutenir Brown et Muller, les deux soldats se feraient déborder et que 91% des probabilités annonçait l'emploi de grenades. Elles n'avaient pas été utilisées jusque-là parce que les agents de Samaritain n'étaient pas arrivés à se placer correctement pour les lancer avec efficience.
« Et de l'autre côté ?
- Sameen... la morigéna Athéna.
- Okay, okay question idiote. »
La forêt s'avançait pratiquement jusqu'au chalet du côté nord-est rendant l'utilisation de grenade aléatoire. Et puis, pour viser quoi ? Les fenêtres ? Alioukine et Matveïtch s'étaient dissimulés dans des emplacements que l'équipe avait aménagés l'après-midi précédent. Ils avaient pris soin d'en pratiquer plusieurs tout autour du chalet et les deux Russes s'étaient plusieurs fois déplacés de l'un à l'autre. Shaw les avait couverts à chaque fois, rendant la localisation des deux hommes très difficile pour les assaillants. Elle espérait que Borkoof et Anna Borissnova se débrouillassent aussi bien de leur côté. Ils donnaient régulièrement de leurs nouvelles et Shaw savait au moins qu'ils n'étaient pas encore morts.
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Shaw avait aménagé avec soin l'espace du toit. Elle y était montée le vendredi après-midi juste avant que Root ne partît pour Charleston récupérer Fusco à l'aéroport et leur avait demandé à elle et Anna Borissnova de l'accompagner là-haut. Elles y avaient accédé en sortant par les fenêtres d'une des chambres du premier étage dans la partie nord du chalet. Athéna n'avait pas trouvé une bâtisse qui permît à des tireurs d'élite de se tenir en embuscade et à couvert.
Le chalet pouvait, outre le perron surmonté d'un toit, se diviser en trois parties : la première dans laquelle se trouvaient la grande cuisine, une salle de bain et à l'étage une immense chambre et ses accommodations qui s'apparentaient à une suite parentale de luxe ; la deuxième qui accueillait, le grand salon, et enfin au nord ; la troisième partie réservée au bureau, à la salle de billard, et à plusieurs chambres à l'étage. La couverture principale des deux premières parties s'avérait être un toit extrêmement pentu sur lequel se déplacer demandait beaucoup de prudence. Mais dans la première partie du chalet, une lucarne très étendue aussi bien en largeur qu'en hauteur, présente des deux côtés du toit, avait été aménagée pour offrir un maximum de confort aux occupants de la grande suite parentale. Le toit de la lucarne était pratiquement plat. Le même système de lucarnes, cependant moins importantes dans leurs dimensions, avait été réalisé au nord pour les chambres du premier, ce qui laissait à disposition d'un tireur un espace assez confortable.
Anna fit observer en inspectant les lieux, que l'idéal serait d'avoir deux tireurs en place sur le toit car un tireur isolé éprouverait des difficultés de passer de la partie sud à la partie nord. Si pour une raison quelconque, il se trouvait dans l'obligation de se rendre d'une partie à l'autre, il devrait traverser l'espace qui couvrait le grand salon. La pente du toit était si prononcée qu'il n'aurait d'autre option que de le traverser en se tenant en équilibre sur le faîte du toit. Il deviendrait alors une cible facile pour n'importe qui situé à l'est ou à l'ouest du chalet. Root se mâchonna la joue et déclara qu'une fois installé dans la partie sud, dès que les hostilités débuteraient, le tireur qui s'y trouverait n'aurait plus la possibilité de bouger, ni de s'enfuir. Il serait coincé.
« On peut toujours sauter, déclara Shaw qui, sur le bord du toit de la lucarne, évaluait la hauteur du chalet.
- Tu es agile Sam, mais c'est quand même haut, et de ce côté-ci, il y a la terrasse. C'est dangereux. Sur la partie nord, c'est plus facile de passer par les fenêtres des chambres et si le tireur a besoin de quitter le toit rapidement et de descendre au sol, il a trois niveaux de toiture et il peut facilement sauter de l'une à l'autre... pourvu que le tireur en question ne soit pas Anna. »
La jeune Russe s'était pincée les lèvres, elle savait très bien qu'elle n'était pas à 100% de sa forme physique et que, si elle s'amusait à sauter comme Root venait de le dire, elle arriverait en bas sans grâce, s'écroulerait sur le sol et ne se relèverait plus.
« Anna s'occupera de couvrir la route. Elle tire bien et n'aura pas besoin de jouer aux acrobates, annonça Shaw. Je n'étais pas d'accord pour qu'elle nous accompagne, mais maintenant qu'elle est là, il faut profiter de ses compétences. Ce n'est pas la peine de lui faire trop regretter de s'être montrée aussi obstinée.
- Mmm, c'est gentil, ton bon cœur me surprendra toujours Sam, plaisanta Root. Mais Anna a raison, si tu veux vraiment couvrir cette position, il faut que tu y places deux personnes.
- Mouais, je pensais m'y coller avec Matveïtch.
- Tu te tiendras où ?
- Ici, je tire mieux que lui et le danger risque d'être plus pressant de ce côté. Et puis, si besoin est, il pourra filer dans la forêt rapidement sans que cela ne nous handicape trop.
- Bonne idée. Il vous faut des protections.
- On fera ça demain. Des sacs de terre bien tassée devraient faire l'affaire.
- Tu as des sacs ?
- Il y en a dans l'espèce de cagibi dans l'entrée.
- Tu as besoin d'autre chose ?
- Non, merci. »
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Shaw s'empara du SRS qu'elle avait rangé derrière les sacs de protection, vérifia le chargeur et se mit en position.
« Muller, Brown, je suis en position. Je vous couvre.
- Merci, Mon capitaine.
- L'un de vous est blessé ?
- Non, mon Capitaine.
- Capitaine, intervint Brown un peu fébrilement. Il faut que vous les empêchiez de monter. Un gars s'est déjà mis à découvert pour nous balancer une grenade, je l'ai descendu avant qu'il ne puisse la tirer, mais ils sont trop nombreux. Athéna nous a prévenus qu'ils préparaient une attaque coordonnée. Dix types sont arrivés en renfort de l'équipe qu'avait arrêtée Zverev dans un premier temps, on va se faire déborder mon Capitaine
« Vous paniquez Brown ? demanda Shaw d'un ton sec.
- Non, mon Capitaine, se défendit Brown. Surtout pas quand je sais que je vous ai en couverture juste au-dessus de moi..
- Je ne suis pas infaillible, répliqua Shaw d'une voix neutre.
- Mais je n'ai jamais croisé un tireur de votre niveau, souffla Brown.
- Moi non plus, ajouta Muller. Les Russes vont vous en vouloir de ravaler leur héroïne nationale au rang d'amateur.
- Qui ? Pavlitchenko ? demanda Brown qui connaissait l'histoire de cette tireuse d'élite d'exception créditée d'un score officielle de six cents neuf ennemis tués entre juin 1941 et juin 1942.
- Ouais.
- Tu la connais ? demanda surprise Brown au Sergent-Chef.
- Je suis fan de la campagne de Russie, expliqua Muller. J'ai lu plein de bouquins...
- Mais vous arrêtez vos conneries tous les deux ? les coupa Shaw.
- De toute façon, continua Brown ignorant l'intervention de Shaw. On ne sait pas ce qui appartient à la légende ou pas avec Pavlitchenko. Tandis que pour Shaw on sait que...
- Brown ! la rappela Shaw à l'ordre.
- Vous êtes la meilleure, mon Capitaine, sourit Brown.
- Je confirme, ajouta Muller enthousiaste. Et euh... Root, n'est pas mal aussi, l'hélico au Kurdistan... c'était un tir de génie.
- Mais vous êtes débiles, c'est pas vrai ! râla Shaw. »
Elle secoua la tête et remercia Root en silence d'avoir convoqué Muller. Jusqu'à présent ces deux-là avaient bien tenu leur position. Ils avaient essuyé l'attaque la plus importante et maintenu sans faillir les assaillants à distance. C'est pour cela qu'elle avait d'abord aidé les deux Russes. Brown et Muller contrôlaient la grande clairière qui s'ouvrait de ce côté du chalet, les deux Russes n'avaient aucun visuel et se trouvaient plus en danger. Quand Athéna l'avait prévenue que la situation menaçait de s'aggraver du côté des deux soldats, elle était immédiatement venue en renfort. Leur échange manifestait une volonté de se détendre, de ne pas laisser l'angoisse ou la peur poser leurs griffes sur eux. Ils faisaient preuve d'un sang-froid que Shaw évaluait à sa juste valeur. Elle aurait juste aimé qu'ils ne la prissent pas comme sujet de conversation. L'admiration dont ils ne se cachaient pas la mettait mal à l'aise. Shaw était fière de ses qualités de tireur et elle se considérait comme l'un des meilleurs tireurs encore en vie. Mais se voir confrontée à l'enthousiasme admiratif de ces deux idiots qui risquaient leur vie plus par amitié que par devoir, lui semblait inapproprié. Brown n'avait pas avalé de les avoir laissées elle et Root à Amsterdam, Shaw l'avait très bien compris. Quant à Muller… Ce gars aimait la castagne et quand Root l'avait contacté, il avait dû sauter d'un seul bond dans ses Rangers, plaquer un baiser sur la bouche de sa femme et partir sans même avoir fini de s'habiller. Il vouait à Root une admiration encore plus grande que celle que Brown pouvait vouer à Shaw. De vrais gamins. De vrais soldats.
« Attaque imminente... Attaque lancée, annonça Athéna. »
Les armes de Brown, de Muller et de Shaw se mirent à crépiter dans un même ensemble. Ils étaient trois. Trois, contre... contre combien exactement ?
« Athéna, nombre de cibles ?
- Vingt-six. »
Shaw se vida d'un coup les poumons. Trois contre vingt-six.
« Tu veux de l'aide, Sameen ? lui proposa Athéna.
- Non, ça va. Surveille juste que quelqu'un ne m'échappe pas. »
Shaw jura. Ces types étaient aussi nombreux que les cafards qu'elle avait surpris une nuit, il a bien longtemps alors qu'elle était en permission et en profitait pour visiter la Syrie, en longeant un parc public à Alep. Ils grouillaient par milliers et la chaussée comme le trottoir lui avaient semblé mouvants. Ils avaient disparu dans les fissures d'un regard d'égout à son approche, dégageant le sol à chaque pas qu'elle faisait, prêts à revenir si elle tournait les talons. Shaw avait beaucoup aimé cette ville, mais elle n'avait jamais vu un endroit aussi infesté de cafards. Les agents n'étaient peut-être pas aussi nombreux, mais eux, ils ne se disperseraient pour rentrer dans leur trou à son approche.
Elle visa, tira. Cible à terre. Elle réarma, visa, tira, nouvelle cible à terre. Brown et Muller étaient retranchés derrière le muret de pierre qui bordait la terrasse. Celui-ci était épais et solidement maçonné, mais parce qu'il avait été conçu pour des amoureux de la nature et des vues enchanteresses, il ne s'élevait qu'à à peine cinquante centimètres au-dessus du sol. Les deux soldats avaient, pour s'épauler et se protéger mutuellement, trouvé un rythme presque parfait. Ils se trouvaient trop exposés pour tirer chacun de leur côté sans s'occuper de ce que faisait l'autre. Ils tiraient donc en alternance. Leurs FNH réglés sur la cadence lente. Placés à cinq mètres l'un de l'autre, ils veillaient à casser le rythme de leur apparition. À chaque fois que l'un plongeait à l'abri, il indiquait à l'autre où il devait diriger son tir. Ils se déplaçaient aussi aléatoirement d'un mètre ou deux, dans des directions différentes. Athéna leur donnait des indications quand elle voyait qu'ils avaient besoin d'elle, mais elle n'intervenait vraiment que si leur vie se trouvait sérieusement menacée. Leur tactique fonctionnait bien, L'Intelligence Artificielle les gardait surtout de se prendre une balle trop tôt.
Les deux Marines, dès que l'attaque coordonnée commença, n'auraient pas pu adopter cette tactique sans Shaw en couverture. À chaque fois que Brown se relevait pour tirer, elle savourait sa chance d'avoir Shaw au-dessus d'elle. Elle et Muller créaient plus de distraction et de peur que de morts parmi leurs adversaires. Ils avaient du mal à ajuster leurs tirs avec précision. Shaw ne faisait pas mouche à chaque fois, elle tirait trop vite et avec trop de précipitation, mais les corps étendus face à eux étaient son œuvre. Enfin, quand Brown parlait de faire mouche, elle parlait d'un tir mortel. Tous ne l'étaient pas, mais peu de balles se perdaient dans la nature.
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« Repli ! ordonna tout à coup Eliott Rice, le chef des opérations de Samaritain. »
Le message, par les soins de Samaritain qui suivait le déroulement de l'assaut en cours, atteignit seulement ceux à qui il était destiné et tous les agents qui tentaient de monter à l'assaut du chalet face aux trois Marines reculèrent à l'abri des arbres.
« Position en demi-cercle, au moins cinq mètres entre chacun d'entre vous. Il y a un tireur sur le toit. Plus vous serez espacés, plus il mettra du temps à ajuster sa ligne de mire. Emmerson vous m'entendez ?
- Oui, Monsieur.
- À mon signal, vous décrochez avec cinq hommes sur l'arrière et vous gagnez le perron. Vous entrez. Il y a des gens à l'intérieur. Les six hommes que vous laissez passent à l'arme lourde. Vous avez combien d'opposants ?
- Deux, il y avait un tireur sur le toit en plus, mais il semble ne plus être là. Il m'a descendu trois hommes.
Rice grimaça, le tireur avait changé de position, c'est lui qui faisait des cartons. Rice le trouvait particulièrement efficace, il lui avait de son côté descendu cinq hommes presque coup sur coup. Quatre autres avaient été blessés, dont un était hors combat. Il lui restait vingt hommes dont trois légèrement blessés.
« Que vos hommes les noient sous un torrent de feu. Ils ne doivent pas revenir sur l'avant du chalet. Compris ?
- Oui, Monsieur.
- Jackson, vous en êtes où ?
- On n'arrive pas à les coincer et j'ai perdu cinq de mes hommes.
- Il vous en reste six. Combien sont-ils ?
- Je ne sais pas au moins deux, mais peut-être plus.
- Occupez-les ! Je ne veux pas qu'ils remontent vers nous. Moins ilr seront nombreux au chalet, mieux se sera.
- Vous pouvez compter sur nous.
- Okay, tout le monde en place... »
Eliott Rice se trouvait en charge de cette importante opération, cinquante-six hommes engagés pour mettre à terre onze personnes et en récupérer deux, une femme et un homme. Onze, dont quatre Russes issus des forces spéciales, de l'armée russe ou du SRV, trois petits flics de la criminelle d'Anchorage, deux inconnus, un homme et une femme, et deux civiles. Ceux-là étaient tous à éliminer et à faire disparaître. Les deux à ramener avec eux étaient un agent de chez eux et une femme, une ancienne prisonnière qui s'était échappée de la prison où elle était détenue quatre mois plus tôt. Une femme dangereuse, à garder en vie.
« Et si elle nous attaque Monsieur ?
- Je vous ai donné un ordre, Monsieur Rice, avait sèchement répondu Samaritain. Je la veux vivante, après son état m'importe peu, du moment qu'elle est transportable et puisse recevoir des soins. »
Rice n'avait pas insisté. Il opérait au sein des forces spéciales au service de Samaritain depuis pratiquement la mise en ligne de celui-ci. Il avait été intégré à l'ISA en 2014. L'agence gouvernementale de contre-terrorisme, après la disparition de sa responsable connue sous le nom de Control était entièrement passée sous le commandement de Samaritain. James Greer en était officiellement le directeur. Rice ne discutait jamais les ordres qu'on lui donnait. Certains agents avaient essayé, violant ainsi les termes de leur contrat. Ils avaient tout de suite été assimilés à des traîtres, des menaces prioritaires pour la sécurité du territoire.
« En avant, ordonna-t-il. »
Emmerson et ses cinq hommes décrochèrent au nord laissant les six autres restants s'occuper d'Alioukine et de Matveïtch. Dans le secteur qu'occupait Anna Borissnova et Borkoof, Jackson ordonna des jets de grenades plus ou moins au petit bonheur, juste pour permettre à ses six agents de reprendre le contrôle du terrain.
Vingt hommes et femmes se déployèrent en arc de cercle et s'avancèrent en bondissant en deux vagues d'attaque face au chalet. Brown et Muller n'étaient pas les seuls à utiliser la tactique de l'alternance.
Shaw tira cinq fois et posa son SRS à côté d'elle, pour épauler un FNH. Ce fut à ce moment-là que Root la contacta et qu'elle lui déclara qu'on avait besoin d'elle.
« Amuse-toi bien, Sameen. »
Root et ses déclarations, pensa Shaw en alignant un agent.
« Brown, Muller, les appela-t-elle. À mon commandement, lancer de grenade, à dix heures, à deux heures. Devant leurs pieds. Prêt ? »
Deux secondes avant de recevoir une réponse.
« Prêt
- Prête.
- Lâchez… deux… trois… lancez ! »
Brown et Muller surgirent en même temps de derrière le muret et lancèrent leur grenade à main. Shaw tira.
« Prêts ?
- Prête.
- Prêt.
- Lâchez… deux… trois… Lancez ! »
La clairière vrombit, de la terre vola et s'envola. Il y eut des cris. Shaw examina la scène. Les grenades avaient tué quelques assaillants, mais l'effet était surtout psychologique et si quelques hommes et femmes couraient de façon désordonnée, le gros de la troupe continuait à monter.
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Anna Borissnova se traînait. Pour une fois, elle regrettait son mètre quatre-vingt-trois. Athéna l'entendit gémir, tout comme Borkoof.
« Anna ? chuchota-t-il.
- Tais-toi, Alexeï. »
Athéna examina leur situation. Les deux Russes se tenaient toujours de part et d'autre de la route. Le géant blond se déplaçait avec étonnement de souplesse, presque silencieusement. Il avait lentement contourné les hommes qui chassaient la jeune Russe et en avait coincé deux. Anna après son carton du début en avait tué un. Dix avaient soudain décroché et il en restait sept.
Anna se fiant aux indications d'Athéna remontait lentement vers le chalet. L'IA voulait entraîner les agents de Samaritain vers des pièges, mais elle s'aperçut que la jeune femme peinait et elle l'envoya soudain dans une autre direction, vers une cache. Trois hommes l'avaient prise en chasse. Ils lançaient, par mesure de précaution, périodiquement des grenades. La jeune Russe n'aurait pas le temps de les entraîner jusqu'aux mines. Anna les entendit, Athéna l'avait fait tourner dans la forêt et elle n'arrivait plus à situer l'endroit où elle se trouvait.
« Je fais quoi ? demanda-t-elle.
- Seize pas à une heure, il y a une cache. »
La jeune femme accéléra et tomba à plat ventre dans la cache aménagée par Borkoof. Elle rabattit le « couvercle » sur elle.
« Hérisson, ordonna Athéna.
- S'ils me balancent une grenade dessus je suis morte.
- On tâchera que cela n'arrive pas. Gardez une arme de poing sortie. »
Anna Borissnova sortit son Sig-Sauer compact et le posa près de son visage.
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Borkoof suivait lui aussi les indications d'Athéna. La forêt n'offrait pas de cachettes vraiment très sûres, mais l'endroit était parsemé de buissons touffus et de broussailles. Athéna l'engagea soudain à se fondre avec le sol.
« Deux hommes arrivent sur vous, le prévint Athéna. Ne bougez plus. Sortez un couteau. »
Les deux agents avançaient à pas prudents. L'un dépassa la position de Borkoof à dix mètres sur sa gauche. Le deuxième passa à un mètre. Borkoof plongea par-dessus le buisson. Il percuta l'agent qui tomba lourdement au sol. Le géant l'écrasait de tout son poids, l'agent avait son fusil coincé entre leurs deux corps et il avait les mains prises. Il entendit son camarade l'appeler et une douleur vive exploser dans son cou. Une main énorme se plaqua sur sa bouche. Il voulut crier, se débattre, mais la vie le quitta aussi vite que son sang coulait de sa jugulaire tranchée. Des balles frôlèrent la tête de Borkoof. Il roula sur le dos entraînant le corps de l'agent avec lui, dégagea son Sig-Sauer de son holster et se redressa en maintenant le mort devant lui. Le bouclier n'était pas à l'épreuve des balles, mais il suffit à distraire l'agent qui le prenait pour cible et Borkoof l'abattit de trois balles.
Athéna vérifia la position des trois agents qui avançaient sur Anna et des deux autres qui restaient. Elle demanda à Borkoof de tirer en l'air. Et le guida jusqu'à une ligne de pièges. Il la dépassa sans dommage, mais les deux agents lancés à sa poursuite tombèrent dedans. Ils sentirent la terre se soulever sous leurs pieds et moururent déchiquetés à quatre mètres de distance l'un de l'autre. Borkoof pouvait maintenant établir la liaison avec Anna Borissnova, si la jeune femme survivait jusqu'à son arrivée.
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Sanders suait. Elle n'avait jamais participé à une opération de ce type. La cave devait bénéficier d'une isolation acoustique car quand ils arrivèrent en haut des marches, le chalet lui sembla plongé en pleine scène de guerre. Des coups de feu résonnaient de tous les côtés. Par rafales. Des fusils d'assauts. Elle en avait déjà utilisé à l'entraînement ou à l'école de police, mais elle ne s'en était jamais servie en situation réelle. On entendait aussi parfois des bruits d'explosions. L'agent Philby les avait pilotés jusqu'à l'étage au pas de course sans sembler être le moindre du monde perturbée par ce qui se passait à l'extérieur du chalet. Elle s'arrêta un instant sur la mezzanine et inspecta sa configuration.
« La table Lionel, lui dit Root en lui désignant la table qui se trouvait sur la mezzanine »
Fusco avait hoché la tête et Sanders avait aidé son coéquipier à poser la lourde table en bois sur la tranche, adossé à la rambarde de la mezzanine qui surplombait le salon. Maria Alvarez et l'agent Philby avaient disparu dans la chambre. Deux minutes plus tard, Philby était revenue seule avec deux fusils d'assaut compacts qu'elle avait tendus aux deux policiers.
« Ils sont six, leur dit-elle. Il faut les arrêter. C'est le moment de gagner une nouvelle coupe Élisabeth, les skis aux pieds en moins, déclara-t-elle à Sanders. Je reste en contact permanent avec vous deux. Quand vous parlez, je vous entends et vice versa.
- J'aurais dû emmener Captain America, bougonna Fusco.
- Et laisser les enfants seuls ? Quel mauvais père tu fais, Lionel ! Je suis déçue.
- J'y crois pas de recevoir des leçons de sagesse de ta part.
- Je suis l'oreille d'Athéna, Lionel, ne l'oublie pas ! »
Root descendit quatre à quatre les escaliers.
« Lionel, tu lui as raconté que je faisais du biathlon ? ne put s'empêcher de demander Sanders à son partenaire.
- Pas besoin, elle sait toujours tout sur tout le monde.
- Mais c'est qui cette femme ?
- Vous pouvez m'appelez Root, Élisabeth, intervint Root dans son oreillette.»
Sanders sursauta.
« Crunchy, la réprimanda Fusco. Tu fais peur à ma partenaire.
- Raconte-lui comme je suis douce et charmante.
- Ouais, une vraie petite mère au foyer.
- Chuuut Lionel, fit Root tout à coup sérieuse. Ils entrent. »
La porte d'entrée sauta bruyamment sur ses gonds. Sanders se mordit la lèvre inférieure. Fusco lui posa amicalement la main sur le genou. Et lui dédia une grimace d'encouragement. Elle inspira lentement. Le combat dehors faisait rage et Sanders se demandait combien de personnes étaient engagées dans la bataille. Elle commença à compter.
Deux hommes s'introduisirent prudemment dans le salon.
« Pas maintenant, chuchota Root à l'oreille des deux policiers. »
Les deux agents inspectèrent la pièce, mirent un genou à terre et firent un signe de la main à leurs coéquipiers restés en arrière. La pièce était très sombre. Root avait refermé les stores roulants qui fermaient la grande baie qui donnait sur la terrasse, pour plonger la pièce dans l'obscurité, mais aussi pour protéger Brown et Muller. Les garder d'être pris à revers. Ils tournaient le dos à la baie vitrée du salon et s'avéraient être des cibles parfaites.
Deux nouveaux hommes entrèrent et prirent eux aussi position. Les deux premiers se dirigèrent immédiatement vers le pied de l'escalier qui menait à la mezzanine.
« Les deux agents qui viennent de rentrer, chuchota Root. Descendez-les.
- Il faudra que tu m'expliques beaucoup de choses si on se sort vivants d'ici, déclara Sanders à Fusco en faisant feu sur les derniers rentrés. »
Les deux agents plongèrent à l'abri, l'un d'un gros fauteuil en cuir, l'autre du canapé. Les deux autres au pied de l'escalier, réagirent de façon différente. L'un se précipita dans l'escalier, l'autre se plaça sous la mezzanine et se mit à tirer dans le plancher.
Root choisit ce moment pour surgir de la salle de jeu. Elle avança droit devant elle, ses deux Glock à la main. Athéna lui avait fourni son modèle favori des Glock 21. Elle avait perdu à Chihuahua les Smith et Wesson que Shaw lui avait choisis quand elles étaient parties dans la jungle. Elle tendit son bras gauche sur le côté et tira. L'agent qui se tenait sous la mezzanine partit en arrière, il mourut avant même d'avoir touché le sol. Du droit, elle tira sur le fauteuil qui lui faisait face. Les balles ne le traversèrent pas, mais empêchèrent l'homme dissimulé derrière de tirer.
« Éli, cria Fusco. Le fauteuil ! »
Les deux coéquipiers concentrèrent leurs tirs et éventrèrent le fauteuil. L'agent cria et roula sur le côté, son élan fut brisé par deux balles, l'une l'atteignit à la hanche, l'autre, lui brisa les côtés et se logea dans son poumon. Il s'affala en râlant. Root se plaqua contre la cheminée, le dernier agent dans le salon arrosa. Soudain, une grenade traversa l'espace, décrivit une longue parabole, très haute. L'agent qui montait les escaliers les redévala aussitôt.
« Éli ! hurla Fusco. »
La grenade passa par-dessus la table renversée et rebondit derrière eux. Fusco tendit la main, l'attrapa et la jeta par-dessus la rambarde.
« Root ! Grenade ! »
Elle explosa avant d'arriver au sol, soufflant tout ce qui se trouvait autour d'elle, projetant des éclats dans tous les sens. Fusco se coucha sur Sanders et la table leur passa par-dessus pour s'encastrer dans le mur qui séparait la mezzanine de l'une des chambres. L'agent qui venait de sauter au bas des marches s'écrasa sur la cloison derrière lui et mourut le corps lacéré d'éclats de grenade. Le canapé ne protégea pas mieux celui qui était dissimulé derrière. Root gémit lourdement et grimaça de douleur. Elle se plaqua la main gauche sur l'oreille et tomba accroupie contre le jambage en pierre de la cheminée.
« Descends-les tous ! hurla Emmerson au dernier homme qui lui restait. »
Il entra dans le salon dévasté sur les talons de l'homme à qui il venait de s'adresser. Il repéra Sanders et Fusco allongés l'un sur l'autre et se fendit d'un rictus satisfait.
« Root ! cria Athéna. »
La jeune femme gémit et se remit debout. Elle se dressa brusquement dans l'embrasure de la porte et se mit à tirer. Les deux agents abandonnèrent les deux policiers et reportèrent leur attention sur elle. Elle rata tous ses tirs, incapable de se tenir réellement en équilibre sur ses pieds.
« Merde, murmura-t-elle. »
Elle allait passer un sale quart d'heure.
« Vous vous trompez de cible, déclara soudain une voix ferme et sourde du haut de la mezzanine. »
Les hommes hésitèrent, surpris. Une femme se tenait debout au bord de la mezzanine dont la rambarde n'existait plus. Elle pointait d'une main ferme une arme de poing sur eux. Emmerson recula vivement en arrière, son compagnon fut moins chanceux ou peut-être moins rapide, deux balles lui traversèrent la poitrine. Root reprit ses esprits et se lança à la poursuite d'Emmerson. Elle rangea un de ses Glock dans son dos, sortit un chargeur de la poche de sa veste et éjecta celui du Glock qui lui restait en main pour le remplacer par le chargeur plein. Emmerson s'enfuit dans un couloir, il tourna un angle au moment où Root tirait, des esquilles de bois volèrent et lui écorchèrent le visage. Il ouvrit une porte pour se protéger et attendre la femme qui le poursuivait. La porte des toilettes. Derrière, se trouvait Tucker, assis plus ou moins inconfortablement sur la cuvette des toilettes.
« T'es qui, toi ? Tu t'appelles comment ? cracha Emmerson un peu surpris de trouver un homme attaché à cet endroit.
- Franck Tucker, vous êtes venus me délivrer ? demanda-t-il plein d'espoir. »
Emmerson ricana.
« Désolé, t'es pas sur la bonne liste.
- Mais... balbutia Tucker »
Emmerson jeta un coup d'œil dans le couloir. Root pointa son nez et il fit feu. Elle recula à l'abri. L'agent coinça la porte avec son pied. Elle était épaisse et il ne craignait rien, la femme n'avait que des armes de poing. Il pointa alors son arme sur la tête de Tucker.
« Tu es licencié ! »
Un puissant impact lui fit lâcher son arme et il tomba à la renverse. Il releva la tête. La porte avait deux trous au niveau de là où s'était trouvée sa poitrine un peu plus tôt. Il avait mal évalué la situation, elle ne portait pas que des armes légères ou alors elle tirait avec des munitions non-conventionnelles. Root utilisait bien des munitions conventionnelles pour son Glock 21, des 45 ACP, mais ce n'était pas elles qui avaient traversé l'épais battant de porte en bois. C'étaient les 5,56 × 45 mm OTAN du FNH F 2000, qu'Alioukine avait dissimulé dans l'un des placards aménagés contre l'un des murs du couloir sous les étagères de livres et de bibelots.
Elle lâcha une nouvelle rafale à travers la porte et le corps d'Emmerson fut secoué de soubresauts. Root apparut alors. Elle tourna la tête vers Tucker.
« Votre employeur a un curieuse manière d'appliquer le code du travail Lieutenant.
- Root ! résonna soudain la voix de Shaw dans son implant.
- Sam ?
- Je…
- Sam ? demanda Root plus fermement.
- Brown et Muller ne tiendront pas Root, dit rapidement Shaw. Je n'arrive pas à…
- J'arrive ! la coupa Root. »
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Dehors, Brown et Muller avaient arrêté de tirer en alternance, ils s'arrangeaient seulement pour ne pas se retrouver ensemble à devoir changer de chargeur. Shaw s'était focalisée sur les agents qu'elle repérait avec des lance-grenades ou ceux qui prenaient soudain la pause du lanceur, mais il était trop nombreux et trop espacés, même avec Athéna en soutien pour guider ses tirs. Elle repéra un lanceur à sa gauche et dirigea le canon de son fusil dans sa direction.
« Sameen, à deux heures ! la prévint Athéna. »
Shaw prit tout de même le temps de briser l'élan du lanceur qui roula sur le côté et lança au petit bonheur sa grenade, avant de s'aplatir par terre. La grenade atterrit sous le muret qui servait d'abri aux deux Marines.
« Chef, à plat ventre ! aboya Brown. »
Le souffle leur passa au-dessus de la tête.
« Merci, Mon Lieutenant, fit Muller en se redressant sans la regarder.
- C'était intéressé, si vous mourez, je ne tiendrais pas toute seule. »
Ils étaient restés à peine trois secondes couchés. Une de plus que les agents de Samaritain. Quand Brown et Muller se redressèrent, ils réalisèrent qu'ils allaient se faire déborder et réglèrent leur fusil en cadence rapide.
Shaw, sur le toit, pivota trop tard. Elle devina l'homme, le doigt appuyé sur la détente, vit la grenade partir et l'entendit presque aussitôt après rebondir sur le toit un peu au-dessus d'elle.
« Saute, Sameen ! Saute ! lui cria Athéna dans l'oreille. »
Shaw bondit par-dessus les sacs de terre derrière lesquelles elle se trouvait embusquée et sauta. Elle se reçut sur les talons un mètre cinquante plus bas, et commença à glisser sur le toit pentu. Le déséquilibre qu'elle avait calculé la fit tomber sur les fesses et elle se retrouva à demie-couchée. Elle écarta les bras et tenta de freiner sa glissade à l'aide de ses pieds et de ses mains. Des balles firent sauter les lauzes tout autour d'elle et des éclats de pierre lui brûlèrent la partie droite de la tête. Ses talons ne rencontrèrent soudain plus d'appui et elle chuta dans le vide. Root l'avait pourtant prévenue. C'était haut et la terrasse menaçait d'être un tapis de réception très dur.
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Athéna fit le point de la situation.
Maria Alvarez se tenait figée son Glock à la main au bord de la mezzanine. Elle regardait l'air hébété le salon dévasté. Le cadavre de l'homme qu'elle avait abattu. Elle n'avait jamais tué personne.
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Lionel Fusco et Élisabeth Sanders se touchaient tous les deux les oreilles avec leurs index dans l'espoir d'entendre à nouveau quelque chose, et encore étourdis par le souffle de la grenade n'arrivaient pas à se remettre sur pieds.
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Anton Matveïtch et Iouri Alioukine tenaient leur position, mais se trouvaient dans l'incapacité de bouger. Ni eux, ni le groupe d'agents qui les affrontaient ne pouvaient risquer un mouvement et ils se contentaient tous de se tirer dessus sans y gagner un quelconque avantage.
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Anna Borissnova se conformait à l'ordre qu'elle avait reçu de jouer au hérisson. Quand une grenade éclata à proximité, elle n'émit aucun son et ne bougea pas. L'impact à un mètre d'elle souleva de la terre et la paroi gauche de sa cache céda et s'écroula sur elle, la recouvrant de terre. La dépression soudaine alerta les trois hommes qui la recherchaient et ils tirèrent dans sa direction. Un hurlement retentit derrière eux et avant qu'ils n'eussent réalisé ce qui leur arrivait un géant leur fonça dessus, lancé à pleine vitesse. L'agent le plus en arrière reçut une rafale qui lui brisa le bassin de droite à gauche, un de ses camarades se retourna et tira, Athéna ordonna à Borkoof de plonger, ils s'étaient mis d'accord ensemble avant. Athéna lui avait assuré qu'elle pouvait l'aider à sauver Anna, mais qu'il devrait aveuglément se conformer à ses directives. Elle l'avait efficacement guidé jusque-là et Borkoof lui assura qu'il lui obéirait sans même réfléchir. C'est elle qui lui dit de se relever à genoux de sa chute, de lancer la crosse de son fusil légèrement vers l'avant et de balayer vers la gauche. Sa crosse rencontra, comme elle l'avait calculé, les jambes de l'agent qui avait tiré sur le géant et il s'envola.
« Coup de crosse. À la tête. »
Un horrible craquement suivit son ordre.
« Laissez-vous tomber en arrière. »
Borkoof bascula à plat dos sur ses pieds. Une rafale déchira la veste de treillis du Russe qui se teinta aussitôt de sang.
« À trois heures. »
Borkoof ne réfléchit pas, il appuya juste sur la détente. Le dernier agent fut projeté contre un tronc d'arbre. Il resta y un moment comme cloué dessus, puis glissa lentement sur sol.
« Vite, Anna ! le pressa Athéna. »
Le géant blond bondit sur ses pieds et se précipita vers l'affaissement.
« Un pas à gauche, creusez. »
Borkoof laissa tomber son fusil et creusa fébrilement la terre avec ses mains. Une main noire creva soudain la surface meuble. Il se releva vivement, l'attrapa et tira de toutes ses forces. Anna émergea des entrailles de la terre en toussant et crachant de la boue noirâtre. Borkoof s'agenouilla et lui essuya le visage, retirant délicatement la terre qui lui recouvrait les yeux.
« Ça va petite fille, ça va... lui murmura-t-il doucement
- Alexeï, Je suis aussi grande qu'Alioukine, lui fit remarquer Anna Borissnova. »
Bilan Anna Borissnova Zverev / Alexeï Borkoof :
Alexeï Borkoof : blessures superficielles au torse, importante perte de sang. Capacité physique réduite de 32 %. Anna Borissnova Zverev : faiblesse généralisée, blessure par balle au bras gauche. Muscle du biceps perforé.
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Athéna revint à son Interface.
Root s'apprêtait à tourner le dos au Lieutenant Tucker.
« Root, nous avons besoin de tout le monde… »
La jeune femme se figea et se retourna vers Tucker.
« Tu ne veux pas dire... ?
- Si.
- Bon d'accord, fit-elle aussi conciliante qu'à son habitude quand Athéna lui demandait une faveur. »
Elle sortit une pince multi-usage de sa poche et s'approcha du Lieutenant toujours assis sur la cuvette des toilettes.
« Je peux vous libérer, Lieutenant Tucker, mais seulement si vous nous aidez à sortir de ce guêpier. Parce que, si nous mourons, vous mourrez avec nous. J'espère que vous avez compris que vous ne travailliez pas pour les gentils. Et je pourrais peut-être oublier votre adhésion à une organisation criminelle si vous vous montrez coopératif.
- J'ai été con, lui répondit Tucker. Je vous aiderais et… je suis prêt à témoigner. Ils veulent Maria Alvarez n'est-ce pas ?
- Entre autre. »
Root lui libéra d'abord les pieds, puis les mains. Elle l'emmena à sa suite et lui indiqua au passage une cache d'arme.
« Venez vite, le pressa-t-elle. »
Une énorme explosion ébranla le chalet au-dessus de sa tête.
« Sameen ? l'appela-t-elle inquiète. »
Elle n'obtint pas de réponse.
« Sameen ! »
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Lioudmila Pavlitchenko (1916-1974) :
née en Ukraine, c'est à Kiev qu'elle apprend à tirer après s'être inscrite dans un club de tir dès l'âge de 14 ans. En juin 1941, elle rejoint les rang de la 25ème division d'infanterie. Ses qualités de tireuse sont très vite remarquées par l'État-Major et elle devient l'une des quelques 2 000 tireuses d'élite employées par l'Armée rouge.
En un an, elle est créditée de 609 ennemis tués lors des batailles d'Odessa et de Sébastopol. Elle est gravement blessée par un tir de mortier en juin 1942. A partir de cette date, Lioudmila Pavlitchenko va servir la propagande soviétique. Elle est envoyée aux États-Unis avec pour mission de convaincre les Américains de s'engager auprès de L'Union Soviétique dans le conflit qui l'oppose à L'Allemagne.
Après une tournée de conférences aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne, elle retourne en Union Soviétique et se consacre à l'instruction des tireurs d'élite de l'Armée Rouge.
En 1943, elle reçoit la plus haute distinction honorifique Soviétique : la médaille de Héros de l'Union Soviétique. qui incluait avec son attribution celle de l'Ordre de Lénine.
Après la guerre, elle achève ses études d'histoire à Kiev, travaille ensuite comme chercheur-assistant au quartier général de la Marine soviétique puis se consacre au Comité soviétique des vétérans de guerre.
Un film lui a été consacrée et bien que le titre ne soit pas très parlant, il raconte le parcours de militaire et diplomatique de Pavlitchenko :
La bataille de Sébastopol de Sergueï Mokritsk (2016).
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Le HK 416 : fusil d'assaut fabriqué par la firme allemande Heckler & Koch, est en autre le fusil qui remplacera le FAMAS français dans l'armée française à partir de cette année (2017), ses livraisons s'étaleront jusqu'en 2028.
sources : ministère français de la défense.
