Forehead


La forêt était sombre, exclusivement tamisée par un croissant de lune menu. Pourtant, Levi et Eren évoluaient en toute discrétion et slalomaient avec aisance entre boqueteaux et souilles bourbeuses. Un moment, Levi s'accroupit au pied d'un orme dont la base était couverte de boue encore fraîche.

« Ils sont passés par ici », murmura-t-il avant de s'engouffrer dans un passage naturel à travers les fourrés.

La traque du sanglier était bien plus ardue et laborieuse que l'affût passif du cerf. Pendant deux nuits en solitaire, Levi avait surveillé une petite horde de ragots, détecté leurs pistes régulières, et repéré les bêtes les plus grasses. S'ils n'étaient pas dérangés, les jeunes sangliers bouleversaient rarement leur routine, si bien que les deux chasseurs avaient aisément pu retrouver leurs traces.

Eren perçut progressivement la présence des ragots ; d'abord leurs grognements enjoués, ensuite les vibrations de leurs sabots sur le sol meuble et enfin, leur odeur animalisée mêlée à une fragrance entêtante de terre humide. De concert, Levi et Eren se tapirent dans les bosquets d'où ils guettèrent discrètement la compagnie. Le caporal désigna un mâle trapu dont le groin fouinait le sol à la recherche de tubercules, de champignons ou de petits animaux.

« Comment savez-vous que c'est un mâle ? » s'enquit Eren.

Depuis leur dernière excursion, le caporal n'était pas plus désobligeant qu'à son habitude et Eren en avait conclut qu'il n'était pas spécialement fâché contre lui. Pourtant, Eren ne pouvait s'empêcher de faire bonne figure, ne manquant pas d'exaspérer aussi bien son supérieur que lui-même.

« J'ai été soulever sa jupe pour tâter ses couilles, grommela Levi du tac au tac avant de daigner répondre sérieusement : les mâles sont plus massifs et leurs défenses sont apparentes. Ils ont aussi une touffe de poils sous le ventre. »

Après quelques minutes, Levi se redressa ; Eren s'apprêtait à en faire de même, mais le brun l'arrêta et lui ordonna :

« Reste ici. Tu risquerais de nous faire charger par ces bestioles. »

Avec une moue vexé, Eren retourna docilement à couvert. Il savait que son supérieur avait raison : un sanglier pouvait être très agressif, et était d'autant plus dangereux s'il était acculé ou blessé. Il guetta le mâle insouciant tout en suivant la progression de son supérieur. Il ne le voyait pas, mais percevait distinctement les vibrations subtiles de ses foulées et le sillage de son odeur corporelle.

Levi se hissa finalement sur un petit talus surplombant le bosquet. Après un instant, sa flèche fendit les airs et pénétra le flanc du sanglier jusqu'au poumon. L'animal poussa un cri strident et détala aussitôt, la vrille dressée. Le reste de la horde s'éparpilla dans un concert de grognements en dégageant des phéromones odorantes de détresse.

Le garçon émergea de sa cachette et retrouva son supérieur déjà lancé sur la piste du ragot blessé. L'animal avait fini sa course au fond d'une ravine étroite raccordée au ruisseau. Parfaitement inerte, le corps exhalait encore des relents de sang et de peur. Levi s'apprêtait à descendre dans la rigole quand Eren perçut la chamade faiblardes et irrégulières de son cœur. Il le retint de justesse :

« Attendez. Il n'est pas mort.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda Levi en jetant un regard peu convaincu vers la ravine.

- C'est ténue, mais je le sens respirer », assura Eren.

Tout en parlant, il réalisa avec embarras que son supérieur ignorait l'existence de ses étonnantes dispositions. Il n'avait pas eu l'intention délibérée de les cacher, toutefois son omission lui apparaissait désormais comme préjudiciable. Les prunelles grises et sévères de Levi le dardèrent avec un tout nouvel intérêt. Eren fut convaincu qu'il comprît instantanément tout ce qu'il avait tu jusque-là, mais, à son plus grand soulagement, il ne le confronta pas.

« On ne va pas le laisser agoniser toute la nuit », déclara Levi en tirant son couteau de chasse accrochée à sa cuisse avant de sauter dans la ravine.

À l'approche du chasseur, la bête se tortilla convulsivement pour se redresser sur ses membres, mais le brun ne lui en laissa pas le temps. Il appuya son genou sur sa nuque trapue puis enfonça prestement sa lame épaisse entre les deux yeux. L'animal eut un ultime soubresaut nerveux puis s'immobilisa définitivement.

Levi darda son regard intense sur Eren, retira d'un coup sec son couteau et le brandit vers lui. Du sang noir et une substance irisée maculaient la lame. Puis le garçon blanchit perceptiblement quand les remontrances dont il avait bien cru échapper sonnèrent tel un glas sinistre :

« Prends exemple, merdeux : si tu me mens ou omets encore quoi que ce soit, je te jure que je te troue la caboche et te fais bouffer ta cervelle. »