Till Kingdom come

Chapitre 34

The things I do for love

Raphael ne répondait pas à son SMS et ça commençait à inquiéter Emma. Elle l'avait envoyé la veille et il était d'habitude assez prompt à lui répondre. Il lui avait dit qu'il avait quelque chose d'important à faire hier soir aussi supposait-elle qu'il n'avait juste pas eu le temps mais ça ne lui ressemblait quand même pas.

– Apollo 13, ici Huston.

Emma releva les yeux de son téléphone pour voir son frère Alex en face d'elle, accoudé de l'autre côté du comptoir. Alex était sur son dos depuis qu'Emma s'était disputé avec Derek. Ni l'un ni l'autre n'avait dit quoi que ce soit aux autres membres de la fratrie et ceux-ci essayaient de savoir ce qu'il s'était passé mais Emma n'avait pas l'intention de dire quoi que ce soit.

– Qu'est-ce qu'il peut y avoir de si intéressant sur ton téléphone ? demanda Alex en essayant d'attraper l'appareil.

– Ça te regarde pas, répondit Emma en le rangeant dans la poche arrière de son jeans.

– Je suis ton grand frère, rappela Alex. J'ai légalement le droit de t'espionner.

– J'en doute.

La cloche de la porte d'entrée teinta. Emma et Alex se tournèrent à l'unisson pour accueillir la cliente. Emma la connaissait de vue. Elle ne venait pas vraiment régulièrement mais c'était une petite célébrité dans le milieu du cosplay de comics. Son pseudonyme était Felicity ou quelque chose comme ça. Pas bien grande et joliment modelée, elle avait beaucoup de succès auprès des hommes du milieu. Emma n'était pas jalouse pour autant. Une poitrine aussi grosse, en plus d'attirer les regards indésirables, rebondissait à chaque mouvement. Felicity ne devait pas pouvoir descendre un escalier sans un soutien-gorge.

Elle vint embrasser Alex sur la joue, ce qui surprit Emma. Elle savait que son frère avait la cote auprès des femmes mais elle n'aurait jamais imaginé qu'il laissât ses fangirls être aussi familières avec lui. C'était bien que Kenedy ne soit pas là, estima Emma en allant à l'autre bout du comptoir pour récupérer les verres et les assiettes de deux clients qui s'en allaient. Il ne fallait pas toucher son homme quand elle était dans les parages, surtout à moins de cinq semaines de l'accouchement.

– Ça fait un moment qu'on t'a pas vu, Feli, dit Alex. Qu'est-ce que tu deviens ?

– J'ai du boulot par-dessus la tête, répondit Felicity en luttant pour s'asseoir sur un tabouret. J'ai raté la Comic Con à San Diego à cause de ça, tu te rends compte ?

– Tes fans devaient être déçus.

– Oui mais je les ai consolés en mettant en ligne des photos inédites d'un shooting du printemps dernier.

Ça n'avait pas dû les calmer, supposa Emma en rangeant la vaisselle dans la machine. Connaissant le genre de fans qu'avaient les cosplayeuses, ils avaient dû se branler toute la soirée sur les nouvelles photos. C'était l'un des aspects du cosplay dont Emma avait horreur. Est-ce qu'elle se tripotait en regardant des photos de types en costume, elle ? Certainement pas. Mais côté déviance, il valait mieux qu'elle ne se fasse pas trop remarquer en ce moment.

Emma tendit l'oreille en entendant son frère parler d'elle.

– Je t'ai pas présenté ma sœur ? Elle bosse ici depuis mai.

– Je l'ai croisée une ou deux fois, je crois, mais je n'ai pas eu l'honneur, en effet.

– Emma, viens voir s'il te plaît.

Pourquoi Alex se sentait-il obligé de la présenter à tout le monde ? se demanda Emma en retournant vers son frère. Elle tenait le comptoir, bon sang, elle n'avait pas à connaître tous les clients par leur petit nom. Certes, elle commençait à bien cerner les réguliers mais elle n'avait pas envie de sympathiser avec tout le monde.

– Emma, je te présente Felicia, une copine de longue date.

– Enchantée, sourit Felicia en lui tendant la main.

Emma lui rendit la poignée de main et le sourire. Elle ignorait qu'elle était une « copine » d'Alex.

– Les comics deviennent un business familial ? demanda Felicia.

– Non, pas vraiment, répondit Emma en haussant les épaules. J'ai été pistonnée pour le job, c'est tout.

– Hey, dit pas ça, grommela Alex alors que Felicia riait.

– Mais c'est vrai, se défendit Emma.

– Ça t'a quand même bien arrangé que je te propose la place.

– Je dis pas le contraire mais j'aurais pu trouver autre chose.

Enfin, plus ou moins, corrigea Emma pour elle-même. Ça faisait six mois qu'elle squattait chez Derek quand Alex lui avait proposé ce travail et ça lui avait permis de remettre le pied à l'étrier.

Alex secoua la tête comme le grand frère qu'il était se désespérant de sa petite sœur. Felicia finit par commander un cappuccino et un muffin aux myrtilles et Emma apprécia la distraction. Elle enchaîna avec d'autres commandes. Il était pratiquement dix-huit heures, autrement dit l'heure de pointe. Elle n'aurait pas le temps de papoter et de se faire une nouvelle copine – mais elle s'en remettrait, il ne fallait pas se faire de souci pour elle. Emma soupçonnait Alex de lui présenter autant de gens pour la sociabiliser un peu après des mois de renfermement. Cependant, Emma doutait qu'être amie avec les clients fut une bonne idée. Il ne fallait pas mélanger vie privée et vie professionnelle.

Alex et Felicia continuèrent à discuter pendant un moment mais Emma n'eut pas le temps de leur prêter la moindre attention. Son frère finit par rentrer chez lui, Felicia commanda un autre cappuccino et Emma ne se soucia plus vraiment d'elle. Elle remarqua vers vingt heures, après le coup de feu, que la jeune femme était toujours au comptoir. Felicia avait sorti des carnets et rédigeait quelque chose sur une tablette numérique. Leurs regards se croisèrent et Felicia fit signe à Emma.

– Encore un café ? demanda-t-elle en se rapprochant.

– Oui, volontiers.

– Ça marche.

Emma retira la tasse sale du comptoir puis en sortit une propre pour la remplir à la machine à café.

– Le cosplay t'a jamais branché, Emma ? demanda Felicia.

– Bof, non.

Le cosplay était surtout un moyen d'attirer l'attention, du point de vue d'Emma. Beaucoup de ces artistes aimaient simplement le feu des projecteurs. Elle ne les blâmait pas – elle savait ce que c'était et ça lui était monté à la tête récemment. Cependant, ses études lui avaient pris beaucoup de temps et être une fille dans un milieu majoritairement masculin comme celui de l'ingénierie avait été suffisant pour son ego. En plus, elle était nulle en couture. Elle connaissait le fonctionnement général d'une machine à coudre pour avoir réparé celle d'une amie de sa mère mais ses compétences s'arrêtaient là.

– Ton frère m'a dit que tu étais bonne en karaté.

– Kung-fu, corrigea Emma en faisant mousser du lait.

– C'est pareil.

Non, pas du tout, grinça Emma pour elle-même. Le karaté était un art martial japonais alors que le kung-fu était chinois. C'était le jour et la nuit, autant dans la forme que sur le fond.

– Tu ferais fureur en airbender, continua Felicia.

– C'est sûr que j'ai pas vraiment les arguments nécessaires pour faire Super Girl, railla Emma.

– Oh, pour ça, tu sais, il suffit d'empiler les soutient-gorges. Mais tu as plus la carrure pour une Batgirl ou un Spider-Man.

– Pour me faire harceler par tous les Deadpools en convention ? Non merci.

Elle posa la tasse devant Felicia alors que celle-ci riait.

– C'est vrai qu'on en voit beaucoup ces derniers temps, confirma Felicia. C'est une plaie. Ils se croient tout permis sous prétexte que leur personnage n'est pas net. Déjà que les fans ont tendance à vouloir tâter la marchandise...

Emma fit la grimace, ce qui fit à nouveau rire Felicia. Bon, d'accord, cette fille n'était pas si désagréable que ça. « Fais particulièrement attention aux personnes que tu rencontreras. » Emma se rappelait du conseil de Donatello mais Alex connaissait Felicia depuis longtemps, non ? Elle savait très bien qu'Alex ne pataugeait pas en eau trouble. C'était un peu présomptueux de penser la même chose de ses amis mais Emma ne voyait pas en quoi cette petite bonne femme pouvait être dangereuse. Elle n'allait quand même pas l'attaquer avec ses faux ongles. Ces trucs-là coûtaient trop chers pour qu'on les utilise en combat.

– Tu fais du parkour, aussi ? demanda Felicia.

– Ouais, de temps en temps.

Sur les toits de New York, à la poursuite d'une tortue géante au caractère pas évident, ou à travers les égouts, derrière le même mutant. Qui n'avait toujours pas répondu à son SMS, d'ailleurs, pensa Emma en touchant son téléphone dans sa poche arrière.

– Tu pourrais m'apprendre ? continua Felicia.

– Comment ça ? s'étonna Emma.

– J'aimerais diversifier mes personnages mais mon domaine, c'est plus les talons aiguilles que les salles de sport.

– A chacun ses compétences, répondit Emma. Je suis infoutue de marcher avec des talons hauts.

– On peut faire un échange de connaissances, proposa Felicia.

– Sans façon. Je suis trop grande pour mettre des talons de toute façon.

– C'est vrai que vous êtes tous grands dans ta famille. Je suis jalouse. Quelle taille tu fais ? Si ça ne te dérange pas de me le dire, bien sûr.

Emma avait horreur de cette question. On la lui posait depuis qu'elle avait treize ans, âge auquel elle avait atteint le mètre soixante-dix après que sa courbe de croissance se soit affolée. Elle avait continué à grandir par la suite mais de manière beaucoup moins fulgurante.

– Un mètre soixante-dix-huit, grommela Emma.

– Tu n'as jamais pensé au mannequinat ?

– Nan, j'ai un cerveau.

Felicia rit à nouveau. D'habitude, quand Emma faisait ce genre de commentaire désagréable sur la gente féminine, elle recevait des regards noirs.

– Tu m'apprendrais ? insista Felicia.

– Y'a pas grand chose à savoir, répondit Emma en haussant les épaules. Il faut s'entraîner en salle de sport au début et apprendre à tomber. Après, il faut connaître les risques et savoir ne pas en prendre.

– Comment ça ?

– Eh bien, expliqua Emma en s'appuyant contre la machine à café, si tu te dis que tel mur est trop haut, tu ne vas pas réussir à le sauter et il ne faut pas chercher à le faire. Ah, aussi, il faut connaître le terrain. Si tu sautes le rebord d'un muret sans savoir que le sol se trouve quatre mètres en contre-bas, ça va faire mal.

– On a l'impression que tu parles d'expérience, rit Felicia.

– J'ai tendance à me surestimer, admit Emma. Ça m'a posé problème plus d'une fois mais j'ai un bon équilibre et je sais me rattraper.

– Alors il faut que je fasse dix ans d'arts martiaux avant d'envisager le parkour ?

– Ce n'est pas obligatoire mais c'est un plus certain. Tu devrais chercher des clubs sur le Net. Il doit y en avoir pas mal dans le coin.

– Tu n'en as pas un à me recommander ?

– Non, je fais ça toute seule. Ce qu'il faut éviter de faire, d'ailleurs. En cas d'accident, c'est particulièrement idiot.

– Tu ne m'apprendras pas, alors.

– Non. C'est une activité dangereuse, il vaut mieux que tu apprennes avec des gens plus compétents que moi.

– Il me semblait pourtant qu'avoir le Singe Rouge comme professeur n'était pas une mauvaise idée.

Emma sentit son visage se vider de son sang et son cœur s'emballer.

– Pardon ? bredouilla-t-elle en essayant de reprendre contenance.

– Tu n'es pas le Singe Rouge ?

Rester calme. Nier.

– Non, bien sûr que non ! C'est ridicule. Est-ce que j'ai une tête à porter des collants et à jouer les super-héros ?

– Pourtant, tu colles au profil, poursuivit Felicia avec un sourire un brin déçu.

Expériences, taille, carrure, Felicia avait eu le temps d'étudier tout ça pendant leur petite conversation. Merde, pensa Emma. Elle s'était faite avoir en beauté.

– Je suis super fan du Singe Rouge, continua Felicia, et ça fait un moment que j'essaye de le trouver.

– Comment peut-on être fan de ces tarés en costume ? demanda Emma en remontant ses lunettes sur l'arrête de son nez.

– Eh bien, j'ai totalement accroché à la B.D. et c'est ensuite que je me suis intéressée à la sentinelle qui l'avait inspirée. J'adore son côté bon samaritain. C'est rare autant d'altruisme chez quelqu'un.

– Il doit faire ça pour la frime, lança Emma. On peut s'attendre à n'importe quoi de la part de quelqu'un en manque d'attention.

– Pourquoi dis-tu « il » ? Ça pourrait être une fille.

– On est trop intelligentes pour ces conneries.

Felicia rit à nouveau. Bon, elle ne s'en sortait pas trop mal.

– Tu n'es pas le Singe Rouge, alors ?

– Non.

– Pourtant, tu t'es cassé le bras il y a une dizaine de jours.

Il était officiellement l'heure de paniquer. Comment Felicia était-elle au courant de ça ? Alex avait dû en parler sur la page Facebook de la boutique – c'était une vraie pipelette. De l'autre côté de la barrière, Raphael et Donatello savaient ainsi que les types avec qui ils travaillaient mais Felicia n'était pas forcément acoquinée avec ces gens-là.

– Je suis tombée dans les escaliers, chez moi, répondit Emma.

– Et où est passé ton plâtre ? sourit Felicia. Il t'a gêné lors de ta dernière sortie pour rejoindre ta copie chinoise ?

– Il me gênait, confirma Emma, mais pour le boulot. C'était juste une fêlure, de toute façon, j'avais pas besoin de plâtre pendant deux semaines.

Felicia allait répondre quelque chose mais elle fut interrompue par la clochette de la porte d'entrée. Emma se détourna aussitôt, heureuse qu'on lui fournisse une échappatoire. Sa joie retomba cependant comme un soufflé. Son cœur se serra lorsqu'elle reconnut l'homme au sourire doux qui venait d'entrer. C'était Dale Ackerman. Son père.


Donatello était en train de lire un article passionnant sur la répartition des résultats de tautomérisation spontanée de la thymine dans une base liquide d'acide cyanhydrique lorsqu'une tasse de café apparut dans son champ de vision. Il se décala sur le côté pour finir de lire le paragraphe affiché sur l'écran de son ordinateur mais la tasse le gêna à nouveau. Donatello l'attrapa à tâtons et la posa sur son bureau.

– Oublie pas de respirer, Donnie, se moqua gentiment Michelangelo.

Donatello leva le doigt pour faire patienter son frère, se concentrant un peu pour suivre toute la démonstration. La chimie organique n'était pas son domaine de prédilection et l'article publié dans ce journal scientifique de haut niveau s'adressait à des connaisseurs. Une fois sûr d'avoir bien tout intégré, Donatello se tourna vers Michelangelo qui s'était installé à califourchon sur une autre chaise de bureau, tournant sur lui-même en se poussant mollement du pied, la tête posée sur ses bras croisés sur le dossier. Donatello attrapa la tasse de café à présent froid – combien de temps s'était-il écoulé ? Il fit la grimace mais le but tout de même d'un trait.

– T'es flippant, des fois, commenta Michelangelo sans cesser de tourner. T'as pas cligné des yeux pendant au moins trente minutes.

– C'est impossible, rétorqua Donatello en fermant le document.

– T'as trouvé quelque chose ?

– Le professeur Brent est une sommité dans son domaine. Ses travaux sont passionnants et tout simplement brillants.

– Ah oui ?

Michelangelo se fichait éperdument des découvertes du professeur Brent, ça s'entendait à son ton vaguement ennuyé, aussi Donatello ne se fatigua-t-il pas à lui expliquer en quoi Brent avait révolutionné la recherche en génétique grâce à ses travaux sur les composants même de l'ADN – mais cet homme était fascinant. Donatello s'était mis sur son cas après leur entraînement et n'avait pas décroché depuis, dévorant les papiers qu'il avait publiés dans les revues scientifiques anglophones. Il avait aussi trouvé quelques cours du professeur Brent, beaucoup plus accessibles que ses recherches de pointe, mais ils n'avaient vraiment pas la même envergure. C'était pratiquement de la vulgarisation comparé à ses publications.

Donatello récupéra les feuilles sur lesquelles il avait griffonné les informations utiles repérées ici et là. Il s'était un peu emporté et avait aussi vérifié certaines équations sur le papier mais il arrivait encore à lire sous les nombres.

– Il est professeur de chimie organique à l'université de Columbia, résuma-t-il, mais il a aussi sa propre compagnie, ChemOps, qui reçoit des financements d'une dizaine de mécènes. Le plus généreux est Shizuoka LTD, un investisseur japonais intéressé par la génétique.

– Une branche des Foots ? demanda Michelangelo.

– Pas directement. Shizuoka LTD fait partie d'un consortium international dont les PDG se retrouvent dans les comités de direction des uns et des autres.

– Hein ?

Comment expliquer ça ? se demanda Donatello en relevant les yeux de ses notes. Michelangelo s'arrêta soudainement de tourner et se redressa, le regard vif, fixant quelque chose derrière Donatello. Celui-ci se tourna et aperçut une tortue mutante inconnue et pourtant familière. Elle était pratiquement aussi grande que Donatello mais plus large, plus musculeuse. Le vert de sa peau était sombre, tacheté de noir sur les épaules et le dessus des bras, tout en tirant sur un vert plus doux à l'intérieur des membres. Son visage ressemblait à celui de Michelangelo mais en un peu plus large et anguleux – plus mâture. Elle avait des yeux rouges perçant et un sourire assuré.

– C'est simple, se lança l'étranger d'une voix profonde. Les grandes compagnies ne sont pas dirigées par une seule personne mais par des comités. Ils sont composés d'actionnaires mais rien ne les empêche d'avoir des parts dans différents business. De fait, de nombreuses compagnies peuvent être dirigées par les mêmes équipes. Et bien sûr, il peut y avoir entente entre les uns et les autres.

– Bob ? hésita Donatello.

Bob sourit. Il s'approcha du bureau, s'y appuya d'un bras et se pencha en avant jusqu'à frôler la joue de Donatello.

– Ça te plaît ? murmura-t-il à son oreille.

Donatello frissonna et ce n'était pas d'appréhension ou de dégoût. Ça ne l'étonnait pas que Bob ait pu se concocter une apparence qui lui plairait assurément – il pouvait lire dans son esprit après tout – mais ça le dérangeait qu'il se dévoile comme ça alors que Michelangelo était juste à côté. Enfin, dans ce domaine-là, Bob avait fait bien pire récemment.

Donatello se détourna de l'hologramme, des papillons folâtrant dans son estomac.

– Bref, reprit-il d'une voix qui n'aurait pas dû partir autant dans les aiguës, un nom revient souvent dans ces comités et c'est celui de Claire Tanaka.

– Elle fait partie des Foots, se souvint Michelangelo.

Donatello hocha la tête. Le nom de Claire Tanaka apparaissait dans la base de données qu'Emma avait copiée et qui remontait aux débuts du clan des Foots à New York. Donatello avait lancé une recherche annexe sur cette femme pendant qu'il lisait les travaux du professeur Brent.

– Elle a intégré le clan six mois après la mort de Hamato Yoshi, expliqua-t-elle. Diplômée de l'école de droit de Harvard, elle a monté plusieurs entreprises et des fonds d'investissement au fil des années. A mon avis, c'est l'un des piliers du clan, en tout cas pour la partie financière.

– Si on la fait tomber, les Foots seront nettement plus faibles, comprit Michelangelo.

– Vous ne pouvez pas la tuer comme ça, intervint Bob.

Il s'était à moitié assis sur le bureau, les bras croisés sur son plastron. Il y avait quelque chose d'agressif dans son attitude, quelque chose de rude. Ça réveillait clairement quelque chose au fond de Donatello. Il eut du mal à détacher ses yeux de l'hologramme – bon sang, il avait même des cicatrices !

– Et pourquoi on pourrait pas ? demanda Michelangelo sur un ton clairement hostile.

– Parce que les Foots vont encore passer pour de pauvres victimes, répondit Bob.

– Techniquement, on en tue pas mal ces derniers temps, rappela Donatello en se réintéressant à ses feuilles pour ne pas croiser le regard rouge de Bob.

C'était une couleur dérangeante, intense. Bob était un sale enfoiré, décida Donatello. Celui-ci répondit d'un sourire assuré.

– Il vaudrait mieux les affaiblir avec un bon gros scandale financier, proposa Bob.

C'était une idée brillante, réalisa Donatello. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ? A quatre – enfin, trois en ce moment –, ils ne pouvaient pas mettre à terre le clan des Foots mais seulement l'affaiblir en tuant quelques éléments et un paquet de soldats sans importance. Le clan était trop étendu, trop bien organisé et avait surtout des amis haut placés. Mais si sa belle devanture venait à s'effondrer, peut-être la police pourrait-elle intervenir, sur décision d'un juge. Ça signifiait qu'il fallait trouver une faille dans les comptes du clan.

– Ou en créer une, ajouta Bob.

– Je lis pas dans la tête de Don, moi, rappela Michelangelo.

– Tu rates quelque chose, ricana Bob.

Donatello faillit s'étouffer mais se rattrapa en toussant.

– Je pensais à une faille dans les comptes du clan des Foots, dit-il sans oser regarder ni son frère ni Bob.

– Les documents ne sont pas difficiles à trouver pour moi, continua l'hologramme, mais pourquoi se fatiguer à parcourir des années de paperasse pour potentiellement mettre au jour des erreurs alors que je peux en fabriquer de toute pièce ? Je veux dire, les Foots ont certainement blindé leurs comptes de toute façon pour être hors de tout soupçon. Autant être créatif sur ce coup-là.

Michelangelo fit la moue.

– Tes idées sont toujours tordues, lâcha-t-il. C'est quoi la contre-partie ? Le premier né de la prochaine génération de tortue mutante ? Le sacrifice d'une vierge au clair de lune ? La main de Donnie ?

Donatello se tassa sur sa chaise, s'obstinant à regarder ses feuilles. Il sentait le regard intense de Bob se concentrer sur lui, comme un laser laissant une trace brûlante sur sa peau. S'il avait pu rougir, Donatello aurait changé de couleur à l'instant. Il voulait disparaître dans un trou et y rester jusqu'à ce qu'on l'oublie.

– C'est dans mon intérêt que vous surviviez à tout ce bordel, répondit Bob en haussant les épaules. Je suis coincé ici parce que je suis qu'un putain d'ensemble de programmes alors autant que je fasse des trucs à ma portée. C'est ça ou je fais sauter toute la ville mais c'est un peu extrême comme solution.

– Moui, admit Michelangelo. Mais tu vas pas nous planter, hein ?

– Croix de bois, croix de fer, railla Bob.

– Bon, alors prépare ça mais attends notre feu vert pour lancer l'opération. On aura qu'une chance alors il faut pas qu'on la loupe. Ça te va, Don ?

Donatello hocha la tête. Michelangelo avait raison : un coup comme ça se préparait et la moindre erreur ferait tout capoter. Il ne doutait pas que Bob connût les lois de ce pays régulant le commerce mais son appréciation de la situation pouvait être biaisée par sa manière de penser. Il n'était pas humain. Donatello non plus mais il était habitué à penser comme eux – plus ou moins. Il devrait potasser le droit dans les prochains jours. L'idée ne l'excitait pas vraiment.

– Ah, lâcha Bob en redressant la tête.

Le téléphone de Donatello sonna l'instant d'après et il accueillit avec reconnaissance la diversion. C'était Emma. Pourquoi appelait-elle à plus de minuit ?

– Oui ?

– Hey, Don !

Elle avait la voix serrée. Donatello jeta un coup d'œil à Michelangelo et posa le téléphone sur le bureau pour le mettre sur haut-parleur. Son frère se rapprocha, toujours assis sur la chaise.

– Mike est avec moi. Que se passe-t-il ? demanda Donatello.

– Eh bien, il y a plusieurs sujets qui me viennent en tête et...

– Il vaut mieux pas prendre de détours, prévint Michelangelo.

Il y eut un petit silence à l'autre bout du fil puis un soupir.

– Bon, le moins grave d'abord : j'ai pas eu de nouvelles de Raphael depuis hier après-midi. Je suis peut-être un peu parano mais, vu vos activités, je préfère prévenir que guérir.

Donatello échangea un regard lourd avec Michelangelo. Si Emma les appelait à chaque fois que Raphael boudait dans son coin, ils n'avaient pas fini de jouer les épaules réconfortantes.

– Ils ne se sont pas disputés, corrigea Bob.

– Qui c'était ? demanda Emma avec un brin de panique dans la voix.

– Bob, répondit Donatello.

– Salut, lança l'hologramme.

– Euh... salut ? Hey, attends, comment vous... Ah, vous avez accès à nos conversations...

– Evidemment, confirma Donatello. Mais je ne les lis pas, si ça peut te rassurer.

– Moi, je les lis, ajouta Bob.

Donatello se demanda si ça valait vraiment le coup. Bob répondit en levant les yeux au ciel.

– Bref, intervint Michelangelo, il doit bouder ou pas savoir quoi te répondre. Sujet suivant.

– Attends, coupa Bob, Donnie l'avait envoyé se confronter à Kitty, non ? Peut-être que ça a mal tourné pour lui.

– J'en doute, répondit Donatello.

Il attrapa sa souris pour ouvrir le programme qui permettait de gérer leurs téléphones portables. Celui de Raphael était silencieux, la batterie morte. Ce n'était pas normale. Donatello avait bidouillé des batteries tenant bien plus longtemps que la norme mais elles ne devaient jamais se vider complètement sous peine de couler et d'être inutilisables. Il avait prévenu ses frères d'être particulièrement attentifs à l'état de leurs batteries et Raphael respectait scrupuleusement ce que Donatello lui disait lorsqu'il était question de technologie – contrairement à Leonardo. Si sa batterie était morte, ça voulait probablement dire que Raphael avait été dans l'incapacité de la recharger. Donatello afficha le relevé de localisation du téléphone de Raphael et la ligne sur la carte n'avait aucun sens. Raphael avait zigzagué pendant des heures, que ce soit à la surface ou dans les égouts. Le signal mourrait dans Harlem vers midi, en surface. D'accord, c'était préoccupant mais pas au point d'inquiéter un peu plus Emma. Il ne fallait pas oublier que la demoiselle avait une furieuse tendance à s'attirer des ennuis. Si Donatello lui disait la vérité, elle sortirait probablement à la recherche de Raphael.

– Ne t'inquiète pas pour Raphael, reprit Donatello. Nous nous en occupons. Quel était ton autre souci ?

– Celui-là va pas te faire plaisir, bredouilla Emma.

– Le précédent non plus, répliqua Donatello. Je t'avais demandé de rester éloignée de Raphael pour ne pas le perturber or il l'est clairement.

– Donnie, marmonna Michelangelo.

Donatello choisit d'ignorer l'avertissement.

– Raphael s'est montré agressif à l'égard de sa famille dans le but de protéger votre secret, continua-t-il. C'est une attitude intolérable, quelque soit la situation.

– C'est bon, Don, insista Michelangelo. Emma, c'était quoi, ton autre problème ?

Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne.

– Emma ? répéta Michelangelo.

– C'est bon, répondit-elle sèchement. Vous avez assez à faire, je vais me démerder.

– Em', le prends pas comme ça. Si t'as un problème...

– Merci, Mike, coupa Emma, mais ça ira.

Elle raccrocha.

– Elle est vexée, commenta obligeamment Bob.

– T'étais obligé de lui dire ça ? demanda Michelangelo en se levant de sa chaise.

– Raphael..., tenta Donatello.

– En pince clairement pour elle, continua Michelangelo. Eh bah très bien pour lui.

– Quoi ? s'étonna Donatello en levant les yeux vers son frère.

– C'est son problème, pas le nôtre, expliqua Michelangelo. On a pas besoin d'être sur sa carapace pour quelque chose qui nous concerne pas.

– C'est toi qui ne supportais pas l'idée d'un rapprochement entre eux il y a quelques semaines de ça, lui reprocha Donatello.

– Je sais et j'ai pas dit que ce qu'ils traficotaient me plaisait mais c'est entre eux, Don. Laisse le temps à Raphael de retrouver son équilibre avant de lui faire des reproches. Merde, regarde-toi baver sur Bob ! Ça me plaît pas plus mais j'ai rien dit et je dirai rien tant que ça vient pas foutre la merde entre nous.

– Raphael s'est disputé avec Casey, rappela Donatello.

– Tu peux parler, rétorqua Michelangelo.

Donatello se renfrogna, fixant l'écran de son ordinateur. Il ne s'était pas mis Casey et consécutivement April à dos pour rien. Sa petite démonstration de force avait eu un sens, un but, mais Raphael s'était juste énervé à cause de son secret. Ce n'était pas la même chose.

– Laisse-lui du temps, insista Michelangelo. Merde, on en laisse bien à Leo !

Donatello ne répondit pas. Michelangelo avait raison. Ils épongeaient toujours les erreurs de Leonardo sous prétexte qu'il était leur leader mais la même tolérance n'était pas appliquée à Raphael et Michelangelo. C'était à cause de leurs rôles respectifs au sein de l'équipe, Donatello le savait parfaitement. Cependant, Michelangelo ne semblait pas en avoir conscience. C'était mieux comme ça, supposa Donatello.

– Pas fâché ? demanda Michelangelo.

– Non, répondit Donatello.

– Bien. Envois-moi cette carte, j'vais aller voir si je trouve Raph. Bob et toi, bossez sur ce plan démoniaque. On en a besoin si on veut que Barad-dûr s'effondre.

Donatello hocha la tête. Michelangelo lui sourit et sortit de la salle. Bob resta appuyé contre la table un instant, regardant la porte, avant de se tourner vers Donatello.

– Il se rend même pas compte de l'importance qu'il prend, commenta Bob.

– C'est très bien comme ça, répondit Donatello en envoyant la carte.

– Ça va pas poser problème ? Avec Leo, je veux dire ?

– Probablement mais nous nous en préoccuperons plus tard.

Bob fit la moue.

– Ça va te retomber dessus, Donnie.

– Je suis au courant.

– « Les choses que je fais par amour », sourit Bob.