Chapitre 35 : L'amitié entre Similis est impossible.
Un fracas épouvantable. Des feuilles qui volent partout. Moi qui recule en soupirant, atterré. Et une étagère entière qui vient de s'effondrer.
-Tu as peut-être besoin d'aide, Axel... ?
Je me retourne vers l'entrée de la bibliothèque de la Citadelle, une grande salle blanche et impersonnelle où s'entassent tous les grimoires récoltés par l'Organisation ainsi que tous ses rapports. Ah... ce n'est que lui. Zexion me regarde avec mépris. Il détaille l'armoire qui vient de tomber et le millier de livres que je viens de détruire. Moi, ironique, je fais un vague geste de la main, du genre un peu orgueilleux
-Mais non voyons ! Où vas-tu chercher une idée pareille ? Je m'en sors très bien tout seul !
Le Conspirateur Ténébreux (c'est son surnom ici) s'avance dans la pièce. Tiens, je remarque qu'il est toujours aussi petit. Bon, je suis peut-être juste méchant gratuitement ce qui est sûr c'est qu'il ne sera jamais très grand. Il s'abaisse vers un livre au hasard qu'il ramasse et il détaille sa tranche.
-Que cherches-tu ici ? Il est rare de te voir à la Bibliothèque.
Aaaaaah, son petit air supérieur... il m'a presque manqué ! Même gamin, il l'avait déjà... j'aurais envie de l'étrangler mais je résiste à mes pulsions animales. Avec une politesse feinte – et volontairement exagérée – je réponds :
-Il paraît que je suis en charge de retrouver le Maître de la Keyblade.
-C'est exact, acquiesce l'autre en détaillant toujours la tranche.
-Je suis venu voir s'il n'y avait pas quelques informations sur la Keyblade ici.
-Tu aurais pu me le demander directement.
Zexion regarde avec un haussement de sourcil le désastre que je viens de provoquer. C'est pour ça que je le déteste profondément. Ouais, déjà humain, je ne le portais pas vraiment dans mon cœur je me souviens que c'était toujours lui qui cafardait mes allées et venues dans le Château à Xehanort. Mais ce n'est pas un enfant en face de moi. C'est un jeune homme encore plus froid et méprisant qu'il ne l'a jamais été. Je lui réponds par un sourire méchant et je demande alors mielleusement :
-Qu'est-ce que la Keyblade, Zexion ?
-La Keyblade est une arme destructrice, capable d'apporter la lumière comme le chaos, commence-t-il en s'avançant vers une table de lecture, et il s'y assoit avec désinvolture. L'Élu qu'elle choisit doit avoir un cœur fort et une volonté hors de commun. Celui qui la possède obtient alors, entre autre, le pouvoir de libérer les cœurs et de les envoyer vers Kingdom Hearts. En libérant ces cœurs, Kingdom Hearts se renforce. Xemnas voudrait créer un Kingdom Hearts pour que nous retrouvions nos cœurs – pour cela, le pouvoir de la Keyblade est nécessaire.
-Pourquoi doit-on retrouver le Porteur de Keyblade ? Il n'est pas censé se montrer tout seul... ?
-Pour l'observer, tout d'abord, afin de découvrir un moyen de le manipuler, répond Zexion qui ne me regarde même pas, presque amusé par mon ignorance. À long terme, pour lui arracher son cœur et obtenir un Simili sous nos ordres, capable de manier la Keyblade.
Ma rêverie caractéristique s'occupe de faire le reste. J'imagine un guerrier redoutable, capable de tous nous surpasser d'une seule pichenette, une montagne de muscles et de courage qui ferait pâlir Xemnas. Ah, alors je dois être dans le camp du Maître de la Keyblade si je ne veux pas mourir. Zexion semble deviner facilement quelle étrange vision apparaît dans mes pensées puisqu'il continue :
-Tu te fais des illusions, Axel. La Keyblade ne choisit pas son Porteur en fonction de sa technique de combat, ou de sa force physique... mais de la puissance et de la lumière de son cœur.
-Son cœur... je murmure avec un peu d'ironie. Comment être sûr alors qu'un Simili puisse porter la Keyblade ?
-C'est un risque à courir, c'est vrai, avoue Zexion qui me dévisage avec ses deux prunelles perçantes. C'est pour ça qu'il ne vaut mieux pas lui arracher son cœur avant de l'avoir grandement observé. De plus, nous savons que le Sans-coeur de Xemnas (je dévisage Zexion avec surprise) a aussi des plans pour le Porteur. J'ignore s'ils sont en contact mais Xemnas a décidé de laisser son Sans-coeur agir avant de décider quoi faire.
Mon regard semble se voiler. Alors notre Supérieur chéri a aussi un Sans-coeur humain ? Mais quel genre d'homme était exactement Xehanort ? Un Sans-coeur humain... personne n'en est capable. Même Lea, qui était si exceptionnel, a donné un Sans-coeur félin – très puissant, certes – mais animal. Zexion, encore une fois, devine le trouble qui m'assaille mais choisit de ne pas le relever. Peut-être n'avait-il même pas le droit de m'en parler.
-Rechercher le Porteur est notre but principal, puisque c'est lui qui doit nous aider à compléter notre Kingdom Hearts.
-Comment dois-je procéder pour le retrouver ? Il a un traceur sur lui, ou quelque chose comme ça... ?
Il a un faible rictus sur le visage.
-Un Simili qui aime l'humour, constate-t-il avec dédain. Tu es un vrai paradoxe, Axel.
-J'avais je n'aurais pensé que tu me fasses un compliment un jour.
Il semble bizarrement bien aimer mon ton désagréable et provocateur. Posant sur la table le livre qu'il tenait, il reprend doucement :
-Xehanort avait tout prévu du temps où nous étions encore humains. Vois-tu, il existe dans l'univers sept jeunes filles au cœur dépourvu de Ténèbres. Ces filles sont attirées par la Lumière et les Porteurs. Une de ces Princesses de cœur vivait au Jardin Radieux (c'est le premier des six disciples qui me parle concrètement de cette époque et je suis un peu surpris) et Xehanort l'a envoyée dans l'espace, afin qu'elle le guide vers l'Élu de la Keyblade.
-Vraiment ? je m'étonne avec stupéfaction.
Il acquiesce gravement.
-Guidé par sa lumière tu dois retrouver cette fille. Avec elle, tu trouveras le Porteur.
-Comment s'appelle-t-elle ? À quoi ressemble-t-elle ?
-Elle était une enfant de la Cité qui vivait seule avec sa grand-mère. Elle avait quatre ans à l'époque, je suppose qu'aujourd'hui elle doit être âgée de neuf ou dix ans. Dans mon souvenir, les cheveux acajous et les yeux bleus. Elle s'appelait Kairi.
Kairi... pourquoi ça me dit étrangement quelque chose ? Une petite fille de la Cité... c'est mon imagination, ou j'entends un rire enfantin à mes oreilles ? Des yeux bleus... un visage rond et un air puéril et malicieux sur deux bonnes joues rosies par ses nombreux jeux... une grand-mère bienveillante et un peu autoritaire qui cache un amour infini...
-Est-ce que ça va, Axel ? demande Zexion avec suspicion.
-Je... oui... continue...
-Pourquoi ce n'est pas Saïx qui t'explique tout ça ?
Son petit regard calculateur et la question pourtant posée avec une innocence mesurée me mettent immédiatement en colère, et la vision étrange de la petite fille s'efface aussitôt. Mes poings se serrent brusquement.
-Je n'ai pas besoin de ton air hautain, Zexion, je m'exclame en me rebiffant aussitôt.
-Aaaah... vous vous êtes donc expliqués.
-Ça ne te concerne pas.
-L'amitié entre Similis est impossible. Nous n'avons pas de cœur.
-Je ne crois pas que tu saches grand chose de l'amitié. Ce n'est pas comme si, en tant qu'humain, tu avais déjà eu des amis.
Silence. Un faible sourire ironique se dessine sur les lèvres fines des Zexion qui ne sourcille pas un seul instant en me dévisageant. Puis il pose son coude sur la table et met son menton au creux de sa main, fixant un point inconnu.
-C'est vrai, admet-il volontiers, je n'avais pas d'ami, à part peut-être Ansem. C'est sans doute pour ça que tu n'as jamais pu être disciple, tu n'étais pas assez froid, tu vivais trop dans la Lumière. C'est peut-être ça aussi la différence entre toi et nous au final.
Pourquoi ai-je l'impression que Zexion a aussi des choses à me dire, comme s'il attendait la première personne à laquelle confier ses remords les plus enfouis ? Mon visage se ferme et mon sourire méchant s'agrandit. Je ne veux pas être cette personne. Je ne veux pas lui parler plus longtemps. Je ne veux même pas m'approcher de lui. Je ramasse sur le sol la liste des mondes que Xaldin avait déjà visité et je tourne les talons, décidé à m'éloigner le plus possible de lui.
-Axel, je ne sais peut-être pas grand chose de l'amitié, s'exclame-t-il malgré tout alors que je ne m'arrête même pas. Mais j'ai pu voir de quoi les gens étaient capables au titre des sentiments – Lea était d'ailleurs un très bon sujet d'étude pour moi. Et si Saïx essayait de te protéger en t'éloignant de Xemnas ? Et s'il voulait t'aider à t'endurcir pour que tu cesses de te lamenter sur ton passé d'humain ? S'il avait exagéré volontairement sa haine pour toi juste pour t'aider à avancer encore plus loin... ? Parce que je sens autour de lui l'odeur des regrets...
Je continue d'avancer et disparais dans le couloir. Comme je m'en doutais, il est impossible dans l'Organisation de garder quelque chose secret. C'est ça le danger de n'avoir qu'un seul QG. Les informations circulent comme si les murs n'étaient pas plus étanches que des passoires. Mes sourcils se froncent. Encore une fois, Zexion se mêle de ce qui ne le regarde pas. Il n'est pas très différent de Ienzo au final.
S'il a raison, s'il a tort ? Un Simili comme moi sait que ça n'a pas vraiment d'importance. Parce qu'en me disant toutes ces choses, qu'elles soient vraies, qu'elles soient fausses, Saïx a fait le choix de s'écarter le plus possible de moi. Et j'ai la sensation qu'essayer de le raisonner ne mènerait à rien. C'est un choix mûri et délibéré Saïx ne veut pas d'une amitié et encore moins avec moi. Et je pense... maintenant, avec le recul, je pense que Isa détestait peut-être vraiment Lea.
Ça n'a pas d'importance. Et je construirai désormais seul mon existence de Simili en essayant de survivre le plus longtemps possible. Ce qui implique, Maître de la Keyblade, de te retrouver rapidement.
