Un éclair de lumière fendit les airs et percuta un dôme verdâtre, renvoyant le sortilège sur son lanceur tandis que jaillissait derrière la barrière une sphère bleutée. Rowena bloqua son propre sortilège qui alla s'écraser contre un mur. L'attaque de Harry parut sur le point de toucher son adversaire, mais sa boule lumineuse heurta à son tour une coupole qui enveloppa la statue afin de la protéger.

Les mains de Harry se joignirent. Lorsqu'il les écarta, un grésillement métallique accompagna l'apparition d'une nouvelle sphère, d'une intense couleur rouge. A peine eut-il lâché la boule, que son sortilège se précipitait vers Rowena au moment même où une attaque identique fusait vers lui.

Les deux sphères se percutèrent à mi-chemin et luttèrent férocement, jusqu'à ce que celle que Harry avait invoquée disparaisse. Le dôme verdâtre se matérialisa encore autour du sorcier. A temps.

‒ Je pense que nous pouvons nous arrêter ici, déclara Rowena d'un ton satisfait. Tu progresses étonnamment vite, Harry Potter. Tes progrès sont indéniables, et même inespérés, mais il reste encore beaucoup de choses à apprendre sur la magie mentale. L'erreur que tu as commise sur le dernier échange est tout à fait normale : tu as pensé que maintenant que ton sortilège n'était plus dans tes mains, tu ne pouvais qu'attendre de suivre son évolution.

Harry lança un regard interrogateur aux saphirs qui habitaient les orbites de la statue.

‒ Nos deux sortilèges étaient de puissance égale, expliqua Rowena. Normalement, ils auraient dû s'entrechoquer puis dévier de leurs trajectoires, mais ça ne s'est pas déroulé comme ça. La raison en est simple : j'ai gardé le contact avec mon sortilège pour lui donner plus de force. Le tien a été brisé, le mien a reprit sa course.

‒ Donc… il est possible d'augmenter la puissance d'un sortilège sans le toucher ?

‒ Non, bien sûr que non, reconnut Rowena. Ce que tu n'as toujours pas compris, visiblement, c'est que ma discipline ne demande un contact physique, mais un contact spirituel. Mes mains ne touchaient plus mon sortilège, mais mon esprit y restait connecté. Mais ne t'en fais pas, tes progrès récents sont encourageants pour la suite. Tu ne tarderas pas à comprendre comment ça fonctionne.

Harry ne demandait qu'à le croire.

‒ La prochaine fois que tu viendras, apporte donc un emploi du temps, reprit Rowena. Au vue de tes résultats, il est venu l'heure pour toi de suivre plusieurs cours. Godric ne pourra pas être ton professeur avant que tu n'aies exploré toutes les facettes de la magie mentale. Ce sera soit Salazar ou Helga, donc.

Sans plus de cérémonie, Rowena regagna son piédestal pour redevenir une statue inanimée. A peine la sculpture eut-elle retrouvé sa place que Harry, se remettant doucement de la nouvelle, prenait la direction de la porte du fond. Il n'oubliait pas l'avertissement du chaton selon lequel il ne serait pas facile d'atteindre Lleoryn, mais Harry était prêt à tenter le coup.

Posant prudemment la main sur le lourd anneau accroché à la serrure, il tira. Satisfait, la porte pivota sans résistance, révélant un petit vestibule au fond duquel se trouvaient deux escaliers – celui de gauche montait, celui de droite descendait. Il referma la porte et prit une inspiration si profonde qu'il en frissonna.

Dans une explosion de fumée, Leandra apparut à côté de lui, surexcitée. Quand Harry lui avait demandé comment il pouvait la contacter, il était resté quelque peu dubitatif ; et pourtant, une simple inspiration engendrant un frisson suffisait pour que la magnifique blonde sache qu'elle était appelée.

Par souci de préserver ses secrets, Harry avait attendu d'avoir refermé la porte du fond pour la prévenir. Leandra ne sembla pas se demander comment il était arrivé jusqu'ici, toutefois. Très heureuse, elle lui saisit le bras avec bonne humeur et contempla les deux escaliers avec un très grand sourire.

‒ On va où ? s'enquit-elle.

Harry n'en avait aucune idée, et il s'en inquiétait. Si l'un des escaliers menait à Lleoryn, était-il possible que le deuxième conduise à une pièce que Leandra n'était pas censée découvrir ? Il n'eut pas à se poser la question plus longtemps. Aussi léger qu'une plume, plus douce qu'une brise, une voix lui parvint faiblement aux oreilles.

Il ne comprit pas ce qu'elle lui dit, mais il la reconnut sans peine : c'était la même qui lui avait demandé de retrouver Lleoryn. Leandra ne paraissait rien avoir entendu. Harry l'entraîna vers l'escalier qui descendait. La magnifique blonde fit surgir une petite sphère blanche qui projeta une lumière dense, éclairant les marches usées. Guidés par le sortilège de Leandra qui flottait au-dessus d'eux, ils descendirent progressivement l'escalier en spirale.

‒ Qu'est-ce qu'on va chercher ? murmura Leandra, curieuse.

‒ Lleoryn, répondit Harry.

Leandra haussa les sourcils en tournant vivement la tête vers lui, ses longs cheveux soyeux lui envoyant un délicieux parfum indéchiffrable. Surpris, Harry lui lança un regard interrogateur, mais il vit qu'elle était encore plus étonnée que lui.

‒ Lleoryn ? répéta-t-elle, incrédule.

‒ Tu connais ? demanda Harry, dubitatif.

Leandra reprit la marche, l'air effaré.

‒ Pour commencer, il est quasi-impensable qu'un tel mot puisse être apparut dans ce monde ! déclara-t-elle. C'est un mot typiquement Nehoryn, un dialecte très ancien que seuls les doyens savaient encore parler, non sans peine.

‒ Et qu'est-ce que ça veut dire ? s'étonna Harry.

Comment un mot typique de l'ancienne langue Nehoryn pouvait-il se retrouver à Poudlard ?

‒ Etymologiquement, ça signifie « Celle qui sait », répondit Leandra. Lleoryn est une légende antique de mon peuple, qui remonte à l'époque d'Astaroth.

‒ Qu'est-ce qu'elle raconte ? interrogea Harry, ahuri.

‒ Quand le Cercle des Mages décida de supprimer Astaroth, il rallia d'abord à lui des alliés de tout notre monde, raconta Leandra. Au début, les humains pensaient que nos forces suffiraient pour vaincre Astaroth, mais le Démon était bien plus puissant qu'on ne l'avait soupçonné. Les premiers raids furent décimés, avant que mon peuple ne prenne part à la guerre, avec à sa tête une mage du nom de Lleoryn.

« Les humains de mon monde ont toujours présenté Byr comme le héros de la guerre, mais ils ont omis de se souvenir de Lleoryn. Car c'est grâce à elle que Byr parvint à donner le coup de grâce à Astaroth. Les pouvoirs de Lleoryn, disait-on, égalaient presque ceux d'Astaroth, mais nous soupçonnons le Démon de ne jamais avoir révélé la totalité de son pouvoir.

« Quoi qu'il en soit, Lleoryn périt pendant la bataille finale. Selon la légende, personne ne put jamais récupérer son corps, car un phénomène incroyable se produisit : des flammes blanches firent disparaître sa dépouille, sans en laisser la moindre trace. »

Bizarre, songea Harry. Vraiment très, très bizarre. Certes, les légendes avaient toujours été un support pour les fantaisies les plus incroyables, avaient subi d'innombrables changements tout au long des siècles, mais Harry faisait davantage confiance à la version Nehoryn qu'à celle de mages humains comme Ooghar.

Mais comment Lleoryn pouvait-elle se retrouver dans ce monde si elle était morte dans le sien lors de son affrontement contre Astaroth ? Toutefois, la question la plus pertinente qui trottait dans l'esprit de Harry, c'était : la Lleoryn de la légende était-elle la même que celle qu'il allait trouver au pied de l'escalier interminable ? Il ne savait absolument rien de ce qu'était Lleoryn, en plus. Il s'agissait sans aucun doute d'une coïncidence, car il doutait qu'une dépouille ait un quelconque intérêt dans la guerre contre Malphas et Beherit.

Curieusement, un détail traversa brusquement l'esprit de Harry :

‒ Allandra m'a entendu parler de Lleoryn, révéla-t-il.

‒ Ah ? s'étonna Leandra. Et elle ne t'a rien dit ?

‒ A toi non plus, apparemment, fit remarquer Harry. Je croyais que vous partagiez toutes vos découvertes quand vous échangez vos places ?

‒ Pas toujours, répondit Leandra. Nous pouvons garder des secrets, nous aussi.

L'étrange particularité des deux sœurs paraissait encore plus complexe qu'il ne l'avait pensée, mais il ne tarda pas à se débarrasser de cette impression. Ils avaient, en effet, atteint le bas des marches. La lueur blanche flottant au-dessus d'eux éclairait brillamment un couloir sombre et humide, dont les murs de pierre brute étaient presque entièrement recouverts d'un épais tapis de mousse verdoyante.

Harry ayant pris le réflexe de passer ses journées, en dehors des cours, avec la magie mentale, toutefois, il eut rapidement conscience que la mousse n'était pas naturelle ou dissimulait l'une des épreuves qui rendaient « Lleoryn difficile à atteindre ».

‒ Comment as-tu découvert cet endroit ? demanda Leandra d'une voix étrange.

‒ Hein ? Heu… par hasard, pourquoi ? prétendit Harry.

La magnifique blonde observait les parois d'un air à la fois incrédule et intense.

‒ Tu sens la magie ? reprit Leandra.

‒ Oui.

‒ C'est de l'occultisme, murmura la Nehoryn d'une voix lourde. Et de l'occultisme à un grand niveau.

Harry se souvenait encore du rapide cours que Leandra lui avait donné, après son réveil. Deux disciplines constituaient la magie divine : l'élémentarisme et l'occultisme. Elle lui avait même affirmé que Damar lui-même rencontrait des difficultés dans cette branche… Comment était-ce possible ? Comment de l'occultisme pouvait se trouver à Poudlard ? Même Groves, Harry le savait, n'avait jamais soupçonné l'existence d'une telle forme de magie…

Décidément, Poudlard possède des secrets plus étonnants les uns que les autres, et l'année ne manque pas de surprises, pensa-t-il.

‒ Ah ! s'exclama soudain Leandra, réjouie.

‒ Quoi ? demanda précipitamment Harry.

‒ Je reconnais cet enchantement, répondit-il d'un ton joyeux. C'est un Chaotien !

‒ Un… quoi ?

‒ Un Chaotien, répéta Leandra. Tout comme la sorcellerie, l'occultisme a ses sous-branches et l'une d'elles s'appelle : la Chaotie. La Chaotie est une discipline relativement simple, si on lui oppose les autres. Son but majeur, c'est de provoquer le chaos dans l'esprit de ses victimes.

Me voilà rassuré, grommela intérieurement Harry en frissonnant, tandis que Leandra fixait les parois avec une intensité telle qu'elle aurait tout aussi bien pu chercher à transpercer les murs de son simple regard. Puis elle eut un brusque sourire satisfait.

‒ Donne-moi la main, ordonna-t-elle. Quoi qu'il arrive, ne la lâche pas et ne t'arrête pas !

Harry prit la main tendue de Leandra, qui la serra étroitement puis l'entraîna vers le couloir. A peine eurent-ils franchi les premières mousses qu'une obscurité totale s'abattit sur eux. Quasi-instantanément, Harry sentit un froid mordant pénétrer ses pores pour glacer ses entrailles. Un filet de sueur glaciale descendit le long de sa nuque, tandis que son sang tambourinait avec un vacarme assourdissant contre ses tempes.

Il ne distinguait ni Leandra, ni même le bout de son nez. Gelé et angoissé comme jamais il ne l'avait été, il s'aperçut rapidement que les ténèbres n'étaient rien, comparées à ce qui semblait s'y cacher. Quelque part autour de lui, un horrible cliquetis retentit. On aurait dit des ongles – ou des griffes – qui heurtaient la surface de pierre du sol.

‒ Leandra ? murmura Harry, la voix extraordinairement rauque.

‒ Ce n'est rien, assura-t-elle.

La voix de la magnifique blonde lui parut étrangement lointaine, mais sa sérénité le rassura un peu… mais vraiment un tout petit peu.

Les griffes semblèrent se rapprocher. Bien malgré lui, Harry allongea le pas, mais Leandra lui attrapa le bras dès qu'il fut à sa hauteur et le tint fermement, l'obligeant à adopter une marche plus lente, plus naturelle. Les griffes cliquetant contre le sol lui donnèrent l'impression d'être à moins d'un mètre lorsque, brutalement, il fut aveuglé par le sortilège de la Nehoryn. Battant des paupières, il recouvra la vue et se retourna.

Le couloir était identique à celui qu'il avait vu en atteignant le bas des marches. Que s'était-il passé ? Jetant un regard en biais vers Leandra, il remarqua que la jeune femme paraissait plus satisfaite que bouleversée par l'expérience. Avec un sourire, elle se tourna vers lui :

‒ Le Cauchemar, annonça-t-elle. Il plonge la victime d'une obscurité paranoïaque ayant le but final de lui perdre sa trajectoire. Acculée par les bruits qu'elle entend, la victime s'arrête pour essayer d'affronter ses hallucinations, perd définitivement le sens de l'orientation et se trouve piégée dans les ténèbres abyssales de l'enchantement jusqu'à ce que le maléfice soit levé…ou qu'elle meure.

‒ Charmant, marmonna Harry, encoure choqué.

Il était étonnant de constater que Leandra demeurait aussi fraîche qu'à leur arrivée au pied des escaliers, mais Harry s'intéressa presque aussitôt à l'arche qui se dessinait dans la paroi, juste derrière la Nehoryn. L'ouverture n'aurait rien eu de particulier, si une étrange substance dorée n'en avait bouché tout l'espace. A l'évidence, le promeneur devait obligatoirement traverser la substance s'il voulait passer de l'autre côté de l'arcade.

Leandra et Harry s'en approchèrent, lui un peu plus prudemment que la jeune femme.

‒ Encore de l'occultisme ? demanda Harry avec appréhension.

‒ Non, répondit Leandra d'un air amusé.

Visiblement, le malaise de Harry vis-à-vis de l'occultisme la divertissait beaucoup. Leandra le gratifia d'un sourire compatissant puis reporta son attention sur la substance.

‒ De l'alchimie, déclara-t-elle alors.

‒ Chouette ! dit Harry sans enthousiasme.

Leandra pouffa de rire et s'approcha de lui pour le contourner puis lui sauter sur le dos. Index pointé vers l'arcade, elle lança d'un ton rieur :

‒ En avant, cheval !

Harry réprima à grand-peine un soupir et obéit. Leandra ne s'était pas trompée pour l'obstacle précédent, il ne pouvait que lui faire confiance pour celui-ci. A mesure qu'il s'approchait de la substance, il ne put s'empêcher de la comparer à une bulle qui aurait été coincée dans la porte, sauf que la chose n'éclata pas lorsqu'il la traversa.

Il ne ressentit aucune sensation bizarre – rien d'humide, ni de froid, absolument rien. La seule chose qui changea, ce fut son poids ou, plus précisément, celui de ses vêtements. De ses pieds à ses épaules, son uniforme s'alourdit brusquement tandis qu'il émergeait de l'autre côté de la substance pour apparaître à l'extrémité d'un corridor étonnamment long. A l'inverse, il aurait facilement cru que Leandra était descendue de son dos tant elle avait gagné en légèreté. Déjà qu'elle ne pèse pas lourd… songea-t-elle.

Harry poursuivait son chemin de plus en plus pénible. Ses chaussures paraissaient peser vingt kilos chacune, ses genoux peinaient à soulever son pantalon quand il faisait un pas et, presque implorantes, ses épaules lui faisaient atrocement mal. Après la sueur glacée du Cauchemar, sa transpiration perla sur son corps, chaude et salée.

Leandra entoura ses jambes autour de ses hanches. Curieusement, ce simple geste allégea très sensiblement Harry. Dans un regain d'énergie, il accéléra très légèrement l'allure, réalisant en un coup d'œil que la sortie n'était pas aussi loin qu'il l'avait cru. Haletant, dégoulinant et près de s'effondrer, il distingua un autre écran identique à la substance dorée, mais blanc.

Lorsqu'il le franchit sans même le sentir, Leandra descendit de son dos et l'aida à s'adosser au mur. Se laissant glisser au sol, Harry inspira profondément, heureux de retrouver un uniforme d'un poids normal. Ses épaules meurtries le tiraillaient et ses jambes ankylosées semblaient se préparer à lui annoncer qu'elles ne feraient plus aucun effort avant le lendemain.

‒ Tu te débrouilles très bien, le félicita Leandra en s'agenouillant devant lui.

Elle fit apparaître un petit couteau, semblable à ceux utilisés en cours de potions. Trop épuisé pour lui demander ce qu'elle comptait faire avec, Harry ne put s'empêcher d'avoir un haut-le-corps lorsque la magnifique blonde s'entailla le pouce sans en ressentir la moindre douleur.

‒ Mais… articula-t-il d'une voix épuisée.

‒ Goutte, dit Leandra en lui tendant son pouce. Le sang de mon peuple contient beaucoup plus de vitamines que celui des humains, et certaines sont même uniques à mon peuple.

Dubitatif, Harry sentit Leandra plaquer son pouce contre ses lèvres puis le retirer. Léchant les traces de sang qu'elle y avait laissé, il nota aussitôt que le liquide n'était pas salé comme celui des humains, mais étrangement fruité. Dès qu'il avala sa salive, une douce fraîcheur parcourut toutes ses veines, apaisant ses épaules et ses jambes meurtries, arrêtant sa transpiration en une seconde.

Stupéfait, il vit Leandra baisser les yeux sur l'entaille de son pouce, qui se refermait déjà sans laisser la moindre trace d'une cicatrice. Encore un peu fatigué, mais à présent disponible pour poursuivre l'aventure, Harry se redressa doucement en se remettant péniblement de l'étonnant pouvoir du sang des Nehoryn.

‒ Merci, dit-il d'une voix plus calme.

‒ Merci à toi, cette aventure est très amusante, répondit Leandra avec chaleur.

Après l'occultisme et l'alchimie, cependant, Harry redoutait la suite du parcours. A présent un peu plus en forme, il s'intéressa pour la première fois à l'endroit. C'était une sorte d'alcôve, et aucune issue ne se présentait à eux. Comment cet endroit pouvait-il exister dans Poudlard ? Il n'en revenait toujours pas, mais quelque chose était certain : ce n'était pas Groves le créateur de cette zone. Les lieux semblaient dater des Fondateurs eux-mêmes, même si Harry ne savait pas comment lui était venue cette certitude.

‒ Là ! dit Leandra en désignant un pan de mur vierge.

Sans doute due à la fatigue, Harry n'avait pas réalisé qu'il avait perdu le contrôle sur sa magie mentale. Rectifiant ce détail, il put effectivement déceler une empreinte magique sur la paroi désignée par Leandra. C'était infime, tout comme la passerelle, mais les scintillements étaient bien présents et perceptibles.

Ils s'avancèrent ensemble vers le mur. A mesure qu'il s'approchait, Harry percevait mieux les scintillements qui paraissaient dessiner une grossière échelle en bois. Malgré son aspect assez décourageant, elle était solide, comme le prouva le pied qu'il abattit lourdement sur la marche la plus basse.

‒ On dirait qu'on approche ! dit Leandra d'un air rayonnant.

Sans attendre, apparemment convaincue qu'il n'y avait rien à craindre, elle grimpa à l'échelle sous le regard exaspéré de Harry. Lui arrivait-il de perdre son enthousiasme ? se demanda-t-il avant que son état d'esprit change brutalement lorsque, soulevée par son ascension, la jupe de Leandra révéla l'absence de sous-vêtements.

Si Harry se sentit particulièrement mal à l'aise en suivant la courbe des fesses de Leandra, son bas-ventre lui inspira une profonde honte. Les joues enflammées et le pantalon plus étroit qu'à l'ordinaire, il suivit la magnifique blonde sans relever la tête, livrant une bataille impitoyable contre la vision imprégnée dans ses pupilles. Je lui avais pourtant donné de l'argent pour des vêtements et des sous-vêtements !

Il rejoignit bientôt Leandra mais attendit d'être debout pour relever les yeux. Soulagé, il sentit que son visage avait reprit une teinte normale, et son pantalon avait retrouvé son confort. Tout bien réfléchi, il n'aurait eu aucun mal à effacer la vision sublime qu'il avait aperçue, car ils se trouvaient à présent dans l'endroit le plus bizarre qu'il eût jamais vu.

Quatre colonnes s'élevaient pour se rejoindre en une voûte au-dessus d'eux. Suspendu à la clé de voûte, un énorme lustre d'or massif projetait une lueur bleuâtre, spectrale, sur les murs nus de pierre grise. Au centre de l'endroit, quelque chose confortait l'hypothèse de Harry : aucune liaison ne rapprochait la Lleoryn de la légende et celle qu'il cherchait.

Aucun sarcophage, aucune sépulture. Juste un coffret d'or et d'opale, posé sur un piédestal de pierre très simple. Harry lança un regard en biais à Leandra, espérant qu'elle lui révèle toutes sortes de pièges, mais la jeune femme paraissait singulièrement fascinée par le coffret. Un pli entre les sourcils, il s'approcha de la Nehoryn, qui ne cilla même pas.

‒ Leandra ? appela-t-il, déconcerté.

La magnifique blonde ne répondit pas, hypnotisée. Derrière lui, Harry entendit un déclic et fit volte-face avec la même vivacité que le soir où Allandra l'avait rejoint sur la passerelle. Pour la deuxième fois, sa baguette magique se retrouva dans sa main sans qu'il ait plongé sa main dans sa poche, mais ce détail était le cadet de ses soucis.

Le coffret s'était ouvert. A la manière d'un serpent fasciné par le mouvement d'une flûte, une chaîne en argent, étincelante, s'éleva du coffret, attirant dans sa courte ascension un médaillon de cristal, au premier regard, à l'intérieur duquel brûlait une unique flamme bleue et froide. Ils n'avaient pourtant pas bougé, rien touché – comment le coffret s'était-il ouvert ?!

Harry n'eut pas le temps de réfléchir davantage à ce mystère. Comme attirée par un aimant, la chaîne en argent fendit les airs à une vitesse prodigieuse. Harry ne distingua qu'un bref éclair argenté, accompagné d'un sillon bleu. Néanmoins, le destinataire était évident. Tournant avec brusquerie la tête vers Leandra, il eut tout juste le temps de voir la chaîne se refermer autour du cou de la Nehoryn avant que celle-ci ne laisse échapper un léger soupir, puis s'effondre de tout son long.

‒ Merde ! souffla Harry en s'agenouillant précipitamment à côté d'elle. Leandra ? Leandra ?

Il la voyait respirer : la poitrine de la Nehoryn se soulevait lentement, régulièrement, comme si elle s'était simplement endormie.

‒ Leandra ?

‒ Elle ne t'entend pas, dit une voix douce.

Harry tourna à nouveau la tête si brusquement qu'il eut, cette fois-ci, conscience de la douleur qui lui transperça la nuque. Douleur éphémère, car il l'oublia totalement dès que son regard se posa sur la propriétaire de la voix.

Lorca ??! Non, ce n'était pas Lorca, mais la ressemblance était impressionnante. La femme se rapprochait, ses pieds nus flottant à quelques centimètres au-dessus du sol, ses longs cheveux noirs et brillants encadrant un visage pâle mais plus doux que celui de Lorca. La ressemblance était vraiment étonnante, et l'erreur de Harry finalement confirmée : la femme était sans doute possible la fameuse Lleoryn.

‒ Vous êtes… murmura-t-il d'une voix à peine audible.

La femme posa un regard d'une douceur envoûtante sur lui.

‒ Celle que tu cherchais, reconnut-elle.

‒ Mais… balbutia Harry, incrédule. Comment est-ce… possible ?

Lleoryn rit. Un rire entêtant, du genre de ceux qu'on n'oubliait pas.

‒ Les réponses arriveront en temps voulu, mon garçon, affirma-t-elle. Vous avez été étonnants dans votre parcours, aussi bien Leandra que toi, Harry. Aucun être humain n'aurait jamais été capable d'atteindre cet endroit, pas même avec l'assistance d'une Nehoryn. Et pourtant, tu me regardes. Vraiment impressionnant.

Harry la regarda plus attentivement, d'ailleurs, réalisant soudainement quelque chose.

‒ Vous n'êtes pas un fantôme, commenta-t-il.

‒ En effet, admit Lleoryn. Je suis une empreinte. Mes pouvoirs m'ont permis de préserver une partie de mon essence magique dans le monde des vivants, afin que j'accomplisse mon ultime devoir.

Harry reporta brièvement son attention sur Leandra, et plus particulièrement le médaillon.

‒ Vous vouliez léguer votre collier ?!

‒ Et bien plus encore, assura Lleoryn. J'ai affronté Astaroth, Harry, et j'ai connu son passé sur ce monde-ci. Il a dû faire appel à ses Reliques pour emprisonner Malphas et Beherit, mais son seul pouvoir m'a vaincue. Mes connaissances vous seront plus qu'utiles dans la guerre contre les Démons.

Harry la dévisagea.

‒ Vous saviez que la guerre se déroulerait dans ce monde ? interrogea-t-il d'une voix lente.

‒ C'était une évidence, même à mon époque, révéla Lleoryn. Malphas et Beherit emprisonnés, le risque qu'ils se libèrent demeurait présent. Votre monde est plus grand que les deux autres, les populations plus nombreuses et, plus important encore, les Démons le considèrent toujours comme le Royaume d'Astaroth. Il était évident qu'ils viendraient prendre leur revanche même si leur créateur a péri des millénaires auparavant.

Harry hocha lentement la tête. C'était un raisonnement d'une effroyable logique, en effet.

‒ Comment êtes-vous arrivée ici ? reprit-il, toujours aussi déconcerté par ce mystère.

Les yeux noirs et étincelants de Lleoryn se plissèrent quand elle sourit.

‒ Vous comprendrez bientôt, je vous le garantis, répondit-elle simplement. J'ai fait la dernière chose qu'il me restait à faire, je peux désormais quitter ce monde définitivement. Prenez soin de vos alliés, Harry, car il vous en faudra.

‒ Attendez ! s'exclama Harry.

Il ne pouvait s'empêcher de se poser cette question mais, après tout, Lleoryn paraissait savoir tout ce qu'il se passait en dehors de cette pièce.

‒ Lorca… dit simplement Harry, hésitant.

Lleoryn lui adressa un nouveau sourire.

‒ Lorca est ma descendante, reconnut-elle.

‒ Pourquoi donner le médaillon à Leandra, alors ?

‒ Pensez-vous que ma descendance ne s'est limitée qu'à une lignée ?

‒ Vous voulez dire…

‒ Leandra et Allandra sont également mes descendantes, approuva Lleoryn. Elles représentent les derniers membres de ma lignée, ce n'est pas un hasard si elles sont ici. Et je me réjouis que vous soyez leur plus proche allié, Harry. John Guard a parfaitement choisi son candidat. Il ne me reste plus qu'à vous dire adieu, mon jeune ami, et bonne chance.

Un halo de lumière blanche enveloppa Lleoryn, qui lui adressa un dernier sourire avant que la clarté ne devienne si intense qu'elle fut entièrement engloutie. Se protégeant les yeux derrière son bras, Harry vit bientôt l'aura exploser dans un flash aveuglant qui le projeta en arrière. Sa tête heurta sèchement un mur.

Maugréant, il se frotta vigoureusement l'arrière du crâne. La douleur s'évanouit aussitôt qu'il ouvrit les yeux : Leandra et lui n'étaient plus dans la crypte, ils se trouvaient à présent dans un couloir qu'il reconnut sans peine. C'était celui du rez-de-chaussée.