Chapitre 37

Le Chant des Adieux

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Une pluie brûlante s'abattit sur le visage de Jack maquillant ses traits de sillons rouges. Toujours allongé sur Beckett, le pirate contemplait le crâne défoncé de son ennemi.

Il ne restait plus rien de cette face tant détestée si ce n'était une masse informe d'os et de chairs explosés.

Combien d'années s'étaient écoulées dans la haine ? S'en souvenait-il encore ? Cependant, Jack savait assurément qu'il avait façonné un mythe, un personnage burlesque et séducteur dans le seul but de dissimuler la noirceur de sa vengeance et celle de son cœur.

Bientôt sa légende deviendra immortelle et le monde saura à quel point Jack Sparrow sait tenir parole !

- En Enfer… murmura une dernière fois le pirate au cadavre de Beckett.

Tandis qu'il se détachait de son ennemi, Jack aperçut devant lui les chutes d'un jupon violet tacheté de sang. Levant la tête, il vit Elizabeth qui le contemplait, totalement paralysée.

La lune éclairait les jardins et ainsi, la jeune fille perdue dans les limbes de la trahison. Sa coiffure à moitié défaite pendait tristement et ses yeux, rougeoyants, laissaient couler des larmes silencieuses sur son visage déjà trempée.

Tout en se relevant, il esquissa un sourire avant de se poster devant elle. Jack remarqua alors ses lèvres trembler et les battements de son cœur massacrer le chant de la nuit.

- J'ai eu tout ce que je voulais. Prononça-t-il doucement en offrant son visage couvert de sang à Elizabeth.

Comme un coup de poignard dans son ventre, d'autres larmes virent baigner ses joues pour accuser la douleur.

Incapable de parler, elle ne pouvait qu'observer la froideur d'une sombre victoire dans les yeux du pirate.

Soudain, un cri déchira ce sinistre entretien semblant lointain et proche et la fois.

Elizabeth !

- Il est l'heure ma chère. Déclara Jack.

S'approchant doucement d'elle, il avança ses lèvres vers l'oreille de la jeune fille.

- Adieu…

Elizabeth sentit ces mots pénétrer sa chair pour les graver sur son cœur.

Sur ce, le pirate s'élança et disparut à l'horizon de la jeune fille, laissant dans son sillage l'odeur putride de la mort.

Tombant à genoux, Elizabeth planta ses ongles dans la terre en laissant un cri déchirant percer les ténèbres.

Anéantie, son corps sembla se rompre sous les monstrueux sanglots qui la secouaient.

Le sang de James ne fit qu'un tour lorsqu'il entendit cet affreux cri.

-Elizabeth… murmura-t-il en lui-même.

Se mettant à courir, il essaya d'occulter la peur insidieuse qu'il tentait de refréner jusqu'alors.

Traversant encore une allée couverte par des arches fleuries, la brise nocturne apporta jusqu'à lui une odeur de chair et de sang mêlée au parfum suave des fleurs.

Réprimant un haut le cœur, il s'arrêta, la main crispée sur le pommeau de son épée.

Comme si le cours du temps avait ralenti, il s'avança jusqu'au bout de l'allée, le cœur battant douloureusement.

En cet instant, il vit Elizabeth agenouillée devant un corps sans vie gisant sur une herbe rougie.

Courant vers elle, il l'appela plusieurs fois mais ne parvint pas à la sortir de sa torpeur.

- Mon Dieu ! Que s'est-t-il passé ? Tout va bien Elizabeth ? S'exclama James en reconnaissant le corps de Cutler Beckett.

Seul le silence lui répondit.

- Elizabeth, je dois vous emmener ! Reprit-il. Relevez-vous.

La jeune fille avait tu ses sanglots et demeurait ainsi, prostrée dans sa tourmente.

- Je vous en prie. Je dois vous mettre en sécurité. Déclara-t-il de nouveau, inquiet jusqu'à l'âme de voir celle qu'il aimait dans cet état pathétique.

Celle-ci ne bougeait ni ne répondait, toujours emmurée dans sa souffrance.

La soulevant de force, il la prit dans ses bras, bien décidé à la ramener à son père.

- Tout va bien se passer, je suis là… vous êtes en sécurité Elizabeth. Lui intima James en traversant rapidement les jardins.

Celle-ci, reposant entre les bras de Norrington, s'était enfin laissée aller comme un poids sans vie. Les paroles de James tournèrent dans son esprit et Elizabeth se fit alors la réflexion que plus rien n'irait à présent.

Tout était fini.

Ainsi, elle sombra dans l'inconscience, le corps et l'âme anéantis.

O°O°O

Courant à en perdre le souffle, Jack emprunta le passage que lui avait montré Jess et arriva en dix minutes à l'entrée de la ville. Longeant les abords, il dût à plusieurs reprises éviter les patrouilles de soldats qui sillonnaient les alentours. Quelques minutes plus tard, il termina de contourner la cité et arriva à l'orée de la jungle qui constituait en grande partie l'île de Port Royal.

S'arrêtant pour reprendre son souffle, il chercha du regard le faussaire mais ne le trouva pas.

Soudain, un sifflement lui fit lever la tête et le pirate vit Scavo sauter d'une branche où il était perché.

- La carte ? Demanda Sparrow sans ambages.

- La voici. Répondit le faussaire en lui remettant la carte qu'il avait trouvé dans le bureau de Beckett.

- Où ça ? Prit le temps de demander le pirate.

- Dans son bureau comme il sied à un aristocrate, « bien » cachée dans un coffre derrière un tableau.

Jack ricana, un rayon de lune éclairant son sourire à travers la végétation.

- On dirait que tu as tout gagné Jack. Déclara Scavo en fixant le visage rougi de sang du pirate.

- On dirait oui. Je suis le Capitaine Jack Sparrow et il me sied mieux de gagner que d'échouer. Je dois maintenant partir l'ami, en espérant que mon Pearl soit toujours là !

Sur ces mots, il s'élança dans la jungle et réemprunta le même chemin qu'il avait utilisé pour entrer dans la cité. Scavo sur ses talons, les deux hommes coururent le plus vite possible tout en essayant d'éviter les soldats qui patrouillaient aussi dans cette zone. Repérables grâce aux lanternes qu'ils portaient, les bandits réussirent à atteindre l'anse où s'était tapi le Black Pearl sans se faire voir.

- Ils sont encore là ! Murmura Jack en voyant son navire flotter sur une houle vivace. Et là, le canot qu'ils m'ont laissé !

- Dépêche-toi ! Je les entends qui se dirigent vers la plage !

Plusieurs troupes de soldats armés s'avançaient, faisant rouler des canons légers prêts à bombarder le navire.

- Monte à bord l'ami ! Tu peux toujours servir

- Trop aimable ! De toute façon, c'est bien ce que je comptais faire, je tiens à être payé mais ne t'étonne pas si je descends au prochain port !

- Parfait !

- Vas-y maintenant, je te couvre !

Jack ne se le fit pas dire deux fois et se rua sur la plage.

- C'est Jack ! S'écria Gibbs en lâchant sa longue vue.

- Où ça ? Demanda sottement Ragetti en attrapant l'objet avant de le placer devant son unique œil.

- Mais là ! Il se dirige vers la chaloupe ! Je reconnaitrai notre Capitaine entre tous, il n'y a que lui pour courir comme ça ! Répondit le maître d'équipage.

- Un peu plus et on avait droit à un nouveau Capitaine. Déclara Pintel de sa voix rocailleuse.

- C'est plus l'heure de parler, à vos postes les gars sinon je crains que la Navy se félicite de nous avoir capturé !

Ainsi ordonné, les pirates armèrent les canons, prêts à protéger leur Capitaine.

Jack étira ses lèvres en s'enfonçant jusqu'aux cuisses dans l'onde noire. La chaloupe n'était plus qu'à quelques mètres.

Tandis qu'il évoluait dans l'eau, des boulets de canons sifflèrent dans l'air accompagnés de cris.

Tournant la tête, il vit Scavo éviter plusieurs tirs de balles en se jetant sur le sable.

- Dépêche -toi l'ami, ils progressent ! Cria le pirate en sautant enfin dans le canot.

Se jetant à l'eau aussi vite qu'il le pouvait, sa récente blessure ayant diminué sa vélocité, Lorenzo nagea jusqu'à Jack qui s'apprêtait à donner ses premiers coups de rames.

Plusieurs sifflements déchirèrent l'air et des boulets explosèrent sur la plage, détruisant un canon de la Navy.

- Tu vois qu'ils sont heureux de retrouver leur Capitaine ! S'exclama Jack en tendant sa main au faussaire pour l'aider à monter.

- Peut-être mais nous sommes une cible de choix à présent ! Nous devons avoir l'air de pirates ! Déclara-t-il.

- C'est le cas non ! Grinça Jack alors qu'il ramait le plus vite possible.

- Seulement pour toi ! Rétorqua Scavo en aidant son compagnon à manœuvrer l'embarcation.

Sur le rivage, deux troupes de soldats s'étaient agenouillés pour tenir leurs mousquets en joue, prêts à tirer.

- Baisse-toi ! Cria Jack en faisant de même, évitant ainsi plusieurs tirs qui n'épargnèrent cependant pas la chaloupe.

- Nous sommes encore à portée ! Déclara Sacvo en jetant vivement un coup d'œil vers la plage.

A cet instant, une salve de boulets sifflèrent de nouveau dans l'air, lancés par le Pearl. Les tirs ajustés atteignirent le rivage et par la même, les deux troupes de soldats qui rechargeaient leurs armes.

Jack sourit en redoublant de force, pressé de retrouver son navire.

- Tu vois, rien ne résiste à mon Pearl !

Déstabilisé, l'armée anglaise s'était repliée dans la jungle et tentait vainement de tirer sur la chaloupe.

De leur côté, les deux hommes avaient ramé de plus belle pour enfin atteindre la frégate.

Montant l'échelle du paradis, Jack arriva rapidement sur le pont et savoura quelques secondes ses retrouvailles.

L'équipage s'était rassemblé sur le pont et tandis que certains acclamaient le retour de Jack, d'autres pouffaient de rire derrière leurs mains crasseuses.

- Toutes voiles dehors ! Sortez-nous des haut-fond et n'oubliez pas de manœuvrer ! Cria Gibbs avant de s'avancer vers le célèbre pirate. On est content de vous r'voir Capitaine ! Même déguiser comme ça… rajouta-t-il en s'attardant sur les bas blancs de ce dernier plus que sur sa face maculée de sang.

- Tout me va. C'est ça d'être beau ! Répondit Sparrow, la mine enjouée.

- C'est ça d'être fou ! Surenchérit Lorenzo qui avait rejoint le navire.

- Ce qui n'a rien d'incompatible. Gibbs, voici Scavo, le faussaire le plus chanceux que je connaisse !

- Faussaire ? S'exclama le loup de mer avant de prendre l'italien par l'épaule. Il parait que ça rapporte pas mal, dites-moi, combien on peut se faire en… commença Gibbs en entraînant Lorenzo, laissant ainsi Jack seul.

De son côté, le Capitaine monta sur le gaillard et cercla de ses doigts racés le manche de la barre.

Cette nuit, l'air portait le parfum de la liberté et de la consécration.

- A moi l'éternelle jouvence. Murmura-t-il, l'œil plus éclatant que jamais.

O°O°O

Plusieurs heures s'étaient écoulées depuis la fuite des invités. La nuit commençait à mourir et seuls restaient dans le manoir Amance et Ludwig. Ce dernier avait attendu jusqu'alors et se résigna enfin à taper aux portes des appartements de sa maîtresse.

Deux petits coups, brefs, qui résonnèrent pourtant désagréablement dans la maisonnée.

La voix de l'aristocrate s'éleva derrière les battants et Ludwig pénétra dans la pièce.

Elle se tenait là, devant les grandes fenêtres en une éternelle habitude. La jeune fille avait revêtu une robe noire. Magnifique et funeste à la fois.

Lorsqu'elle se retourna, Amance posa son regard sur celui de son domestique qui la contemplait tristement. Elle avait détaché ses cheveux qui cascadaient librement sur ses épaules et dans son dos.

- Il est l'heure mon ami. Déclara-t-elle d'une voix éteinte.

Jamais elle n'avait arborait si simplement ses dix neuf ans.

- J'en ai bien peur Madame. Je savais que ce jour arriverait mais je crois ne pas m'y être préparé. Répondit-il.

Elle sourit.

- Je dois vous remercier. Reprit-il. Vous m'avez engagé en dépit de ce lourd fardeau qui est mien.

- Ne me remerciez pas et sachez une nouvelle fois que vous n'êtes pas un criminel. Vous avez rendu justice à votre famille massacrée, vous êtes un héros.

Celui-ci baissa les yeux avant de les ramener dans ceux de la jeune fille.

- J'ai donné la mort à plusieurs hommes.

- Vous, moi, Dieu… quelle importance… murmura-t-elle. La douleur est toujours la même.

- Malheureusement Madame… si je puis me permettre, vous me rappelez ma fille. Déclara-t-il sur un ton ému. C'est pour cela que j'ai accepté de travailler pour vous. Vous lui ressemblez.

La Marquise sourit à nouveau, tristement.

- J'espère ne pas vous avoir fait trop souffrir.

Ce fut au tour de Ludwig de sourire.

- Au non… non… au contraire. Cela m'a donné de la force… permettez-moi je vous prie… osa-t-il en s'approchant de l'aristocrate.

- Bien sur.

Posant un genoux devant elle, il prit sa main et l'embrassa avant de se relever.

- Merci pour vos soins mon ami. Déclara-t-elle.

S'éloignant, l'aristocrate ouvrit son secrétaire et en ressortit un coffret accompagné d'enveloppes.

- Voici ce que je vous dois. Ce coffret est rempli d'or et ces enveloppes contiennent plusieurs titres de noblesse prouvant votre lignée aristocratique. Partez loin d'ici. Vivez pour chérir la mémoire de ces femmes tant aimées, honorez-les ainsi.

La jeune fille s'était exprimée si noblement qu'une larme roula sur la joue du bavarois.

- Je chérirai la votre aussi. Je ne vous oublierai pas.

La Marquise hocha la tête et refoula cette afflux douloureux qui lui vrillait le cœur.

- Ne laissez plus aucun démon vous asservir Madame.

Elle hocha de nouveau la tête.

- Ne vous en faites pas. Cela n'arrivera plus.

Ludwig s'inclina sur ces mots et baisa une nouvelle fois sa main

- Adieu Madame.

- Adieu Ludwig.

L'un et l'autre savaient qu'ils ne se reverraient jamais plus.

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