Acte 36 : Fraternité dans l'adversité

Lorsque Byakuya franchit le seuil de la porte et fait son premier pas dans le couloir, il voit que Renji a déserté son poste. Mais il n'est pas seul. De la pièce voisine, Kenpachi sort en même temps que lui.

« Zaraki !
— Kuchiki ! »

La raison pour laquelle ils sont étonnés de se voir, alors qu'ils savaient tous les deux que l'autre était là, tient sans doute au fait qu'ils portent leurs costumes et auraient bien aimé n'avoir aucun témoin pendant leur apprentissage de l'art de marcher ainsi vêtu. Kenpachi se reprend vite :

« Toi aussi, on t'a envoyé étrenner tes nouveaux escarpins ? »

Et il pointe devant lui, en faisant la grimace, un mollet musclé élégamment habillé d'un bas de soie rouge et un pied chaussé d'une fine chaussure au dessus de satin et décorée d'un magnifique nœud en ruban, large et coloré. Puis il ajoute :

« Et en plus, ça a des talons ! Mais c'est même pas le pire, les... »

Puis il se tait en plein milieu de sa phrase, parce qu'il note soudain l'apparence métamorphosée de son rival : les quelques mèches ondulant contre son épaule, les perles blanches dans ses cheveux noirs, son teint si pâle, ses lèvres si rouges, ses yeux à l'arc adouci soulignant le même regard intense qui lui est coutumier, et sa robe, magnifique... L'aristocrate reste silencieux et impassible sous cet examen muet, puis tourne la tête en direction du couloir menant à l'entrée de l'établissement lorsqu'un bruit de conversation en parvient :

« … C'est heureux que tu sois venu à ma rencontre, jeune homme, je n'aurais jamais trouvé mon chemin.
— Vous avez de la chance que j'ai reconnu votre voix. Vous auriez dû dire à Byakuya que vous aviez l'intention de venir, il vous aurait fait accompagner.
— Je voulais lui faire une surprise... »

Byakuya murmure, blême : « Tante Birei ! », puis regarde Kenpachi et s'écrie : « Il faut partir ! »

Kenpachi, confus, demande pourquoi. Mais Byakuya sans répondre prend la direction opposée au couloir menant à l'entrée.
Il ne fait pas trois pas sans se prendre les pieds dans ses jupes. Le bras de Kenpachi agit de lui-même et lui évite la chute. Impatienté, Byakuya fixe d'un regard noir la main sur son épaule. L'offensant appendice se retire. Kenpachi n'a pas le temps de s'étonner de son curieux réflexe ou même de s'irriter de la réaction de l'aristocrate à son aide, que Byakuya, royal, baisse le menton en remerciement, puis va pour se pencher. Il en est incapable, la raideur des baleines glissées dans son corsage l'en empêche. Il soupire avec résignation, se plie légèrement à partir du bassin en gardant le dos bien droit, saisit ses jupes, se redresse en soulevant la friponne et la modeste, et avance à petits pas rapides en les tenant du bout des doigts, comme s'il avait porté une robe toute sa vie.

C'est une autre sorte de grâce qui émane de la démarche du capitaine de la sixième division dans son costume d'Anne d'Autriche ; une grâce d'autant plus imposante qu'elle semble fragile. Sa taille paraît menue, prise ainsi dans son corsage, alors que son buste raide et excessivement redressé accroît la dignité qui émane de sa personne. Les retroussis des jupons qui apparaissent au hasard des secousses d'un rythme trop vif viennent apporter de façon troublante une note charmante à sa silhouette qui s'éloigne... Il atteint l'extrémité du corridor avant que Kenpachi ne réagisse.

« Eh ! Tu vas pas me laisser tout seul avec ta tante ! »

Kenpachi part aussi, le plus vite qu'il peut sans se tordre les chevilles, et rattrape rapidement Byakuya.

« Tu sais où tu vas, au moins ? »

Comme le silence lui répond, il prend la tête et désigne le couloir sur la gauche : « Viens par là, je connais un endroit où on nous embêtera pas. »

Tout emprunté qu'il est avec ses escarpins à talons, Kenpachi avance tout de même plus vite que Byakuya avec ses jupes et ses propres souliers à talons. Le noble capitaine s'arrête bientôt, essoufflé.

« Qu'est-ce que tu fais, dépêche-toi !
— Cet espèce... de corset... me serre... Je ne... trouve pas... mon souffle. »

Kenpachi soupèse d'un regard critique la finesse de la taille et doit admettre qu'il faut bien que la place ait été gagnée quelque part. Il compatit et soupire : « Moi, c'est pas ma respiration qu'est coupée !», et il désigne son entrejambe, « c'est ces espèces de collants que j'ai sous la culotte ! C'est une horreur... »

Puis comme Byakuya, la main sur le cœur, peine visiblement à calmer sa respiration et donne tous les signes d'une détresse tragiquement féminine, il se ravise, et envisage la situation sous un autre angle.

« J'ai l'impression que de nous deux, c'est toi qu'es le plus mal loti. Allez viens, je t'aide, sinon on va se faire attraper par ta tante. Quoique, si elle est si redoutable, elle me plairait peut-être... »

Le rire grave de Kenpachi envahit le corridor, et couvre les exclamations de surprise provoquées par leur absence qui proviennent du couloir qu'ils viennent de quitter. Byakuya secoue la tête irrité, et retrouve suffisamment son souffle pour proférer :

« Même ta petite intelligence devrait te permettre de comprendre que le silence est de rigueur lorsqu'on veut passer inaperçu ! Ah... »

Ce simple effort a été trop grand. Il inspire sans trouver d'air, et hoquette convulsivement. Il pâlit. À cette vue, Kenpachi, son rire stoppé net dès les premières paroles hautaines sorties de cette bouche gracieuse, si familière par le mépris qu'elle exprime, tait alors sa repartie acerbe. La faiblesse apparente de son adversaire de longue date l'indispose. Les yeux encore brillants de colère, gêné, il tend son bras sans un mot. Son biceps est saisi par des doigts fins aux bagues scintillantes, et son étonnement s'agrandit lorsque son rival s'appuie sur lui, comme s'il était le dernier rempart avant l'effondrement.

x-x-x

Kenpachi a guidé Byakuya jusqu'à une cour, si petite qu'elle n'est pas fréquentée, a-t-il dit, en précisant que c'est son refuge contre "ces foutus médecins fouineurs" lorsqu'une rare blessure l'oblige à séjourner à l'hôpital.

De fait, l'endroit a l'air à l'abandon. Il n'y a même pas un endroit pour s'asseoir, à la grande déconvenue de Byakuya qui en a bien besoin. Mais apparemment, il se trompe aussi là-dessus, car le capitaine de la onzième division se tourne subitement vers lui, lui saisit la taille, et le soulève lestement, et avec une facilité déconcertante, pour le déposer, lui, sa robe et son vertugadin, sur le faîte de l'unique muret d'une hauteur abordable, à moitié écroulé. Puis, en dépit de ses escarpins, le guerrier de la onzième saute agilement par-dessus pour s'installer à côté de lui.

« Je ne t'ai point autorisé à porter les mains sur ma personne », indique Byakuya froidement, stupéfié de la liberté que le rustre a prise à son endroit.

Or ce même rustre hausse les épaules, et au grand étonnement de l'aristocrate, prend l'air penaud.

« Ah, désolé, mais c'est que c'est si étrange. T'es pas toi-même, là-dedans.
— À qui le dis-tu », répond Byakuya.

Effaré, Kenpachi observe le noble Shinigami, capitaine de son état, arranger autour de lui ses jupes bousculées dans la manœuvre, comme si cela allait de soi.

La situation est singulière. Leurs costumes les rapprochent, et c'est un sentiment très perturbant. En même temps, c'est rassurant de voir que l'autre éprouve le même embarras à se montrer vêtu de vêtements que l'un et l'autre estiment dérangeants au mieux, dégradants au pire.

« Rah, Retsu va pas être contente que j'ai disparu sans rien dire ! se met à gronder Kenpachi, rompant le silence. Au moins, avec la course qu'on vient de faire, j'aurai étrenné ses fichus escarpins comme on me l'a demandé. J'ai un de ces mal aux pieds !
— Tu es bien familier avec le capitaine Unohana, réprimande Byakuya.
— C'est normal, tu fais pas pareil avec Renji ?
— Oui, mais Renji et moi nous nous aim... »

Byakuya s'interrompt, et accuse son corsage resserré d'empêcher l'arrivée d'un apport suffisant d'oxygène à son cerveau, si bien qu'il a failli révéler la véritable nature de la relation qui le lie à Renji. Or son compagnon ricane et termine pour lui :

« Vous vous aimez ? J'm'en doutais. Retsu et moi, on s'aime aussi. »

Byakuya en perd un souffle péniblement retrouvé et perd également l'équilibre en haut du petit muret, menaçant de basculer en arrière.

« Eh ! », fait Kenpachi en assurant son assise d'une grande main sur l'épaule qu'il retire dès que l'aristocrate se stabilise. « Tu va pas en faire une syncope, hein ? T'inquiète pas, je vais pas vendre la mèche. Mais pourquoi tu veux garder le secret m'échappe complètement. Moi, je peux pas m'empêcher de parler de ma Retsu... »

Byakuya se remet doucement mais sûrement de sa frayeur physique et émotionnelle.

« Un... Un roturier de ton espèce... ne peut point comprendre... les responsabilités... qui pèsent sur l'héritier... d'un clan comme le mien. Et tu ferais bien de t'inquiéter toi-même... si ton histoire arrive aux oreilles de notre commandant-général.
— Oh, arrête : qu'est-ce que tu veux que le vieux nous fasse ? On est tous les deux capitaines, Retsu et moi, et il y en a trois qui se sont barrés et qu'on peut pas remplacer. Il va pas nous virer, et en dehors de ça, qu'est-ce que tu veux qu'il nous dise qui nous empêcherait de se voir ? C'est comme pour toi et Renji : lui, c'est un vice-capitaine, qui a atteint le bankai, par-dessus le marché. Vous risquez rien, à mon avis. »

Byakuya essaie de voir un défaut dans le raisonnement sans le trouver. Il se rabat sur son premier argument.

« Renji et moi ne pourrons point avoir d'enfant ensemble, déclare-t-il, du ton d'une maîtresse d'école devant un élève particulièrement obtus.
— Ah ah ! C'est pas faux », rigole simplement le mauvais élève.

Le silence s'installe encore. Curieusement, le calme aussi. La cour est tranquille, comme l'a décrite Kenpachi. C'est un ancien jardinet. Au pied du petit mur sur lequel ils sont installés, quelques mauvaises herbes s'obstinent encore. Kenpachi pousse soudain un grand soupir et lève les yeux au ciel en s'exclamant :

« Quand je pense que j'ai encore deux scènes à jouer ! Qu'est-ce que j'ai eu du mal à apprendre mon texte, la dernière fois ! Tu fais comment, toi ?
— J'apprends seul, et Rukia ou Renji me font répéter.
— T'en as de la chance ! Yachiru arrête pas de sauter des répliques et commente à tout bout de champ : ça m'embrouille ! Yumichika ne fait que s'admirer, et Ikkaku ne cause plus que d'escrime et de fleuret. Aah... je ne peux compter que sur Retsu, et elle est tellement occupée qu'on doit prendre sur notre temps d'intimité ! »

Byakuya compatit silencieusement : Renji lui manque aussi ; puis il se met à songer à sa réflexion d'hier, au sujet de Kyôraku, et avant qu'il y pense plus profondément, il s'entend proposer :

« Les deux scènes dans lesquelles tu joues sont avec moi. Voudrais-tu que nous nous donnions la réplique avant de les jouer sur scène ? »

Immédiatement après, il regrette son offre puis, soulagé, pense que l'autre n'acceptera jamais. Mais Kenpachi le regarde, une espèce de grimace joyeuse déchirant son visage d'une oreille à l'autre et s'exclame :

« Oh, mais c'est une idée géniale, ça ! Ça va libérer nos soirées, à Retsu et à moi. On dirait que ça te rend aimable de porter une robe. C'est à se demander comment tu t'es retrouvé à fâcher Renji.
— Comment sait-tu cela ? »

Kenpachi ne semble pas se rendre compte du ton dangereusement menaçant qu'a pris Byakuya.

« Retsu m'en a parlé mais sans me dire pourquoi. C'est pas que j'en ai grand chose à faire, remarque, mais quand tes affaires amoureuses viennent interrompre les miennes, je me pose des questions, forcément.
— Ma dispute avec Renji fait l'objet de conversations entre toi et le capitaine Unohana ?
— Ouais. Tu le crois, ça ? Je suis là, en train de lui dire que je l'aime et de le lui montrer, elle est distraite, et quand je lui demande pourquoi, elle me répond sans battre un cil qu'elle pense à toi ! »

Byakuya en reste muet.

« Alors, pourquoi Renji s'est fâché ? », reprend Kenpachi.

Au point où il en est, Byakuya raconte les faits.

« T'es qu'un imbécile ! s'exclame Kenpachi, outré. Tu lui as dit que tu l'aimes au moins ?
— Il le sait. J'ai même confié que nous nous aimions devant toute la sixième division.
— Le lui dire à lui, espèce de glaçon, pas à ta foutue division ! Ma Retsu devient toute chose quand je le lui dis, et moi, je trouve que ce sont les mots les plus beaux que j'ai jamais entendus quand elle me les dit, pas toi ? »

Quand Renji lui dit qu'il l'aime... Byakuya sourit aux sensations et réminiscences qui montent en lui.

« Alors ?
— Alors quoi ?
— Est-ce que Renji devient tout chose quand tu lui dis que tu l'aimes? »

Quand Byakuya dit "je t'aime" à Renji... Le sourire de Byakuya meurt sur ses lèvres. Il n'arrive pas à se souvenir de la réaction de Renji. Il n'arrive pas à voir son visage quand il le lui dit. Et ce qui l'effraie le plus, c'est qu'il n'arrive pas à s'en souvenir pour la bonne raison qu'il n'y a aucune image de ce genre dans sa mémoire, et que plus il y réfléchit, plus il est certain de ne pas pouvoir en trouver.

C'est ainsi qu'il s'avise pour la première fois qu'il n'a jamais dit à Renji qu'il l'aimait.

Acte 36 : Fin


La suite dans le prochain chapitre, publié demain : "« Je t'aime »" !