Personnage : Jun
Instant 36 : Verrerie
Jun écoute, regarde, apprend. Elle porte de petits kimonos verts, lève les bras et tourne pour montrer à Mère qu'il lui va bien. Mère est satisfaite et l'autorise à prendre congé, alors Jun sort silencieusement de la pièce. Elle parcourt le couloir, croise trois kyonshis, entend des cris depuis le sous-sol, là où sont gardés les prisonniers, les futurs cadavres. Ceux qui vont servir la famille Tao.
Elle monte un escalier, passe devant les grands vaisseliers, cherche la chambre de son frère, s'y glisse. Il dort à poings fermés dans son beau berceau en bois de bambou, avec de la lingerie brodée tout autour. Il est trop mignon, adorable, et pour mieux le voir Jun monte sur la chaise et se penche au-dessus du landau. Elle aime son petit frère.
Il se met à bouger faiblement, met son pouce dans sa bouche, s'immobilise de nouveau. Jun a des étoiles plein les yeux. C'est beau.
Ensuite elle redescend de la chaise, range tout comme c'était avant et ressort sans un bruit. Il faut qu'elle aille raconter à son panda tout ce qui lui est arrivé aujourd'hui.
…
Père est en colère, il tape du poing. C'est parce que ses informateurs n'ont pas de bonnes nouvelles. Jun est assise dans le couloir, en face d'un grand meuble d'ébène qui contient des assiettes de porcelaine. La chambre de Ren est juste à côté, elle espère que le bruit ne va pas le réveiller. La vaisselle tremble contre la vitre et Jun tremble contre le mur. Elle ne veut pas aller dans sa chambre à cause du cadavre. C'est son cadeau d'anniversaire. Elle devrait être fière d'être jugée digne de le posséder mais, si elle a sourit devant Père, elle ne veut pas retourner auprès de lui. Pas tout de suite.
Mère a bien compris qu'elle ne se sentait pas prête alors elle lui a parlé, pour la rassurer. Elle a mis autour de sa taille un de ses plus beaux rubans dorés, a relevé ses cheveux émeraudes en chignon et lui a donné des parchemins éclatants avec de l'encre noire pour qu'elle puisse marquer ses inscriptions shamaniques. Jun veut être une bonne doshi pour faire plaisir à ses parents, mais pour l'instant Jun voudrait juste que Ren ne dorme pas pour pouvoir le prendre dans ses bras. Depuis que Père lui a pris son panda car « elle était grande maintenant, elle n'avait plus besoin de cette peluche » elle se sent abandonnée.
Il y a du bruit au bout du couloir. Ce doit être Papi et Mère. Elle vient de passer du tout à consoler Jun alors Jun ne veut pas que Mère constate qu'elle était de nouveau prostrée dans le couloir. Jun regarde son reflet dans la vitre du vaisselier puis décide de se lever. Elle va descendre chercher une bouteille de lait pour son petit frère.
…
Jun a appris à contrôler Pyrong désormais. Ils sont dans les couloirs et il arrive à exécuter toutes ses figures sans toucher aux armoires qui renferment leurs fragiles contenus. La pendule en verre indique minuit. Jun décide que c'en est assez pour aujourd'hui, envoie son fantôme dormir et s'isole dans sa chambre. Il y a une grande structure d'un verre rougi sur son bureau. Mère l'a trouvé chez un artisan et le lui a offert. Jun aime bien regarder son reflet déformé à l'intérieur, elle le préfère à celui que lui renvoie son miroir.
Elle se laisse tomber sur son lit et repense à son petit frère. Pour la première fois Ren a rougi. En lui disant qu'elle était jolie. Il était mignon.
Il s'était fâché quand elle le lui avait dit alors elle s'était enfuie en riant, mais cela n'empêchait pas qu'elle le trouvait mignon pour autant. Elle aime bien rire dans le couloir, car elle peut entendre l'écho de sa voix, amplifié par les flûtes de verre sur les étagères. Elle aime ces verreries, lisses, sans défauts, transparentes. Comme les vitres de sa chambre qui dessinent le dehors.
Elle se rappelle brusquement qu'elle a oublié son sac dans le grand salon, se lève, court aussi vite que ses jambes le permettent. Son sac est toujours là, personne n'y a touché. Elle le ramasse, s'enfuie dans sa chambre. « Personne n'y a touché », se répète-t-elle, « personne ne sait ».
Elle en sort presque timidement le porte-jarretelle qu'elle a acheté, sourit et l'enfile sous une longue jupe fendue. Elle tourne devant son miroir, se trouve pas mal. Elle tourne devant la structure de verre rouge, tourne dans le couloir désert devant les vaisseliers et l'armoire des verres. Elle se trouve belle.
Alors elle rit de nouveau, heureuse.
…
C'est un oiseau en verre. Un cadeau de Ren. Magnifique, mais fragile. Liberté, rêves. Jun embrasse son frère sur la joue et dépose le bijou sur sa table de chevet. Elle aussi elle a un cadeau pour son frère. C'est pour fêter son départ pour le Japon.
Elle sort de sa malle la longue cape noire qu'elle lui a confectionnée. Elle espère qu'il sera content.
…
Père ne comprend pas. Il ne veut pas comprendre.
Ren va perdre, Jun le sait. Asakura Yoh n'est pas un adversaire pour lui. Elle s'est confrontée à lui et il l'a balayé. Pas violemment, bien au contraire. Ce garçon est inébranlable, il est comme le vent sur lequel on n'a aucune emprise.
Père s'énerve. Il s'entête dans sa doctrine, refuse d'ouvrir les yeux. Jun ne perd pas courage car c'est pour son frère qu'elle se va, mais ses efforts sont vains. Le panda sur les genoux de Père meurt, sa tête est jetée à ses pieds. Jun se sent nauséeuse. Ce sang, cette cruauté, cette violence. Elle a besoin de Pyrong auprès d'elle. Désormais, il est le roc qui lui permet de tenir debout face au monstre qu'elle découvre en son Père.
Père s'énerve. Quand Père n'est pas satisfait, il ne sait que s'énerver. Alors Père s'énerve. Et les coups, et les cris.
Des cadavres en guise de marionnettes.
La verrerie est brisée.
