Chapitre 37

Dohko frissonna à peine quand la bise le frappa de plein fouet. Son corps était habitué aux températures extrêmes de Chine, où le climat était très instable. De plus, comme il vivait en pleine nature, il n'avait comme chauffage qu'un feu à l'entrée de sa maison, et il n'était pas rare qu'une tempête en éteigne les flammes.

Il n'était pas à l'aise la nuit dans les rues de Athènes. Les nombreux lampadaires qui éclairaient les vastes avenues de la capitale grecque ne lui inspiraient pas confiance. Il n'y avaient que très peu de coins d'ombre, et un éventuel voyageur se retrouvait exposé à une possible embuscade de voyous. D'autant plus que depuis l'attaque qu'avait subi Shaka et les représailles de Aiolia, des rumeurs courraient comme quoi le gang des Spectres voulait se venger des étudiants de la classe d'or. Et même s'il ne savaient pas vraiment à quoi ils ressemblaient, les Spectres savaient qu'un géant et un chinois faisaient parti du lot. Lui et Aldébaran risquaient fort d'être les premiers reconnus.

Le vent le frappa de nouveau de plein fouet et cette fois, il lui apporta une odeur. Une odeur humaine. Il ferma les yeux et huma à fond. Oui, c'était bien ça, il y avait quelqu'un droit devant. Bon, même s'il savait se battre, mieux valait battre en retraire, ou du moins, bifurquer par la petite ruelle à gauche qui lui donnait une meilleure alternative. Il n'était pas trouillard, non, mais l'odeur acre de la transpiration de l'inconnu mettait ses sens en alerte. Il se méfiait de ce genre d'odeur. Elle appartenait souvent à des ivrognes ou bien à des brutes, et il n'aimait ni l'un ni l'autre.

Il prit bien soin de se déplacer sur le côté du pied pour ne pas faire de bruit et s'engagea dans la minuscule ruelle sombre. Heureusement, il y faisait totalement noir, et ses yeux s'acclimataient rapidement à l'obscurité. Il aimait l'obscurité il s'y sentait protégé. Ainsi, personne le voyait, dissimulé dans l'ombre. À présent qu'il était rassuré, les battements de son cœur ralentirent et sa respiration suivit le mouvement. En débouchant dans la ruelle suivante, plus large mais tout aussi sombre, il était presque détendu dans son élément. Il ne fit pas attention tout de suite au cliquetis qui retentit à son oreille : il avait confondu le bruit avec celui de ses clés. Puis il se souvint qu'il ne les avait pas sur lui Milo avait laissé l'entrée de la résidence ouverte exprès. Il se retourna vivement.

Il eut simplement le temps de voir un éclat métallique avant que la détonation ne retentisse et que le néant ne l'engloutisse.

Milo s'était assoupi, allongé sur le canapé de l'entrée. Il attendait que Dohko rentre, pour pouvoir verrouiller derrière lui. Malheureusement, le chinois tardait à revenir, et il commençait à envisager l'option de prendre le risque de laisser la porte d 'entrée ouverte.

Dohko l'avait prévenu qu'il devait faire l'inventaire dans la petite épicerie où il travaillait depuis peu, mais il ne pensait pas que ça prendrait autant de temps. Il était déjà presque minuit, et Milo commença à s'inquiéter. Ce fut l'inquiétude qui, d'ailleurs, lui fit ouvrir un œil alourdi par le sommeil. Ce devint de la panique quand ses oreilles parvinrent à percevoir un infime son qui provenait de l'extérieur. Un unique et infime son de coup de feu.

Il se redressa d'un bond, fébrile. Devait-il prévenir les autres, ou bien… ? Non, c'était bien trop risqué. Ça pouvait être un guet-apens mieux valait qu'il y aille seul. Son esprit réfléchissait à toute allure tandis qu'il décrochait son manteau et son écharpe du portemanteau commun, et qu'il enfilait les chaussures de randonnée de Saga, plus pratique pour courir. Car il était certain que Dohko était blessé quelque part. Son instinct le lui hurlait.

Il ouvrit d'un geste vif la porte d'entrée et passa le seuil d'un pas décidé. Aussitôt, il fut happé par le mugissement du vent. C'était sûrement lui qui lui avait porté le son de la détonation, et il remercia silencieusement Eole, même s'il n'avait jamais cru en aucun dieu. Soudain, il regretta la sécurité de la résidence, et il dut se résoudre à verrouiller l'entrée derrière lui. Mieux valait protéger les autres. Il avait bien conscience que de là où il se trouvait, debout sur le seuil surélevé de la résidence, à la lumière des lampadaires, il était en danger. Il descendit donc bien vite de son piédestal après avoir vérifié les grandes avenues, à la recherche d'une silhouette recroquevillée sur le sol. Il maudit le nombre d'escalier, car il avait l'impression de faire du sur-place.

Pourtant, quand il se retrouva sur le sol poussiéreux, il frissonna. , il était en danger. N'importe qui pouvait fondre sur lui et l'abattre à tout moment. Ou n'importe quoi. Il envoya son instinct et la peur glacée qui lui tordait les entrailles se faire foutre et il avança, un pas après l'autre, en direction d'une traverse qui débouchait sur l'avenue secondaire de Athènes. Il y faisait vraiment sombre et il tendait l'oreille en quête d'un bruit suspect. Mais rien. Le silence était si oppressant que c'en était anormal. Il devrait au moins y avoir un peu de bruit, du vent qui souffle, ou bien…

Il manqua hurler quand un rat passa devant lui en piaillant pour s'engouffrer dans la plaque d'égout, à ses pieds. Il plaqua sa main sur la bouche à s'en faire mal pour retenir le cri qui menaçait de sortir à tout moment. Son cœur battait à tout rompre, et il fut surpris de ne rien encore ressentir. Normalement, il aurait dut sentir une sensation de brûlure dans la poitrine, mais rien. Simplement les battements affolés de son cœur. Il n'allait pas s'en plaindre, ce n'était pas vraiment le moment de faire un malaise.

Il voulut utiliser son portable comme lampe torche, puis se ravisa. Si il avait vraiment des gars dangereux, dangereux au point de tirer sur quelqu'un, donner un quelconque signe de sa position signifiait sa mort pure et simple. Il jura mentalement quand il se rappela qu'il avait oublié d'envoyer un message à Angelo pour le prévenir de ses intentions avant de partir l'italien l'aurait au moins lu à son réveil, si il n'était pas revenu d'ici là. Mais c'était trop tard maintenant.

Au moment où il voulut tourner à gauche, le lampadaire qui éclairait deux ou trois rues plus loin s'éteignit avec un grésillement de dépit, et Milo se retrouva dans le noir total. Il se retint de soupirer ou d'insulter le système électrique de la ville, et se servit de ses mains pour se repérer en restant près des murs. Il était si concentré sur sa tâche, à savoir de ne pas tomber ni heurter quelque chose en restant silencieux, que la peur de mourir d'une balle dans la tête était passée au second plan.

Il fit une grimace de dégoût quand il toucha un mur humide. Il détestait vraiment les ruelles sales, et il fut plus qu'heureux de déboucher dans l'avenue secondaire. Il resta cependant quelques secondes dans l'ombre du lampadaire défectueux. Quand il fut certain qu'il n'y avait personne dans les environs, il fit quelques pas dans la rue, légèrement plus éclairée. Il se frotta le nez pour évacuer l'odeur rance des égouts qui lui avait empli les narines durant sa traversée des ruelles, et son cœur manqua se soulever quand il vit que sa main gauche était maculée de sang. Il nettoya vigoureusement sa main sur son jean à la recherche d'une éventuelle blessure, mais il était visiblement indemne. Ce sang ne lui appartenait pas.

Nom de…

Il vit demi-tour et se ré-engagea le plus silencieusement possible dans la ruelle dont il venait de sortir. Il se souvint qu'au lieu de tourner dans le petit renfoncement qu'il avait prévu de prendre à la base, il avait continué tout droit, attiré par la lumière, quand le lampadaire avait grillé. Il se baffa devant tant de négligence. Arrivé à l'embranchement qu'il avait prévu de prendre, il se coula à l'intérieur et se baissa pour permettre à ses yeux de s'habituer à la pénombre.

Ce geste le sauva, car à peine quelques secondes plus tard, des bruits de pas se firent entendre dans le dédale de ruelles.

-Alors, vous l'avez retrouvé ? Fit une voix d'homme. Je me rappelle plus où on l'a laissé, c'est un vrai labyrinthe ici !

-Moi non plus, répondit une autre voix, masculine elle aussi. Mais je pense pas qu'il s'en sortira de toute façon. On l'a eu à bout portant, le boss sera content.

-Je pense aussi, fit le premier à avoir parlé. Allons-y, il nous attend.

Milo avait remis sa main devant sa bouche pour camoufler le bruit de sa respiration. Aussi fut-il surpris d'en entendre une autre aussi proche de lui, alors que les Spectres avaient disparu avec une rapidité alarmante. Sauf si ils étaient toujours là, attendant quelque part dissimulés qu'il se redresse pour l'abattre lui aussi. Il ferma les yeux, terrorisé, et inventa en silence une prière à un quelconque dieu pour se rassurer. Plusieurs minutes passèrent dans le plus parfait silence, hormis qu'à présent, Milo entendait distinctement quelqu'un d'autre que lui respirer.

Quand on lui saisit la cheville, il ferma les yeux et se mit à murmurer sa prière cette fois, et il sentit des larmes couler sur ses joues. Mais il s'en foutait, il allait crever alors…

-..M..Milo.. ?

C'était à peine un chuchotement, même pas un murmure, mais Milo l'entendit parfaitement. Il s'efforça de ne pas renifler, essuya ses joues et attrapa la main froide qui le tenait. Puis il se pencha il reconnut l'odeur de Dohko mélangée à celle, lourde et métallique, du sang.

-Dohko, tu… ils sont encore là, tu crois ? Souffla t-il à l'oreille du chinois après s'être accroupi à ses côtés.

Le chinois était mal en point, comme il l'avait prévu. Il ne pourrait certainement pas marcher, et Milo ne pouvait pas définir avec certitude l'étendue de ses blessures à cause de l'obscurité.

-..Je… sais pas. Ils sont incroyablement silencieux… je… laisse moi et… vas t-en…

-Hors de question. Si je suis sorti, c'est pour te ramener. J'ai entendu le bruit de la détonation, et…

-Je… peux même pas marcher. Je suis un poids alors…

Milo resta silencieux plusieurs minutes, sa bouche à quelques centimètres de l'oreille de Dohko. À vrai dire, il ne savait pas quoi faire.

Le vrombissement d'une voiture le mit en alerte. De plusieurs, en fait. Il en compta trois, et elles s'arrêtèrent sur l'avenue secondaire. Quelques secondes plus tard, il entendit des jeunes en sortirent en riant et en échangeant des blagues salaces. Ils faisaient un raffut incroyable, et la musique électro qui s'échappait des baffes de leurs véhicules résonna jusque dans son cerveau.

-C'est notre chance ! Murmura t-il. Les Spectres ne peuvent plus traîner si il y a des jeunes dans le coin.

Il redressa Dohko à tâtons et le hissa sur ses épaules. Heureusement, le petit gabarit du chinois était léger.

-C'est du suicide Milo ! Chuchota frénétiquement Dohko.

-Non, c'est notre espoir, contra le grec. I peine trois mètres jusqu'à l'avenue principale, et cinquante jusqu'à la résidence. Tu saisis ?

Il ignora les mises en garde de Dohko, remercia silencieusement les jeunes qui s'époumonaient dans son dos et franchit les quelques mètres qui le séparait de l'avenue principale. L'adrénaline lui donnait une force incroyable et quand il vit la silhouette massive de la résidence, il se sentit voler. Il se rendit à peine compte qu'il courrait. Le bitume défilait à une vitesse incroyable sous ses foulées il ne sentait même pas le poids de Dohko qui s'accrochait comme il pouvait au devant de sa veste.

Ce fut quand il arriva à la moitié des marches d'escalier que le manque d'air se fit sentir et il se permit de ralentir. Il gravit la deuxième moitié en marchant, sans cesser toutefois de regarder derrière lui.

-Les clés, dans la poche avant de ma veste ! Haleta t-il.

Dohko les trouva avant lui et il put déverrouiller la porte d'entrée. Il s'y engouffra à la vitesse de l'éclair avant de refermer derrière lui. Il martela la sonnette d'entrée à coups de poing et se laissa, enfin, choir à terre. Il ferma les yeux quelques secondes, puis les rouvrit. La nuit était loin d'être finie. Il entendit des protestations fuser des chambres de ses amis, mais il n'en eut cure.

-Dohko, fais voir ta blessure, dit-il après s'être tourné vers le chinois, qui s'était traîné tant bien que mal vers le canapé pour s'y adosser.

-La balle a traversé mon épaule droite, gémit Dohko. Je crois qu'elle est ressortie, mais je suis pas sûr.

Milo tâta précautionneusement le trou causé par la balle, et en retrouva un autre identique de l'autre côté, au niveau de l'omoplate.

-Elle est ressortie, le rassura t-il. Je les ai entendu dire qu'il t'avait tiré dessus à bout portant, t'as eu du bol qu'il ait pas visé la tête…

Sa voix mourut dans sa gorge.

-Milo, ça va ? Demanda Dohko, la voix pâteuse.

Il avait perdu beaucoup de sang, et seule l'adrénaline lui permettait de rester éveiller.

Milo éclata soudain en sanglot.

-Pardon, pardon ! Bafouilla t-il. Je devrais pas pleurer alors que c'est toi qui est blessé ! J'ai juste eu… la trouille de ma vie et…

Les sanglots engloutirent le reste de la phrase. Dohko retira le haut de sa tunique, et déchira une large bande qu'il utilisa pour bander son épaule. La douleur le réveilla un peu plus, et il se rapprocha de Milo.

-Tu peux pleurer tant que tu veux, dit-il en lui caressant le bras. Tu m'as sauvé ce soir et tu as failli mourir en le faisant. Je te serais à jamais reconnaissant pour ça.

-Milo !

Le grec et le chinois sursautèrent de concert en entendant les intonations rocailleuses de Angelo. L'italien les regardait d'un air alarmé.

-Mais qu'est-ce qu'il s'est passé bon sang ?!