CHAPITRE 14
Amelia

En la tirant par le bras, Firenze entraîna Amelia en dehors des limites de la petite clairière.

Tout en se débattant pour essayer de se dégager de son emprise, elle regardait nerveusement par dessus de son épaule afin de conserver un contact visuel avec la longue silhouette noire de son professeur qui demeurait immobile et désespérément seule, au centre de la trouée d'arbres.

— Lâchez-moi, Firenze ! hurlait-elle au centaure. Par Merlin, mais lâchez-moi ! Je veux rester avec lui !

— Tu ne peux pas rester avec lui, Amelia ! gronda-t-il en tirant sur son poignet. Tu ne peux pas assister à un rituel de magie noire !

— Vous dites n'importe quoi !

Lorsqu'ils furent suffisamment éloignés, Firenze l'attira brusquement vers lui et l'immobilisa par les épaules pour la regarder droit dans les yeux.

— Il ne s'apprête pas à faire joujou avec sa baguette magique, dit-il d'un ton sec qu'elle ne lui connaissait pas. Il est sur le point d'effectuer un Transfert de Malédiction ! Et tu y laisserais ta vie en restant à proximité ! Le comprends-tu, Amelia ?!

Le centaure la traîna derrière le tronc d'un hêtre énorme, aux longues branches sinueuses et sombres qui serpentaient dans la pénombre comme de gros pythons volants. Cette intense nervosité, dont elle n'avait que partiellement conscience, l'incita aussitôt à glisser sa tête entre les branches pour scruter l'obscurité dans l'espoir de distinguer, là-bas, au loin, la silhouette de son professeur.

Malgré cet état de profonde agitation qui anesthésiait en partie ses sens, elle pouvait sentir les doigts puissants du centaure s'enfoncer dans les os de sa clavicule, tant ses mains l'agrippaient avec force pour la retenir.

— Tu ne dois pas t'approcher plus près ! disait la voix de Firenze qui lui paraissait étrangement lointaine.

Amelia savait bien qu'elle devait rester à l'écart. Elle avait parfaitement conscience que la magie noire était mauvaise et dangereuse pour elle.

Mais son désir de rejoindre son professeur et de retourner au centre de cette clairière était plus fort que tout : elle se sentait comme envoûtée, hypnotisée par la force qui se dégageait de cet endroit.

Tout son corps était porté par le désir d'approcher, de sentir, de s'enivrer de la magie qui dormait dans la terre, et qui se mélangeait à celle de cet homme se préparant au sacrifice de sa propre personne.

— Laissez-moi y retourner… sanglotait-elle en se tortillant sur elle-même pour se défaire de ces deux grandes mains qui essayaient de la maintenir en place. Je ne peux pas le laisser tout seul...

Mais, le centaure lui saisit à nouveau le bras et la força à se retourner pour détourner ses yeux de la scène qui se jouait à quelques mètres d'eux.

— Tu dois le laisser accomplir ce pour quoi il s'est rendu dans cette forêt, lui dit-il en immobilisant son visage.

— Firenze…suppliait-elle, comme prise d'une sorte de transe. Laissez-moi y retourner … Il ne se rend pas compte de ce qu'il fait… Il ne se rend pas compte que c'est la magie qui le pousse à agir…

— Écoute-moi, Amelia ! Commanda vivement le centaure en la secouant vigoureusement. Ne doute pas une seule seconde que c'est pour toi qu'il fait ça !

En attendant ces paroles, de lourdes larmes tièdes s'échappèrent de ses yeux et roulèrent le long de ses joues gelées.

« Et en ce moment, reprit-il plus calmement, ce que tu ressens en toi est parfaitement logique. Tu es attirée par l'énergie de la terre combinée aux puissances des ténèbres. Le tout produit une magie redoutablement antagonique à la tienne, qui t'attire en son sein et qui te serait fatale si elle devait entrer en contact avec toi !

— Mais Firenze… sanglotait Amelia d'une voix étranglée.

Le centaure la prit dans ses bras et la serra contre sa poitrine.

— Tu dois patienter ici quelques instants, le temps qu'il achève son rituel, dit-il en lui caressant le dos. Et une fois qu'il aura terminé, tu pourras le rejoindre.

— Mais c'est de la folie... Il va abîmer sa destinée, et il…

— J'en suis parfaitement conscient, crois-moi… lui assura calmement le centaure. Mais sa décision est prise, et rien ne le fera changer d'avis. De surcroît, comme tu le dis, cette malédiction va modifier la trajectoire de son destin. Donc à partir de maintenant, il aura besoin de toi, Amelia ! Il aura besoin de ton soutien et de toute ton affection pour surmonter les épreuves qui s'annoncent.

Tout à coup, de puissants rayons de lumière se propagèrent dans toutes les directions, irradiant la nature alentour d'une étrange lueur verte. Instinctivement, Amelia ferma les yeux et nicha son visage dans le cou de la créature pour se protéger des rayonnements.

L'instant d'après, un bruit sourd et continu, d'une puissance inouïe, se mit à bourdonner autour d'eux, pareil au rugissement d'une créature gigantesque grondant des tréfonds de la terre, faisant trembler les arbres, les buissons et le sol sous leurs pieds.

— C'est terminé, murmura Firenze.

— Qu'est-ce que c'est que ce bruit… ? demanda Amelia d'une voix tremblante.

— Il y a des forces du mal très puissantes sur cette Terre, Amelia... lui rétorqua le centaure d'un air grave.

Ce bruit abominable était si inquiétant, qu'il suffisait de l'entendre pour comprendre instinctivement ce qu'il signifiait. Le Transfert avait opéré et des forces obscures et toutes-puissantes semblaient se réjouir de ce fait.

Alors, ignorant les mises en garde et faisant fi de sa propre peur, Amelia s'arracha de l'étreinte du centaure et contourna le grand hêtre pour s'élancer à toute vitesse vers la clairière.

Courant de toutes ses forces, elle parcourut le chemin qui la séparait de son professeur en une poignée de secondes et pénétra dans cette atmosphère lourde et chargée de mauvais présage où la lumière semblait rayonner, non pas du ciel, ni d'un artefact quelconque, mais bien de la terre elle-même. Et lorsqu'elle reconnut le corps inerte et drapé de noir gisant au milieu du cercle de lumière, son sang se figea dans ses veines.

— Professeur ! hurla-t-elle en se jetant sur lui.

Dans son élan, elle posa une main sur son épaule pour le faire basculer vers elle et découvrit avec horreur le teint gris et cireux qui altérait épouvantablement les traits de son visage. Les joues étaient creusées, les lèvres presque noires, si bien qu'Amelia pensa sur le moment qu'il avait vieilli de dix ans en l'espace de quelques minutes.

— Mon Dieu… murmurait-elle en examinant le visage maladif qu'elle n'osait pas toucher de peur de le blesser davantage. Professeur…

Étendu sur la tourbe glacée, son pauvre corps avait le calme et l'immobilité du corps d'un mort. Pourtant, un léger souffle de vie semblait s'échapper de cette bouche entre ouverte, indiquant à Amelia qu'il respirait toujours. Et au bout de quelques secondes – qui lui parut une éternité et plus encore –, le professeur Snape finit par ouvrir lentement les paupières.

À présent, la lumière avait baissé en intensité et l'effrayant bourdonnement semblait se tarir peu à peu.

— Professeur… dit-elle en écartant une mèche de cheveux noirs qui s'était collée sur ses yeux.

Ses lèvres sombres s'étirèrent en une sorte de sourire. Puis, il roula mollement sur le sol et il se traîna péniblement vers elle pour venir poser sa tête sur ses jambes repliées.

— Vous êtes un idiot, lui dit-elle en caressant les longs cheveux qui s'étalaient sur l'étoffe de son pantalon.

— Je sais, approuva-t-il dans un soupir. Un idiot, sans aucun doute. Mais un idiot très satisfait de la prouesse qu'il vient d'accomplir…

Dans un geste très lent, il leva fébrilement une main pour se saisir de celle d'Amelia, il la pressa contre sa joue et il referma les yeux. Malgré le froid glacial qui régnait autour d'eux, son visage était brûlant.

— Vous avez les mains fraîches, miss Egerton… dit-il en souriant. C'est agréable…

Amelia le laissa se reposer un instant, sans prononcer un seul mot, ni même aucune remarque quant à l'étrangeté de son comportement. Le visage blotti contre son ventre, ce n'était plus un homme qu'elle cajolait, mais bien un petit enfant qui réclamait sa récompense. Et au regard de ce qu'il venait d'accomplir pour elle, c'était assurément légitime de la lui accorder.

Tout en lui prodiguant ses caresses – comme on prodigue les premiers soins sur le corps d'un grand blessé –, Amelia songeait combien il était curieux de se dire que ce qui avait été en elle était maintenant en lui.

Pourtant, aucun signe, aucune sensation particulière ne lui indiquaient une quelconque différence, si bien que d'un certain point de vue, rien ne semblait avoir véritablement changé.

Pourtant, elle ne pouvait ignorer ce sentiment diffus qui commençait à poindre dans son esprit. L'inquiétude, l'appréhension, la peur – en un mot, la terrible éventualité que le malheur puisse frapper à tout moment son professeur – lui indiquaient de façon détournée que, désormais, les choses ne seraient plus jamais comme avant.

Mais, alors qu'elle songeait à tout ça, un bruit de claquement de sabots sur le sol lui indiqua que Firenze s'était enfin résolu à les rejoindre.

— Il est brûlant de fièvre, dit-elle en levant ses yeux vers la belle créature qui approchait.

Firenze plia les genoux pour s'asseoir auprès d'eux.

— C'est la malédiction qui s'immisce progressivement en lui, expliqua-t-il aussitôt. Sa température corporelle va augmenter énormément cette nuit. Mais tu devras impérativement veiller à ce qu'on ne lui administre aucun remède !

— Vous voulez dire qu'il doit endurer la fièvre jusqu'à ce qu'elle disparaisse d'elle-même ?! s'exclama Amelia. Mais c'est totalement inhumain !

— Le corps fera son office, ne t'inquiète pas, lui assura Firenze. Il est important qu'il parvienne à surmonter cette épreuve sans avoir recours à une magie extérieure ou à une quelconque potion. Son sang doit être en mesure de terrasser ce mal, auquel cas, cette malédiction lui sera rapidement fatale.

— Dites-moi qu'il va s'en sortir, Firenze… !

Le centaure lui sourit tendrement.

— Tu ne dois pas t'inquiéter, Amelia, lui dit-il d'une voix douce et sereine. Ton ami est fort. Sa magie est puissante et son courage indiscutable, compte tenu de ce qu'il vient d'accomplir pour toi. Il parviendra à surmonter cette épreuve sans aucune difficulté.

Le centaure tourna la tête et leva les yeux au ciel.

— C'est curieux… dit-il à mi-voix.

— Que se passe-t-il ? s'enquit nerveusement Amelia.

— C'est cette étoile… elle est toujours aussi brillante… répondit-il d'un air mystérieux.

Amelia posa à nouveau les yeux sur son professeur qui semblait s'être endormi. Elle glissa ses doigts dans ses longs cheveux noirs, pour retirer les feuilles mortes qui s'y étaient emmêlées. À la base de sa nuque, elle remarqua rapidement la mèche de cheveux plus courte que les autres, qui paraissait avoir été sectionnée à la hâte ou par erreur.

— Par Merlin, professeur… dit-elle en riant doucement. Qu'est-ce que vous avez fait à vos jolis cheveux ?

Mais sa question resta sans réponse, car à présent, son professeur dormait profondément.

— Il ne doit pas rester ici, lança alors Firenze tout en se relevant. Un corps malade et étendu à même le sol va attirer toutes les créatures affamées de cette forêt. De plus, la neige ne va pas tarder à faire son arrivée.

Amelia réveilla aussitôt le professeur Snape et pria le centaure de lui prêter son aide pour l'aider à le relever.

Les yeux mi-clos, l'esprit totalement embrumé par la fatigue et la fièvre, le pauvre avait toutes les peines du monde à se tenir sur ses deux jambes.

Pour l'aider à se mouvoir, Amelia passa un bras autour de sa taille pendant que Firenze lui maintenait fermement le bras. Ils quittèrent bientôt la clairière et parcoururent en sens inverse le chemin herbeux qu'elle avait emprunté à l'aller, suivant la lumière produite par le mystérieux artefact du professeur Dumbledore.

Firenze demeurait aux aguets, attentif au moindre craquement de branches, au moindre petit bruit suspect pouvant représenter un danger potentiel. Quel soulagement d'avoir retrouvé le professeur Snape en compagnie de ce centaure ! Sans sa connaissance des lieux et son esprit avisé, qui sait ce qui aurait pu leur arriver dans cette maudite forêt.

Au milieu de leur progression, le professeur Snape marmonna une phrase totalement incompréhensible que Firenze interpréta comme une requête.

— Que dites-vous professeur ? demanda Amelia en tentant de décrypter son baragouinage.

— Je crois qu'il demande à ce qu'on le laisse marcher seul, expliqua Firenze en s'écartant légèrement de lui.

Dans la mesure où il était pâle comme un mort, et de toute évidence, sur le point de s'évanouir, Amelia rechigna à lui lâcher le bras à son tour.

— Ça va aller professeur ? Vous n'allez pas vous effondrer si je vous lâche ?

— Ne vous en faites pas, miss Egerton, murmura-t-il d'une voix éteinte. Je vais parfaitement…

Il n'eut même pas le temps de terminer sa phrase, qu'il s'écroula comme un pantin désarticulé, en manquant de se heurter le front sur la souche d'un arbre mort.

Une fois de plus, Amelia tenta de le relever, mais d'un geste brusque de la main, il lui ordonna de s'écarter et de rester à bonne distance. L'instant d'après, il s'enfonça la tête dans un buisson pour régurgiter le repas qu'ils avaient pris ensemble, quelques heures plus tôt.

— Par Merlin… jurait Amelia en se couvrant la bouche, morte d'inquiétude de le voir vomir tripes et boyaux. Mais qu'est-ce qui lui arrive ? C'est pas normal de vomir comme ça. Non. C'est pas du tout normal de vomir comme ça… !

–- Ça doit faire longtemps que ton professeur n'a pas pratiqué de magie noire… sourit le centaure, en observant la scène avec beaucoup de sérénité.

— Je ne savais pas que cette magie pouvait provoquer de tels effets secondaires…

— La magie noire ne corrompt pas seulement l'esprit, ajouta-t-il. Elle altère aussi l'intégrité du corps. C'est le prix à payer pour jouir de sa puissance.

Amelia détourna ses yeux de l'image insupportable de son professeur luttant contre ses propres démons.

Elle s'éloigna de quelque pas et poussa un long et profond soupir illustrant tout son épuisement. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi une nuit complète ? Depuis combien d'années ne s'était-elle pas endormi paisiblement, le corps exempt de toute sensation d'angoisse et de nervosité ?

Cependant, le moment était très mal choisi pour s'apitoyer sur son propre sort. Son professeur était en grande difficulté et avait plus que jamais besoin d'aide pour traverser cette mauvaise passe.

Alors, pour ne pas se laisser submerger par l'angoisse et tout ce flot d'émotions négatives, elle ferma aussitôt les yeux et prit une grande inspiration.

La peur, la crainte, la culpabilité représentaient autant de dangers à écarter, autant d'ennemis à combattre pour conserver le contrôle de la situation.

Elle était une Occlumens ; capable de surmonter n'importe quelle difficulté à la seule force de son esprit. Et même si elle devait le hisser sur son dos pour le transporter, elle conduirait cet homme hors de ce bois et le mettrait en sécurité, quoi qu'il advienne !

Amelia expira tout l'oxygène que contenaient ses poumons et rouvrit lentement les yeux.

Résolument déterminée à s'acquitter de son devoir, elle pivota aussitôt sur ses talons et accourut à toute vitesse auprès de son professeur qui haletait sur le sol comme un petit animal blessé.

Elle lui essuya la bouche avec un pan de sa cape et lui rabattit ses cheveux derrière les oreilles pour lui dégager le visage. Il était blanc comme un linge, tremblant de tous ses membres et ne parvenait même pas à la regarder dans les yeux.

— Pardonnez-moi, miss Egerton… dit-il d'un air penaud, les épaules tombantes. Je dois vous apparaître bien pathétique…

— Mais qu'est-ce que vous racontez, professeur ? rétorqua-t-elle en lui souriant. Vous dites ça comme si c'était la première fois que je vous voyais vomir…

— La première fois... ? s'enquit-il en fronçant les sourcils.

— La neige commence à tomber, lança brusquement Firenze, qui observait le ciel à travers les branchages. Ne nous attardons pas ici !

— Allons-y, professeur ! dit-elle avec entrain tandis qu'elle lui tendait sa main gauche.

Elle l'aida à se relever et à faire quelques pas vers le centaure qui lui prêta aimablement main-forte pour le soutenir. Et ainsi, ils purent reprendre leur progression à travers le bois.

Ils marchèrent pendant plusieurs minutes dans un noir presque total, jusqu'à que ce que la nature se fit moins dense et moins ténébreuse.

Enfin, ils atteignirent les abords du parc de Poudlard, découvrant avec déplaisir un ciel opaque, totalement dépourvu d'étoiles, d'où tombaient de fines particules de glace.

La température avait considérablement chuté et un vent âpre et strident faisait remonter du nord d'énormes nuages chargés de neige.

L'automne avait fini par laisser sa place à l'hiver.

— Je ne peux pas aller plus loin, annonça Firenze lorsqu'ils arrivèrent en bordure du bois. Tâchez de regagner le château au plus vite !

Avant de le saluer, Amelia le remercia chaleureusement pour son aide et pour sa bienveillance.

Le centaure prit congé d'eux, et ils s'engagèrent aussitôt sur le petit chemin de pierre qui montait vers le château et qui commençait progressivement à se recouvrir de neige.

Le corps brûlant de fièvre, le professeur Snape progressait pratiquement de profil, en s'accrochant désespérément au cou d'Amelia, si bien que cette dernière ne saisissait pas vraiment par quel miracle ils parvenaient encore à marcher droit dans cette disposition.

— Ce serait peut-être plus pratique de vous tourner vers le sens de la marche, professeur…

— Vous sentez si bon le parfum du lys, miss Egerton... lui marmonnait-il à l'oreille, d'une voix d'ivrogne.

— C'est très aimable de votre part, professeur. Mais mon parfum est plutôt à la rose.

— La rose - c'est bien ce que je disais… délirait-il, la tête à moitié enfouie dans sa chevelure.

— Par pitié, professeur ! Fulminait-elle, tout en essayant de le redresser tant bien que mal. Essayez de tenir le coup jusqu'à la Grande Porte ! Votre fierté ne s'en remettra jamais si je dois me servir de ma baguette pour vous transporter jusqu'au château.

La neige tombait de plus en plus dru au-dessus de leur tête et en raison de l'épais brouillard qui recouvrait le parc, la visibilité se faisait de plus en plus mauvaise.

— Et puis vous êtes si forte, miss Egerton...! grommelait-il sans cesse. Comment pouvez-vous être aussi minuscule (sa voix se faisait étrangement aiguë lorsqu'il prononçait ce mot) et avoir une telle force… ?

— Je vous l'ai déjà expliqué, professeur. Ce n'est qu'une affaire d'entraînement. Je vous apprendrais, si vous voulez.

— Vous êtes bien trop gentille avec moi, miss Egerton. Et en plus d'être intelligente, et douce, et jolie comme une fleur..., vous êtes si adorable… Comprenez-vous pourquoi je devais vous sauver de cette malédiction...? Vous êtes bien trop…

Ils atteignirent enfin les grandes marches du perron qui les conduisirent immédiatement à l'entrée du château.

Amelia ouvrit l'immense porte à double battant et passa la tête dans l'entrebâillement pour vérifier que personne ne rodait à proximité de l'entrée. Une fois qu'elle fut assurée que Rusard ou son maudit matou ne traînaient pas dans les parages, elle invita son professeur à entrer à l'intérieur.

Bras dessus bras dessous, ils traversèrent à pas feutrés le Grand Hall et s'élancèrent dans les escaliers qui descendaient aux cachots.

La descente des escaliers ne fut pas une mince affaire pour Amelia tant le professeur Snape était au bout de ses forces. Et une fois passée l'épreuve des marches, ce fut au tour de celle du couloir.

À la chaleur que diffusaient les torches enflammées qui éclairaient les lieux, il tomba dans une sorte de sommeil partiel, si bien qu'Amelia dut le traîner jusqu'à la porte de sa chambre.

— Encore un petit effort, professeur, répétait-elle sans cesse pour essayer de le maintenir éveillé. Encore un tout petit effort et nous sommes arrivés !

Sans même réfléchir à ce qu'elle faisait, elle ouvrit la porte de ses appartements, laissant se dévoiler une pièce baignant dans une douce lueur d'eau, dont l'atmosphère était globalement comparable à celle de sa propre chambre qui se trouvait non loin de là.

Sur sa lancée, elle fila droit vers le grand lit richement drapé de vert et d'argent, assorti aux tentures qui encadraient les fenêtres. Derrière les vitres s'agitaient mollement de longues algues noires qui projetaient leurs ombres tordues sur le plafond voûté, soutenu par de belles colonnes savamment sculptées.

— Eh ben, dit-elle en découvrant le luxueux décor des appartements du directeur de la maison Serpentard. Je ne vous connaissais pas un tel goût du luxe, professeur !

Elle déposa son professeur sur son lit, le délesta de sa lourde cape de voyage humide de neige et alluma enfin, d'un coup de baguette magique, le beau chandelier de bronze qui ornait la table de chevet.

— C'est le professeur Slughorn qui a laissé tout ça après son départ… s'empressa-t-il d'expliquer en s'allongeant sur les couvertures.

— Le professeur Slughorn aime les belles choses, n'est-ce pas ? fit-elle remarquer s'agenouillant à côté du lit pour lui retirer ses chaussures.

— Parce que vous pensez que moi, je n'aime pas les belles choses, peut-être... ? bougonna-t-il en se glissant sous les couvertures.

Amelia prit place sur le lit, et le regarda en souriant.

— Vous ne m'en voulez pas si on en reste aux chaussures, professeur ?

— Bien sûr que non, miss Egerton… répondit-il les yeux mi-clos, en enfonçant sa tête dans un gros oreiller garni de plume.

Elle posa une main sur son front humide de sueur, comme pour examiner sa température. Sa peau était si chaude qu'elle lui brûlait presque les doigts.

— Vous avez entendu Firenze, professeur ? Pas de potions, ni de quelconques autres remèdes pour faire tomber la fièvre !

— Je sais…

— Et puis, vous n'avez pas à vous inquiéter pour demain, ajouta-t-elle en lui caressant la joue. Je mettrai le professeur Dumbledore au courant de votre état.

— Vous êtes si gentille, miss Egerton… ronronnait-il sous l'action de ses caresses, en fermant les yeux comme un gros chat. Et votre main sur ma peau…, c'est agréable… Restez comme ça un petit instant de plus, jusqu'à ce que je m'endorme…

Il pressa à nouveau la main d'Amelia contre sa joue et prononça une nouvelle série de mots totalement inintelligibles avant d'enfoncer son nez dans l'oreiller.

— Contrairement à ce que vous semblez penser, vous aussi vous êtes gentil professeur…

— Tu as toujours été si gentille avec moi… gémissait-il dans son gros coussin. Alors que je ne suis pas vraiment sûr de le mériter… avec toutes les méchancetés que je t'ai balancées à la figure…

La fièvre commençait à lui faire dire toutes sortes de sottises indiquant à Amelia qu'il était peut-être temps de s'éclipser et de le laisser dormir.

Mettre à profit sournoisement un tel moment de faiblesse pour recevoir des marques de tendresses et des louanges n'avait rien de très loyal. Et même si la perspective de passer la nuit à cajoler son pauvre professeur souffrant était plus que tentante, elle était également terriblement risquée, si bien qu'il était préférable de quitter le plus vite possible cette pièce qui, pour elle, tenait lieu de sanctuaires dédié aux dieux de la tentation.

— Dormez bien, professeur, lui dit-elle en se penchant au dessus de son oreille.

Tout en refrénant une violente envie de déposer un baiser sur son front, elle se leva et se dirigea aussitôt vers la sortie.

— … m'oui… marmonna-t-il dans son oreiller.

— À demain, professeur ! lança-t-elle avant d'ouvrir la porte. Reposez-vous bien, et surtout, essayez de reprendre des forces.

— … m'oui.. Fais de beaux rêves… Lily… répondit-il d'une voix pleine de douceur et de tendresse qu'elle ne lui avait jamais entendue .

Un pied dans le couloir, les doigts entourant la poignée de la porte, Amelia sentit son cœur se serrer douloureusement dans sa poitrine. Ainsi, elle fit un pas de plus et referma sans un bruit la porte de la chambre derrière elle.

Pendant que ces cinq mots résonnaient comme un écho dans sa tête, elle demeura immobile au beau milieu du couloir désert et froid, en esquissant une sorte de sourire qui en disait long sur tout le mépris qu'elle ressentait pour elle-même.

— Comment as-tu pu être si stupide ? se disait-elle avec amertume. À croire que tu ne t'y attendais pas...

Elle ; Amelia Egerton ; prendre la place de cette femme ; de Lily Evans ; la femme qui avait porté en son sein cet enfant qui avait survécu ; la madone qui avait donné naissance à l'Élu !

Comment avait-elle pu espérer, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, devenir l'égale d'une telle personne aux yeux de cet homme ?

Elle, qui n'avait donné naissance à rien du tout, hormis une somme considérable de problèmes qui avaient entraîné son professeur à plonger tête baissée dans un océan d'autodestruction.

À quoi bon continuer de se raconter des histoires ? Et qu'avait-elle espéré, au juste ? Que sa beauté et son charme ensorceleur pouvaient supplanter l'adoration qu'il vouerait toujours à cette femme ?

Parce qu'en définitive, qui était-elle comparée à Lily Evans ?

Pas grand-chose. Tout au mieux, une pauvre gamine, reléguée à un statut de pauvre chose à protéger. Une sorte de planche de salut pour le grand pécheur que se pensait être son professeur.

— Mais pourquoi fallait-il que tu me mêles à vos histoires ? soupira Amelia en levant les yeux vers le plafond voûté.

Si seulement elle était capable, comme cette petite Poufsouffle, de changer son apparence à sa guise. Elle aurait pu tronquer sa tignasse sans couleur et sa figure de poupée russe, contre les cheveux roux d'une beauté celtique et une physionomie un peu couleur locale.

Éventuellement, avec une telle apparence, son idiot de professeur la verrait différemment. Ainsi, elle parviendrait peut-être à lui faire rentrer dans la tête que, pour se faire pardonner des autres, il fallait préalablement être disposé à se pardonner soi-même.

Mais lorsqu'elle réalisa toute la bêtise et l'absurdité de son raisonnement, Amelia compris qu'il était grand temps, pour elle aussi, de regagner sa chambre.

Demain, elle devra – quoi qu'il advienne de la couleur de sa chevelure -, reprendre le cours de ses révisions et s'atteler à la montagne de devoirs accumulés au fil de ces trois derniers jours. Il était donc urgent de se remettre au lit et d'oublier rapidement toutes ces idioties.

[Fin du chapitre 14]