Hail The Nutcracker Queen!
II
(Tooryanse, final)
–C'est du moins heureux, observa-t-il, que la souffrance soit courte au moment où la tête tombe.
– Savez-vous ce que je pense ? rétorqua le prince avec vivacité. La remarque que vous venez de faire vient à l'esprit de tout le monde, et c'est la raison pour laquelle on a inventé cette machine appelée guillotine. Mais je me demande si ce mode d'exécution n'est pas pire que les autres.
Vous allez rire et trouver ma réflexion étrange ; cependant avec un léger effort d'imagination vous pouvez avoir la même idée. Figurez-vous l'homme que l'on met à la torture : les souffrances, les blessures et les tourments physiques font diversion aux douleurs morales, si bien que jusqu'à la mort le patient ne souffre que dans sa chair.
Or ce ne sont pas les blessures qui constituent le supplice le plus cruel, c'est la certitude que dans une heure, dans dix minutes, dans une demi-minute, à l'instant même, l'âme va se retirer du corps, la vie humaine cesser, et cela irrémissiblement.
La chose terrible, c'est cette certitude. Le plus épouvantable, c'est le quart de seconde pendant lequel vous passez la tête sous le couperet et l'entendez glisser. Ceci n'est pas une fantaisie de mon esprit : savez-vous que beaucoup de gens s'expriment de même ? Ma conviction est si forte que je n'hésite pas à vous la livrer.
Quand on met à mort un meurtrier, la peine est incommensurablement plus grave que le crime. Le meurtre juridique est infiniment plus atroce que l'assassinat. Celui qui est égorgé par des brigands la nuit, au fond d'un bois, conserve, même jusqu'au dernier moment, l'espoir de s'en tirer. On cite des gens qui, ayant la gorge tranchée, espéraient quand même, couraient ou suppliaient.
Tandis qu'en lui donnant la certitude de l'issue fatale, on enlève au supplicié cet espoir qui rend la mort dix fois plus tolérable. Il y a une sentence, et le fait qu'on ne saurait y échapper constitue une telle torture qu'il n'en existe pas de plus affreuse au monde. Vous pouvez amener un soldat en pleine bataille jusque sous la gueule des canons, il gardera l'espoir jusqu'au moment où l'on tirera. Mais donnez à ce soldat la certitude de son arrêt de mort, vous le verrez devenir fou ou fondre en sanglots.
Qui a pu dire que la nature humaine était capable de supporter cette épreuve sans tomber dans la folie ? Pourquoi lui infliger un affront aussi infâme qu'inutile ? Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié !» . Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu'il a ressenti. C'est de ce tourment et de cette angoisse que le Christ a parlé. Non ! On n'a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine !
-Dostoïevski, L'idiot
-:-
Des mots dont l'écho tourbillonnait dans l'esprit du détective tandis qu'il observait du coin de l'œil la criminelle qu'il guidait jusqu'à son échafaud. Est-ce que sa propre conscience jouait les ventriloques en se dissimulant derrière le spectre d'un écrivain russe ? Cette conscience dont il s'imaginait dépourvu jusque là...
En admettant que Light Yagami aient creusé un sillon aussi profond que celui-ci en pénétrant dans la vie de son détective, la marque de son influence était aussi fragile et éphémère que les messages qu'un enfant se serait amusé à tracé sur le sable d'une plage, il ne s'écoulerait guère de temps avant que ce sillon ne disparaisse une fois pour toute sous le reflux des marées...
Autrement, il aurait d'ors et déjà fait machine arrière, s'interrompant au beau milieu du couloir de la mort pour confesser une plaisanterie des plus morbides à sa victime, avant qu'elle ne s'imagine passer le point de non-retour... Trop tard pour cela de toute façon, cela faisait plusieurs minutes qu'elle avait dépassé ce cap...
Maintenant que le mal était fait, autant s'offrir le luxe de réclamer ce qui avait été promis par ce papier qu'il avait signé avec son sang, ou plutôt celui d'une autre, quand bien même il demeurerait dans ses veines suite au coup de feu...
Qui serait assez stupide pour vendre son âme au diable avant de renoncer à en obtenir le prix, alors même qu'il savait que dans ce genre de transaction, il ne fallait pas espérer le moindre remboursement, même et surtout en se rétractant après coup? Le genre de réflexions qui avait du germer dans la conscience de Kira avant qu'il ne lui emboîte le pas au sens propre comme au sens figuré... mais si la distinction entre la meurtrière et le détective était de plus en plus académique, en revanche l'écart qui s'établissait entre le même détective et sa suspecte, il y avait bien peu de chance pour qu'il se résorbe un jour, a fortiori si une innocente survivait à l'exécution de la coupable...
Oui, la distance entre leurs deux corps pouvait bien s'abolir, l'espace d'une dernière nuit entre les mêmes draps, mais celle qui s'étendait entre leurs âmes aurait pu séparer la terre de la lune, si ce n'est du soleil...
Ce soleil dont les rayons obliques miroitaient à la surface des obélisques de verre et d'acier qui encerclaient la tour qui venait de se dresser du jour au lendemain, le temps d'une investigation qui touchait à sa fin...
Passerelles lumineuses entre la terre et le ciel dont la brève vision figea une adolescente sur place, la poussant à tourner la tête à son compagnon pour contempler le monde qui brillait de mille feux, de l'autre côté de la fenêtre de sa prison.
A la réflexion, depuis combien de temps l'avaient-ils enterrée vivante, le plafond d'une cellule en guise d'horizon ? Quelques semaines... Non, quelques mois... mais il était probable que pour leur prisonnière, les siècles voir les millénaires auraient constitués des unités de mesure plus appropriées, en admettant qu'on puisse enfermer l'éternité dans les frontières d'une quelconque durée, même hyperbolique...
Un ciel nouveau et une terre nouvelle se déployaient sous ses yeux, maintenant que sa captivité avaient effacés tout souvenir de l'ancien terre et de l'ancien ciel qu'elle avait laissé derrière elle, avec les souvenirs de son ancienne vie... Les fenêtres avaient brillé par leur absence au cours de son séjour entre ses murs, y compris dans cette chambre qu'un détective avait partagé pour rester à son chevet...
Ryuzaki soupira avant de reprendre sa longue marche vers la nuit, tentative qui se retrouva avortée avant même qu'il ne puisse effectuer deux pas supplémentaires, le poids morts qu'il traînait à son bras s'efforçant de le ralentir à défaut de pouvoir l'arrêter au milieu d'un parcours interminable pour l'un, beaucoup trop proche du terminus pour l'autre...
L'affrontement silencieux entre la condamnée et le détective se poursuivit l'espace de quelques secondes... Affrontement qui semblait perdu d'avance, elle avait déjà baissé les yeux au tout premier instant, persuadée que sa requête n'aurait pas la moindre chance d'émouvoir sa Némésis, sans avoir pour autant le cœur à renoncer à l'idée de se maintenir un peu plus longtemps au seuil de ce qui lui apparaissait maintenant comme le paradis...
Glissant l'index sous le menton de l'adolescente pour la pousser gentiment à relever la tête, il apporta la plus simple des réponses possibles à la requête qu'elle ne pouvait pas lui dissimuler sans pour autant être en état de la formuler à voix haute.
Réponse qui prît la forme d'un acquiescement en lieu et place de la dénégation anticipée, coup de théâtre qui écarquilla les yeux de sa captive dans une expression incrédule qui lui évoquait l'agonie aussi bien que l'extase...
Lorsque le tonnerre de la réalisation s'était succédé à l'éclair de la condamnation, la jeune femme avait vu son cœur s'effriter, ses parois déchiquetés sous la pression insidieuse de la révélation qui s'était glissé à l'intérieur, une vérité dont la portée incommensurable ne pourrait jamais être confinée au sein d'un récipient aussi fragile... un récipient qui n'était pas non plus en mesure de contenir l'insignifiante faveur qu'un détective y avait glissé par la suite, la joie qui se déversait dans cette coupe débordant continuellement le long de ses parois, sous la forme de larmes de gratitudes que la prisonnière s'efforçait douloureusement de conserver au sein de son corps, avec un succès dérisoire...
Des mots qui pouvaient se réduire à un seul...ou plutôt deux syllabes commencèrent à se hisser péniblement sur des lèvres tremblotantes avant que l'index d'un britannique ne les fasse refluer, pour mieux souligner leur inutilité comme les contours du seuil où ils s'étaient attardés...
Soichiro Yagami aurait pu se substituer au britannique sans que cela ne change d'un seul millimètre le sourire qu'il adressait à celle qui s'obstinait à lui apparaître comme une fillette, une fillette agenouillée au pied d'un sapin, les mains tremblantes tandis qu'elle achevait de déchiqueter un emballage coloré pour dévoiler le présent dissimulé par dessous...
Alors qu'elle appuyait son front sur la surface d'une vitre, une adolescente s'efforça d'absorber la lumière comme les couleurs qui s'amusaient à la narguer de l'autre côté d'une barrière aussi transparente qu'infranchissable... l'émerveillement des premiers instants se dissolvant progressivement dans l'avidité avant que cette dernière ne se congèle finalement en mélancolie, emprisonnant le flux du temps dans une gangue de glace des plus fragiles, il suffisait d'un mot de trop, ou même d'un élancement du bras entrelacé au sien pour la briser...
Parcourant des yeux les flèches de lumières qui transperçaient ici et là les nuages, tel des oasis au milieu de la grisaille d'un désert, Light s'imagina le temps d'un rêve que son âme si légère avait glissé le long de cette passerelle, délaissant son corps pour lui laisser faire face à son châtiment à sa place...
Ses lèvres remuèrent imperceptiblement pour adresser silencieusement leurs adieux à cette partie d'elle même tout comme à un monde qui ne lui avait jamais paru aussi beau...au point qu'elle se demandait comment elle avait pu se le dépeindre sous des couleurs aussi ternes jusque là... Était-ce une sensation analogue qui avait jadis gagné les aveugles lorsqu'on les avait opéré de la cataracte ?
Une douceur qui ne compenserait jamais l'amertume qui avait déjà commencé à lui succéder. Ce cadeau était empoisonné après tout. Elle aurait sans doute préféré demeurer aveugle à ce monde, dans la mesure où le médecin qui l'avait délivré de sa cécité avait exigé comme prix de ses services que sa patiente ferme les yeux pour de bon, quelques secondes seulement après avoir recouvert la vue...
« Si je pouvais ne pas mourir ! Si la vie m'était rendue ! quelle éternité s'ouvrirait devant moi ! Je transformerais chaque minute en un siècle de vie ; je n'en perdrais pas une seule et je tiendrais le compte de toutes ces minutes pour ne pas les gaspiller ! »
Des mots ou plutôt une citation dont l'ironie ne passa pas inaperçu à celui qui demeurait à ses côtés, lui écartelant les lèvres dans une parodie de sourire.
L'idiot...ou plutôt l'Idiote... Son idiote... qui s'était sottement imaginé avoir fait la rencontre d'un idiot...
« Dostoïevski... Encore et toujours... »
Observation qui fût accueillie par un haussement d'épaules et un semblant de sourire, sans pour autant convaincre une jeune femme de renoncer à une seule seconde de son tout dernier panorama.
« Jusqu'au bout...Même si j'avais réussi à l'oublier, le vieux Fedor, tu aurais trouvé le chemin le plus court pour m'y ramener... Et maintenant... Maintenant que je n'ai plus besoin de le lire pour me mettre à place d'un condamné à mort au cours des douloureuses mais si précieuses minutes qui le séparent de la sentence, je me rends bien compte... qu'il avait tout dit à ce sujet... Il n'y avait rien de plus à ajouter sur ce thème... Rien qui puisse se comparer... Victor est décidément bien surévalué... Tout le monde vous le plaque sous les yeux quand on s'interroge sur les derniers jours d'un condamné... Futile... Si futile... Il les avait imaginé, ces derniers jours... Ces dernières heures...Simplement...imaginé...Fedor les a vécu, lui et il n'a pas oublié... Il n'a rien oublié... Je n'oublierais rien non plus... eh...hehe... je ne me rappellerais pas de grand chose non plus, bien sûr... mais tout le monde n'a pas la chance de recevoir la grâce du Tsar, et de l'entendre résonner au meilleur moment possible, attaché au peloton d'exécution... Raison pour laquelle le monarque a attendu le tout dernier moment pour la chute de sa petite plaisanterie... Une plaisanterie si cruelle quand on prend la peine d'y penser... mais il faut l'avoir vécu pour réaliser à quel point, j'imagine... »
Aucun sourire n'avait fait glissé son ombre sur les lèvres d'un détective... Il n'avait pourtant pas déployé le moindre effort pour dissimuler son bluff derrière une face de poker. Lui non plus ne goûtait guère à la plaisanterie bien morbide qu'il avait emprunté à l'écrivain favori d'une criminelle.
Un écrivain dont la lecture comme la relecture serait dépourvue de la moindre utilité, pour l'une comme pour l'autre... D'ici quelques minutes, il n'aurait plus besoin d'interroger Dostoïevski pour contempler l'aurore de la grâce comme le crépuscule de la condamnation à mort qui l'avait précédé, il suffirait d'entendre la confession de Light Yagami... Oui, celle de Light Yagami. Après tout, pour le meilleur comme pour le pire, il ne pourrait jamais recueillir celle de Kira...
Curieux... En un sens, il contemplait le même monde, et pourtant c'était bel et bien deux univers différents qui se déployaient autour d'eux, deux univers qui pouvaient donner l'impression de se superposer mais une différence aussi infime qu'infranchissable continuerait de les séparer. Jusqu'à ce qu'il s'écarte finalement l'un de l'autre pour ne plus jamais se rejoindre.
Il avait encore l'espoir de faire face à Light Yagami d'ici quelques minutes... Un espoir des plus empoisonné, il aurait sans doute préféré avoir contemplé Kira les yeux dans les yeux au cours des derniers instants de sa vie, la condamnation à mort de la meurtrière lui paraissant bien plus douce que la perspective d'être condamné à vivre sur la même planète que l'innocente qu'il avait tourmenté en lieu et place de celle qu'elle n'était plus... si elle l'avait jamais été un jour... L'ambiguïté demeurait sur ce point, pour le meilleur et surtout le pire...
Oui, il pouvait espérer sectionner Light Yagami de l'ombre de Kira, et ainsi la sauver... mais de l'autre côté du miroir, elle n'avait plus rien à espérer... Tout ce qu'il lui avait laissé, c'était la certitude de faire face à la mort en plus d'un détective...
Il risquait sa vie... Elle l'avait déjà perdue... Contrairement aux apparences, une seule personne voyait sa propre mort se refléter sur cette vitre derrière le visage de celui ou celle qui se tenait à ses côtés, son bras emprisonné dans le sien.
Mais peut-être qu'elle voyait dans son jeu... Ce clin d'œil à l'écrivain russe comme au simulacre d'exécution qu'il avait vécu avant de le décrire dans ses œuvres, il pouvait être celui que Kira avait offert à son détective, bien trop subtile pour crier ouvertement au bluff...
Ryuzaki mordilla ses lèvres pour refréner un soupir. Ce doute lancinant lui collait à la peau en même temps que les vêtements qu'y soudait une pellicule de sueur... Et ce n'était rien face à la bile qui menaçait d'entamer l'ascension de sa gorge. Il avait envisagé le pire...et s'était préparé en conséquence... A la fin de la mise en scène, en admettant que Kira soit sanglée à cette chaise en lieu et place de la fille d'un commissaire, elle ne l'accuserait pas de bluffer, elle le supplierait d'avoir bluffé depuis le tout début...
« Il est peut-être temps d'y aller, tu ne crois pas ? »
Un soupir embua une vitre.
« Si le temps te paraît bien trop long, crois-moi, de mon côté, il ne m'a jamais paru aussi court...jamais... qu'est-ce que ça te coûte de m'en laisser un peu plus, hein?»
Temps qui repris sa marche en même temps qu'une condamnée et son futur bourreau.
« C'est sans doute à toi qu'elles coûteront le plus, ces quelques minutes que tu essaie de me grappiller ici et là... qu'est ce qu'elles pourront bien te rapporter en dehors d'être plus douloureuses que les précédentes, dis moi ? »
« Rien... ou plutôt... Tout... Lawrence, absolument tout... »
Ironique quand on prenait la peine d'y penser... Si Ryuzaki avait fait l'effort de se redresser complètement au lieu de demeurer perpétuellement recourbé, il aurait dominé Light Yagami du regard, mais dans sa posture habituelle, c'était l'adolescente qui pouvait se permettre de le regarder de haut, et ne manquait pas de le faire, au sens propre comme au figuré...
Mais maintenant que les pas de l'une se succédaient à ceux de l'autre, ils se retrouvaient définitivement sur un pied d'égalité. Des mois de captivité dans les pires conditions avaient donné au dos de l'adolescente une courbure plus appropriée à une vieillarde en fin de vie. Ses pas demeuraient traînants alors même qu'aucune chaîne n'étaient verrouillée sur ses chevilles. Il était difficile pour elle de garder la tête haute au vu du fardeau qui pesait sur ses épaules, celui de la croix qu'elle était forcé de traîner jusqu'au lieu de son exécution, la certitude que chaque pas en avant la rapprochait du tout dernier... Un fardeau si lourd qu'il mettait à rude épreuve les genoux endoloris d'une jeune femme, lui arrachant un rictus de souffrance ici, un gémissement ténu là..
« Je peux demander à Matsuda de nous apporter ce fauteuil roulant que tu as délaissé... Cela ne te coûtera pas plus cher, tu sais... Si tu insistes, je peux même te servir de chaise à porteur, ce ne serait pas la première fois... »
Sollicitude qui étira la courbe d'une sourire aussi attendrie que sarcastique.
« Pas la première fois, oui, mais bien la toute dernière... Et si le trajet serait sans doute bien plus agréable dans ces conditions, en contrepartie, il serait plus court... bien plus court...trop court...et j'ai tout mon temps pour le terminer... ou plutôt, non, justement...je n'ai plus tout mon temps... je n'ai plus le temps...plus du tout...le temps... plus...du tout...»
Les larmes avaient été dissimulés derrière les paupières qui s'étaient douloureusement contractés, elle s'efforça d'étouffer également les sanglots comme le hoquet qui les aurait précédé... En vain, malgré tout... Des larmes invisibles comme des sanglots inaudibles étaient infiniment plus douloureux, y compris pour celui qui se contentait de les regarder au lieu de les refréner...
Au fur et à mesure de ce parcours qui se prolongeait indéfiniment aux yeux de l'un, se raccourcissait inexorablement aux yeux de l'autre, le détective caressa l'idée de forcer une criminelle à s'agenouiller pour de bon...pour mieux l'inviter à en terminer les derniers mètres sur son dos.
Tentation lancinante qui fût bousculée progressivement par la comptine enfantine qui s'immisça discrètement par dessous le silence comme les lèvres d'une condamnée...
Tooryanse tooryanse
Koko ha doko no hosomichi ja
Tenjin-sama no hosomichi ja
Chiito tooshite kudashanse
Une mélodie aussi familière que mystérieuse, qui avait si souvent résonné à ses oreilles quand il avait l'occasion d'arpenter le pays du Soleil levant, avant comme pendant cette affaire, plus particulièrement quand ses pas se superposaient à un passage piéton suite à l'arrêt temporaire de la circulation des véhicules.
Ikiha yoi yoi kaeriha kowai
Aller est sans danger, sans danger...Revenir est effrayant
Dans ce cas de figure, c'était plutôt l'inverse dans la perspective du détective... Il était effrayant de se rendre là où ils allaient, au moins pour sa passagère, et le danger brillerait définitivement par son absence pendant le retour... aussi bien pour une étudiante que pour le détective qui l'avait amené au bord du gouffre avant de la rattraper in extremis après l'avoir forcé à effectuer un grand pas en avant...
Kowai nagara mo tooooo...ryanse...too...ryanse.
Même si c'est effrayant, passez, passez
Ou plutôt, laissez-moi passer... Laissez-nous passer...
« Cette chanson... »
Cette chanson qui avait ouvert les portes de sa prison, au moins le temps d'une nuit, celle qui avait précédé la matinée de son exécution...
« Hmm ? »
« Je n'y aie jamais vraiment fait attention, jusqu'à présent... sauf peut-être aux feux rouges... mais maintenant... je commence à me demander ce qu'elle signifie... »
Question qui ramena un semblant de sourire sur le visage d'une adolescente.
« Ah... C'est vrai... Je ne m'étais jamais posé la question, pour la simple et bonne raison que j'ai grandie avec la réponse... Un jeu, Lawrence... Juste un jeu... Un jeu puéril qui plus est... Je pensais avoir passé l'âge, mais...Enfin... Je suppose que cette réponse là, je peux te la donner... Ce n'est pas comme s'il me restait du temps à perdre... ou plutôt si, justement... Laisse-moi l'occasion d'en perdre un peu plus, de ce temps qui me reste... après tout, il faudra bien que tu m'en rajoutes un peu pour ça...»
Se dégageant du bras qui l'avait soutenu autant qu'il l'avait emprisonné, elle se tourna lentement vers son compagnon pour lui tendre les bras, superposer ses paumes aux siennes et entremêler leurs doigt avant de faire un pas en arrière.
« Pour ce jeu là, en revanche, nous n'aurons pas le nombre requis de participants... Quoique...Matsuda, Aizawa, si le cœur vous en dit... Il faut quatre personne au minimum... Les deux premières lèvent les bras pour former une arche...les deux autres passent par dessous à tour de rôle...Une petite variante des chaises musicales...quand la chanson touche à sa fin, on baisse brusquement les bras pour barrer la route au petit retardataire...et en faire son petit prisonnier... S'il y plus de deux personnes à conserver la liberté, on recommence encore, et encore, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'une, la gagnante... La gagnante... Toujours la même... et je n'ai jamais su comment s'y prenait cette petite tricheuse... »
Un souvenir dont la flamme nostalgique éclipsa temporairement les regrets, même s'ils continuaient d'encercler le fantôme d'une enfance qui appartenait définitivement au passé.
« Hehe... J'aurais voulu gagner...au moins une fois...juste une fois... Est-ce que tu ne pourrais pas me laisser essayer.. ? Une toute dernière fois... Enfin, je ne suis pas sûre que ça me suffira... Surtout dans mon état, mais je suis sûre...que Sayu acceptera un handicap...et je suis sûre que jusqu'au bout, elle ne me laissera pas gagner, cette petite peste... Après tout, à partir du moment où je l'aurais laissé derrière-moi dans sa prison... avec la satisfaction d'avoir gagné, pour cette fois...vous n'aurez plus aucune raison... de me retenir ici plus longtemps...je n'aurais plus aucune raison de vous retenir... Oui... Nous pourrions faire ça... elle et moi...ce serait amusant...a...musant...non ? Et...ça me ferait l'occasion de revoir papa...une dernière fois...lui aussi... Bon, maman...ne pourrait pas être là... Oui, il vaut mieux qu'elle...ne...soit pas là...m...mais...tu pourras la remplacer...et comme ça...tu auras l'occasion de m'enlacer...au nez et à la barbe d'un commissaire...eh...hehe... Oui, il faut absolument essa...yer...ce serait vraiment...amusant...ou peut-être pas justement...peut-être pas...du tout... ce serait même cruel...pour tout le monde...mais pourtant...pour...tant...je vou...drais...bien...jouer une dernière fois...les revoir...une dernière fois...la toute...der...nière...hic...t-tu...ne pou...rrais pas...nous...snif...ahh...corder...ca ? Juste...ca...rien que...rien que... »
L'amertume avait définitivement submergée la douceur, sans parvenir à la noyer totalement. Si bien que le sourire de la prisonnière était presque radieux tandis qu'elle n'arrivait plus à retenir les larmes, tout en continuant d'appuyer ses mains contre celles du détective, tout contre, pour se maintenir debout bien plus que pour expliquer les règles d'un jeu qui avait perdu toute son innocence.
Profitant du fait que les doigts de la criminelle demeuraient emprisonné dans les siens, Ryuzaki la tira brusquement en arrière, la faisant basculer pour mieux la rattraper au vol, et l'enlacer.
N'ayant ni le cœur de refuser sa requête, ni la cruauté de lui faire cette dernière concession, encore moins la compassion de mettre fin à ses tourments ici et maintenant en lui dévoilant la vérité, il préféra garder le silence, se contentant de caresser le dos comme la chevelure auburn de sa prisonnière, espérant lui apporter un semblant de réconfort à défait d'une consolation appropriée à son désespoir...
« En fait...c'est amusant mais...je le connaissais ce petit jeu...à défaut d'y avoir joué... Nous avons une variante en Angleterre...Ce n'est pas si différent... C'est même pratiquement identique. Mais nous imaginons passer sous un pont au lieu de traverser une arche... Sans doute pour cela que la comptine s'appelle... London bridge is falling down...falling down...falling down...London bridge is falling down...my fair lady... »
Le soubresaut qui parcouru le corps blotti tout contre le sien semblait plus proche du gloussement que du sanglot.
« Eh hehehe...j'ai réussi à te convaincre de me...chanter une chanson... et tu avais bien raison... j'aurais préféré évité de subir ça...mais ce n'était pas parce que tu chantais faux... enfin...aussi faux que ça... Non...ce n'était pas pour ça...pas pour ça...enfin... »
Après avoir reniflé, et essuyé ses larmes du revers de la manche, la captive se dégagea partiellement de l'étreinte de son détective, sans quitter son espace intime pour autant...
« Ironique... C'est ironique... Une partie de moi... a toujours rêvé de ce moment... Qui sait ? C'est peut-être cela le véritable mobile derrière mes crimes... Je voulais juste une bonne raison de...mourir... Oui, c'est ce que voulait une partie de moi, en tout cas... »
Des mots qu'elle appuya en se tapotant la tempe avant de prendre doucement la main du détective pour la plaquer contre son cœur. Tout contre.
« Mais quand cette partie là a enfin obtenu ce qu'elle voulait... il y en une autre qui rechigne... et qui se débat dans l'espoir de s'en sortir... Je ne sais pas si elle est simplement stupide...ou si, au final, c'était la plus intelligente des deux... d'autant plus qu'elle bat pour toi, Lawrence... même si... ce n'est plus...pour les bonnes raisons...que tu la fait battre aussi fort...si fort que j'ai l'impression...que je risque bien de ne pas pouvoir survivre jusqu'à la fin du parcours... Avoue que ce serait amusant...ironique...et approprié quand on y pense...hehe... oh oui...si approprié... »
