Nathalie se tâtait les joues. Comme pour s'assurer que le sang ne s'y était pas trop accumulé. Pourtant ses pommettes étaient si froides. Goku à ses côtés entassait quelques charbons pensivement.

« Goku, finit-elle par dire en veillant à ne pas trop s'appuyer sur la paroi de la tranchée. Je voulais savoir ce que tu comptais faire après… »

Le garçon avait levé les yeux. Sa bouche se tordit, son menton se plissa.

« Je ne comprends pas, Natha… Natsue.

- Tu pourrais venir chez moi après tout ça.

- Après quoi, Natsue ? »

Nathalie se revigora tant qu'elle put.

« Après. Puisque tu n'as nulle part où aller, tu pourras venir à Lille. Ma mère sera heureuse de te loger. On ira à la plage ensemble en grignotant des galettes salées. Et comme ça, on aura de quoi … »

Goku sourit tristement. Peut-être qu'il la considérait avec compassion, pensant qu'elle était plus naïve que lui, avec des utopies insaisissables, où ils « auront de quoi oublier, ne plus revenir dans ces lieux »…

« On s'en sortira, dit-elle avec conviction en soutenant son regard doré. »

24 Décembre. Rien ne pourrait suggérer le moindre petit trouble, la moindre obscurité du à un manque d'assurance qui puisse éteindre les flambeaux des sapins scintillants.

Le colonel Hakkai surgit devant eux. Il coiffa la jeune fille de sa toque de fourrure de daim tandis qu'il tendait une boule de riz à Goku en forme de tête de singe. Le garçon en la mordant y découvrit une prune salée. Nathalie crut voir ses yeux s'humidifier de délice alors qu'elle montrait sa satisfaction au colonel en rabattant les douces languettes sur ses oreilles. Elle alluma le tas de bois entassé et fourra sous les braises quelques châtaignes qu'elle avait ramassée alors qu'elle sortait de l'hôpital.

« Puisque les rations alimentaires n'ont pas assez réjoui nos estomacs, je vais te faire goûter une petite spécialité, fit-elle en mettant avec précaution une châtaigne dépecée de son écorce par la chaleur et à la chair dorée dans la main de l'officier.

- Oi ! Ne vous empiffrez avant mon arrivée ! »

C'était la voix rauque du lieutenant roux qui faisait papillonner ses doigts près des flammes pour les réchauffer.

«Il ne s'agit pas d'un banquet, Monsieur le Russe, déclara le colonel en éclatant de rire. Et puis, si vous flâniez moins dans les galeries…

- Si vous ne m'aviez pas donné cette ferraille, je vous aurai bien dépassé en vous marchant dessus, colonel Hakkai-sama, rétorqua Gojyo en faisant tinter un harmonica.

- Est-ce que tu sais au moins ce que c'est ? demanda soupçonneux le garçon.

- Bien entendu, imbécile de primate ! Et je…

- Avant de vous plonger dans un bras-le-corps, interrompit la jeune fille, aucun de vous d'eux n'a envie de châtaignes, je présume?

- Cette merveille a un nom ? s'exclama Hakkai, surpris. Je pensais avoir atteint les portes du Rakuen(1)… »

Gojyo et Goku se précipitèrent sur les friandises, en les faisant tressauter dans leurs mains pour les refroidir avec moult cris de douleur. Le spectacle amusa Nathalie. Le fossé qui se creusait en elle alors était comblé. Comblé par du duvet blanc ? Une eau vive ? Elle les contemplait, pensant qu'elle aurait pu s'effacer pour les laisser agir. Comme dans une comédie, une jolie scène de trois compagnons en train de festoyer. Une belle et étrange histoire. A laquelle il ne manquait qu'un chaînon. Le chaînon qui rayonnait et indicible. Rayonnait de l'autre côté de la tranchée discrètement. Dieu du jour est-il encore en vie ? Que fait-il ? A quoi pense-t-il ? Nathalie ne pouvait pas l'appeler, ni même le nommer véritablement. Et pourquoi, en cette nuit d'hiver, ressentait-elle le besoin de le savoir… Juste là. Concret, abandonnant le statut de mirage.

La jeune fille s'accroupit.

Le colonel resta figé par la voix suave qui suivait l'ascension des flammes.

Le garçon brun reconnut cet air. Si commun dans la bouche des chorales.

Le lieutenant roux regarda cette bouche de femme s'arrondir harmonieusement.

Oh ! quand j'entends chanter Noël
J'aime revoir mes joies d'enfant
Le sapin scintillant, la neige d'argent
Noël mon beau rêve blanc

Le garçon entonna le chant de la jeune fille. Leurs voix ressemblaient à deux filets de soie que l'on aurait noué et fait virevolter sous la neige.

Oh ! quand j'entends sonner au ciel
L'heure où le bon vieillard descend
Je revois tes yeux clairs, Maman
Et je songe à d'autres Noëls blancs

Sous les yeux émeraude médusés du colonel, Gojyo appuya ses lèvres contre les dents de l'harmonica. Et l'instrument navigua sur sa bouche, sur des vagues de notes, suivant les couplets mélodieux. Si entraînant.

La nuit est pleine de chants joyeux
Le bois craque dans le feu
La table est déjà garnie
Tout est prêt pour mes amis
Et j'attends l'heure où ils vont venir
En écoutant tous mes souvenirs

Les flocons, le feu faisaient silence. Le vent s'était apaisé. Et le quatuor fredonnait sans même prêter attention aux étoiles les dardant de leurs scintillements.

Oh ! quand j'entends chanter Noël
J'aime revoir mes joies d'enfant
Le sapin scintillant, la neige d'argent
Noël mon beau rêve blanc

Oh ! quand j'entends sonner au ciel
L'heure où le bon vieillard descend
Je revois tes yeux clairs, Maman
Et je songe à d'autres Noëls blancs
Je revois tes yeux clairs, Maman
Et je songe à d'autres Noëls blancs

Ce chant timide, émanant d'un coin reculé de la galerie, Nathalie était persuadée que quelqu'un niché dans ses ténèbres pourrait l'entendre, par pure volonté. De timides applaudissements vrillaient dans l'air. Emplis d'une telle émotion qu'ils parvenaient à atteindre leurs quatre paires d'oreilles. Ces mains allemandes qui clapaient de l'autre côté du blanc No Man's Land…Ces deux petites mains...

(1)Rakuen : « paradis » en japonais

( les paroles en italique sont issues d'une chanson « Noel blanc » que vous pourrez écoutez à l'adresse suivante : http://www.radioblogclub.fr/open/128950/noelblanc/Tino20Rossi20-20Noel20Blanc)