Le lendemain matin, l'engouement général était consacré à la réouverture du club de duel, mais les pensées de Harry allaient dans une toute autre direction. Les cartes étaient toutes rédigées dans la même langue, mais il n'en comprenait pas le moindre mot : il savait cependant qu'il avait déjà vu cet alphabet dans le grimoire de Leandros et, en conséquence, qu'il ne lui restait plus qu'à réveiller la capacité appropriée de l'œil d'Astaroth. Qui lui avait laissé cette collection ? Le barman était convaincu qu'il ne s'agissait pas de Rumors, mais alors qui ? Harry avait quelques soupçons, en particulier sur Grinval, mais cela n'expliquait pas comment l'ancien Serpentard aurait pu se retrouver sous l'Empire, lui aussi… à moins qu'il n'y ait eu deux arilles argentés sur l'if du cimetière. Et si le Serpentard était le créateur de l'arille ? se demandait-il souvent.

Serpentard, justement – ou plus exactement, les filles de Serpentard – occupaient elles aussi ses pensées, car le comportement des trois jeunes femmes était loin d'être normal. Harry ne doutait pas un seul instant que Bowman avait tout raconté à Deadheart et à Gamp, mais quelque chose le tracassait. Il soupçonnait Bowman d'avoir vu ou su une information qui lui aurait échappé pendant leur aventure à l'auberge, mais il avait beau réfléchir, il voyait mal ce que la Serpentard aurait pu découvrir sans que lui-même ne s'en aperçoive.

Le club de duel attirant la grande majorité des élèves, Harry profita de la tranquillité des couloirs pour filer à la Salle sur Demande. Il ne se souciait pas trop de l'éventuelle intrusion du journal intime de Jedusor : comme il en avait convenu avec Dumbledore, il fallait que la Chambre des Secrets soit rouverte avant d'agir. Ce qui occupait son esprit, ce matin-là, c'était une affaire qu'il avait jusqu'alors négligée, à savoir la Lignée Maudite. Même si la Fraternité ne faisait que supposer que les Maudits avaient été en possession de Reliques des Aînés, Harry n'avait d'autres choix que de s'intéresser à cette possibilité – et quand bien même elle serait fausse, il voulait résoudre le mystère de ces orphelins prétendument issus de familles disparues longtemps avant leurs naissances.

Atteignant le couloir de la tapisserie de Barnabas le Follet, il exécuta les trois allers-retours entre le grand vase et la première fenêtre, puis franchit la porte qui venait d'apparaître dans le pan de mur. La Salle sur Demande lui proposait, pour l'occasion une salle confortable, meublées de gros fauteuils défoncés et confortables, une étagère ridiculement pauvre en livres d'histoire, de généalogies, de vieux journaux intimes en piteux état, de parchemins scellés et brunis par les nombreuses années écoulées, et le long des murs lambrissés, de nombreux tableaux noirs sur lesquels Harry pourrait inscrire les progrès de son enquête.

S'asseyant dans un fauteuil, Harry regarda autour de lui en réfléchissant.

− Il me faut toutes les allusions aux familles Grinval et Rumors, annonça-t-il alors.

Quatre livres disparurent de l'étagère pour réapparaître instantanément sur la table basse encerclée par les gros fauteuils. Harry se pencha pour en prendre un. Des parchemins surgis de nulle part se matérialisèrent aussi – sans doute des lettres échangées entre les camarades des deux Maudits, songea Harry.

Feuilletant le livre, il consulta rapidement la table des matières. Les noms familiers ne manquaient pas, mais il y en avait d'autres que Harry n'avait encore jamais entendus. Par chance, l'ordre des chapitres était alphabétique, il n'eut donc qu'à repérer la première famille au nom commençant par « G » et se rendre à la page indiquée, puis tourner les pages les unes après les autres jusqu'à trouver celle qui l'intéressait.

La famille Grinval était ancienne : l'arbre généalogique représenté sur la double page commençait avec Anton Grinval, près de mille ans auparavant. La précision de la généalogie était impressionnante, car elle indiquait tous les mariages, tous les déshérités et les raisons de ces reniements. La lignée s'était arrêtée en 1458 avec Elizabeth quand celle-ci avait épousé Janus Greengrass – pourtant, Toma était bien là, tout en bas de l'arbre, aucun trait ne le reliant à quiconque d'autre. Cornant la page pour la retrouver plus facilement, Harry fit basculer un paquet de pages pour se lancer à la recherche de la généalogie des Rumors.

Les Rumors étaient à peine plus jeunes que les Grinval, mais bien plus courte. Dès le XIIIème siècle, sa dernière représentante faisait disparaître ce nom en épousant Alfredus Londubat. Teegan était quand même présent, né un peu plus de siècles après le mariage de la dernière Rumors, et mort en… Harry fronça les sourcils, pris d'un très curieux soupçon.

Repérant précipitamment la page sur la lignée des Grinval, il y retourna pour comparer, puis bondit du fauteuil pour rejoindre l'un des tableaux. Il lui paraissait peu probable qu'il s'agisse d'une coïncidence. Attrapant un des morceaux de craie les plus longs, il traça sur le tableau les identités et les dates de vie et de mort de Grinval et de Rumors, puis il réfléchit. Il connaissait d'autres noms de Maudits potentiels, mais lesquels ?

− Réfléchis, réfléchis, murmura Harry en contemplant un point invisible.

La réponse s'imposa d'elle-même à son esprit, comme s'il l'avait toujours connue sans l'admettre vraiment, et il s'empressa de retourner à la table des matières pour vérifier la liste des noms commençant par « M ». Repérant la page de la généalogie des Manings, il feuilleta le bouquin et sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine : ce n'était pas une coïncidence, son soupçon était confirmé.

Reportant le nom et les dates d'Acrofe Manings sur le tableau, juste au-dessus de Rumors, Harry recula d'un pas comme pour contempler un chef-d'œuvre fraîchement finalisé :

Acrofe Manings (1499 – 1532)

Teegan Rumors (1532 – 1613)

Toma Grinval (1613 – 1631)

Aucune coïncidence, juste un début de preuve que les Maudits se succédaient : la mort de l'un semblait donner naissance à un autre. Harry était conscient qu'il lui faudrait davantage d'exemples, mais il n'avait pas la moindre idée du Maudit qui avait précédé Manings ni de celui qui avait succédé à Grinval.

− Il me faut toutes les allusions à Manings, déclara Harry en se détournant du tableau.

Une pile de livres, de journaux intimes et de morceaux de parchemin – et de parchemins entiers – apparurent à côté des bouquins donnés par la Salle sur Demande sur les Rumors et les Grinval. Certains ouvrages étaient bien moins informels que les journaux, mais Harry ne s'en étonnait pas : il se souvenait que Manings était connu pour être l'inventeur de la première Pensine. Parcourant les différents bouquins, Harry prit un journal intime semblant en meilleur état que les autres.

La propriété de Howard Lancaster, comme cela était indiqué en première page, était assez contradictoire : très usées, les pages brunies s'effritaient plus ou moins facilement, mais l'encre était d'une netteté impressionnante – Harry aurait presque eu l'impression que le cahier avait été rédigé récemment. Les premières pages n'étaient pas très intéressantes, cela dit : Lancaster racontait son arrivée à Poudlard, ses amitiés naissantes d'avec plusieurs de ses camarades, la difficulté des cours, les problèmes que certains autres étudiants plus âgés posaient. A première vue, Lancaster avait été un garçon sociable, quoiqu'un peu suffisant, mais les choses changeaient petit à petit, un autre élève commençant à sortir du lot au fil des années.

L'année la plus intéressante, semblait-il, était la sixième de Lancaster, car il consacrait cette période à Manings et révélait au moins une information qui méritait toute l'attention de Harry : « Il n'est pas humain. Certains vont jusqu'à le prendre pour un dieu, ce dont je doute sérieusement, mais je refuse de croire qu'il n'est qu'un simple être humain. Il y a deux ans, on avait été impressionné d'apprendre qu'il avait découvert les portraits obscènes, qu'il avait même obtenu le droit de les conserver, mais aujourd'hui, cet exploit me paraît bien maigre face à tout ce qu'on peut entendre dire à son sujet. Lucretia et ses amies ont l'intention d'écrire un livre sur Manings – tous les jeux qu'il a créés, la recette de l'Elixir glacé, les anecdotes qui l'entourent – et de le laisser dans la Salle sur Demande pour que les générations futures sachent qui il était. Elles veulent même l'intituler Le dieu qui voulait se faire passer pour un sorcier. Je n'aurais jamais cru que Lucretia puisse se laisser émerveiller de la sorte… »

Quelque temps plus tard, Lancaster reprenait : « Je commence à me demander si Manings n'est pas un dieu, au final. Réussir à vaincre Simpson et sa bande en ne lançant qu'un seul sort à chacun, c'est déjà respectable, mais tuer un troll à l'aide de ses seuls bras et d'une corde, c'est… je ne trouve pas de mot pour qualifier un exploit de la sorte ! Lucretia s'amuse des origines très nébuleuses de Manings, plusieurs élèves disent que c'est une preuve de sa divinité… J'ai lu leur bouquin, la description qu'elles font de Manings ne m'a même pas paru exagérée, et pourtant, il n'y a pas si longtemps, j'aurais trouvé ça d'une niaiserie affligeante. »

Un troll, se répéta Harry. S'agissait-il du troll empaillé dans lequel il avait trouvé le testament de Grinval ? Les Maudits, bien que n'ayant pas vécus au même moment, étaient-ils capables de reconnaître les signatures de leurs prédécesseurs ou effectuaient-ils des recherches pour s'identifier ?

− J'ai besoin du livre Le dieu qui voulait se faire passer pour un sorcier, annonça-t-il.

Aussitôt, un mince ouvrage se matérialisa sur la table basse, remarquablement conservé – et Harry eut la nette impression que Grinval l'avait lui-même consulté pour ensuite le protéger des dégâts du temps, même si son sort ne paraissait plus être actif depuis un moment à en juger les pages jaunâtres du bouquin. Harry s'en empara et se lança aussitôt à la recherche d'une table des matières. Les jeunes femmes qui avaient rédigé le livre n'avaient pas fait les choses à moitié, remarqua-t-il en trouvant la table des matières.

A la vue de la liste des chapitres, Harry eut la certitude que Manings n'avait jamais participé à la réalisation de cet hommage littéraire, mais il sut surtout que le Maudit avait été un inventeur-né : la partie dédiée à sa créativité était la plus importante, après celle qui recensait toutes les anecdotes. Cependant, Manings ne semblait rien avoir inventé de réellement utile à Harry. Ce n'était en aucun cas ce qu'il recherchait, d'ailleurs : si Harry désirait voir ce livre, c'était juste pour essayer de trouver une allusion à un autre Maudit… et son souhait fut exaucé dès qu'il se rendit au tout premier chapitre, Son passé :

Acrofe Manings est né le 17 janvier 1499 de parents jamais identifiés. Il fût découvert au beau milieu d'un pré appartenant à William Samplers, un Cracmol d'un âge déjà avancé, qui le recueillît et l'élevât comme un fils, ce qu'il n'avait jamais eu. De son propre aveu, Acrofe ne s'est jamais intéressé à sa famille : Mr Samplers lui avait dit l'avoir trouvé dans son pré accompagné du testament d'un certain Lester Gousman. Si l'on pourrait penser à son père, c'est chose peu probable : Lester Gousman est mort au début du XIVème siècle…

Harry reporta son attention vers le tableau listant les années de vie et de mort des Maudits identifiés. Il en avait oublié un, et quelque chose lui disait que l'année de mort coïnciderait avec celle de la naissance du Maudit omis. Se levant en reposant Le dieu qui voulait se faire passer pour un sorcier, il traversa la pièce et nota, au-dessus du trio déjà connu :

Lester Gousman ( ? – 1308)

Milan Porgat (1308 – 1372)

Il était à peu près sûr que Porgat était un Maudit : Grinval le citait dans son journal intime, cela constituait une preuve suffisante. Restait à trouver qui étaient les autres, mais Harry ne se faisait aucune illusion : si les Maudits avaient migré sur le continent, comme le laissait entendre l'existence de Georg Namman à Durmstrang, au siècle dernier, il n'aurait aucune chance d'identifier les successeurs de Grinval. Cependant, il était satisfait. Il y voyait à présent plus clair, il avait découvert quelque chose de très singulier : la mort d'un Maudit annonçait la naissance d'un autre. Il ne manquait plus qu'à savoir comment cela était possible, mais la réponse n'intéressait pas Harry – pour le moment, en tout cas.

Retournant auprès de la table basse, il ramassa le livre des généalogies et celui dédié à Manings. S'il feuilletait le premier en restant attentif à toutes les singularités présentées dans les descendances, il pourrait rapidement être en mesure de dresser une liste des Maudits manquants. Quant à l'ouvrage de « Lucretia et ses amies », même s'il ne contenait rien d'utile dans la lutte de Harry contre la Fraternité, il pourrait s'avérer intéressant à lire. Peut-être y trouverait-il un indice sur la cachette des portraits obscènes.

Sortant de la Salle sur Demande, Harry prit la direction de la tour Gryffondor pour ramener ses acquisitions au dortoir. Le château était étrangement silencieux, mais il sentait quand même l'excitation des élèves réunis au rez-de-chaussée : l'occasion de régler ses comptes sans encourir une retenue ou un retrait de points devait avoir attiré une sacrée foule, se dit-il. Et c'était tant mieux, car il ne croisa personne pour le surprendre avec ses bouquins.

Arrivé dans son dortoir, il glissa les deux ouvrages sous son matelas et récupéra, sous son oreiller, le boîtier de cartes. Chaque fois qu'il passait par là, il s'y intéressait, comme s'il espérait qu'un nouveau coup d'œil saurait le faire déchiffrer la langue utilisée. Si les légendes étaient incompréhensibles, les portraits étaient dessinés avec un tel talent qu'on aurait pu croire à des photographies. Dans les moments où il était seul, il essayait d'identifier les Aînés, convaincu qu'ils apparaissaient, mais à part Astaroth, dont le signe distinctif serait l'œil rouge, il était très sceptique sur ses chances de reconnaître les autres démons – sauf si le crâne de chacun d'eux était représenté.

− Tu te caches ?

Harry tourna la tête, surpris. Bowman s'avançait en lançant un regard critique autour d'elle, attardant ses yeux bleus sur les vêtements abandonnés par terre par Sirius et Pettigrow.

− Comment tu es entrée ?

− Moira vient dormir dans cette tour tous les samedis soirs, fit remarquer la Serpentard. Alors, qu'est-ce que tu comprends à ce charabia ?

− Absolument rien, reconnut Harry. Qu'est-ce qui t'amène ?

− Notre petite aventure d'hier, répondit Bowman en s'asseyant sur le lit de Sirius, face à lui.

− Tu vas enfin m'expliquer pourquoi tes amies et toi me regardez si bizarrement ?

− Je trouve assez étonnant que tu ne t'en doutes pas déjà, en vérité.

Harry lui lança un regard interrogateur.

− Je ne sais rien de ce que vous vous êtes racontés avec le barman, révéla Bowman.

− Tu as perdu la mémoire ? s'étonna Harry.

− Non, andouille ! Vous parliez une autre langue !

− Quoi ?

− Et tu ne t'en es même pas rendu compte, visiblement, dit Bowman d'un ton léger. Donc, je veux connaître le contenu de votre conversation. Je veux tout savoir sur toute cette histoire : tu fais des cachotteries, ok, mais tu ne peux pas me mettre à l'écart d'une chose dans laquelle j'ai été impliquée. Et pour commencer, je veux que tu me dises ce qu'était cet arille !

Harry resta silencieux un moment, mais la Serpentard paraissait avoir tout son temps. Que pouvait-il dire et ne pas dire ? Si elle en savait trop et que la Fraternité le découvrait, elle serait menacée – et son but ultime, son plus cher désir, était de sauver un maximum de gens de la guerre, qu'elle fut contre la Fraternité ou contre Voldemort.

− Tu es prête à tout entendre ?

− Mon imagination ne connaît pas de limite, affirma Bowman.

− Nous avons brièvement remonté le temps.

La Serpentard arqua un sourcil. Assez déconcerté par cette simple réaction, Harry eut la nette impression qu'il n'avait fait aucune révélation, mais plutôt offert une confirmation à un soupçon de Bowman.

− Tu t'en doutais, affirma-t-il.

− C'était une éventualité, admit Bowman. L'accoutrement des clients – ceux qui étaient habillés – était loin de ressembler à la mode moderne, la quasi-omniprésence du bois dans l'auberge trahissait davantage un temps plus ou moins reculé qu'un manque de moyens financiers du gérant et, bien sûr, la langue pouvait être un dialecte qui n'était plus utilisé aujourd'hui.

Assez ébahi par le calme avec lequel la Serpentard acceptait l'idée d'avoir fait un voyage temporel, Harry prit quelques secondes pour rassembler ses esprits et poursuivit :

− Les clients de l'auberge célébraient la chute d'un… ennemi, dit-il en réfléchissant très vite. Un souverain qui avait régné longtemps et qui était mal perçu, sauf par l'aubergiste : il a confondu mon incompréhension avec une protestation. Il a cru que j'étais un partisan du souverain mort, alors que je m'étais simplement étonné d'entendre dire que « nous » étions libres. On n'a pas parlé de grand-chose de très intéressant, il m'a juste dit de ne pas trop crier sur les toits que je ne considérais pas la chute du souverain comme une libération… Après un moment, et je dois reconnaître que je ne m'y serais jamais attendu, il m'a identifié.

− Je l'ai entendu t'appeler par ton prénom, quoi qu'il avait une drôle de façon de le prononcer.

− Un autre élève de Poudlard a fait le voyage avant nous, révéla Harry. Il avait confié cette collection de cartes à l'aubergiste pour qu'il me la donne quand je viendrai à mon tour. J'ai pensé à Teegan Rumors, mais le barman disait que l'élève lui avait donné un autre nom… Puis il a fallu partir, certains clients semblaient te trouver à leur goût…

Bowman hocha simplement la tête et plongea une main dans la poche de son uniforme pour en sortir un carnet corné, sa première couverture ornée d'un double « B » élégant.

− Lysandra et moi nous connaissons depuis très longtemps, dit-elle. Quand on étaient petites, on s'invitait tous les week-ends à dormir chez l'autre, et chaque fois que j'allais chez elle, son père nous racontait une histoire sur le Marcheur de Mort. Le grand-père de Lys' était un passionné, il a parcouru le monde entier pour trouver toutes les allusions au Marcheur de Mort. Comme j'accrochais totalement, le père de Lys' m'a offert ce carnet avec les récits qu'il nous racontait. Et tu sais quoi ?

− L'une des histoires fait allusion à un arille argenté capable de faire voyager dans le temps, supposa Harry.

− Exactement ! approuva la Serpentard. Sauf que le Marcheur de Mort n'a pas inventé l'arille argenté, c'est un sorcier qui l'a créé.

Harry haussa légèrement les sourcils.

− L'histoire raconte comment un homme désespéré demanda au Marcheur de Mort de lui permettre de revenir en arrière, de réparer ce qu'il considérait être des injustices, indiqua Bowman. Le Marcheur de Mort lui dit qu'il n'avait pas le pouvoir de lui faire recommencer sa vie, mais qu'il pouvait l'envoyer dans le passé. Bien entendu, il y avait une condition : une fois dans le passé, l'homme devrait être objectif sur ces prétendues injustices. Alors l'homme accepta, pensant sûrement qu'il respecterait sa part du marché. Le Marcheur de Mort lui indiqua le nom d'un sorcier qui l'aiderait à revenir en arrière, et l'homme alla le trouver. Selon la légende, le sorcier était encore un adolescent et avait créé de petites billes argentées qui, une fois éclatées, permettaient de voyager dans le passé et modifier tout ce qu'on pouvait. L'homme en prit une et revint plusieurs années en arrière, bien avant sa propre naissance, pour assassiner le père du pire ennemi qu'il aurait dû avoir à Poudlard.

− Il appelle ça « être objectif » ?

− Il n'était pas encore sorti de la maison que le Marcheur de Mort lui mit le grappin dessus, continua Bowman sans lui prêter d'attention. L'homme justifia son geste parce que son pire ennemi l'aurait maltraité toute sa vie et volé sa fiancée, ce qui était faux : la fiancée était juste tombée sous le charme du pire ennemi en découvrant qu'il l'écoutait, qu'elle le touchait vraiment et qu'elle pouvait le changer. Le Marcheur de Mort ramena l'homme dans son véritable présent et le condamna à tout savoir sur celle qu'il aimait, notamment qu'elle n'était jamais tombée amoureuse de lui.

− C'est la maltraitance du pire ennemi qui avait permis à la fiancée de tomber amoureuse de l'homme ?

− Oui, répondit Bowman.

− Et le sorcier qui a inventé les billes ? Qu'est-ce que tu sais sur lui ?

− Seulement ce qu'on en a dit au fil des siècles, dit la Serpentard. Certains prétendent que le Marcheur de Mort lui a interdit de poursuivre la production de ces billes, d'autres disent qu'il a arrêté de lui-même et a disséminé le stock qu'il lui restait un peu partout en Grande-Bretagne. L'avantage des légendes du Marcheur de Mort, c'est la manie qu'elles ont à nommer leurs acteurs : on sait que l'homme en question était Godefroy Wilmark, amoureux de Cassandra Selwyn, ennemi de Tristan McKinnon, et qu'il dépensa une fortune pour acheter une bille argentée à Jonas Guimers.

Guimers ? se répéta Harry. Ce nom ne lui était pas inconnu, mais le temps qu'il trouve le souvenir en question, la Serpentard lui donna la réponse :

− La loi de Guimers, on l'a vue en métamorphose, dit-elle.

− Et… c'est le même Guimers ?

− Jonas Guimers a contribué à énormément de choses dans bien des domaines, affirma Bowman. Callista nous a obligées à faire une recherche sur lui pour connaître le contenu intégral de la loi Guimers, alors on en sait peut-être plus que n'importe quel élève à son sujet. Le plus intéressant, toutefois, c'est qu'il a enseigné à Poudlard : si Guimers a réellement éparpillé son stock, il est possible qu'on trouve une bille ici !

Harry s'était fait la même réflexion dès que Bowman lui avait révélé que Guimers avait enseigné, mais il avait quelques difficultés à partager l'enthousiasme de la Serpentard.

− On est mal barrés, alors, marmonna-t-il. Le château est immense et la bille, ridiculement petite.

− On s'organise déjà pour la trouver, annonça Bowman.

− « On » ?

− Lys', Choupinette, Callista et moi, dit la Serpentard sur le ton de l'évidence.

Harry hocha la tête. Harcelé par les questions des filles de Gryffondor et de Moira sur l'endroit où elles iraient s'entraîner, il leur avait montré la Salle sur Demande afin d'être débarrassé. A présent, toutefois, il lui faudrait se montrer plus rapide que la petite brune de Serpentard, car elle pourrait avoir dans l'idée de regarder dans la Salle sur Demande s'il n'y avait pas un indice sur la présence potentielle d'une bille argentée… Et comme rien ne lui garantissait que les Serpentard le préviendraient si elles la trouvaient avant lui, il avait la ferme intention d'être le premier à mettre la main dessus.

− Enfin bref, reprit Bowman en se relevant. Comme tu as coopéré, je vais pouvoir lancer un gage à Lys' !

− Hein ? demanda Harry, distrait.

− Lys' ne croyait pas que tu me raconterais ta conversation avec le barman, se réjouit Bowman, alors elle aura un gage !

− Du moment qu'il ne concerne pas le bal, grommela Harry.

− Bien sûr qu'il concernera le bal, répliqua Bowman d'un ton hautain. Les paris ne se font que pour les matchs de Quidditch et le bal de Halloween, alors tout le monde en profite ! Et cette année, Choupinette et moi allons en profiter davantage, car c'est la première fois que Lys' aura un cavalier.

Harry hocha la tête. Il savait qu'il ne servirait à rien de protester, Bowman n'en ferait qu'à sa tête. Toutefois, il réalisa subitement que le sujet méritait tout son intérêt et d'être creusé, car la soirée du bal aurait une importance considérable : ce serait ce soir-là qu'il saurait où se situe le Sanctuaire.

− Quel genre de paris sont passés, d'ailleurs ? interrogea-t-il.

− Tout dépend des personnes, dit Bowman d'un ton dégagé. Choupinette n'accepte que les paris qui pourraient lui permettre d'embrasser ou peloter Evans, par exemple. Mulciber préfère ceux qui l'amènent à se battre, et il y a un nombre assez considérable de défis de séduction. J'avoue cependant que tu as du souci à te faire, car Lys' a déjà reçu quatorze propositions pour te remplacer si jamais tu te retrouvais dans l'incapacité d'être son cavalier à Halloween.

− Je vois, dit Harry, nullement surpris. Et j'imagine qu'elle n'a pas besoin de les accepter ?

− Pour certains, ils se moqueront qu'elle accepte ou refuse, mais d'autres renonceront, admit Bowman. Si ça te rassure, elle a refusé toutes les propositions.

Elle prononça cette phrase avec une intonation malicieuse qui devait avoir un but particulier, mais Harry ne lui offrit aucune réaction laissant entendre que ces refus puissent l'affecter d'une façon ou d'une autre.

− Qui sont ses prétendants les plus acharnés ? demanda-t-il.

− Dans notre année, tu as tout intérêt à te méfier de Webster et d'Avery, répondit Bowman. Niemens n'est pas dangereux et encore moins courageux, alors tu n'as pas besoin de t'en soucier.

Niemens, Niemens… se répéta Harry en plissant légèrement les yeux. Il était malheureux qu'après un mois ici, il ait encore besoin de se concentrer pour associer un nom à un visage, mais Bobby Niemens était un cas des plus particuliers : Mary disait de lui qu'il détenait une capacité assez phénoménale à passer inaperçu, mais c'était très probablement parce que Niemens avait lamentablement raté ses BUSE et qu'il suivait rarement les mêmes cours que la plupart des septième année. A l'inverse de Bowman, cependant, Harry ne sous-estimait pas Niemens. Une menace, même insignifiante au premier abord, demeurait une menace.

− Il est facile d'obtenir des informations sur les paris passés ?

− Les filles de Poufsouffle et Mary sont assez douées pour entendre des choses, reconnut Bowman. Mais il est peu probable qu'elles soient en mesure de te prévenir si jamais quelqu'un compte t'attaquer, ce n'est pas le genre de paris que l'on fait en public et que l'on partage avec n'importe qui. Tu veux en faire un ? ajouta-t-elle d'un air avide.

Harry réprima un soupir.

− Propose toujours, dit-il.

− Tu devras dire à Lys' comment tu as trouvé le bal en sa compagnie, décréta Bowman. Si tu ne le fais pas, tu devras me faire un récit plus détaillé sur ce souverain mort. C'est à toi de choisir mon gage en cas de réussite !

Harry eut un sourire sournois.

− Tu devras dire à Moira que tu l'aimes.

La Serpentard pâlit en écarquillant les yeux et, l'espace d'une fraction de seconde, elle parut paniquer.

− Co… comment tu le sais ? balbutia-t-elle.

− Votre Patronus commun, dit Harry.

− Je…

Elle inspira profondément pour retrouver son attitude habituelle.

− Je ne peux pas, affirma-t-elle. D'abord, il faut que les gages soient de même niveau et ensuite, parce que j'ai perdu un pari passé avec Callista. Je n'ai pas le droit de lui dire ouvertement ce que je ressens pour elle et je n'ai pas encore trouvé le moyen de le lui faire comprendre.

− Fort bien, dit Harry. Tu devras… lui jouer une farce.

− Tu es vachement inspiré, commenta Bowman d'un ton narquois, mais j'accepte. Pas un mot de tout ceci, par contre !

− Promis.