Chapitre 38: Lune de miel


Darcy faisait les cent pas depuis vingt minutes. Vingt longues minutes qui lui semblaient interminables. Chassé sans ménagements de la chambre qu'il partageait avec son épouse par un médecin italien volubile et intraitable, il n'avait gardé son calme et battu en retraite qu'après avoir croisé le regard amusé mais anxieux d'Elizabeth. Insister pour rester à ses côtés aurait été une bataille perdue d'avance et n'aurait fait que retarder le diagnostic du médecin, appelé en toute urgence lorsque Darcy avait vu son épouse malade. Un diagnostic qu'Elizabeth attendait avec une impatience teintée d'inquiétude, aussi n'avait-il pas voulu prolongé leur attente.

Il faisait confiance à l'intuition d'Elizabeth lorsqu'elle lui disait qu'elle attendait un enfant, mais une part de lui ne pouvait s'empêcher de craindre qu'elle soit malade, et cette éventualité le rendait anxieux et le mettait sur la défensive, raison pour laquelle il aurait tout donné pour pouvoir remettre le médecin à sa place et rester aux côtés d'Elizabeth.

Pour la centième fois, il s'arrêta de marcher quelques secondes, tentant vainement d'entendre ce qui se disait à travers la porte de leur chambre. Il n'avait pas eu le courage de s'éloigner davantage, conscient qu'il serait la cible de la risée du médecin lorsque ce dernier ressortirait, d'autant qu'il n'avait même pas pris le temps de s'habiller, mais il n'en avait cure. A sa grande frustration, pas un mot ne filtrait à travers le bois de la porte. S'adossant au mur, il ferma les yeux, tentant vainement de se calmer.

Il revit mentalement le visage d'Elizabeth lorsqu'elle lui avait annoncé qu'elle pensait être enceinte, que plusieurs signes le lui faisaient croire depuis quelques jours mais qu'elle était sûre aujourd'hui d'en avoir la confirmation. Il se souvint de son visage radieux, du tremolo dans sa voix tandis qu'elle lui parlait, et son cœur se serra. Elle espérait tellement ! Il pria de toutes ses forces pour qu'elle ne soit pas déçue une fois encore, car il n'avait aucune idée de la façon dont il pourrait la consoler d'une nouvelle désillusion.

Enfin, la porte s'ouvrit, faisant place au médecin, qui ignora Darcy superbement, et à la domestique qui avait servi d'interprète à Elizabeth, dont l'italien était encore trop approximatif. Tous deux prirent le chemin de la sortie sans adresser un mot à Darcy, qui ne chercha même pas à interroger le médecin, trop impatient de retrouver son épouse. Aussi entra-t-il immédiatement dans la chambre. Il ne devait jamais oublier les minutes qui suivirent.

Assise au bord du lit, Elizabeth le regarda entrer et refermer la porte derrière lui. Elle ne prononça pas un mot, son sourire radieux parlant de lui-même. Il s'approcha lentement, presque avec dévotion, et s'agenouilla devant elle. Elle passa ses bras autour de son cou, et ils se regardèrent, échangeant un long sourire. Baignée de lumière avec le soleil matinal, elle irradiait littéralement de bonheur. Le regard de Darcy se perdit un instant sur la courbe délicate de son cou, s'attardant sur les boucles de sa chevelure, qui prenaient presque des teintes auburn sous les reflets du soleil. N'y tenant plus, il se releva tout en la soulevant et la fit tournoyer doucement, son rire se mêlant à celui, cristallin, de Lizzie. Puis il la reposa, et prit son visage entre ses mains avant de l'embrasser.

« Je t'aime, dit-il enfin.

- Voilà une excellente nouvelle, Mr. Darcy, car je vous aime aussi… » répondit-elle, mutine, lui rendant son baiser, tandis qu'il la forçait à s'allonger et se blottissait contre elle, car il la sentait encore faible à cause de son malaise.

- Dis-moi tout… murmura-t-il.

- Tu seras père aux alentours de la mi-juin, peut-être un peu plus tard, annonça-t-elle solennellement, une pointe de fierté dans la voix. Et le docteur m'a dit que je suis apparemment en excellente santé.

- J'espère qu'il dit vrai… Ce médecin était un rustre, bougonna Darcy. Maudits soient les Italiens et leur éternelle désinvolture !

- Il était… pittoresque, dit-elle en souriant. Et néanmoins très professionnel, ne fais pas ton difficile, William.

- Oh je suis sûr que tu aurais été prête à lui pardonner les pires défauts du monde à condition qu'il t'annonce que tu es enceinte, la taquina-t-il.

- Je le confesse. Ce serait dur de trouver femme plus heureuse que moi en ce moment, cela me rend magnanime. » dit-elle en souriant, entrelaçant ses doigts à ceux de son mari.

Il lui rendit son sourire, arborant comme elle un regard lumineux. Elizabeth se souvenait parfaitement de la seule et unique fois où elle avait vu ce regard chez Darcy. C'était le jour de leurs fiançailles, lorsqu'elle était sortie du bureau de Mr. Bennet pour lui annoncer qu'ils étaient promis l'un à l'autre, et qu'il avait vu son rêve le plus fou devenir réalité. Elizabeth n'aurait alors jamais cru possible d'être plus heureuse que ce jour-là. Et pourtant, en cet instant, elle l'était, et cette nouvelle qu'elle avait tant attendue la bouleversait. Sans qu'elle s'en aperçoive, des larmes de joie perlèrent au coin de ses yeux, et elle ne les sentit que lorsque Darcy les chassa d'un baiser, tandis qu'elle se blottissait davantage dans ses bras.

« Vers la mi-juin, dis-tu ? demanda-t-il après être resté silencieux quelques minutes.

- Mmmh, répondit-elle, déjà à demi endormie, bercée par la chaleur du corps de son mari tout contre elle.

- Mi-septembre… réfléchit-il à haute voix.

- Florence, répondit-elle immédiatement.

- Je vois que quelqu'un a déjà calculé, dit-il après avoir éclaté de rire.

- Tu me connais…

- Une idée, Mrs. Darcy ? »

Elle rouvrit les yeux, et croisa son regard amusé. Elle n'aimait rien tant que voir Darcy la taquiner ainsi.

« Je ne saurais trop vous dire, Mr. Darcy. Ce ne sont pas les occasions qui ont manqué depuis que nous sommes arrivés à Nice.

- C'est entièrement de ta faute, mon amour. Et si mes souvenirs sont bons, tu m'as parfois même forcé la main.

- Tu ne semblais guère souffrir pour quelqu'un qui agit sous la contrainte…

- Je suis bien trop amoureux pour te résister. Je n'ai jamais eu aucune chance.

- Pauvre Mr. Darcy ! dit-elle en riant.

- Je n'aurais pas utilisé ce qualificatif. En fait, j'aurais même tendance à dire que je suis l'homme le plus chanceux du monde.

- Oh William, je suis si heureuse ! dit-elle soudain, à nouveau submergée par une vague de joie et d'émotion.

- Je sais, mon ange, moi aussi… » dit-il avant de l'embrasser à nouveau.

D'abord tendres, leurs baisers se firent bientôt plus langoureux, et ils se laissèrent à nouveau emporter par leur passion. Darcy aima son épouse comme il ne l'avait jamais fait, caressant son corps avec adoration, comme s'il craignait presque de la briser, et avec une tendresse telle qu'il en fit pleurer Elizabeth de bonheur. Longtemps après, tandis que Darcy reprenait son souffle, la tête posée sur le ventre d'Elizabeth qu'il ne cessait d'embrasser, il la sentit soupirer profondément.

« Qu'y a-t-il, ma Lizzie ? murmura-t-il.

- Allons-nous devoir rentrer ? demanda-t-elle, le regard triste.

- Je t'avoue que je ne m'étais pas encore posé la question. A en juger par le son de ta voix, je suppose que tu veux rester.

- J'en avais presque oublié où nous sommes. Cet endroit est sublime. Tout est parfait.

- Je t'ai promis que nous resterions ici pour que tu puisses te reposer, et c'est plus nécessaire que jamais, désormais. Mais je pense que nous devrons rentrer juste après.

- Je ne suis pas sûre, William.

- Ne veux-tu pas passer Noël à Pemberley ?

- Plus maintenant. » dit-elle, le regard voilé de tristesse.

Interloqué, Darcy se redressa.

« Elizabeth… Que se passe-t-il ? demanda-t-il en caressant sa joue.

- Tu vas me trouver stupide.

- Tu es bien des choses, mon ange, mais en aucun cas stupide.

- C'est juste… J'ai peur de me retrouver à Pemberley à cette période de l'année. Cela évoque trop de mauvais souvenirs. Je préfèrerais rentrer après.

- Mais je croyais que tu voulais rentrer pour Noël, nous en avions parlé.

- Oui, mais je n'étais pas enceinte à l'époque. Ce n'est pas rationnel, je sais, mais j'aurais tellement peur qu'il arrive à nouveau quelque chose si nous rentrons trop tôt… Et puis…

- Et puis ?

- C'est pendant notre voyage que nous avons conçu cet enfant, je voudrais qu'il ne s'arrête jamais, murmura-t-elle, faisant naître un sourire sur les lèvres de son mari.

- Ainsi soit-il, Mrs. Darcy. Nous rentrerons fin janvier. Mais pas après, ce serait trop risqué pour toi et notre enfant, dit-il gravement.

- Fin janvier… c'est parfait. Merci, mon amour… » dit-elle en passant ses bras autour de son cou, ayant retrouvé toute sa joie de vivre.

- Toutefois, il faudra faire quelques modifications dans notre programme. Nous ne pourrons pas faire tout ce que nous avions prévu, ce sera trop fatigant pour toi.

- A quoi penses-tu ? demanda-t-elle.

- Je suppose que tu tiens vraiment à aller en Bavière chez les Von Lieven ?

- Sauf si tu ne le veux pas.

- Cela fait plusieurs années que la Comtesse m'invite, et j'ai toujours décliné. J'ai encore moins de raisons de le faire cette année étant donné que vous vous êtes lié d'amitié toutes les deux et que cela semble te faire très plaisir de lui rendre visite. Et nous pourrions terminer par Vienne comme prévu. En revanche, je pense qu'il faut annuler notre détour par la Suisse, et nous ne repasserons pas par Paris au retour. Qu'en penses-tu ? »

Pour toute réponse, elle l'embrassa.

« Combien de temps veux-tu rester ici ? demanda-t-elle.

- Autant que tu voudras.

- Un mois, peut-être un peu plus ?

- J'ai loué la villa jusqu'à fin décembre, et je serais soulagé si nous y restions au moins jusqu'à début décembre. Cela te permettra de passer les semaines les plus difficiles au calme, et je suis sûr que tu aimeras beaucoup la région.

- J'adore déjà le peu que j'en ai vu hier soir. Cet endroit est sublime. Comment as-tu eu l'idée de louer cette villa ?

- Je l'ai découverte lorsque je suis venu pour la première fois. Elle n'était pas à louer à l'époque, mais je l'avais trouvée magnifique. Un vrai havre de paix. Et dès la première fois où j'ai pensé à t'emmener en Europe, j'ai su que tu l'aimerais aussi, alors j'ai tout fait pour que nous puissions y séjourner quelques temps. A en juger par ta réaction en arrivant hier soir, j'en déduis que j'ai été bien inspiré.

- D'autant mieux inspiré que le destin s'en est mêlé. Te rends-tu compte qu'hormis Pemberley, il n'y aurait pas eu de cadre plus parfait pour apprendre que notre vœu le plus cher a été exaucé ? »

Emu, Darcy ne sut que répondre à cela, aussi se contenta-t-il de reprendre son épouse dans ses bras. Elle finit par s'y rendormir, vaincue par toutes les émotions de la matinée. Darcy était trop heureux pour parvenir à l'imiter, aussi se contenta-t-il de veiller sur le sommeil d'Elizabeth au cours des heures qui suivirent. Lorsqu'elle se réveilla vers midi, elle était affamée, ce qui rassura Darcy, qui fit demander un déjeuner copieux, et la laissa quelques minutes pour qu'elle puisse se préparer tranquillement. Elle le rejoignit dans la salle à manger, surprise de découvrir que le temps était plus froid encore qu'à Venise. Souriant, elle s'aperçut que Darcy ne semblait pas avoir entendu sa remarque à ce sujet, car il était bien trop occupé à la regarder. Vêtue ce jour-là d'une robe en velours pourpre, les cheveux légèrement ondulés qui flottaient librement dans son dos, retenus simplement par un ruban assorti à sa robe, elle était ravissante, d'une élégance simple mais irrésistible. Mais par-dessus tout, le bonheur et la sérénité émanaient de son sourire et de chacun de ses gestes. Darcy ne put s'empêcher de remarquer qu'elle s'était métamorphosée en apprenant sa grossesse. Puis il l'entendit prononcer son prénom pour le ramener à la réalité, et il s'arracha à sa contemplation.

« Je suis désolé, ma Lizzie. Que disais-tu ?

- Qu'il fait plus froid ici qu'à Venise.

- Rien d'étonnant, nous nous sommes rapprochés des Alpes, et l'hiver approche.

- Où étais-tu ? demanda-t-elle en s'asseyant à ses côtés.

- Comment cela ?

- Tu semblais perdu dans tes pensées quand je suis arrivée.

- J'étais en train de me dire à quel point tu es ravissante, dit-il avant de lui embrasser la paume de la main.

- Vraiment ? Ou bien tu n'as jamais été aussi amoureux !

- Aussi. » dit-il simplement, lui offrant un sourire.

Le reste de la journée fila. A la demande d'Elizabeth, ils visitèrent la Villa Balbianello dans ses moindres recoins. Elle n'était guère plus grande que la villa que Darcy avait louée à Nice, mais Elizabeth s'y plut d'emblée, les pièces étant chaleureuses et intimes à la fois. Quant aux jardins, ils la ravirent. Un grand soleil les baignait de lumière lorsqu'elle les parcourut au bras de Darcy, admirant la courbe des terrasses et les variétés de fleurs qui y étaient plantées. Lorsqu'enfin il la mena à la loggia qui surplombait la villa, la vue qu'elle découvrit lui coupa le souffle. Son regard pouvait y embrasser une grande partie du lac car la loggia offrait un panorama unique sur les Alpes qui les entouraient. Le cadre était parfait, et elle sut alors qu'elle ne quitterait cet endroit qu'à regret et qu'il aurait toujours une place unique dans son cœur.


Les rivages du lac de Côme recélaient de nombreuses surprises, comme Elizabeth put le constater au cours des jours suivants. Darcy insistait pour qu'elle se repose en début de journée, et elle lui en était reconnaissante car ses malaises matinaux étaient de plus en plus fréquents, et plus violents que lors de sa première grossesse, mais elle se sentait pleine d'énergie le reste du temps, aussi insista-t-elle pour explorer la région. Ils visitèrent ainsi Lenno, la ville où se trouvait la Villa Balbianello, de même que Lecco et Varenna, cette dernière étant idéalement située sur un promontoire donnant sur le lac où les trois branches du Lario se divisent.

Darcy avait une préférence marquée pour Bellagio, très à la mode parmi l'aristocratie de la région depuis que Francisco Melzi, Duc de Lodi, y avait acheté une sublime villa, rebaptisée Villa Melzi en son honneur (1). Posée dans l'écrin bleu des eaux du lac, la blanche Villa Melzi était d'une rare harmonie. Elizabeth n'avait guère le mal du pays, mais elle fut pourtant ravie d'y retrouver un peu de son Angleterre natale en parcourant le jardin anglais que le Duc de Lodi y avait créé. L'atmosphère qui régnait aux alentours de la villa était très différente de celle de la Villa Balbianello, mais la même sérénité et la même élégance s'en dégageaient, sublimant les paysages exceptionnels du lac de Côme.

Ils rentrèrent de Bellagio d'excellente humeur, Elizabeth ayant été conquise par la « perle du lac ». Ils furent agréablement surpris en arrivant à la Villa Balbianello de voir que plusieurs lettres les attendaient. Ils étaient arrivés au bord du lac de Côme deux semaines plus tôt, et elle commençait à s'inquiéter de ne pas avoir de nouvelles de sa famille. Elle fut donc heureuse lorsque le majordome lui tendit une lettre de Jane et une autre de Kitty. A l'inverse, elle ne put s'empêcher de remarquer la déception qui se peignit sur le visage de Darcy lorsqu'il découvrit qu'il n'avait toujours pas reçu de lettre de Georgiana. Elle lui prit la main, compatissante. Il n'avait pas écrit à sa sœur pour lui annoncer la grossesse d'Elizabeth, car elle savait que, comme la première fois, ils préféraient garder jalousement leur secret pendant quelques semaines encore.

Darcy fut surpris de voir qu'une lettre lui était néanmoins adressée, et il s'empressa de l'ouvrir, espérant ne pas y trouver de mauvaises nouvelles relatives à ses affaires ou à Pemberley. Rassurée en voyant le visage de Darcy se détendre au fur et à mesure de sa lecture, Elizabeth vint s'asseoir près de lui pour ouvrir ses propres lettres. Mais elle ne put commencer à lire, interrompue par une exclamation de son mari.

« Une mauvaise nouvelle ? s'inquiéta Elizabeth.

- Loin de là ! C'est la période des grands événements on dirait ! annonça-t-il, affichant un sourire incrédule.

- Tu m'intrigues…

- Tu ne devineras jamais qui s'est fiancé ! dit-il en jubilant presque.

- Quelqu'un que je connais ?

- Plutôt très bien, oui. »

Elle chercha quelques instants, mais les possibilités étaient trop nombreuses.

« Richard ! dit-il, triomphant.

- Richard, ton cousin ? s'exclama-t-elle, incrédule. Richard, le colonel Fitzwilliam ?

- Celui-là même qui jurait depuis des années qu'il ne se laisserait jamais prendre dans les filets du mariage ! Exceptionnel ! dit Darcy, riant presque de cette nouvelle aussi inespérée qu'exceptionnelle.

- Mais… comment est-ce possible ? »

Elle leva les yeux au ciel lorsque Darcy lui adressa un regard presque offusqué.

« Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire et tu le sais bien. Richard est charmant, et très agréable à vivre, je ne m'étonne pas qu'une jeune femme ait été séduite par ses qualités. Je m'étonne du fait qu'il ne nous a jamais parlé d'une telle perle rare. A moins qu'il se soit confié à vous, Mr. Darcy, et que vous ayez gardé le secret ! dit-elle, amusée.

- Tu sais bien que je ne peux rien te cacher. Mais nous ne l'avons guère vu pendant la Saison. Je crois que notre dernière conversation remonte à avril pendant le bal que nous avons donné à Darcy House pour notre anniversaire de mariage. Nous sommes en novembre, il a pu se passer bien des choses depuis.

- Il s'est passé bien des choses, tu veux dire ! C'est merveilleux ! Mais qui est l'heureuse élue, la connais-tu ?

- Lady Mary Crawley. Tu as dû la croiser à Londres.

- Elle me dit vaguement quelque chose, mais je ne crois pas avoir échangé davantage que des banalités avec elle.

- En effet. Mais elle est d'une très bonne famille du Sussex, son père est le Marquis de Crawley. Elle est l'un des meilleurs partis du pays. Je m'étonne d'ailleurs que ses parents aient accepté ce mariage.

- Pourquoi ?

- Je ne les connais pas très bien, mais je ne les imaginais pas donner la main de leur fille à un fils cadet.

- Penses-tu que cela a pu poser problème ?

- Il n'en parle pas dans sa lettre. Mais le connaissant, si obstacles il y a eu, ils ne sont plus que des mauvais souvenirs pour lui et il ne verra pas de raison d'en reparler. »

Elizabeth sourit en voyant l'air ravi de son mari. Darcy semblait sincèrement heureux pour son cousin, et elle partageait son enthousiasme. Elle avait été d'emblée conquise par la bonne humeur inébranlable du Colonel Fitzwilliam, qui n'avait pas son pareil pour faire rire une assemblée et la régaler d'une foule d'anecdotes amusantes.

« Connais-tu bien Lady Mary ? demanda-t-elle.

- Guère plus que toi, je n'ai jamais vraiment discuté avec elle. Je me souviens qu'elle est charmante mais je n'en sais pas plus. Il faut que j'écrive à Richard !

- Ne le tourmente pas trop… dit-elle avec indulgence.

- La tentation est trop grande. Tu n'imagines pas le nombre de fois où j'ai assisté à ses grands discours de célibataire endurci ! Tante Madeline doit être très heureuse de le voir enfin changer d'avis.

- Si mes souvenirs sont bons, mon cher Mr. Darcy, vous n'étiez pas en reste lorsqu'il s'agissait de vous accrocher à votre célibat… le taquina-t-elle.

- C'est entièrement différent, mon amour. Contrairement à Richard, j'ai toujours souhaité me marier car je pressentais que cela me rendrait très heureux, mais j'ai dû m'armer de patience avant de te rencontrer. Vois-tu, je suis très exigeant !

- Pour mon plus grand plaisir, Mr. Darcy !

- Alors que le passage de Richard dans l'armée lui a mis cette obsession dans la tête, au sujet des innombrables avantages que procurent la liberté et l'indépendance. Lady Mary a sans doute dû développer des trésors de patience pour le convaincre du contraire.

- Peut-être pas. Un sourire suffit parfois à vous faire succomber, messieurs ! dit Elizabeth, mutine.

- Vraiment ? C'est donc comme ça que tu m'as séduit, chipie !

- Oh non, Mr. Darcy ! J'étais loin de vouloir te séduire, si tu te rappelles l'état de nos relations lorsque nous nous sommes rencontrés.

- Tu m'as mis à la torture lorsque tu résidais à Netherfield, le sais-tu ? Je n'avais d'yeux que pour toi, je ne comprenais pas ce qui m'arrivait et je ne me reconnaissais plus. Et toi, tu m'ignorais superbement. Et plus tu m'ignorais, plus tu m'intriguais.

- Je ne t'ignorais pas tout le temps. Je te parlais, parfois, rectifia Elizabeth.

- Dis plutôt que tu daignais m'adresser la parole ! Et encore, uniquement pour me contredire.

- On ne vous a pas assez contredit dans votre vie, Mr. Darcy. Cela vous a fait le plus grand bien, dit-elle, les yeux pétillant de malice.

- Rares ont été ceux qui s'y sont risqués…

- Richard te dit-il quand le mariage aura lieu ?

- Il n'en parle pas du tout dans sa lettre. Je suppose que ça ne sera pas avant plusieurs mois, sans quoi il m'aurait prévenu afin que nous puissions organiser notre retour à temps.

- C'est parfait, j'aurais regretté ne pas pouvoir assister à son mariage.

- Ce n'est pas encore sûr, ma chérie. S'ils se marient dans le Sussex au printemps, nous ne pourrons pas quitter Pemberley, ta grossesse sera trop avancée.

- Oh… mais tu ne peux pas ne pas assister au mariage de ton cousin ! dit-elle, déçue.

- Tu es ma priorité, Elizabeth. Je ne te quitterai pas, je te le promets. Richard sera le premier à le comprendre, étant donné qu'il était à nos côtés en janvier. » dit-il gravement en la regardant droit dans les yeux.

Elle se leva alors, avant de déposer un baiser sur son front.

« Je vais te laisser lui écrire. Transmets-lui mes félicitations et dis-lui que je suis très heureuse pour lui. Et que j'espère qu'il nous présentera Lady Mary très rapidement après notre retour à Pemberley. » dit-elle en décachetant la lettre de Jane.

Ma très chère Lizzie,

J'espère que tu vas bien, de même que Mr. Darcy. Ma famille et moi-même nous portons à merveille. Henry grandit terriblement vite, je voudrais pouvoir arrêter le temps ! Il développe un tempérament très marqué, ce qui est étonnant quand on songe à quel point Charles et moi sommes calmes et discrets. Mais il fait mon bonheur, d'autant qu'il n'est pas avare de sourires qui le rendent irrésistible. Je pense que tu succomberas à nouveau lorsque tu le reverras.

Comme je suis heureuse d'apprendre que Mr. Darcy et toi avez décidé de vous établir quelques semaines au bord de ce lac de Côme dont tu me dis tant de merveilles ! Ta dernière lettre m'a ravie, votre voyage dans les Etats italiens semble être un enchantement permanent. Je ne suis pas fâchée d'apprendre que vous comptez rester quelques semaines à Lenno, tu dois être rompue après avoir parcouru de telles distances ! Prends bien soin de toi, ma chère sœur, tu sais combien ta santé m'est précieuse.

La vie s'écoule tranquillement à Ellsworth Hall, et je ne peux malheureusement pas t'adresser des lettres aussi palpitantes que les tiennes. Je te remercie de partager toutes tes découvertes avec moi. Le Derbyshire est une très belle région, mais avec le retour de l'automne, je ne peux m'empêcher de me laisser gagner parfois par l'ennui. Avec tes récits, je voyage un peu moi aussi, d'autant que Charles ne manque pas de me raconter ses propres souvenirs de ces régions.

J'ai reçu quelques nouvelles de Longbourn dernièrement, Mère m'a écrit une longue lettre, ce qui n'est pas dans ses habitudes comme tu le sais. Ce qu'elle m'y a raconté m'inquiète profondément. Visiblement Lydia leur mène la vie dure. Elle s'est toujours laissé aller à de grandes sautes d'humeur, mais cette fois cela dépasse apparemment tout ce à quoi elle nous avait habituées ! Même Mère dont elle est la préférée perd patience, et j'avoue que je me demande comment tout cela va finir. Je ne comprends pas qu'elle n'ait toujours pas retrouvé la raison tant de mois après le départ de Mr. Wickham, et les révélations que tu lui as faites. Elle semble être totalement aveuglée par les sentiments qu'elle éprouve à son égard, et qu'il est loin de mériter. Mais je ne comprends pas qu'on puisse en oublier sa propre famille pour autant.

Mais que tout cela ne t'inquiète pas, Lizzie, tu as suffisamment souffert de toute cette histoire, tu mérites maintenant d'être loin de tous ces tracas, et je pense que l'idée de Mr. Darcy de t'emmener en Europe était exactement ce qu'il te fallait.

Je dois arrêter là ma lettre, car Henry me réclame à grands cris ! Je lui transmettrai comme toujours toute ton affection avec force de câlineries dont il raffole. Profite bien de ton séjour et repose-toi. N'omets pas de saluer Mr. Darcy de la part de Charles et de la mienne, nous pensons beaucoup à vous et avons hâte de vous revoir à Pemberley.

Ta sœur affectionnée,

Jane Bingley

La lettre de sa sœur laissa Elizabeth songeuse. Voilà plusieurs mois qu'elle n'ignorait rien de l'attitude de Lydia qui rendait la vie des Bennet impossible à Longbourn. Mais Jane se laissait rarement aller à en parler à Elizabeth, ne sachant que trop combien cela réveillait chez elle de sombres souvenirs, sans compter que Lydia s'était montrée particulièrement injuste envers les Darcy. Elizabeth se douta donc que Lydia avait dû franchir une nouvelle limite que même Jane ne pouvait tolérer si elle éprouvait le besoin de se confier à ce sujet.

Elle observa Darcy qui était en train d'écrire au Colonel Fitzwilliam. Ils avaient quelques fois évoqué l'attitude de Lydia, se demandant parfois s'il ne vaudrait pas mieux pour la jeune femme de rejoindre Mr. Wickham aux Etats-Unis. Elizabeth répugnait à envisager cette éventualité, l'idée de perdre sa sœur pour toujours étant impossible à concevoir. Elle soupira, refusant de ternir la joie de son mari face à la nouvelle du mariage du Colonel Fitzwilliam, et décida de suivre le conseil de Jane qui l'encourageait à laisser tous ces soucis de côté pour profiter de son séjour. C'était d'autant plus sage maintenant qu'elle attendait un enfant, ce que Jane ne pouvait pas savoir mais devait espérer fortement, ne sachant que trop combien sa sœur désirait devenir mère. Elizabeth se décida donc à ouvrir la lettre de Kitty pour penser à autre chose, d'autant qu'elle était impatiente de savoir comment sa sœur se portait et si elle était toujours aussi heureuse avec Mr. Cooper.

Chère sœur,

J'espère que ma lettre te trouve en bonne santé, ainsi que Mr. Darcy. J'écris à l'adresse de Venise que tu m'as transmise dans ta dernière lettre, sans savoir si tu y séjournes encore. Si tu n'y es plus, j'espère qu'on te la fera suivre rapidement.

Tu dois sans doute être surprise de recevoir enfin des nouvelles de moi, alors que j'ai tant tardé à t'écrire ! Je ne mérite décidément pas ton affection et ta fidèle correspondance… A ma décharge, ces derniers mois ont été très remplis. J'ai quitté Darcy House fin septembre pour me mettre à la recherche d'une demeure dans le Derbyshire. J'ai manqué à tous mes devoirs vis-à-vis de Mr. Darcy et toi, mais Jonathan et moi nous languissions tellement d'avoir notre propre maison ! Ne te méprends, Darcy House est sublime, et j'ai tout fait pour en prendre le plus grand soin pendant ton absence. Mais Jonathan refuse d'abuser de votre hospitalité plus longtemps.

Il est comme tu le sais très occupé par les affaires de Mr. Darcy qu'il semble gérer d'une main de maître. Je n'entends rien à tout cela, et je le vois travailler extrêmement dur pour être à la hauteur de la mission qui lui est confiée, mais il me semble plus serein que pendant les premiers mois de votre absence. Aussi en ai-je déduit qu'il se sentait plus à l'aise dans ce travail, et j'en suis heureuse. Il nous déplairait tant de vous décevoir, Mr. Darcy et toi, alors que vous n'avez pas hésité à nous aider dans un moment où nous en avions terriblement besoin.

Mais je m'égare ! Je t'écris aujourd'hui pour t'annoncer que nous avons trouvé une demeure dans le Derbyshire, à quelques miles d'Ellsworth. Cela nous éloigne légèrement de Pemberley, mais nous avons tous les deux succombé au charme de Basildon Park. C'est plus petit que Longbourn, mais je sens que nous y serons heureux. Tu comprends donc désormais pourquoi je n'ai pas trouvé le temps de t'écrire car tout mon temps a été pris par de nombreux voyages entre le Derbyshire et Londres. Fort heureusement, c'était l'occasion pour moi de revoir Jane et son petit Henry, qui se portent tous deux à merveille.

Nous espérons pouvoir déménager d'ici la fin de l'année, au moment de ton retour avec Mr. Darcy. Dans tous les cas, les Bingley nous ont d'ores et déjà invités à Ellsworth Hall pour Noël et je n'ai pu décliner, cela faisait tellement plaisir à Jane ! Et je t'avoue que je serai heureuse que Jonathan s'éloigne quelques semaines de Londres car l'atmosphère qui y règne le fatigue beaucoup, d'autant qu'il ne sait jamais refuser un rendez-vous et que nos relations y sont de plus en plus nombreuses au fil des semaines, ce qui nous contraint à beaucoup sortir. Je sais que Jonathan a sans doute déjà écrit à Mr. Darcy pour lui faire part de nos projets, mais j'ignore si cette lettre vous est bien parvenue.

J'ai autre chose à te confesser. Ces quelques mois n'ont pas été uniquement occupés par mes trajets entre Londres et le Derbyshire. Je suppose que tu te souviens très certainement de Mrs. Brandon que j'ai rencontrée au bal de la Comtesse Von Lieven en juillet dernier. Je crois savoir que la famille de son mari et celle de Mr. Darcy sont en relations depuis de nombreuses années. Elle était venue me parler pendant le bal de la Comtesse, mais je n'y ai guère prêté attention par la suite.

J'ai donc été très surprise de recevoir une lettre de sa part au mois d'août, qui m'invitait à venir séjourner à Delaford, leur domaine. Je t'avoue qu'avec la chaleur qui régnait à Londres à ce moment de l'année je n'ai pas résisté à me rapprocher de la mer, même si leur domaine est trop loin pour en profiter. Jonathan m'a vivement encouragée à accepter cette invitation, même si je répugnais à le laisser seul. Néanmoins, je me suis rangée à ses arguments et ai donc séjourné chez les Brandon pendant trois semaines. J'y ai rencontré leur cercle d'amis ainsi que sa sœur, Elinor, qui est charmante. Je chéris désormais beaucoup leur amitié, d'autant que pas une fois je n'ai senti un regard désapprobateur au sujet de mon mariage, ce qui est très rare comme tu t'en doutes.

Tu te demandes certainement si je suis heureuse. Je te rassure, Lizzie, je suis comblée. Jonathan est un époux merveilleux, attentionné, et il ne semble pas regretter l'énorme sacrifice qu'il a fait pour que nous puissions nous marier. Chaque jour passé à ses côtés est une bénédiction, et je m'efforce d'être pour lui une compagne dévouée sur laquelle il peut s'appuyer en toutes circonstances. Notre union est paisible, et je remercie le Ciel chaque jour de nous avoir permis de vaincre tous les obstacles qui se dressaient sur notre route.

Chère Lizzie, je prends congé de toi en t'envoyant toute mon affection. J'espère que ton voyage continue à te plaire. Salue Mr. Darcy de ma part, je laisse à Jonathan le soin de le faire dans sa propre lettre.

Ta sœur affectionnée,

Catherine Cooper

Elizabeth fut amusée en découvrant tous les changements dans la vie de Kitty. Elle était très heureuse pour la jeune femme qui lui semblait avoir encore beaucoup mûri depuis son mariage. Voyant que Darcy avait terminé sa lettre, elle lui raconta les projets des Cooper. Il sourit en apprenant qu'ils n'attendaient qu'un mot de sa part pour quitter Darcy House et aller s'installer dans le Derbyshire.

« Ma parole, leur parais-je donc si tyrannique ?

- Tyrannique non, autoritaire, oui ! répondit-elle.

- Cela me semble logique qu'ils quittent Londres s'ils ont trouvé une demeure ! Mr. Cooper sera parfaitement capable de tout gérer depuis le Derbyshire, comme je l'ai souvent fait dans le passé, d'autant que mon Mr. Daniels prend souvent le relais pour les affaires les plus urgentes qui requièrent une présence immédiate à Londres.

- Je comprends Mr. Cooper, il est très reconnaissant de ce que tu as fait pour eux, et il sent qu'il a une dette énorme envers toi. Tu trouveras difficilement un homme plus loyal que lui désormais.

- Je vais leur écrire dès aujourd'hui, ta sœur doit être impatiente de pouvoir aller s'installer à Basildon Park.

- Connais-tu cet endroit ? Je n'arrive pas à me souvenir si tu m'en as déjà parlé.

- Je ne suis pas sûr. C'est assez joli, et bien entretenu, même si c'est effectivement bien plus petit qu'Ellsworth Hall, mais je pense qu'ils s'y plairont.

- Est-ce loin de Pemberley ?

- Une fois que tu es à Ellsworth je pense qu'il faut compter encore une demi-heure, à condition que les routes soient en bon état. A ce rythme, je sens qu'Ellsworth Hall va devenir le point de ralliement des sœurs Bennet, la taquina-t-il.

- Tu lis en moi comme dans un livre ouvert. Je suis très heureuse que les Cooper aient finalement décidé de s'installer dans la région aussi.

- C'est une bonne chose, en effet. Je n'aimais pas te savoir trop loin de ta famille.

- Il ne fallait pas t'inquiéter, William, j'ai toujours été parfaitement heureuse à tes côtés.

- Je sais, mais je ne peux pas remplacer tes sœurs, tout comme tu ne peux remplacer Georgiana. »

Son regard se voila de tristesse en prononçant le nom de la jeune fille. Elizabeth serra sa main.

« Elle va revenir vers toi, William, j'en suis convaincue. Laisse-lui du temps. Vous êtes trop proches pour que cette brouille s'éternise indéfiniment.

- Je suis comme toi, ma chérie, la patience n'a jamais été mon fort. Et je ne sais absolument comment arranger les choses. Lit-elle seulement mes lettres ?

- Je suis sûre que oui. Elle tient trop à toi pour rester sans nouvelles si longtemps. Et peut-être qu'au fond d'elle, elle t'a déjà pardonné.

- Je ne pense pas, elle m'aurait déjà écrit.

- Crois-tu ? C'est une Darcy, ne l'oublie pas. Vous avez du mal à surmonter votre orgueil pour reconnaître vos erreurs et faire amende honorable. Peut-être honore-t-elle cette… tradition familiale, dit Elizabeth en souriant doucement.

- Tu as une bien piètre opinion de la famille de ton mari, ma Lizzie, dit-il d'un ton faussement offusqué.

- Au contraire, Mr. Darcy, je la tiens en très haute estime, car j'ai découvert la plupart des défauts de son plus illustre représentant avant d'apprendre à connaître ses innombrables qualités. Ainsi j'étais sûre de ne pas être déçue ! Georgiana est toute aussi intelligente que toi, je suis convaincue que l'inaction et le mutisme de Mr. Stafford l'ont suffisamment déstabilisée pour qu'elle commence à se poser les bonnes questions à son sujet. Et donc à comprendre que tu as voulu l'aider et la protéger. Ce n'est plus qu'une question de temps. »

Darcy avait du mal à se ranger à l'avis d'Elizabeth, mais il voulait la croire de toutes ses forces, car sa sœur lui manquait terriblement. Néanmoins, la vie qu'il menait à la Villa Balbianello avec Elizabeth et l'annonce de sa grossesse le rendaient suffisamment heureux pour compenser et l'encourager à faire preuve de patience envers Georgiana. Il n'en oubliait pas le reste de leur famille, et il passa la fin de l'après-midi à écrire aux Matlock pour leur annoncer ses félicitations pour le mariage du Colonel Fitzwilliam, ainsi qu'aux Cooper pour les inviter à s'installer Basildon Park dès que possible.


Les jours suivants passèrent aussi paisiblement que le début de leur séjour. Darcy se montrait encore plus protecteur envers Elizabeth que d'ordinaire, ce qui ne manquait pas mettre la patience de la jeune femme à vive épreuve. Si elle était fatiguée et nauséeuse le matin, elle se portait comme un charme le reste du temps, et entendait profiter pleinement de leur séjour au bord du lac de Côme qui était définitivement la région qu'elle préférait parmi toutes celles qu'elle avait découvertes depuis le début de leur voyage.

Ils explorèrent d'autres villes et villages sur les rives du lac, Elizabeth étant ravie de pouvoir à nouveau voyager en bateau même si c'était sans commune mesure avec leur traversée de Nice jusqu'à Ostie. Certains jours toutefois, ils ne quittaient pas la Villa, n'aspirant à rien d'autre qu'à la solitude de leurs interminables tête-à-tête amoureux, profitant tour à tour des jardins, de la loggia et de leur chambre.

Novembre étant bien avancé, le temps était de moins en moins clément, et les jours de pluie ravissaient Darcy qui n'avait pas besoin d'argumenter longtemps pour convaincre son épouse de rester pendant des journées entières dans leur chambre, voire dans leur lit. Il en profita, entre deux étreintes, pour reprendre les séances lecture à haute voix qui avaient tant manqué à Elizabeth pendant la Saison, et elle tenta à plusieurs reprises de le battre aux échecs, sans succès néanmoins, et il clamait invariablement ce qu'il avait surnommé « la récompense du vainqueur » en l'entraînant en riant sous les draps.

Il leur semblait vivre enfin la lune de miel qu'ils n'avaient jamais vraiment eue, même si Elizabeth avait adoré les premiers mois de leur mariage à Pemberley. Mais protégés de tous les tracas et de toutes les distractions dans la Villa Balbianello, ils s'abandonnaient avec délice dans les bras l'un de l'autre. Si Elizabeth rougissait parfois en repensant à leurs étreintes passionnées, elle oubliait vite ces considérations pour endosser son rôle d'amante avec un enthousiasme teinté d'émotion. Le reste du temps, ils étaient heureux de pouvoir rester simplement blottis l'un contre l'autre, alternant d'interminables discussions, des fous-rires et des siestes. Ils parlaient de tout et de rien, de Pemberley, de leurs familles, mais surtout de la future naissance de leur enfant, Darcy ne se lassant pas d'embrasser et caresser le ventre de son épouse.

Loin de Londres, de Pemberley, et de toutes ses responsabilités, Darcy était plus détendu et plus rieur qu'Elizabeth ne l'avait jamais vu, et elle l'encourageait dans cette voie, car elle devinait instinctivement que les années de rigueur, de travail et de responsabilités qu'il s'était imposé lui avaient pesé bien plus qu'il ne l'admettrait jamais. Insensiblement, il s'était réfugié peu à peu dans le cocon de tendresse et de sérénité qu'elle avait tissé autour de lui, oubliant les nombreuses personnes sous sa responsabilité, le mutisme obstiné de Georgiana, les événements tragiques qui avaient suivi l'incendie du Louisiana, et même ses craintes relatives à l'accouchement d'Elizabeth, le traumatisme de la mort de sa mère étant trop ancré en lui pour qu'il puisse se rassurer tout à fait à ce sujet.

Une après-midi néanmoins, alors que la nuit venait de tomber et que Darcy venait de rejoindre Elizabeth dans leur lit après avoir allumé quelques bougies, il ne put s'empêcher d'y repenser. Blottie contre lui et bercée par le bruit de la pluie, Elizabeth somnolait à moitié. Les yeux fermés, elle arborait un demi-sourire rêveur et était l'image même de la félicité. Darcy ne put retenir un sourire en se rappelant que quelques minutes plus tôt elle l'étreignait avec force en criant son nom, submergée de plaisir. Songeur, il effleurait ses épaules et son dos, et s'amusa de la sentir frémir sous ses caresses.

Darcy ne sut jamais pourquoi ce fut précisément en cet instant de plénitude parfaite qu'il repensa à la fin tragique de sa mère. Sa main s'immobilisa sans qu'il s'en aperçoive, et il resta perdu dans ces pensées douloureuses pendant un long moment, étreignant soudain Elizabeth avec une force presque désespérée. Ce ne fut que lorsqu'elle se redressa, notant son regard troublé, et qu'elle l'embrassa pour chasser ses tourments, qu'il reprit pied dans la réalité.

« Qu'y a-t-il, mon amour ? » murmura-t-elle à son oreille.

Il relâcha son étreinte légèrement, prenant sa main pour l'embrasser afin de la rassurer.

« Rien, ne t'inquiète pas, dit-il en tentant de se maîtriser pour chasser son inquiétude.

- Tu n'as jamais su me mentir. » dit-elle doucement.

Elle dut attendre un long moment avant qu'il se décide à parler. Soudain, il se redressa dans leur lit avant de la reprendre dans ses bras, caressant son visage.

« J'ai peur de te perdre, Elizabeth… murmura-t-il d'une voix brisée.

- Me perdre ? Pourquoi te mets-tu de pareilles idées en tête ? »

Voyant qu'il ne répondait toujours pas, elle le força à la regarder droit dans les yeux.

« William, ne me dis pas que tu es inquiet à propos de l'accouchement ?

- Comment pourrais-je ne pas m'inquiéter ? Tu sais comme moi que c'est extrêmement risqué. J'ai perdu ma mère ainsi, Elizabeth. Si cela devait t'arriver à toi aussi, je n'y survivrais pas.

- Fitzwilliam Darcy, arrête cela tout de suite ! dit-elle fermement. Ce n'est pas quelque chose que tu peux contrôler.

- C'est bien cela qui m'inquiète.

- Et c'est justement pour cela qu'il faut prendre sur toi. Tu ne vas tout de même pas passer les prochains mois en étant terrifié à l'idée que quelque chose se passe mal ?

- Je n'y ai pas pensé pendant des jours, je t'assure. Je ne sais pas pourquoi cela m'est venu à l'esprit aujourd'hui.

- William, écoute-moi, dit-elle tendrement. Nous avons attendu que je sois enceinte pendant un an et demi. Nous avons traversé l'enfer en début d'année. Aujourd'hui je suis comblée, car tous nos vœux sont exaucés. Je ne veux pas que tu gâches ces instants en te torturant ainsi. Je t'en prie. »

Elle sonda son regard, le forçant à ne pas détourner les yeux.

« Tu sais que je ne peux rien te refuser lorsque tu me le demandes ainsi, dit-il d'un ton plus léger.

- Tu ne peux surtout rien me refuser quand tu sais que j'ai raison. Je croyais que tu étais heureux, et que rien ne venait contrarier cela, surtout pas depuis que nous sommes arrivés ici ?

- N'aie pas le moindre doute à ce sujet, Elizabeth. Je ne crois pas avoir été aussi heureux même le jour de notre mariage.

- Alors pourquoi penser à cela maintenant ?

- Peut-être justement parce que tout est parfait. Trop parfait pour un seul homme.

- Après ce que nous avons traversé en début d'année ce n'est qu'un juste retour des choses… dit Elizabeth, arborant soudain un regard voilé de tristesse.

- Certes. Mais chaque jour qui passe nous rapproche un peu plus de la naissance de notre enfant…

- Ce qui devrait te réjouir. Je pensais que tu étais aussi impatient que moi.

- Je suis fou de bonheur que nous attendions un enfant, je te le promets, ma Lizzie. Mais j'ai repensé à ma mère, et je me suis rappelé que le prix à payer sera de te voir endurer cette épreuve, et risquer de te perdre. Je ne pourrai pas te protéger de ce danger-là.

- Non, tu ne pourras pas.

- Ce serait un prix bien trop lourd à payer… dit sombrement Darcy. Même pour la joie de tenir notre enfant dans les bras. Je ne pourrais pas vivre sans toi, Elizabeth.

- Tu oublies un détail, mon amour. Je suis en parfaite santé, je suis jeune et pleine d'énergie. Ma mère a mis cinq enfants au monde sans le moindre souci, et si je dois hériter d'une seule de ses qualités, j'espère que ce sera celle-ci. Et le médecin m'a assuré que tout va bien se passer. Jusqu'à preuve du contraire, je refuse que tu envisages d'autres possibilités. »

Darcy enragea contre lui-même en voyant une lueur de tristesse dans les yeux de son épouse. Il se maudit d'avoir ruiné les jours merveilleux qu'ils venaient de vivre. La serrant contre lui, il lui promit qu'il prendrait sur lui, et la rassura en lui disant qu'il était tout aussi heureux qu'elle à l'idée d'accueillir leur premier enfant en juin.

Elizabeth ne fut pas dupe. Elle connaissait son mari, et n'ignorait rien du traumatisme qu'il avait vécu lorsque sa mère avait perdu la vie en donnant naissance à Georgiana. Ils avaient déjà abordé le sujet pendant sa première grossesse, mais les angoisses de Darcy n'avaient guère eu le temps de s'ancrer en lui du fait des événements tragiques qui étaient survenus avec l'attaque de Wickham. Elle pressentait que ce serait différent cette fois-ci, et que le temps passant, son inquiétude irait grandissante. Elle-même n'était pas inquiète, ayant vu sa mère mettre au monde trois de ses sœurs sans difficulté, tout comme elle avait vu Jane mener à bien son accouchement même s'il avait été interminable. Aussi se contenta-t-elle de serrer son mari contre elle, et ils n'en parlèrent plus pendant le reste de leur voyage en Europe.


Avec un pincement au cœur, ils avaient fixé leur départ du lac de Côme au 06 décembre. Elizabeth voulut faire d'ultimes excursions au bord du lac. C'est ainsi que, trois jours avant leur départ, Darcy l'emmena à la Villa d'Este (2), désertée un an plus tôt par Caroline de Brunswick, l'épouse du Prince Régent. Elizabeth n'ignorait rien du mariage désastreux du Régent, car il alimentait fréquemment les plus folles rumeurs qui se répandaient telles des trainées de poudre pendant les soirées londoniennes. Elle avait entendu nombre de discussions à ce sujet pendant la Saison, n'y prêtant qu'une attention distraite. Néanmoins, elle était toujours stupéfaite de constater que Caroline de Brunswick comptait autant de détracteurs que d'admirateurs et que les discussions à son sujet étaient toujours très animées.

En parcourant les sublimes jardins de la Villa d'Este, dont la fontaine en cascades n'était pas sans lui rappeler celle de Pemberley, elle ne put s'empêcher de s'interroger sur la personnalité de la Princesse, qui avait dû abandonner la Villa en raison de graves soucis financiers. Ce fut Darcy qui lui raconta en détails comment le mariage du Prince Régent était voué à l'échec dès le début. Mariage de raison, il avait tenté d'assortir deux êtres que tout opposait. Les rumeurs les plus scandaleuses avaient couru dès l'arrivée de la princesse de Brunswick, notamment que le Prince Régent n'aurait pas été le premier à bénéficier de ses faveurs. Elizabeth rougit en entendant cela, ne parvenant à concevoir qu'une femme, surtout d'un tel rang, pouvait se perdre ainsi de réputation.

Elle fut surprise en apprenant que la Princesse séjournait toujours au bord du lac de Côme, y menant d'ailleurs une vie tapageuse, tentant d'oublier par de nombreux excès le décès tragique de sa fille Charlotte, survenu l'année précédente suite aux complications de son accouchement. Même les détracteurs les plus féroces de Caroline de Brunswick avaient frémi en apprenant que le Prince Régent avait refusé de l'avertir de la mort de leur fille, qu'elle avait apprise par hasard grâce à un messager dépêché auprès d'elle pour une toute autre mission.

« Crois-tu qu'elle est si infréquentable que tout le monde le dit ? finit par demander Elizabeth, émue malgré elle par un tel acharnement.

- Je crois surtout qu'elle a été mariée à un homme terrible qui n'a pas su l'apaiser comme il aurait dû le faire pour qu'elle cesse de répéter invariablement ses erreurs de jeunesse. Il a une responsabilité envers elle, mais il s'en est déchargé totalement, et ce depuis toujours. Je crois que les torts sont plus que partagés, et je ne sais pas comment tout cela finira. La mort de George III sera certainement déterminante, car je ne pense pas que le Régent va la laisser revenir pour occuper sa place à ses côtés sur le trône. (3). »


Leur dernier jour à la Villa Balbianello fut marqué par l'anniversaire de Darcy. Elizabeth avait désiré y séjourner jusqu'à cette date, souhaitant y célébrer comme il se devait l'anniversaire de son mari. Le soleil était au rendez-vous, aussi purent-ils profiter une dernière fois des jardins et de la vue exceptionnelle qui les entourait. Faisant la sourde oreille face aux protestations de Darcy, elle lui offrit ses cadeaux, le menaçant d'organiser un bal gigantesque l'année suivante pour son anniversaire s'il ne se taisait pas. Vaincu, il se contenta de lui répondre que l'enfant qu'elle attendait était le plus beau des cadeaux qu'elle pouvait lui faire, mais elle éluda ses protestations d'un geste désinvolte.

Après une dernière journée passée trop rapidement, Elizabeth quitta la Villa Balbianello et le lac de Côme avec la gorge nouée de tristesse. Ils y avaient séjourné près de six semaines, qu'elle considérait comme les plus heureuses de sa vie. Darcy lui promit solennellement qu'ils reviendraient fréquemment au cours des années à venir, mais cela ne suffit pas à apaiser sa nostalgie. Toutefois, son naturel enjoué et curieux ne put s'empêcher de se passionner pour les nouveaux paysages qu'elle découvrait tandis qu'ils cheminaient jusqu'en Bavière. Le chemin n'allait pas être aisé, car les Alpes se dressaient devant eux, et ils durent faire un long détour, passant par le Lac Constance. Elle fut très impressionnée par les sommets de plus en plus hauts qu'ils croisaient au fil du chemin, mais sans parvenir à leur trouver le même charme qu'à la Riviera ou au lac de Côme.

Au grand soulagement de Darcy, ils arrivèrent sans difficulté dans le Bade Wurtemberg, et ne tardèrent pas à apercevoir le lac Constance, où ils devaient s'arrêter deux jours. Si Elizabeth le trouva beau, elle ne put s'empêcher de le comparer au lac de Côme, qu'elle regrettait déjà. Elle n'aima pas la ville de Constance, mais fut néanmoins conquise par l'église de Birnau qui trônait au sommet d'un vignoble sur l'autre rive, offrant une vue sublime sur le lac.

Ne voulant pas retarder leur arrivée chez les Von Lieven, ils se remirent en route rapidement, car ils étaient attendus pour la mi-décembre. Les conditions climatiques devenaient difficiles au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient de la Bavière, car la région était connue pour ses hivers rigoureux. Cela mit les nerfs de Darcy à rude épreuve, car il désirait arriver sans encombre rapidement pour éviter que son épouse souffre du froid mais également pour diminuer les risques d'accident à cause des épaisses couches de neige.

Recouverte d'une montagne de fourrures et de couvertures, Elizabeth était d'une bonne humeur à toute épreuve, mais elle ne se risqua pas à taquiner Darcy qu'elle voyait de plus en plus taciturne au fil des jours. Pour occuper son temps pendant le voyage s'éternisait, elle contemplait les paysages, qui étaient bien différents de ceux de la Méditerranée auxquels elle était habituée jusque-là. Les cyprès avaient laissé la place aux sapins, et la région était bien plus verdoyante que la Toscane. Elle prenait des teintes irréelles en plein hiver avec les chutes de neige abondantes. Au fil des jours, les forêts qu'ils apercevaient s'intensifiaient, et Darcy lui annonça qu'ils arrivaient dans une région surnommée la « Forêt Noire ».

Enfin, les rives d'un lac furent en vue, que Darcy lui présenta comme le Staffelsee. Ils traversèrent Mumau, la plus grande ville de la région. Le domaine des Von Lieven était situé sur les rives du Staffelsee, presque caché au milieu des bois. Mais au grand soulagement de Darcy, il était sur un chemin facile d'accès car la neige qui le recouvrait était sans cesse déblayée. Ils passèrent donc les portes de Lievenhof le 19 décembre en fin de journée alors que la nuit venait de tomber. Elizabeth était frigorifiée, et elle ne fut pas fâchée de pénétrer dans le foyer illuminé de chandelles de Lievenhof, où la Comtesse les attendait. En voyant son amie entrer, elle s'avança et l'accueillit avec un sourire ravi.

« Elizabeth, Mr. Darcy, enfin ! Quel plaisir de vous revoir, dit-elle en tendant les mains à son amie. »

Tous se saluèrent, s'inclinant à nouveau lorsque le Comte Von Lieven les rejoignit quelques instants plus tard.

« Susan, je suis ravie ! dit Elizabeth.

- Etant donné que vous avez bravé les éléments pour parcourir une telle route, j'en déduis que vous aviez en effet très envie de me revoir ! Mr. Darcy, je ne saurais trop vous remercier de m'avoir amené votre charmante épouse dont je me languissais, dit la Comtesse.

- Vous avez pourtant eu l'occasion de profiter de sa présence pendant toute la Saison. Elle m'a même à moitié délaissé tout le temps de notre séjour à Londres, dit-il avec un sourire.

- Que vous êtes rancunier... Voilà une éternité que la Saison est terminée, je pensais que vous m'auriez pardonnée depuis tout ce temps ! Mais je comprends que vous ayez voulu garder Elizabeth toute à vous depuis, je vous remercie simplement d'avoir accepté mon invitation. Sans compter que cela faisait plusieurs années que vous la décliniez ! Encore un refus et j'en aurais pris ombrage, dit la Comtesse avec humour.

- Vous savez fort bien qu'on ne peut rien vous refuser, dit-il galamment.

- Mais je manque à tous mes devoirs ! Vous devez être gelés. Nos domestiques vont vous conduire à vos chambres. J'imagine que vous mourrez d'envie de vous changer et de vous réchauffer. »

Elizabeth fut très reconnaissante à la Comtesse lorsqu'elle entra dans sa chambre. La décoration en était typiquement bavaroise, ce qui la changeait de l'atmosphère italienne à laquelle elle s'était habituée durant les mois précédents. Néanmoins, elle la trouva charmante et très pittoresque, éprouvant presque une joie enfantine en la découvrant. Emma, sa femme de chambre, qui la suivait depuis le début de leur voyage, avec Samuel, le valet de Darcy, ne tarda pas à la rejoindre pour l'aider à ôter sa tenue de voyage et revêtir une robe de soirée chaude et bien plus confortable que les tenues de voyage qu'elle avait portées au cours des jours précédents.

Une demi-heure plus tard, elles entendirent quelqu'un frapper à la porte, et Emma ne fut pas surprise de découvrir Darcy derrière la porte. Elle s'éclipsa, laissant seuls les deux époux. Il n'eut d'yeux que pour Elizabeth, dont il prit les mains dans les siennes à l'instant où Emma refermait la porte derrière elle.

« Comment te sens-tu ? T'es-tu réchauffée ?

- Oui, il fait délicieusement bon ici. J'avoue que je ne me rendais pas compte à quel point la chaleur et le confort de la Villa Balbianello me manquaient !

- Moi en revanche, je me rends déjà compte que tu vas me manquer… » dit-il d'un air penaud.

Le regard d'Elizabeth s'assombrit aussitôt. Elle n'avait pas songé en acceptant l'invitation de la Comtesse qu'elle devrait faire chambre à part avec son mari. La simple idée la révoltait, d'autant qu'elle s'était habituée à l'avoir à ses côtés à chaque instant depuis le début de leur voyage. Darcy la prit dans ses bras avant de lui murmurer à l'oreille :

« Ne t'inquiète pas, mon amour, je te rejoindrai tous les soirs…

- En chemise de nuit, en pleine nuit dans des couloirs que tu ne connais pas et où tu risques de rencontrer nos hôtes ou leurs domestiques ? Voilà qui devrait m'assurer quelques fous-rires ! dit-elle en souriant.

- Nous sommes dans l'aile des invités, donc je ne risque pas de les croiser. Et j'ai un excellent sens de l'orientation. De plus, dormir dans tes bras mérite largement quelques efforts. Mais tu riras plus tard, pour l'instant nous devons rejoindre les Von Lieven qui nous attendent sans doute déjà pour le dîner. »

Ils descendirent au salon. Elizabeth était désorientée par l'atmosphère qui régnait au Lievenhof et qui était bien différente de l'hôtel particulier londonien des Von Lieven où elle s'était rendue à plusieurs reprises pendant la Saison. La passion pour la chasse du Comte et de ses ancêtres était visible dans chaque pièce, mais guère au goût d'Elizabeth. Leurs hôtes les accueillirent avec chaleur, leur demandant si leurs chambres étaient à leur goût et s'ils avaient tout ce qu'il leur fallait à disposition. Les Darcy les rassurèrent et les remercièrent encore de leur hospitalité.

La soirée se passa fort agréablement, la Comtesse étant ravie de les recevoir, et ayant quantité de nouvelles à annoncer à Elizabeth. La jeune femme se rendit compte que le Comte était bien plus loquace qu'à Londres, et elle mit cela sur le compte de sa préférence marquée pour la Bavière, sa région natale, et d'une aversion à peine voilée pour Londres. Après le repas, la Comtesse entraîna Elizabeth dans un petit salon, laissant leurs maris converser entre eux. Elle lui offrit un thé, avant de lui sourire.

« Des félicitations sont de rigueur, je crois… dit-elle d'un air entendu.

- Je vous demande pardon ? demanda Elizabeth.

- Il semble que grâce à vous la lignée des Darcy va se perpétuer, ma chère Elizabeth, précisa la Comtesse.

- Oh… dit Elizabeth en rougissant. Comment avez-vous… ? Moi qui étais persuadée que cela ne se voyait pas encore !

- C'est à peine perceptible, je vous rassure. Mais nous autres femmes avons le regard aiguisé pour ce genre de choses. A vrai dire, c'est votre visage radieux qui m'a mise sur la voie. Je suis très heureuse pour vous, Elizabeth.

- Merci, dit la jeune femme en souriant, à nouveau détendue.

- Rassurez-vous, je serai une tombe, même mon mari n'en saura rien ! C'est à Mr. Darcy et vous que revient le privilège d'annoncer une telle nouvelle, mais je n'ai pas résisté au plaisir de vous féliciter. »

Les deux amies passèrent une excellente fin de soirée, rattrapant le temps perdu. Leurs maris les rejoignirent une heure plus tard, Darcy tenant à ce qu'Elizabeth ne se couche pas trop tard afin de se reposer du voyage, et la Comtesse les encouragea à se retirer pour une nuit de sommeil bien méritée. Plus tard, alors qu'elle somnolait déjà à moitié dans son lit, Elizabeth fut, comme elle l'avait prédit, prise d'un fou-rire en voyant se mari se faufiler dans sa chambre. Néanmoins, toute envie de rire la quitta lorsqu'il vint la rejoindre sous les couvertures et que, rassurée par sa présence, elle se blottit dans ses bras, s'endormant en quelques minutes seulement.


Les jours suivants furent très occupés du fait des préparatifs de Noël. Elizabeth était curieuse de découvrir les traditions allemandes pour cette fête, et elle fut surprise d'apprendre que les Bavarois célébraient Noël pendant deux jours, à la fois le 25 et le 26 décembre, et qu'ils s'offraient leurs présents dès le 24 dans l'après-midi. Elle trouvait les décorations installées pour l'occasion bien plus jolies que celles des Anglais.

Malgré l'atmosphère festive qui régnait chez les Von Lieven, elle ne manqua pas de remarquer l'air parfois absent de Darcy. Elle savait qu'il regrettait la présence de Georgiana, dont il n'avait jamais été séparé pour Noël, et Elizabeth tenta de l'entourer du mieux qu'elle put. Fort heureusement, il fut très occupé durant ce séjour, car la Comtesse l'entraîna dans ses immenses écuries, où elle élevait ses chevaux, et ils y retournèrent fréquemment, échangeant à n'en plus finir sur leur passion mutuelle. Elle était une experte dans le domaine de l'équitation, et ses purs-sangs étaient superbes. Darcy ne tarit pas d'éloges à leur sujet, et il avoua qu'il aurait désormais des scrupules à inviter la Comtesse à Pemberley car sa propre écurie était loin de pouvoir rivaliser avec celle de Lievenhof. Grande lectrice, la Comtesse le rassura en lui disant qu'elle était convaincue que la bibliothèque de Pemberley, réputée pour être l'une des mieux fournies d'Angleterre, compenserait largement.

Les Darcy fêtèrent Noël en compagnie des Von Lieven et de leurs amis les plus proches, ce qui s'avéra compliqué pour Elizabeth qui ne parlait pas du tout allemand, de même que pour son mari qui n'en avait que quelques notions, mais l'ambiance joyeuse et conviviale compensa ce désagrément, d'autant que la Comtesse Von Lieven était une excellente hôtesse, et elle fit souvent office de traductrice pour les Darcy. A l'occasion des Fêtes des Noël, Elizabeth put également découvrir la gastronomie bavaroise qu'elle ne trouva guère à son goût, à quelques exceptions près, et au grand amusement de Darcy.

Deux jours après la fin des festivités, la Comtesse invita Darcy à venir essayer son meilleur champion, ce dont il rêvait depuis leur arrivée. Ne parvenant à chasser les souvenirs terrifiants de la chute de son mari lorsqu'il avait essayé de dresser Farnley, Elizabeth ne réussit pas à cacher une certaine réticence lorsque Darcy et la Comtesse prirent congé. Ayant remarqué son regard inquiet, la Comtesse rassura pleinement son amie en lui disant que tous ses chevaux étaient extrêmement bien dressés. Quelque peu apaisée, Elizabeth souhaita à Darcy une bonne promenade, qui ne devait pas s'avérer paisible car il entendait bien pousser le champion au galop, d'autant que la Comtesse était elle aussi une excellente cavalière, et elle lui assura qu'elle ne manquerait pas de le suivre, désirant par la même occasion lui montrer les plus belles vues des alentours.

Une fois seule, Elizabeth se rendit dans l'un des salons pour répondre à ses parents qui lui avaient écrit quelques jours plus tôt pour lui souhaiter un bon Noël. Elle était si absorbée dans sa rédaction depuis une vingtaine de minutes lorsqu'elle entendit du bruit. Le Comte Von Lieven venait d'entrer dans la pièce. Elle ne le connaissait guère, même s'il était plus ouvert et avenant à Lievenhof qu'à Londres. Mais absorbée la plupart du temps dans ses longues conversations avec la Comtesse, Elizabeth n'avait guère eu l'occasion d'échanger avec lui, d'autant qu'il avait passé la majeure partie du temps avec ses propres amis pendant les fêtes de Noël. Elle se leva pour le saluer, et fut aussitôt surprise de l'air troublé qu'il affichait, se demandant un bref instant s'il n'avait pas appris une mauvaise nouvelle au sujet de leurs époux respectifs. Mais elle chassa rapidement ces funestes pensées lorsqu'il prit la parole.

« Mrs. Darcy, je ne peux croire à ma chance de vous trouver enfin seule. Depuis votre arrivée j'ai cherché désespérément une occasion de vous parler.

- Voilà qui est bien étonnant, voici une dizaine de jours que mon mari et moi sommes arrivés.

- Une dizaine de jours que vous avez passés en compagnie de mon épouse, précisa-t-il.

- Rien de plus naturel, je suis très heureuse de l'avoir retrouvée, son amitié m'avait manqué. » dit innocemment Elizabeth.

Le Comte retomba dans le silence. Désorientée, Elizabeth se rassit, ne sachant que dire. Au bout d'une minute qui lui parut interminable, elle se décida à prendre la parole.

« De quoi désiriez-vous m'entretenir ? l'encouragea-t-elle.

- Voyez-vous, Mrs. Darcy, si l'amitié de mon épouse vous a manqué, pour ma part c'est votre amitié qui m'a manqué.

- Vous m'en voyez flattée, Lord Von Lieven, mais quelque peu surprise. Nous n'avons guère eu l'occasion de faire connaissance pendant la Saison.

- Et je le déplore. » dit-il en s'approchant lentement.

De plus en plus intriguée, Elizabeth décida cette fois de garder le silence.

« Je n'ose croire que nos relations doivent en rester là, finit-il par dire. J'ai été le premier surpris de constater que Londres pouvait encore me réserver d'agréables surprises, alors que voilà bien des années que nous n'y faisons que des rencontres toutes plus insipides les unes que les autres.

- J'ai peur de ne pas vous suivre, monsieur, dit Elizabeth d'un ton froid.

- J'étais pourtant persuadé que vous lisiez en moi comme dans un livre ouvert.

- J'en serais bien incapable.

- Oh Mrs. Darcy… Elizabeth ! Ne voyez-vous pas combien vous me mettez à la torture ? dit-il d'un ton brûlant, tandis qu'elle se levait brusquement pour s'éloigner de lui. Voilà des mois que je suis amoureux de vous ! »


(1) La villa Melzi où devait séjourner plus tard Franz Liszt avec sa maîtresse Marie d'Agoult qui y accoucha de leur fille Cosima (qui épousa plus tard Wagner, tout est lié !). Inspiré par le lac de Côme, il composa de nombreuses pièces de ses Années de Pèlerinage en hommage à la région.

La villa Melzi eut un autre invité notable en la personne de Stendhal, à qui son séjour au bord du lac de Côme inspira La Chartreuse de Parme, sublime roman dont de nombreuses scènes se déroulent au bord du lac de Côme.

(2) La Villa d'Este a été la propriété de Caroline de Brunswick de 1815 à 1817, date à laquelle elle a dû la revendre en raison de soucis financiers. En 1873, elle sera définitivement transformée en palace.

(3) Les suppositions de Darcy sont exactes : le prince Régent succéda à son père en 1820. Il accusa son épouse d'adultère, lui intenta un procès infâme, tout en lui refusant le titre de Reine et l'autorisation d'assister à son couronnement. Elle mourra quelques jours plus tard, très éprouvée par cet ultime affront.