Maggie avait prétexté une fatigue passagère, Alex n'avait rien laissé transparaître...
Durant la semaine qui s'écoula, les deux amies avaient eu l'occasion de se revoir à plusieurs reprises mais le sujet n'avait plus été abordé. L'allemande espérait avoir, au moins, enclenché un état de veille qui passerait en état d'alerte si besoin était. De son côté, sans mot dire, Alex avait effacé le SMS de Karl tel un signe de bonne volonté - mais dont elle était la seule étrange bénéficiaire.
Ces quelques jours qui suivirent le retour du Japon de Genzô et Alex furent bien remplis, et ce ne fut pas un mal pour au moins l'un des deux. En effet, le japonais se surprenait un peu trop souvent à son goût à rechercher l'occupation pour palier à cet état nerveux qui était devenu quasi-chronique à mesure que l'échéance de la rencontre avec les parents de sa petite-amie approchait. Il était habitué aux veilles interminables d'avant-matches aussi officiels qu'importants. Il avait appris à gérer tout ça et à en tirer profit, mais là, c'était différent. A côté de la pression et oppression qu'il ressentait et dont il n'arrivait que médiocrement à contrôler les effets, sa vie de footballeur – qui avait toujours été sa ligne directrice de vie – lui semblait futile et ses matches se retrouvaient réduits à un simple jeu de baballe que l'on s'envoie avec plus ou moins d'adresse au pied. S'il n'appréhendait pas cette prochaine « rencontre » d'un point de vue sportif, elle n'en était pas moins capitale. Et le problème était simple : cette fois-ci, pour la première fois de sa vie, il n'avait aucun moyen de s'y préparer...
Heureusement, ils eurent fort à faire. Très basiquement, il fallut défaire pour refaire les valises – et là, ce fut Alex qui se maudit d'avoir demandé à Genzô d'expédier sa femme de ménage parce qu'elle voulait s'occuper elle de leurs vêtements ! Il fallut ensuite conclure, par correspondance, l'acquisition de l'appartement sur Munich. Mais entre les mails et les fax, se ne fut pas bien compliqué – de même que le banquier du footballeur (qui sortait presque les petits fours chaque fois que le gardien se déplaçait à son agence) n'émit aucune objection pour « monter » le dossier de crédit.
Tout ce qui se passait à présent avait été programmé depuis des semaines. Mais malgré cela, Alex ne put se retenir d'être surprise lorsqu'un matin Genzô lui proposa de rassembler ses vêtements et autres affaires personnelles.
- Il va falloir commencer à faire les cartons, expliqua-t-il inutilement.
- C'est vrai...ca me fait bizarre, dit doucement Alex avec une pointe de nostalgie.
- Tu regrettes ? demanda le japonais en fronçant légèrement les sourcils.
- Oh non ! s'exclama Alex, comme sorti de sa rêverie. Certainement pas ! Mais c'est...un nouveau départ...
- Et ça te fait peur...
- Je crois que l'inconnu m'a toujours un peu effrayé, avoua la jeune femme avec un léger haussement d'épaules, même lorsque je suis partie de chez moi pour venir faire mes études ici, alors que c'est moi qui l'avait souhaité.
Genzô l'écouta silencieusement, touché par ces révélations.
- Mais à l'évidence, poursuivit Alex avec plus d'entrain en jetant un regard complice à son petit-ami, tous ces nouveaux départs se sont révélés extrêmement positifs. Alors pourquoi pas encore une fois ?
- Hé ! C'est tout ce que je demande, affirma joyeusement Genzô qui la prit dans ses bras comme pour s'assurer que toute peur s'était envolée.
Genzô avait également songé à faire faire le déménagement durant leur absence. Après tout, tous deux ne serviraient pas à grand chose au milieu des déménageurs et mine de rien, une fois rentrés de France, il ne resterait plus guère de temps avant que ne reprennent les entraînements au Bayern.
- Mais...ça veut dire que je dois dire « au revoir » à Maggie juste avant de partir ? avait demandé la française d'un air traumatisé.
- Non, on repassera par ici en rentrant, ne serait-ce que pour s'assurer que tout à été fait comme il faut et qu'il ne reste plus rien. On en profitera pour revoir Maggie et Herman à ce moment-là, la rassura Genzô – Genzô qui se douta alors que ces « au revoir » s'apparenteraient davantage à des « adieux » et risquaient d'être difficiles pour sa petite-amie.
Les deux acolytes en question avaient insisté pour accompagner leurs amis à l'aéroport le jour du départ. Leur avion était programmé dans le milieu de l'après-midi et la durée du vol ne dépassant pas les trois heures, Genzô et Alex arriveraient en début de soirée à l'aéroport Marseille/Provence. Ils trouvèrent plus judicieux de louer un véhicule sur place et de rejoindre par leurs propres moyens le domicile des parents d'Alex, bien que la mère de la jeune femme eut préféré venir les accueillir au plus tôt. Ça leur permettrait ainsi d'avoir plus d'autonomie et de liberté durant leur séjour.
En attendant, durant le vol, la française ne put ignorer le fait que son petit-ami se tortillait sur son fauteuil tel un ver de terre extirpé de son humus et poussait des soupirs évacuateurs un peu trop souvent pour quelqu'un censé être décontracté. Ayant elle-même vécue cette désagréable sensation quelques jours plus tôt (mais étant quand même surprise de voir Genzô aussi nerveux – lui, réputé inébranlable), elle posa sa main en douceur sur l'avant-bras du garçon, attirant ainsi son attention, et lui murmura tout aussi calmement,
- Ne t'inquiètes donc pas tant. Tu sais, mes parents sont de gentilles personnes. Ils ont beaucoup d'amis qui pourraient en témoigner : ils sont accueillants, bons vivants et il n'y aucune raison pour que ça se passe mal avec toi.
- Mis à part le fait que ton père me semble un tout petit peu...possessif, grimaça le jeune homme.
- Mais nooon ! J'ai un peu exagéré exprès...Il n'a jamais manifesté le moindre ressentiment au fait que j'ai un petit-ami. En tout cas, ça n'est jamais remonté jusqu'à mes oreilles...sous-entendit Alex.
- Ah ! Tu vois comme tu es ! râla Genzô. Tu ne peux pas t'empêcher de m'asticoter !
- Pardon...sourit la française.
Et elle lui fit un bisous sur la joue pour s'excuser.
- Par contre, reprit-elle sérieusement, une chose certaine : le tempérament des gens du sud de la France n'est pas comparable à la discrétion et au raffinement des japonais. On est plutôt à la « bonne franquette » de part chez nous, plaisanta Alex.
- Ça, répondit Genzô en souriant à son tour, je m'en serais douté !
- C'est pas pour ça qu'on est des sauvages ! C'est juste très différent de chez toi...
Oui. Là où ils allaient séjourner était très différent de tout ce que Genzô avait toujours connu, et ce aussi bien question dépaysement qu'en matière de moyens matériels et autres. Même si Alex ne doutait pas un instant que son petit-ami avait pleinement conscience qu'il évoluait dans un milieu privilégié, peut-être ne réaliserait-il qu'en le voyant que sa petite-amie, elle, n'était pas issue du même milieu que lui. Quelle serait sa réaction à lui ? Éventuellement celle de ses parents ? Sur le coup, ça la mina...
- Qu'est-ce qui t'arrive ? questionna Genzô qui remarqua son air soudain assombri.
Une telle occasion ne se représenterait sans doute pas deux fois.
- Et bien, hésita Alex, c'est juste que...
- ...que ?
Alex prit sa respiration et sembla se préparer à confesser un péché impardonnable.
- On n'en a jamais vraiment eu ni l'occasion, ni l'intérêt d'en parler mais...comment dire...je n'ai pas grandi dans les mêmes conditions que toi. Je n'ai jamais manqué de rien bien sûr, assura-t-elle, mais, mes parents ne sont pas du même niveau social que les tiens. Ils n'ont pas une aussi belle demeure avec un immense jardin, du personnel, des voitures...Tu...tu vois ? Leur maison est jolie mais n'est pas...
Genzô comprit soudain où Alex voulait en venir et ne put supporter davantage de la voir aussi mal-à-l'aise à essayer de lui expliquer qu'elle était plus pauvre que lui et qu'elle avait peur qu'il en soit choqué. Ça lui donnait la nausée ! Il saisit alors la main gauche de sa petite-amie qui essayait semble-t-il de tricoter ses doigts avec ceux de la droite et posa l'index de son autre main sur ses lèvres, réclamant son silence. Alex, surprise de la manœuvre, se tut et le regarda, ses grands yeux foncés anormalement humides d'une honte illégitime.
- Je m'en moque, lui murmura tendrement Genzô en plongeant son regard dans le sien. Je m'en moque éperdument. Je n'ai jamais essayé de m'imaginer à quoi ressemblait la demeure de tes parents, parce que quelle qu'elle soit, c'est chez tes parents et c'est honorable.
Il lui saisit son autre main et les serra toutes deux dans les siennes. Il poursuivit d'une voix calme, posée et déterminée.
- Ça n'a aucune importance. Ce qui est important, c'est que je me montre digne de toi, de leur fille. Et à l'image que tu reflètes de leur éducation, je ne peux qu'être certain qu'ils sont respectables. Et c'est la plus grande richesse qu'un homme puisse avoir en ce monde, crois-moi.
Alex hocha faiblement la tête en signe d'assentiment en reniflant très légèrement, preuve que le mécanisme de mise en route des larmes avait été sur le point de débuter...Elle ne dit plus rien durant les dizaines de minutes qui restèrent à voler et cala sa tête dans le creux de l'épaule de Genzô.
Après avoir débarqué et récupéré leurs bagages, ils partirent à la recherche d'un stand de location de voitures (ce qui ne manquait pas dans le hall d'entrée de l'aéroport) où, après une dizaine de minutes passées à remplir des formulaires et discuté avec le loueur (ce dont Alex se chargea), ils sortirent sur le parking pour prendre possession de leur nouveau véhicule. Ils eurent tous deux la même réflexion dès qu'ils eurent franchi les grandes portes coulissantes qui donnaient accès à l'extérieur : « Qu'est-ce qu'il fait chaud ! ». Le climat méditerranéen n'avait en effet, rien à voir avec celui de l'Allemagne du nord. Même Alex, originaire d'ici, s'en était déshabituée. La dernière fois qu'elle était venue, c'était en hiver, et la température de début de soirée était alors bien différente.
Malgré le fait d'être en territoire connu, Alex laissa Genzô prendre le volant. Au fur et à mesure qu'ils roulaient, elle lui indiquait la route à suivre, les embranchements à prendre, s'éloignant des lumières artificielles de la ville pour se rapprocher davantage des petits villages perdus dans la campagne où la vie lui semblait plus authentique. Durant les quarante-cinq minutes de route qu'ils avaient à faire avant d'arriver à destination, la jeune femme put avec plaisir contempler à nouveau ce paysage provençal, pour elle, à nul autre pareil. Tout alentour, à présent, des collines sèches et broussailleuses aux crêtes dentelées découpaient ce ciel aux couleurs changeantes alors que la nuit commençait à tomber. La végétation se faisait plus dense alors qu'ils approchaient de leur destination finale. Genzô avait d'ailleurs l'impression de rouler davantage sur un sentier de fortune creusé au milieu d'un champs d'oliviers, que sur une route telles qu'il se les était toujours imaginé...
- On est arrivé ! s'exclama soudain Alex en pointant le doigt vers un petit mas à moitié dissimulé par des pins. Arrête-toi devant le portail, je vais t'ouvrir.
Un gros labrador noir plein de rhumatismes émergea soudain d'une niche en bois placée à côté de la porte d'entrée et vint négligemment aboyer à cette voiture étrangère - mais davantage pour justifier sa pitance que pour réellement faire fuir d'éventuels malfaiteurs...En même temps que les aboiements se firent joyeux lorsque le chien reconnut sa maîtresse, une lumière vive éclaira l'entrée, laissant deviner que quelqu'un dans la maison avait remarqué l'arrivée des deux voyageurs.
Alex ouvrit le portail, caressa son fidèle Titus et fit le tour de la voiture pour aller indiquer à Genzô un lieu où garer le véhicule. Alors qu'elle refermait le portail, elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir derrière elle, et faisant demi-tour, Alex vit sa mère, un tablier de cuisine noué autour de la taille, s'avancer vers elle avec un grand sourire au lèvres. Toujours petite et joliment rondelette, ses cheveux coiffés courts et blonds, sa mère n'avait pas changé d'un poil. Elle serra alors sa fille dans ses bras, lui demandant si elle allait bien et se tourna ensuite vers le véhicule nouvellement garé duquel sortit un grand jeune homme...plus grand qu'elle ne l'aurait imaginé pour un japonais en tout cas. Avançant d'un pas hésitant vers les deux femmes, Genzô s'arrêta à un mètre d'elles et lança un rapide coup d'œil vers sa petite-amie en quête d'un peu de soutien. Alex lui sourit et enchaina avec les présentations en regardant d'abord sa mère :
- Maman, je te présente Genzô...qui ne parle pas français donc j'espère que tu as un peu potassé ton anglais, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux.
Puis se tournant vers son petit-ami :
- Genzô, je te présente ma mère, Sarah.
Le jeune homme s'inclina devant la mère d'Alex qui ne se douta pas un instant qu'il s'agissait de la façon dont le japonais la saluait. Instinctivement, alors qu'il était toujours penché, elle l'agrippa par les bras et l'entraîna vers elle pour lui poser une bise sur chaque joue. Quand elle le relâcha, Genzô affichait un teint rosé et un petit sourire gêné. Alex lui lança un clin d'œil et étouffa un petit rire. Cependant, grâce aux avertissements de sa petite-amie, le japonais ne fut que très légèrement déstabilisé par ce détournement de manières.
- Bien, lança la petite femme joyeusement en regardant les deux jeunes, venez. Oh pardon, dit-elle à l'adresse de Genzô, come wiz mi.
De toute évidence, elle avait un peu de mal avec l'anglais, mais ses efforts firent plaisir à sa fille – qui se montrerait donc indulgente face à ses petits travers...Tous trois traversèrent le jardin et se dirigèrent vers la porte d'entrée où les attendaient le père d'Alex et le chien Titus.
Les bras croisés dans une posture bien droite et fière, l'homme affichait en même temps une expression sereine et bienveillante. En le voyant ainsi, Alex ne put s'empêcher de faire le parallèle avec monsieur Wakabayashi. Elle se demanda alors si c'était l'attitude universelle des « beaux-pères ». A l'approche du petit groupe, l'homme consentit quand même à décroiser les bras pour y prendre sa fille – qui avait tout juste eu le temps de spécifier discrètement à son petit-ami qu'il ne fallait pas embrasser son père - et lui donner une étreinte interminable qui n'eut pour d'autre effet que de rappeler implicitement à Genzô les liens viscéraux qui les unissaient tous les deux. S'écartant ensuite pour laisser la place, Alex présenta officiellement Genzô au chef de famille. Arborant tout deux un sourire de circonstance, ils se serrèrent la main et tout ce petit monde rentra dans la maison.
Ils pénétrèrent dans une grande pièce qui faisait office de salon. Au sol étaient posées des tomettes rouges, d'épais murs peints en blanc supportaient parfois des tableaux représentant des paysages provençaux et quelques meubles en chêne servaient à la fois d'objets de décoration et de lieux de rangement. C'est en jetant un œil sur tout ce qui l'entourait que Genzô remarqua, dans un coin de la pièce, un meuble un peu particulier qui, fermé, laissait néanmoins apparaître au travers de sa vitre, les fusils de chasse du père d'Alex. Repensant à la remarque de sa petite-amie sur le sort qui l'attendait au cas où il ne se tiendrait pas à carreau avec elle, il ne put s'empêcher de se tourner vers Alex, qui se trouvait juste derrière lui, et de lui lancer un regard éloquent tout en faisant un furtif mouvement de tête vers le râtelier. Comprenant où il voulait en venir et surtout, qu'il prenait les choses au sérieux, la jeune femme ne put se retenir de pouffer de rire devant ses parents qui, haussant les sourcils, ne comprirent pas la cause de ce lâcher de bonne humeur. Renonçant à obtenir une explication, la mère d'Alex appliqua son programme de la soirée.
- Chéri, fit-elle doucement à son mari, invite-les à s'asseoir. Je vais à la cuisine chercher les feuilletés...
- Je viens t'aider m'man ! lança avec entrain Alex qui prit soin, avant de quitter la pièce, de rappeler à son père de parler en anglais avec Genzô (chose qu'il n'avait plus fait depuis des dizaines d'années et qui le plongea dans une euphorie toute particulière) de même qu'elle engagea son petit-ami à se détendre un peu – en sachant pertinemment qu'il lui faudrait une bonne journée avant de pouvoir commencer à le faire.
Alex venait de rejoindre sa mère à la cuisine où une délicieuse odeur de légumes confits et de viande grillée embaumaient la pièce.
- Humm...fit-elle en levant le nez, les yeux fermés. Ça sent bon...M'man je t'avais dit de ne pas t'embêter ! lui reprocha-t-elle gentiment en devinant le temps que sa mère avait dû passer devant les fourneaux
- Oh...écoute, le premier repas quand même, râla la petite femme. À partir de demain, je ferai de la cuisine de « tous les jours », promit-elle.
Alors qu'Alex se baissait pour sortir du four une plaque de feuilletés maison, sa mère lui demanda d'une voix étouffée de conspiratrice :
- Dis-moi, tu es sûre qu'il est japonais ?
Alex ne percuta pas immédiatement le sens de la question, puis,
- Hein ? Quoi ? Comment ça si je suis sûre qu'il est japonais ? Tu trouves qu'il ressemble à quoi ? Un suédois peut-être ? se moqua-t-elle.
- Non, répondit sa mère en posant ses poings sur ses hanches. C'est juste que je ne le trouve pas très typé...il aurait pu avoir l'un de ses parents européen...
Alex secoua la tête pour réfuter l'idée.
- Non. J'ai vu ses deux parents et je peux t'assurer qu'ils sont japonais tous les deux. Après, même au Japon, dans la population on peut voir qu'il y a des personnes plus ou moins typées comme tu dis. Mais, si tu veux, je lui fais enfiler un kimono. Tu verras, il fait très japonais, conclut Alex avec un grand sourire qui fit rire sa mère.
- Mais non idiote ! En tout cas, je le trouve très charmant.
- Mouais, s'enorgueillit Alex. J'avoue qu'il est pas mal...
Et toutes deux partirent à rire de bon cœur tandis qu'au salon, non-pas que l'ambiance n'était pas à la fête, mais assurément, les deux hommes se languissaient le retour des femmes pour meubler un peu plus la conversation. Le seul sujet que le père d'Alex avait trouvé à aborder avec le jeune homme était bien évidemment le foot – mais ne s'intéressant qu'à l'OM, qui n'était pas au mieux à ce moment-là sur le plan européen, la discussion vira court, et Genzô, histoire de s'exorciser, ne sembla s'intéresser qu'aux armes exposées tout près de lui...Heureusement l'arrivée d'Alex avec les feuilletés et de sa mère avec les boissons offrirent une appréciable distraction et permit d'ouvrir la conversation sur les produits du terroir.
Le repas qui s'en suivit se passa bien, dans une ambiance assez décontractée, et durant lequel Alex s'appliqua à lancer des sujets de discussion « bateaux », où, afin de se connaître un peu mieux, tout le monde participa – y compris sa mère qui, comme s'en était doutée la jeune femme, répondait trois fois sur quatre à côté. Cependant, si question langue étrangère, la maîtresse de maison aurait eu besoin de reprendre quelques cours, question cuisine, elle s'était surpassée – elle qui cuisinait déjà bien – et Genzô comprit de qui sa petite-amie tenait ses qualités de cuisinière. Après le dîner, tous les quatre retournèrent au salon, là où ils avaient pris peu de temps auparavant l'apéritif, et d'où la mère d'Alex s'absenta quelques instants, le temps d'aller préparer du café.
Assis côte-à-côte sur le même canapé, Alex prit machinalement la main de Genzô dans la sienne - geste qui, malgré sa discrétion et son naturel, ne passa pas inaperçu aux yeux du chef de famille qui serra un peu les dents en voyant cet attachement physique entre eux et qui bascula son regard perçant des deux mains entrelacées au visage du jeune homme qui sentit pour le coup une vague de chaleur lui mettre le feu au visage, mais qui n'avait pas pour autant l'intention de retirer sa main d'où elle était.
Sans s'être rendue compte de quoi que ce soit, Alex s'intéressa et interrogea son père sur son quotidien. De ce côté-là, au même titre que pour le look de sa mère, rien n'avait changé...Et lorsque cette dernière revint parmi eux les bras chargés d'un plateau supportant des tasses et une cafetière, lorsque chacun fut servit et que la petite femme eut pris place aux côtés de son époux, assise sur le large accoudoir du petit fauteuil, la discussion devint un peu plus sérieuse que durant le repas.
- Alors, demanda son père avec une curiosité polie en sirotant son café (son épouse s'abstenant autant que possible de baragouiner son anglais), vous en êtes où dans ce déménagement ?
Genzô regarda Alex et lui laissa la primeur de la réponse. La jeune femme expliqua alors comment ils s'étaient organisés quant à tout cela et ce qu'il devait normalement se passer ces jours-ci à Hambourg durant leur absence. Les interrogations de ses parents portèrent ensuite sur leur futur logement à Munich, puis sur les études exactes qu'Alex poursuivrait là-bas et enfin, d'un ton plus détendu, sur les objectifs de Genzô au Bayern de Munich.
- Terminer premier de Bundesliga et gagner la Champions League, avait répondu d'un air dégagé le japonais.
- Et bien au moins y'a de quoi faire avec ça ! décréta le père d'Alex impressionné Vous allez avoir une bonne équipe cette saison ?
Et Genzô de lui indiquer qui serait dans les rangs du Bayern tout en abordant, sous les encouragements de son « beau-père », divers aspects plus ou moins techniques du football professionnel.
Alex était ravie de la tournure que prenaient les évènements. Elle savait déjà que Genzô plaisait bien à sa mère et elle connaissait trop son père pour savoir que si, de prime abord, quelque chose lui avait déplu chez le jeune homme, ça se serait senti de suite. Mais tel n'était pas le cas...
Mais lorsque les femmes décidèrent que l'heure n'était plus à refaire la dernière Coupe du Monde, d'autant plus que l'un devait se lever tôt pour partir travailler tandis que l'autre avait besoin de se reposer après une journée de voyage, la conversation sympathiquement animée prit fin et chacun souhaita aux autres une « bonne nuit ».
Tout le monde aurait alors dû logiquement gagner sa chambre, mais Alex nota avec amusement que son père semblait un peu traîner dans les couloirs...et comme elle était certaine que ce n'était pas un cas d'amnésie, il ne pouvait rester que le cas de figure du père qui a un peu/beaucoup de mal à accepter qu'un inconnu partage le même lit que sa fifille chérie. Ajouter à cela le fait que Genzô n'osait pas sortir de la chambre pour aller à la salle de bains, interloqué par la présence du père de sa petite-amie dans les parages, Alex fit donc le nécessaire pour envoyer gentiment mais fermement son papounet au lit.
- Aller papa, lui dit-elle d'un ton maternel en l'embrassant sur la joue, file te coucher...
- Tu es sûre que tout va bien ? lui demanda-t-il un peu inquiet.
- « Tout » ? Non pas encore. Mais quand tu seras au lit, là oui, tout sera parfait. Aller, ouste !
Alex ne retourna dans sa chambre qu'après s'être assurée que son père avait été correctement réceptionné par sa mère et que la porte de leur chambre fut soigneusement fermée. Elle regagna ensuite ses appartements où elle trouva un Genzô aux traits un peu tirés. S'asseyant à ses côtés au bord du lit, elle posa sa tête sur son épaule.
- Tu vois ? Ça c'est super bien passé.
Genzô ne répondit pas immédiatement mais poussa un énorme soupir de soulagement et se laissa tomber en arrière sur le lit, entraînant avec lui dans sa chute Alex qui ne chercha pas vraiment à se retenir.
- Moui, confirma-t-il enfin d'un voix fatiguée, je crois aussi que ça aurait pu être pire...
