Chapitre trente sept

Warwickshire, Rugby, mercredi 12 août 1801. Matin.

– Les Français, leur armée je veux dire, sont au Nord d'Oxford, expliqua le tenancier de l'auberge. Nous avons eu la visite d'une escouade d'éclaireurs et ils ont observé depuis la butte là-bas…

Et de montrer une colline au Sud de Rugby.

– Et il ne s'est rien passé ?

Monsieur Gardiner avait l'air surpris. Les Français étaient à moins de vingt milles et les gens semblaient calmes.

Très calmes même.

– Si, y'a pas mal de gens qui sont sortis pour regarder. Y'a même quelques gamins qui sont montés sur la butte pour voir s'ils parlaient.

– Et parlent-ils, demanda Bingley.

– Oui, et anglais même d'après ce qu'ils ont dit. Z'avaient pas l'air nerveux et ils se sont montrés plutôt amicaux. Ils ont dit qu'ils n'iraient sans doute pas plus loin par ici. Pour monter au Nord, ils prendront la route de Birmingham, Stoke, Manchester…

– Les éclaireurs français donnent des renseignements sur les directions que vont prendre leurs forces ?

Cette fois Bingley avait l'air stupéfait. Que la population soit aussi calme le laissait déjà sans voix, mais que les français répondent aux questions que leur posent les passants ?

– Et vous les croyez ?

– On avait nos doutes jusqu'à ce matin. L'armée française est repartie à l'aube. Direction Birmingham… Semblent qu'ils tiennent ce qu'ils promettent. Et z'ont rien pillé ou brûlé. Se contentent d'occuper les abords des villes et des villages et attendent que leurs "gendarmes" –on les appelle les noirs si j'ai bien compris, par opposition avec les bleus qui sont les soldats à pied et les verts qui sont leurs cavaleristes– arrivent pour entrer dans les villages. N'y vont pas avant que les "noirs" leur en donnent l'autorisation. Et les noirs, eux, ils se contentent de maintenir l'ordre et de surveiller. Si vous voulez mon avis, Y'a une discipline de fer dans ces armées… Impressionnants…

Kennedy s'approcha au petit trot.

– La route est libre, fit-il. On va pouvoir arriver à Londres d'ici la fin de soirée. Au pire si le mauvais temps s'y met on sera à Luton. Mais avec des chevaux reposés et des routes pas trop encombrées, on devrait réussir Londres. Surtout qu'on change de chevaux à mi chemin.

– Les auberges doivent être plutôt submergées de demandes. Ça m'étonnerait que nos demandes soient prioritaires par rapport à ceux qui remontent vers le Nord et qui doivent avoir les moyens et l'envie de donner de bonnes primes, fit remarquer Bingley.

– Vous en faites pas, lui sourit Kennedy. On a un relais sympa où des potes à nous attendent avec des chevaux frais. Ceux-là personne ne nous les piquera.

Bingley se le tint pour dit. La campagne au Nord de Londres et d'Oxford était nominalement encoure sous l'autorité du Roi d'Angleterre, en fait, les Français y étaient d'ores et déjà au moins à demi installés.

Il se tourna vers monsieur Gardiner l'air plutôt dubitatif.

– Qu'en pensez-vous ?

Sa question arracha un sourire au frère de madame Bennet.

– Que cette campagne a été bien préparée et encore mieux menée ! Les Français font d eleur mieux pour ne pas faire peur. Tout semble mis en place pour que les petites gens ne soient pas terrorisés. Le dénommé d'Arcy semble savoir y faire…

La remarque fit naître une grimace sur le visage de Bingley. Grimace qui lui valut une tape sur l'épaule de son voisin.

– Ne jouez pas perdant, Charles, fit monsieur Gardiner qui avait appris que sous ses airs joviaux et plaisants se cachait un homme sensible et plein de doutes. Ils avaient passé une journée entière à discuter et les deux hommes avaient appris à s'apprécier.

Monsieur Gardiner, notamment avait trouvé en Charles Bingley un homme qui alliait à une ouverture d'esprit et un réel intérêt pour les autres, des connaissances théoriques plus que complètes et un sens aigu des affaires.

A son avis, le jeune homme avait des potentialités et les oublier pour mener une oisive existence de gentilhomme fermier aurait été un véritable gaspillage. Il avait donc entrepris de le convaincre que sa vocation n'était pas l'oisiveté mais le travail et les affaires.

Et sauf le petit problème de son cœur déchiré par les regrets, la culpabilité, les remords et la jalousie, il y était plutôt bien parvenu.

– Il n'a pas encore gagné, vous avez une longueur d'avance. Elle vous connaît et elle vous appréciait, vous pouvez me croire, je l'ai vue languir d'avoir de vos nouvelles.

– Et moi, je n'ai même pas été capable de me renseigner à son sujet. Si elle ne veut plus de moi, elle aura mille fois raison. Je me suis laissé berner par ma propre famille et par mon meilleur ami qui, plutôt que de courir le risque de se retrouver face à celle que son cœur désirait mais que sa raison réprouvait, a tout fait pour nous séparer.

Une grimace de colère enlaidit son visage habituellement si jovial.

– Ils avaient leurs raisons, Charles. Mauvaises pour vous et Jane, mais parfaitement sensées pour eux. La fille d'un gentilhomme campagnard sans fortune ce n'est pas le meilleur parti que vous pouviez espérer.

– Mon cœur l'aurait désirée alors qu'elle n'aurait été qu'une servante, fit Bingley l'air mélancolique.

Il finit par secouer la tête.

– J'ai bien peur que je n'ai gaspillé ma chance avec Jane, rumina-t-il avant d'englober d'un geste rageur la campagne environnante.

– Quelles chances puis-je encore espérer ? Dans quinze jours au plus tard, il occupera toute l'Angleterre. Dans quinze jours au plus tard, il sera l'homme le plus puissant de cette île. Quelle chance puis-je espérer face à un tel homme ?

Monsieur Gardiner fit de gros efforts pour ne pas rire. Bingley aurait non seulement mal pris la chose mais le message qu'il essayait de faire passer aurait été l'inverse que ce qu'il souhaitait.

Quelle chance de pouvoir encore aimer avec cette ferveur.

Penser que le monde s'est écroulé parce qu'une femme vous a rejeté.

Avoir envie de mourir d'Amour…

– Vous n'avez pas encore perdu. Je connais ma petite Jane, elle ne se laissera pas impressionner juste par des conquêtes et un rang, fut-il impressionnant. Elle cherchera l'homme derrière l'habit et elle n'aimera que s'il vaut la peine d'être aimé.

– Jane est un ange qui ne voit que les belles choses chez les autres, soupira Bingley. Serait-il le plus monstrueux des hommes –ce que par sa façon de parler de lui, il croyait dur comme fer– qu'elle ne verrait que ses qualités. J'ai laissé passer ma chance, elle eut pu être mienne et je l'ai laissée me mépriser…

– Jane n'a jamais méprisé personne et j'espère que vous vous rendez compte que dans la même phrase vous venez d'affirmer une vérité et son contraire. Si Jane est un ange –ce que je vous garantie, pour l'avoir connue depuis sa plus tendre enfance, elle n'est pas– elle vous traitera avec la même gentillesse qu'elle a envers d'Arcy…

Il fit avancer un peu plus vite son cheval et se porta à hauteur de Charles Bingley. Il baissa la voix, ce qu'il avait à dire ne regardait que Bingley et personne d'autre. Surtout pas les espions de son rival.

– Moi je crois surtout que vous vous faites toute une montagne de ce qu'est ce d'Arcy. Votre admiration pour Fitzwilliam et les exploits de son cousin français vous donnent d'eux une image tout à fait fausse. Ce ne sont pas les surhommes que vous vous imaginez. Et, comme vous l'avez constaté vous-même à votre corps défendant, les Darcy ne sont pas au-dessus des petites faiblesses humaines un peu mesquines. Charles, ce sont des hommes avec leurs faiblesses et leurs qualités et vous avez de grandes qualités humaines et vous pourriez, si vous vous décidiez à faire autre chose que de simplement vivre sur vos rentes, réussir des exploits aussi prestigieux, et bien moins guerriers, que votre rival.

Voilà, il avait jeté l'appât et il le secouait devant le nez du gamin.

– Quels genres d'exploits ?

Ferré

– Les mêmes que ceux de votre père, Charles. Il a monté une fortune extraordinaire à partir de rien. Et il vous l'a laissé pour que vous en usiez et en abusiez, dans le style de vos capés contemporains.

Il posa une main ferme sur l'épaule du gamin.

– Mais Charles, la vie qu'ils mènent est vouée à la disparition. Dans cinquante ans, d'autres hommes domineront l'Angleterre. Et Darcy le sait, lui, qui a financé les recherches géologiques sur toutes ses terres et aux alentours. Il sait que, demain, ses domaines ne lui rapporteront plus assez pour soutenir son niveau de vie et améliorer celui de ses gens. Il a pensé à l'avenir et vous, vous pensez au passé. Les rêves de votre père ne doivent pas être obligatoirement les vôtres. Vous pouvez ne pas suivre exactement ce que votre famille estime être bien pour vous. Comme vous l'avez vu, la famille peut se tromper. Vos sœurs se sont trompés, pourquoi pas votre père ?

– Et vous envisagez quoi ?

– Laissez vos talents d'entrepreneur s'épanouir, Charles. Vous ne serez plus, comme l'a été votre père, obligé de travailler nuit et jour pour assurer votre fortune. Avec ce que vous avez déjà vous pouvez construire une fortune beaucoup plus substantielle en quelques heures par semaine. Mais, je ne me fais pas d'illusions, une fois que vous y aurez pris goût vous ne vous contenterez pas de quelques heures… Et je peux vous aider pour vos premiers pas. Je connais tout le monde et j'ai un bon nez pour les opportunités.

Bingley resta songeur avant de répondre.

– De toutes façon, finit-il pas dire, je ne me sens pas prêt à ne rien faire ces prochains temps. L'oisiveté c'est mauvais quand on a une femme en tête. Je ne fais que penser à elle et je ne fais que me complaire en reproches et en jérémiades. Il est temps que ça finisse, je commence à sérieusement me taper sur les nerfs.

– Voilà la bonne façon de réagir, Charles. Et n'abandonnez pas trop vite. d'Arcy a des atouts mais vous en avez aussi et, si je suis capable de juger Jane, elle ne vous aura jamais condamné pour l'avoir laissée. Surtout si vous lui montrez combien vous avez été idiot de ne pas vous rendre compte de ce qu'elle éprouvait… Et qui correspondait à ce que vous éprouviez de votre côté. Jane est la plus gentille des créatures, elle ne saura pas ne pas vous pardonner.

Bingley lui jeta un regard désespéré.

– Et si ce… Il hésita en inspirant longuement. S'il a trouvé une place dans son cœur ?

– Vous n'aurez qu'à faire ce qu'il faut pour l'en déloger, répondit monsieur Gardiner en essayant de masquer ses doutes. Si d'Arcy avait trouvé à se loger dans le cœur de Jane, personne ne l'en ferait jamais déguerpir. Jane n'était pas de la race de celles qui oublient et abandonnent. C'était aussi pour ça qu'il était sûr que Bingley avait encore toutes ses chances.

Il espéra juste que Jane ne soit pas celle qui ait à payer le prix de l'attachement que semblaient lui porter ces deux hommes.

Elle aurait du mal à se décider à en faire souffrir un. Et s'il était une chose de sûre c'est qu'elle ne pourrait avoir les deux…