Chapitre 38 : Demain, il fera jour

Il était dans une chambre, qui s'apparentait à la chambre de son enfance, dans les entrailles de Meltokio. Anna était assise sur son lit, une rose rouge dans les cheveux. Ce n'était pas Anna. Mais c'était elle, pourtant, même si elle ne devait pas être là, pas avec cette fleur, pas dans cette chambre.

« Alors, mon chou, c'est la première fois que tu vois une femme comme ça ? »

C'était Anna qui parlait, la voix avait coulé des lèvres rouges, légère, moqueuse, ça ne devait pas être son timbre, et pourtant, ça l'était. Elle s'était levée, s'approchait de lui avec un demi-sourire, et c'était toujours Anna, et l'angoisse l'étreignait, c'étaient les pieds nus d'Anna sur le sol, ses mains qui délaçaient hardiment sa veste, c'était Anna, et la rose rouge, surtout la rose rouge... Il devait bouger, se reculer, reprendre le contrôle, mais Anna – pourquoi elle ? – continuait, jouait avec sa ceinture, et il savait qu'elle allait bientôt tomber à genoux et il ne voulait pas – cela ne devait être Anna, jamais elle, jamais ainsi – et pourtant ça l'était et il –

– il y avait quelque chose qui lui secouait le bras et qui le guida loin de son rêve. Noïshe, réalisa-t-il en reprenant pied dans la réalité, le corps moite et le ventre noué. Noïshe qui le lâcha dès qu'il se releva un peu plus. L'animal ne se calma pas pour autant. Il allait et venait, arpentait la pièce nerveusement, reniflant sous le lit, à la porte, un gémissement au fond de la gorge, comme s'il cherchait un danger.

Kratos, inquiet, finit par le suivre en dehors de la chambre – rien. Il ne percevait absolument rien, aucune menace, aucune présence humaine à part le souffle régulier d'Anna. Et pourtant, Noïshe tournait toujours, perpétuellement inquiet.

Il finit par s'asseoir lorsque Kratos s'assit, posa son museau sur ses genoux, ses oreilles s'agitant toujours nerveusement. Et le Séraphin comprit brusquement que l'inquiétude de l'animal était due à ses rêves – son cauchemar. Les images remontèrent, floues, accompagnées de la même panique, du même sentiment que les choses n'étaient pas comme elles devaient être.

Anna, et la rose dans ses cheveux. Son estomac se retourna, là, tout de suite, et il ne put plus se dire que ce qui s'était passé, que ce qui ressurgissait dans ses rêves, ce n'était rien.

Il resta assis, à contempler le ciel se griser puis rosir avec le soleil, une main distraite caressant la tête de Noishe au rythme de ses pensées.

Plus tard, il entendit un bruit dans la chambre à coucher et bientôt Anna vint, le visage chiffonné de sommeil, ses cheveux bruns emmêlés. Elle lui sourit, et c'était un vrai sourire qui effaça les dernières traces de son rêve.

« Tu es levé depuis longtemps ?, demanda-t-elle d'une voix rauque. »

Il haussa les épaules, il n'avait de mots ni pour lui répondre ni pour partager le soulagement qui l'avait envahi.

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Le silence de Kratos a eu une autre qualité, ce matin-là, contemplative. J'ai retenu les questions qui me venaient aux lèvres, retenu l'espoir que notre conversation qui datait de plusieurs jours déjà était en train de porter ses fruits. Noishe fit le fou en m'accompagnant au marché acheter les provisions pour la semaine. L'air était froid, un peu humide, mais un léger vent venait de la mer et jouait avec le pelage de Noishe. Je connaissais la plupart des marchands et eux aussi. J'ai pris mon temps, rien ne pressait. Pour une fois, une rare fois, je me sentais en harmonie avec ceux qui vivaient là, ces enfants qui ne grandiraient jamais – peut-être parce qu'ils seraient aussi déplacés que moi dans une ville humaine.

Kratos m'attendait. Nous avons préparé le repas en silence, côte à côte, avec Noishe pour seule animation.

C'est dans l'après-midi qu'il a brisé le silence. Il était assis dans un fauteuil, un livre à la main dont il avait si peu tourné les pages que je me doutais qu'il ne le lisait pas, et Noishe prenait le soleil sur le pas de la porte.

« Quand j'ai été adoubé, on a voulu faire de moi un homme. »

J'ai posé ce que j'avais entre les mains et je me suis assise sur la chaise non loin. Kratos ne me regardait pas, mais je lui ai accordé toute mon attention.

« On me servait de l'alcool, on me parlait en s'attendant à une réponse, et toujours les gens me félicitaient en me disant que j'étais devenu un adulte. J'avais quinze ans, j'étais plus naïf que ce que j'aurais dû, perdu à me rêver héros de chevalerie, et j'étais fier comme un paon. »

Il a laissé passer un silence.

« Mon père était encore plus fier. J'étais son héritier et j'allais faire fructifier son héritage. J'étais déjà le plus jeune chevalier depuis quelques générations, le roi m'avait remarqué et félicité... Mon père a décidé de m'initier, en pensant que ce serait une récompense appropriée. »

Je n'ai pas compris de quoi il parlait, mais je n'ai pas posé de questions. J'avais l'impression que je saurais bien assez tôt.

« Il m'a envoyé dans ma chambre, ce soir-là, en disant qu'un cadeau m'y attendait. Je n'ai pas compris, ou je n'ai pas voulu comprendre, je ne sais plus. Une prostituée m'attendait. »

Il prit une grande inspiration. Je me suis sentie gênée d'être là, d'être si proche, gênée de l'entendre parler avec un tel détachement. Mais il m'en parlait à moi, et je n'ai rien dit.

« J'étais jeune, naïf, et mon expérience s'était limitée à entendre les blagues de mauvais goût des écuyers, sans trop y prêter attention. Cela ne m'intéressait pas. Je m'étais persuadé que j'étais trop jeune, que cela viendrait plus tard. Mon père ne le savait pas, bien entendu. La prostituée – je ne me souviens pas d'elle, simplement d'une rose dans ses cheveux, je ne sais pas pourquoi. Elle... a fait son travail, je suppose. J'étais – incapable de comprendre ce qui se passait. »

Il a passé une main sur son visage, et puis les a croisées sur ses genoux. J'ai prié pour qu'il n'attende pas de réaction de ma part, parce que j'étais incapable de savoir que lui répondre. J'étais glacée.

« C'était étrange. Je souhaitais qu'elle en finisse le plus vite possible, mais j'ai eu du plaisir. J'aurais pu l'arrêter et refuser... »

Sans que ce soit voulu, un souvenir m'est remonté en tête. Lorsque les Désians étaient venus, ils avaient à peine fait claquer leurs fouets. Les gens avaient couru, s'étaient retrouvés encerclés, et moi j'étais au milieu, immobile, hébétée. Ils nous avaient demandé de tendre les poignets, pour nous y passer des menottes. Nous l'avions tous fait, sans que personne ne se rebelle. Nous nous sommes laissés enchaîner sans protester, pas même moi – et pourtant, personne ne le voulait.

Les souvenirs étaient remontés si rapidement que je n'ai pas eu le temps de perdre le fil du monologue de Kratos.

« Le lendemain, mon père m'a demandé si j'avais passé une bonne nuit. J'ai hoché la tête car c'était la réponse qu'il attendait. Je n'ai jamais tenté de me rapprocher d'une autre femme après cela... Les cantinières et les filles de joie qui suivaient les armées ne m'attiraient pas et je n'ai pas eu une vie assez stable au service de la reine pour me rapprocher de quiconque. »

Kratos a laissé passer encore un silence – j'ai supposé qu'il pensait à l'arrivée de Martel et de Mithos, et j'ai attendu qu'il émerge de ses pensées. Ses mains croisées sur ses genoux se sont crispées brusquement et il m'a regardée dans les yeux.

« Parfois, quand tu me touches, je me souviens d'elle, et je ne sais pas pourquoi. »

J'ai hoché la tête. Je m'y attendais. J'ai songé à cette saison dans le village abandonné où j'avais commencé à réapprendre à habiter mon corps, songé à ce moment où j'avais tendu, de moi-même, les poignets pour me faire enchaîner, mais j'étais incapable de savoir qu'en dire.

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Anna le regardait avec une tristesse qui l'effrayait presque.

« Je suis désolé, reprit-il. Je ne sais pas pourquoi cela m'affecte autant et –

-Ce n'est pas ta faute, le coupa-t-elle. »

Il y avait quelque chose, dans son regard qui le convainquit qu'elle comprenait. Plutôt de parler, elle se leva, se rapprocha de lui pour saisir ses poings. Il les avait tellement serrés que les ongles s'étaient enfoncés dans sa peau sans qu'il ne s'en soit rendu compte. Il les relâcha et elle caressa les marques rouges sur sa peau. Il y avait une émotion qui le prenait à la gorge, à avoir dit tout cela, qui le dépassait. Sans réfléchir, sans doute pour la cacher, il l'attira plus près jusqu'à ce qu'en se penchant, il puisse appuyer sa joue contre son ventre.

« Oh, Kratos..., soupira-t-elle. »

Il eut l'impression que ces mots avaient passé ses lèvres sans qu'elle ne s'en rende compte. Elle avait posé ses mains sur sa nuque et la massait machinalement. Il laissa passer une à une les vagues d'émotion qui l'envahissaient, et Anna ne dit rien, ne bougea pas, accueillit contre elle ce qui l'habitait.

Lorsqu'il releva la tête, elle avait les yeux humides.

« Ce n'est pas ta faute, répéta-t-elle avec conviction. »

Il contint cette fois l'émotion qui menaçait de remonter. Anna s'éloigna, et s'assit sur l'accoudoir du fauteuil. Elle continua après quelques secondes :

« Mais dès que tu – tu commences à t'en souvenir, tu dois me le dire, d'accord ? Je – je ne suis pas cette femme. Ce qui s'est passé avec elle, tu n'en voulais pas, c'est tout. Mais – ne me laisse pas devenir comme elle, s'il te plaît. »

Il hocha la tête, incapable de formuler un seul mot. Il aurait voulu dire qu'il savait qu'Anna n'était pas cette femme, que c'était une évidence, mais son rêve lui revint en mémoire. Et que pouvait-il affirmer quand lui-même n'en était pas convaincu ?

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J'ai fini par proposer à Kratos de sortir nous promener. Le soleil allait se coucher et il faisait froid, mais je ne pouvais pas rester, j'avais besoin d'air pour assimiler ce qu'il m'avait confié, mais je ne voulais pas le laisser seul. Nous sommes sortis dans la lumière déclinante et Noïshe nous a accompagnés pour nous diriger vers les falaises où s'arrêtaient les maisons. Autour de nous, les Minouz s'amusaient, comme souvent.

Nous nous sommes arrêtés au bout, laissant le bruit des vagues noyer les cris et les éclats de rire derrière nous. Le soleil avait presque disparu, et un frisson m'a traversée. Kratos l'a remarqué et m'a attirée contre lui.

« Je crois que le printemps venu, j'aurai besoin de repartir, ai-je murmuré.

-Si nous sommes prudents, nous pourrions aller à Luin.

-Pour voir mes parents ? »

Il a hoché la tête, un bref mouvement. J'y ai songé, revoir ma mère, et mon père, voir peut-être Colin. J'ai songé à nos retrouvailles. J'ai songé à tout ce que j'avais peur qu'ils ne comprennent pas, et soudain, j'ai songé –

« Tu es conscient qu'ils vont nous demander pourquoi nous ne sommes pas mariés ?, ai-je demandé. »

Kratos m'a regardée avec surprise :

« Tu voudrais que l'on se marie ? »

L'image m'a beaucoup amusée :

« Un mariage sanctifié par le prêtre d'une déesse qui n'en est pas une, dans une société où nous ne pouvons vivre, alors que nous rêvons de changer le monde ? »

Il n'a rien dit pendant quelques secondes.

« Non, je ne veux pas, ai-je rajouté. Je n'en ai pas besoin pour me réveiller à côté de toi, pour que tu m'apprennes à me battre, pour que nous nous opposions aux Désians.

-Et c'est cela que tu vas dire à tes parents ?, a-t-il demandé avec un soupçon d'amusement. »

Lorsque nous sommes rentrés chez nous, j'ai eu l'impression que l'air était bien moins lourd de secrets. Je me suis réchauffée devant la cheminée, laissant mes pensées vagabonder vers le futur – nous repartirons avec le printemps, et pour le moment, j'avais l'impression que tout était possible, et qu'il ne nous restait simplement qu'à vivre.


A/N : Voilà. J'espère que cette fin de chapitre ne vous semble pas trop abrupte.

Pour ceux qui se posent des questions, oui, je parle bien d'un viol pour Kratos, mais ni lui ni Anna n'ont les mots pour le nommer directement (je n'avais pas le background social/culturel pour lancer que l'univers de ToS a les moyens de penser le viol dans nos termes contemporain - surtout quand on voit à quel point c'est une notion récente). Cependant, je tiens aussi à préciser que la raison pour laquelle Kratos n'a eu que des expériences platoniques en dehors de celle-ci, c'est que je le vois comme demi-sexuel (personne qui n'est attiré que par des gens avec qui elle a un fort lien affectif, pour simplifier), ce qui est indépendant de ce qu'il n'a pas su gérer de ce traumatisme. ((et oui, je n'avais aucun moyen de mettre ça directement dans le texte de manière naturelle et logique pour les personnages)).

Bref.

J'espère que cette fanfic vous a plu et que vous en êtes plus satisfaits que moi. N'hésitez pas à me faire part de ce que vous en avez pensé sur le long terme, toutes les réactions de lecteurs sont bonnes à prendre pour moi. N'hésitez pas non plus à faire un tour sur mon profil pour me dire sur quel projet vous avez envie de me voir travailler (celui sur ToS est cependant promu d'office).

Merci à Himdall pour ses MP, Marina et Alienor pour leurs reviews et Tetelle pour sa relecture.

Bonne continuation !