Chapitre 2

Les visites de présentation continuèrent trois jours de plus, jusqu'à ce qu'Elizabeth eût rencontré non seulement les tenants, mais aussi le pasteur, M. Clark, et les familles plus respectables à Lambton et dans les propriétés environnantes. Telle était la taille des terres de Pemberley qu'elle dominait le Derbyshire, et il était évident, pour Elizabeth, que le Darcy étaient, et depuis fort longtemps, la famille la plus influente des environs.

Ici, à l'inverse de ce qu'elle avait vécu en ville, Elizabeth ne se sentait pas jugée par tous ceux qu'elle rencontrait ; on la traitait extrêmement bien, tout simplement parce qu'elle était Mme Darcy, et que nul ne pouvait se permettre de l'éviter. Quoi qu'il en soit, la plupart des personnes qu'elle avait rencontrées avaient de bonnes manières et semblait réellement aimables. Elle apprécia tout particulièrement la compagnie des Watson, à Lambton, qui étaient de vieilles connaissances de sa tante Gardiner, et des Sinclair, de Camsley Manor. Elizabeth supposait que les deux familles lui rendraient bientôt sa visite, et décida qu'elle les convierait, eux et quelques autres, à dîner ; car maintenant que les Darcy étaient rentrés à Pemberley, on attendrait d'eux qu'ils remplissent un certain nombre d'obligations sociales dans leur grande résidence. Même si, heureusement, ils n'étaient pas obligés de reprendre le rythme auquel Elizabeth s'était habituée en ville.

Elle n'attendait qu'une famille à dîner ce soir-là, mais il s'agissait de personnes chères à son cœur : les Bingley. Jane avait écrit de Londres et indiqué cette journée comme leur date probable d'arrivée, si rien ne retardait leur voyage. Tout était prêt ; Elizabeth avait demandé à Mme Reynolds de lui recommander les meilleurs appartements pour ce qui serait sans doute un séjour prolongé, et une charmante petite suite à l'arrière du manoir avait été préparée par le personnel.

Elizabeth serait ravie de voir Charles, mais elle n'avait pas vécu sous le même toit que sa sœur depuis leurs mariages, et l'idée de pouvoir à nouveau faire des confidences chaque jour à sa sœur lui conférait une démarche joyeuse tandis qu'elle circulait dans les couloirs de Pemberley. La seule chose qui pût altérer son humeur était d'entendre Georgiana s'entraînant avec acharnement au piano-forte dans la salle de musique. Depuis leur retour ici, les exercices de la jeune femme étaient de plus en plus longs et intenses, et Elizabeth se demandait si elle essayait ainsi de se distraire de ses pensées sur le capitaine Stanton.

Elizabeth aurait voulu pouvoir penser à quelque chose qui pût soulager Georgiana, mais la blessure, si l'on pouvait l'appeler ainsi, était encore trop fraîche. Une lettre de lui aurait aidé, peut-être, en établissant au moins sa situation actuelle ; on pourrait y glaner des signes d'affection. Ils n'avaient rien reçu, cependant, même si Catherine avait indiqué dans sa dernière lettre à Elizabeth que le capitaine Ramsey lui avait déjà écrit un bref billet le jour où l'Andromeda avait quitté Portsmouth ; il avait promis d'en écrire d'autres une fois qu'il serait en mer. Elle savait qu'ils n'étaient pas en droit d'attendre la même correspondance du capitaine Stanton, mais enfin, il avait spécifiquement demandé s'il pouvait leur écrire.

Ne souhaitant pas déranger Georgiana, Elizabeth décida de se rendre au salon le plus proche du hall d'entrée, afin de lire l'un des ouvrages qu'elle avait empruntés dans la bibliothèque de Pemberley, tout en étant capable de tout de suite entendre l'arrivée des Bingley. Un des aspects les plus étranges de son installation à Pemberley avait été de s'habituer à la taille de l'endroit. A Longbourn et Curzon Street, elle avait toujours une vague idée du lieu où chacun se trouvait ici, elle devait régulièrement demander à un serviteur où elle pourrait trouver M. Darcy ou Mlle Darcy. Il y avait plusieurs boudoirs en plus du grand salon jaune et du plus petit salon bleu, chacun relié à une salle à manger de taille proportionnelle. Toutes ces pièces semblaient minuscules à côté de l'immense salle de bal, et de la galerie des portraits située à l'étage au-dessus ; s'ajoutaient à cela trois grandes ailes d'habitation. Darcy lui avait dit que la demeure pouvait recevoir jusqu'à deux cents personnes sans grande complication, et en héberger au moins cinquante, bien que cela n'eût pas été le cas depuis longtemps, et qu'il aurait fallu plus de personnel pour s'assurer du confort d'un tel nombre. Alarmée à l'idée de recevoir tant de monde, elle l'avait assuré qu'elle n'avait pas de tel projet dans l'immédiat, bien que l'idée d'une grande assemblée d'été réunissant toute leur famille et leurs amis fût tentante.

Elle lut jusqu'à ce que le bruit faible des roues d'une voiture ne l'atteignît, et elle bondit, prête à se précipiter à la porte avant de se reprendre et de sortir à une allure plus appropriée. Jane était désormais assez large pour avoir besoin d'assistance pour sortir de la voiture – même si elle ne nécessitait pas le niveau de vigilance déployé par Charles comme il l'aidait à descendre. Elizabeth se précipita en avant et enlaça sa sœur avec précaution comme ils échangeaient des salutations. Ce n'est que lorsqu'elle recula d'un pas qu'elle s'aperçut qu'il y avait une troisième personne avec eux dans la voiture.

« Papa ! » s'exclama-t-elle, se précipitant pour l'étreindre à son tour. « Nous ne nous attendions pas à vous voir, mais c'est une merveilleuse surprise. »

« Vous m'avez privé de divertissement, Lizzy. Malgré les meilleurs efforts de votre mère, elle n'arrive pas à refaire de vos sœurs les créatures idiotes qui nous avaient quittés. Mary passe toutes ses journées à s'exercer au piano-forte, mais elle y est en fait assez bonne, et aucun d'entre nous ne réussit à convaincre Kitty de lever le nez des listes de la marine », dit-il, levant les yeux vers le manoir. « Je suis venu ici en quête d'autre chose pour me distraire, mais maintenant que je suis arrivé, je vois qu'il n'y aura pas la place pour moi, tant votre demeure est petite. Jane et Charles, je vais devoir faire usage de votre voiture pour rentrer chez moi. »

« Nous vous trouverons certainement un endroit où faire vos quartiers, papa », rit Elizabeth. « J'imagine que vous préféreriez un lieu proche de la bibliothèque. »

« Oh non, Lizzy, vous n'avez qu'à m'installer dans la bibliothèque. Un lit de camp ira très bien. Charles ne m'en a dit que du bien, et je peux vous assurer que je n'ai pas l'intention de la quitter, une fois que j'y serai. »

Pendant que son père la taquinait, Darcy était descendu dans l'allée, et saluait les Bingley. Sa rencontre avec son père fut plus réservée, nota Elizabeth, mais la réserve venait surtout de son père. Il était peut-être logique que ce fût le cas ; elle réalisa que Darcy était, sans même avoir essayé, devenu en pratique le patriarche de leur famille élargie, aussi bien par sa fortune que par son importance. C'est son approbation que l'on recherchait avant d'agir – le capitaine Ramsey était allé le voir en premier afin de discuter de son projet de demander la main de Kitty et les Bingley n'achèteraient sûrement par leur domaine sans solliciter son opinion.

Elizabeth aimait chèrement son père, mais elle connaissait aussi ses défauts, et elle se demandait s'il n'était pas soulagé que Darcy assumât le rôle qu'il n'avait lui-même jamais souhaité. Toutes ses filles, hormis une, étant mariées ou fiancées, il pouvait s'installer confortablement dans la bibliothèque de Pemberley et éviter indéfiniment les responsabilités. Elle repensa à la gestion active des récoltes de ses métayers dont faisait preuve Darcy, et se demanda combien rapporterait Longbourn, si son père mettait de telles mesures en place. Darcy ne le suggérerait jamais sans que son avis n'eût été spécifiquement demandé ; et Elizabeth n'avait aucune raison de penser que son père le ferait à son âge avancé, ou que M. Collins ne gérerait son domaine de façon plus efficace. Longbourn était peut-être bien au début de son déclin ; il était peut-être même en plein déclin.

Mme Reynolds vint à la rencontre d'Elizabeth comme ils retournaient vers la demeure, et dit : « Madame, j'ai remarqué qu'il y avait un gentilhomme de plus. Voulez-vous que je fasse préparer une chambre pour lui ? »

« Oui, Mme Reynolds, c'est mon père, M. Bennet ; il a décidé de nous surprendre. Si vous pouviez faire préparer quelque chose pour lui proche de la bibliothèque, je suis sûre qu'il apprécierait. »

« Proche de la bibliothèque – oui, j'ai les appartements qu'il lui faut », dit Mme Reynolds. « Je vais m'en occuper. En attendant, je vais demander à Bates de diriger M. Bennet vers une chambre temporaire où il puisse faire un peu de toilette après son voyage. »

« Merci, Mme Reynolds, ce serait charmant. »

Les voyageurs disparurent, et Darcy avec eux, et Elizabeth retourna à son livre dans le salon, soudain de nouveau seule. Mais Jane redescendit rapidement, changée pour le dîner et apparemment des plus heureuses.

« Oh, Lizzy, Pemberley est un lieu extraordinaire ! Je suis si heureuse pour vous, que vous soyez la maîtresse d'une telle demeure – et le parc a l'air très beau. Si Charles et moi réussissons à trouver une propriété à moitié aussi magnifique, je serai tout à fait satisfaite. »

« Je suis sûre que vous trouverez quelque chose de magnifique », dit Elizabeth. « J'espère seulement que ce sera proche, afin que je puisse voir mon neveu ou ma nièce aussi souvent que possible. »

« J'espère également quelque chose à proximité. La campagne est si belle ici – ma tante avait bien raison quand elle vantait les mérites du Derbyshire », dit Jane. « Je suis un peu inquiète à l'idée que nous ne trouvions rien avant mes couches, cependant. Le père de Charles a toujours eu l'intention d'acquérir un domaine, mais il n'y est jamais vraiment parvenu, et maintenant que j'entends tout ce que Charles requiert pour sa demeure idéale, j'ai peur que nous ne trouvions jamais de propriété qui réponde à toutes ses exigences. »

« Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter si vous ne trouvez rien avant que votre enfant n'arrive », dit Elizabeth. « Vous pouvez parfaitement rester ici pendant et après la naissance si nécessaire. »

« Lizzy, c'est si généreux de votre part. »

« Ce n'est rien de ce genre – je veux ma Jane à mes côtés aussi longtemps que possible, et si vous donnez naissance ici, je n'aurai même pas à voyager quand le temps viendra », dit Elizabeth, s'armant de courage pour ce qu'elle avait décidé de dire. « Et ce serait agréable d'avoir un enfant par ici, pour un temps, vu que – vu qu'il ne semble pas que j'en aurai un moi-même. »

« Oh, Lizzy », dit Jane, son visage soudain triste comme elle prenait la main de sa sœur. « Je sais que vous n'avez rien dit à ce sujet, mais avez-vous souffert une fausse-couche ? »

« Non, et d'une certaine façon j'aurais préféré cela », dit Elizabeth. « Cela prouverait au moins que je peux concevoir. Non, Jane, il semblerait que je sois stérile. »

« Avez-vous vu un médecin ? »

« Non. » Elizabeth rougit à l'idée d'avoir une telle discussion avec un homme, même un homme de médecine. « Je ne vois pas ce qu'il pourrait dire qui puisse m'aider. J'aurais dû être enceinte depuis longtemps, et pourtant je ne le suis pas. »

« Il y a encore de l'espoir, Lizzy – vous n'êtes mariée que depuis un an. »

« Un an aurait dû être largement assez », dit Elizabeth, les yeux humides comme elle parcourait la pièce du regard. « Non, il semble en vérité que je laisserai tout ce que vous voyez autour de vous sans héritier. »

« Lizzy, j'en suis vraiment désolée, mais je vous supplie de ne pas abandonner tout espoir. »

Elles ne pouvaient guère retourner à un sujet plus joyeux, après une telle conversation ; Jane fit donc une sélection dans le panier à couture, et Elizabeth, quand elle se fut un peu calmée, décida de faire de même. Elles furent interrompues un peu plus tard par M. Bennet, qui se trouva avoir des nouvelles qui réjouirent Elizabeth.

« Jane, avez-vous informé Elizabeth de la nouvelle ? »

« Oh, papa, j'ai oublié ! Cela m'arrive de plus en plus ces jours-ci », dit Jane, trop bonne, après sa discussion avec Elizabeth, pour indiquer qu'elle suspectait que c'était un autre symptôme lié à sa grossesse.

« Quelle nouvelle ? » demanda Elizabeth.

« Eh bien Lizzy, vous vous êtes peut-être demandé comment j'avais pu venir ici, alors que les pauvres nerfs de votre mère sont ébranlés par les actes de Lydia », dit-il. « Mais nous avons reçu une lettre d'elle. Elle est à Bruxelles ; elle a pris une chambre avec plusieurs autres épouses de soldats qui ont besoin d'économiser leur argent – la nourriture et le logement sont assez chers là-bas, ces jours-ci, avec un tel afflux de monde. Si on ne peut pas dire qu'elles vivent dans l'aisance, elle est au moins en sûreté, et elle promet de ne pas se rapprocher du front. »

« Oh, Dieu merci », dit Elizabeth. « Pensez-vous qu'il y ait la moindre chance de la convaincre de rentrer ? Elle pourrait rester ici, ou à Longbourn. »

« Je ne pense pas », dit M. Bennet. « Vous ne devez jamais vous attendre à ce que votre plus jeune sœur agisse de façon rationnelle, Lizzy. Ce n'est pas dans sa nature. »