Chapitre 38.

-Peter, est-ce que tu serais capable de ne plus jamais revoir Neal?
Peter tenait toujours sa femme serrée contre lui mais le monde autour de lui semblait s'être arrêté. Il savait qu'il devait lui donner une réponse. Il avait même la certitude de savoir quelle réponse elle attendait. En songeant à ce que sa vie serait sans Neal, il lui sembla perdre pied complètement. Tout se mélangeait, Elisabeth et leur futur enfant, son travail, la présence de Neal à ses côtés.

-Chéri...
L'inquiétude dans la voix de sa femme aurait dû le ramener à la réalité mais la fatigue et le stress des derniers jours, ajoutés à ce qu'il prenait pour un ultimatum semblaient avoir eu raison de ses dernières forces. Il sentit Elisabeth le guider jusqu'au canapé et il fut soulagé de s'y asseoir.
-Peter, s'il te plait... Parle moi.
-Je suis désolé, chérie... Je ne peux pas...
Les larmes coulaient sur les joues de l'homme qu'elle avait épousé et qu'elle croyait connaître par cœur. Elle se sentait coupable d'être à l'origine de cette tristesse.

-Tu ne peux pas quoi?
-L'abandonner... C'est impossible...
-Ce n'est pas ce que je te demande, mon amour. Je voulais juste que tu prennes conscience de la place que Neal tenait dans ta vie.
Peter leva des yeux toujours pleins de larmes vers sa femme.

-Je crois que je ne m'étais pas vraiment rendu compte à quel point il était important pour moi. Quand tu m'as posé cette question, ma conscience me dictait une réponse que mon cœur refusait d'admettre. C'était trop douloureux.
-À quelle conclusion en es-tu arrivé?
-Je t'aime mais je ne peux pas imaginer ma vie sans Neal. Ça semble horrible et égoïste dit de cette manière mais j'ai tellement besoin de vous deux.

La jeune femme caressa doucement la joue de son mari, essayant par ce geste de le rassurer mais elle sentait que l'homme assis près d'elle était terrorisé à l'idée de perdre la vie qu'ils avaient construit durant toutes ces années. Et ce constat ne fit que renforcer son amour et sa conviction qu'elle devait accepter cette situation pour le bien de Peter, pour celui de Neal mais aussi pour elle-même et l'équilibre de leur couple. Ils auraient besoin de temps pour s'adapter et accepter cette situation. Ils restèrent un long moment silencieux dans les bras l'un de l'autre.

-Il va falloir que je parle avec Neal.
-Oui, je pense que vous devez avoir une discussion tous les deux. Et le plus tôt sera le mieux. Il doit être en pleine confusion et après ce qu'il a vécu, il n'a pas besoin de tracas supplémentaires.
-J'ai une question un peu délicate à te poser... La plupart des femmes auraient été choquées par de tels aveux. Comment fais-tu pour avoir une vision aussi claire et aussi lucide? Je suis à peine capable de comprendre ce que je ressens mais toi, tu sembles si sûre de toi...
-Tu te trompes, Peter. Je ne suis sûre de rien mais il y a une chose dont je suis certaine, c'est que je refuse de te perdre.
-Jamais tu ne m'aurais perdu...
-Si, Peter. En te demandant d'oublier Neal, j'aurais fini par te perdre complètement.

Peter regarda la jeune femme qui partageait sa vie depuis tant d'années comme s'il la découvrait pour la première fois.
-J'aurais choisi de rester avec toi... Aussi difficile ce choix fut-il...
-Je sais, Peter et en homme honnête tu l'aurais assumé mais en perdant, au passage, une partie de ton âme... Un morceau de ton cœur. Comment pourrais-je te dire que je t'aime et t'imposer une chose pareille? Ce serait égoïste et cruel...

Peter médita ces paroles de sagesse quelques minutes.
-Je ne suis pas sûr que Neal accepte cette situation. Il refusera certainement de te voir faire un tel sacrifice.
-Essaie de lui parler, de lui faire comprendre. Je suis certaine que tu trouveras les mots justes... Laisse parler ton cœur.
-Dans l'état où il se trouve actuellement, je ne suis pas convaincu qu'il soit en capacité de m'entendre.

Après le départ de Peter, Neal passa de longues minutes le regard fixé au plafond. Les événements des derniers jours ne cessaient de défiler dans sa tête. Il essayait désespérément d'y trouver une logique, une raison. Pourquoi son père avait-il fait de lui le principal responsable de ses souffrances et de ses erreurs? Certes, il pouvait considérer qu'il avait joué un rôle dans le suicide de son mentor mais de là à vouloir le faire payer de la sorte... Ça dépassait l'entendement. Cet homme avait complètement perdu le contrôle et ses associés l'avaient suivi était encouragé dans cette direction afin de profiter une fois de plus de son fils.

Aujourd'hui, toute sa vie ressemblait à une vaste farce, une pièce de théâtre dont il n'avait jamais été l'acteur principal. Avait-il seulement, un jour, tenu les rênes de son existence? Il en doutait sérieusement et cette réalisation laissait un énorme vide en lui. Un vide que rien ne pourrait combler maintenant. Personne ne pourrait lui rendre ses années perdues, envolées à réaliser les désirs et les volontés de personnes qu'il ne connaissait même pas. Il n'avait été qu'une marionnette entre leurs mains.

Ses pensées dérivèrent ensuite vers Peter, le seul qui ait réellement changé sa vision du monde. Leur relation n'avait pas été manipulée même si elle n'avait pas toujours été fondée sur la confiance, Peter restait, aujourd'hui, le seul point fixe de son existence. Le seul à qui il pouvait encore se raccrocher sans avoir peur d'être trahi. Mais Peter était retourné à sa vie. La parenthèse s'était refermée. Pendant quelques jours, il avait fait taire sa conscience et avait profité de quelques moments d'intimité. Il avait entretenu l'illusion que quelque chose serait possible entre eux...

Mais il devait revenir à la réalité. Cette affaire semblait terminée mais il savait qu'il devrait encore témoigner et expliquer ce qui s'était passé. Il ne redoutait pas vraiment ce passage obligé même s'il serait certainement douloureux de reparler de ces événements. Les infirmières vinrent le chercher pour les examens demandés par le médecin. Il revint dans sa chambre deux heures après. Il se sentait fatigué par sa petite ballade et il ne mît pas longtemps à s'endormir.

Quand il ouvrit les yeux il sentit la présence d'une autre personne dans la chambre. Il n'avait aucune idée de l'heure mais la luminosité commençait à baisser. En tournant la tête, il vit le plateau repas posé sur la table roulante à côté de son lit. Il n'avait pas faim mais il savait qu'il lui fallait manger pour se remettre et pouvoir quitter cet hôpital. Ses yeux se posèrent ensuite sur l'homme assis sur la chaise non loin de son lit.

Peter s'était assoupi. Ne ne l'avait pas entendu arrivé. Il ne pensait pas le revoir avant le lendemain matin. Une soudaine inquiétude le saisit, s'était-il passé quelque chose dont il avait besoin de lui parler? Y avait-il un problème avec l'enquête? Il tendit le bras pour saisirez télécommande permettant de manœuvrer son lit mais celle-ci était trop éloignée. Prenant son courage à deux mains, il se tourna sur son côté gauche pour essayer de se rapprocher. La douleur se réveilla dans son genou et il ne pût retenir un cri. Se rallongeant contre ses oreillers, il essayait de reprendre son souffle.

-Qu'est-ce que tu essaies de faire?
-Je ne voulais pas te réveiller...
-Neal... Tu es parfois impossible...
Peter redressa le lit et approcha le plateau. Voyant que son ami ne faisait aucun mouvement pour commencer à manger, il commença à couper la viande présente dans la petite assiette.

-Peter, je ne suis pas un enfant.
-Tu m'en vois ravi... Tu veux que j'appelle une infirmière?
-Pourquoi?
-Tu sembles avoir mal. Elle pourrait peut-être te donner quelque chose.
-Ça va passer. J'ai fait un faux mouvement mais ça va déjà mieux...

Peter posa une main sur celle de Neal et son cœur se serra en voyant ses yeux pleins de larmes.
-Neal, tu es sûr que ça va?
-Non, pas vraiment.
-Tu veux m'en parler?
-Peter, les derniers jours ont été difficiles, j'ai juste besoin d'un peu de temps.

Peter s'assit sur le bord du lit après avoir reculé la table. Il n'avait pas lâché la main de son ami.
-Tu as raison, le temps t'aidera sûrement à te sentir mieux mais je crois qu'on a besoin de parler de ce qui s'est passé.
-Si tu veux...
Voir Neal aussi passif lui soulevait le cœur. Le jeune homme semblait ne plus se soucier de rien de ce qui se passait autour de lui. Mais Peter savait bien que ce n'était qu'une façade. Il devait le contraindre à abattre les murs qu'il tentait de dresser autour de lui.

-Ce n'est pas de l'affaire dont j'aimerais parler, Neal. Ce n'est pas l'Agent Burke qui est assis près de toi.
-De quoi veux-tu parler, Peter?
-De nous...
Neal le regarda un sourire triste aux lèvres.

-Il n'existe pas de nous, Peter. Je sais ce que tu vas dire mais les circonstances dans lesquelles ces derniers jours se sont passés étaient particulières... Tu ne peux pas le nier... Je crois que je me suis laissé aller à penser qu'il pourrait y avoir un "nous". Mais il nous faut revenir à la réalité.
-Tu te trompes, Neal. Ce ne sont pas les circonstances qui m'ont dictées mes sentiments. J'ai toujours été sincère avec toi... Et je ne veux pas que ça change maintenant.

Neal ne l'avait pas quitté des yeux. Il semblait sûr de lui.
-Comment peux-tu dire ça, Peter? Tu ne peux pas faire ça à Elisabeth. Je ne te laisserais pas faire ça.
-J'ai parlé à Élisabeth. Je pense que nous l'avons tous les deux sous-estimée. Elle s'est rendu compte de mes sentiments à ton égard bien avant que je réussisse à mettre des mots dessus. Elle a compris que je ne pouvais pas renoncer à toi, que je ne pourrais pas faire une croix sur des sentiments aussi forts.

Neal était très surpris mais la réaction d'Elisabeth n'était finalement pas si étonnante. Il avait toujours eu beaucoup de respect pour la jeune femme.
-Et que propose-t-elle? Je m'installe chez vous et tu te partages entre nous deux?
-Neal, s'il te plait, ne fais pas semblant de n'en avoir rien à faire.
-Tu ne comprends pas, Peter. Ces hommes, Ivan, mon père, Tobias, ils ont détruit une partie de moi. Je ne pense pas être capable de redevenir l'homme que j'étais avant, celui pour qui tu avais des sentiments...
-Là c'est toi qui fait une erreur. Les sentiments que j'éprouve n'ont rien à voir avec l'image que tu donnes. Durant ces années, j'ai appris à te connaître, à connaître celui qui se cache derrière ce masque de nonchalance et d'indifférence feintes. C'est de cet homme dont je suis tombé amoureux...

Les mots de Peter le touchèrent mais il ne devait pas céder. Il savait que son ami était doué pour contourner les barrières qu'il plaçait sur son chemin. Il avait, en effet, appris à lire en lui mais il ne convaincrait pas cette fois.
-Je suis désolé Peter mais les sentiments que tu éprouves pour moi ne sont pas réciproques.
-Tu ne m'avais jamais menti...jusqu'à aujourd'hui.
-Tu es bien sûr de toi.
-Quand tu l'as embrassé, avant que ton père ne t'emmène... Tu ne faisais pas semblant, Neal. Jamais tu ne feras croire que ce baiser ne comptait pas.
-Je pensais que c'était la dernière fois qu'on se voyait... Tu ne peux rien déduire de ça.

Peter ne trouvait plus les mots et la colère menaçait de l'envahir devant la résistance de son ami. Il se pencha vers lui, passa une main derrière sa tête et l'attira à lui. Il décida d'ignorer le mouvement de recul de Neal à ce moment et lorsque ses lèvres touchèrent celles du jeune homme, il crut avoir gagné quand Neal se laissa aller dans ses bras. Il comprit son erreur au moment où, relâchant son étreinte, Neal se cala à nouveau contre ses oreillers. Il avait les yeux fermés et ses traits étaient tendus.

-Alors c'est comme ça que ça va se passer maintenant?
-De quoi tu parles?
Le jeune homme ouvrit les yeux et posa un regard confus sur Peter.
-Je te dis que je n'éprouve pas les mêmes sentiments que toi mais visiblement ce que je peux ressentir n'a pas d'importance pour toi. Remarque, tu as peut-être raison, après tout j'ai donné à Ivan ce qu'il voulait...pourquoi ne ferais-je pas de même pour un ami...?

Peter était choqué par les mots de Neal. Il n'avait pas eu l'intention de le blesser et s'entendre comparé à l'homme qui avait abusé de lui d'une manière aussi violente était plus qu'il n'en pouvait supporter. Il se leva lentement, tourna les talons et se dirigea vers la porte. Avant d'abaisser la poignée, il se tourna vers son ami.
-Je t'aime, Neal. Si ce baiser t'a blessé, je m'en excuse mais, s'il te plait, ne salis pas ce que je ressens en me comparant à cette pourriture. J'ai bien compris ton message même si je pense que tu te mens à toi-même. Je ne te demande qu'une chose: ne rejette pas mon amitié.
Neal ne répondit pas. Il laissa Peter partir et ce n'est qu'une fois certain que son ami était loin qu'il se laissa submerger par le chagrin.