28 Mars.
Sous sa joue, un froid glaçant dépêche des décharges d'angoisse dans tout son corps. Elle est sur le sol, et sous son visage un carrelage blanc renvoie les faibles reflets du lustre qui tinte au-dessus de sa tête. Et cette striure rouge. Cette zébrure rouge qui fend le carrelage en deux, qui pique des éclats aux ampoules clignotantes. Une peur sourde l'étouffe. C'est son sang, qu'elle voit ruisseler sur le sol. Partout autour d'elle. L'émail blanc s'infuse de rouge, se noie sous une vague poisseuse de pourpre. Son cœur tambourine, lui crie de se lever. Elle sent l'instinct de survie qui la lance, qui la tenaille, elle sent que quelque chose déraille. Elle veut se lever, mais son corps ne bouge pas. C'est une avalanche de peur, crue et violente, qui la fauche. Elle lève les yeux vers le plafond, mais il a disparu. Il n'y a que le ciel noir. Son souffle résonne dans ses oreilles, une lumière blanche aveugle le ciel, et puis c'est le vacarme. Des explosions, des cris, des hurlements. Ça vient de partout, partout autour d'elle, par les fenêtres, par le toit ouvert, par chaque morceau de carrelage. Des pas vibrent sur le sol qui tremble sous sa tête, et puis au milieu du tumulte, elle entend le bruissement des capes. Son cœur s'éclate contre sa poitrine, elle hurle aussi. Deux silhouettes la contournent, et elle ne peut rien faire. Elle sait ce qui va arriver, elle le sait. Transie de peur, impuissante, elle suit des yeux les deux silhouettes, leurs capes frémissantes, et leurs masques d'argent. Des Mangemorts. De nouveau, elle entend des cris. Et puis, elle les voit : ses parents, assis à côte à côte sur leurs chaises de jardin, qui sourient à s'en décrocher la mâchoire. Elle veut leur crier de partir, loin, de s'enfuir tant qu'il est temps, elle veut leur dire que les silhouettes s'approchent, qu'un danger se prépare, elle ne sait pas tout à fait quoi, mais elle le sent. Elle veut hurler comme si sa vie en dépendait. Mais aucun son ne sort de sa bouche. Elle est muette. Les Mangemorts les encerclent, elle se débat, son esprit rue dans son crâne, mais son corps ne bouge pas, cloué au sol. Et ses parents hurlent, et elle voit les sorts qui fusent, qui emplissent le carrelage de couleurs lumineuses, et elle voit les masques d'argent qui luisent sous la lumière vacillante. Sur l'émail blanc, le sang monte, monte, monte comme la marée. Il détrempe ses habits, ronge sa peau, s'accroche à ses cheveux. Une nausée infecte lui noue la gorge, mais elle ne veut pas... Elle ne peut pas... Elle essaye de se mettre debout, mais son corps reste stoïque, ne lui permet pas même un hurlement. Elle aimerait crier : pitié, pitié, ne leur faites pas de mal. Je ferai tout ce que vous voudrez. Torturez-moi, s'il le faut. Mais pas eux, pitié, pas mes parents. Mais les sons ne se forment pas, s'écrasent platement dans le fond de sa gorge. Elle ne peut que regarder. Des larmes brûlantes glissent le long de ses joues, se jettent dans la mare de sang qui continue de monter, qui va l'engloutir toute entière. Des rires rauques emplissent le silence, et un par un, les masques des Mangemorts s'écrasent sur le sol. Son cœur s'arrête un instant. C'est elle, derrière ses masques. C'est son visage. C'est son visage qui la regarde et qui se moque. C'est sa main qui lève une baguette, c'est du vert qui emplit la pièce. C'est son sort qui tue ses propres parents. Ses yeux se révulsent et enfin, un long hurlement éraillé franchit la barrière de ses lèvres. Elle pleure, elle crie le nom de ses parents, elle supplie, mais personne ne répond. La douleur est telle qu'elle a l'impression d'être poignardé par mille couteaux aiguisés, criblant chaque parcelle de son corps. La réalité la quitte, glisse, son cerveau divague. Elle est en train de perdre connaissance, elle est en train de mourir de douleur. Au précipice de l'inconscience, elle entend toujours les cris. Mais ce ne sont plus les siens, ce sont d'autres cris, d'autres cris qui remuent quelque chose en elle.
Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Je veux la voir ! Hermione ! Hermione !
Elle se réveille en sursaut alors qu'une brume hasardeuse engourdit son esprit. L'écho indistinct des cris de Drago vagabonde encore dans son esprit et lui tenaille le cœur. Ses yeux embués sont aveuglés de blanc. Elle regarde autour d'elle, mais ne perçoit que du flou, alors c'est un autre de ses sens qui prend le relai. Une odeur aseptisée l'étouffe et la panique ressurgit pour écraser sa poitrine, elle suffoque, tousse, respire à contre-sens. Il faut qu'elle se lève, qu'elle parte d'ici, elle a envie de fuir en courant. Elle sait que c'est irrationnel, mais elle est morte de peur, et tout ce à quoi elle peut penser c'est Drago, et ses cris emplissent sa boîte crânienne. Elle veut le voir, se blottir contre lui, pleurer, aussi. Drago. C'est la seule pensée qui se forme dans son esprit, le seul remède logique à sa peur.
Son corps est ankylosé. Elle essaye de lever le bras pour s'aider à se relever, mais il ne bouge pas. Ça y est. L'angoisse la terrasse, l'étouffe à nouveau. Elle tente de bouger ses jambes. Pas de réponse. Elle suffoque de nouveau, halète. Ses yeux courent à droite puis à gauche, du blanc. Des carreaux blancs. Une lumière tamisée. Des lits alignés. Des respirations saccadées, des grommellements, des marmonnements indistincts. Et enfin, elle percute. Elle est à Sainte-Mangouste. Effrayée, elle tente de se débattre, mais son corps reste immobile, de glace. Une peur indicible la submerge, la noie, et sans même s'en rendre compte, elle se met à hurler. Dans son dos, elle entend un sifflement, comme une mélodie apaisante. Des gens accourent, habillés de blanc, s'affairent autour d'elle, lui soulèvent les bras, basculent sa tête vers l'arrière. Une pointe glacée contre son avant-bras, et elle sent qu'elle sombre.
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29 Mars.
Des formes inconsistantes dérivent devant ses yeux, s'assemblent, se dissolvent, noient tout, puis se séparent de nouveau. Du vert, à perte de vue. Du vert qui rampe, qui ruisselle, qui s'agite en palpitations désordonnées. Elle essaye de les suivre du regard mais elles sont partout et nulle part à la fois. Elle n'a pas peur, elle ne crie pas ; elle dérive avec les formes dans un décor capitonné de silence où se noient toutes ses pensées. Les formes s'arrêtent. Et quelque chose change. Quelque chose bouillonne, s'extirpe de l'amas confus, se dresse. Un serpent, la collerette hérissée, les crocs luisants. La terreur s'empare d'elle, elle veut s'échapper, mais elle ne peut pas bouger. Là, dans ce vert infini, elle va mourir. Le serpent ouvre grand la gueule, s'approche d'elle pour la dévorer, mais à la place, un étrange cri sort de sa bouche :
Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Je veux la voir ! Hermione ! Hermione !
Le souffle saccadée, elle s'éveille de nouveau, l'esprit anesthésié par un brouillard nébuleux. Ses yeux se referment, et elle inspire lentement, essayant de trouver son chemin dans la brume de ses pensées, dans la confusion cotonneuse qui engourdit son crâne. La brume se dissipe peu à peu, lui permettant de rouvrir ses yeux. Toujours ce blanc, cette odeur de propre qui met mal à l'aise, toujours cette lumière diffuse qui caresse les lits parfaitement bordés, et les visages des patients. Elle inspire profondément. Si elle ne veut pas qu'on lui injecte une autre dose d'essence de pavot, elle à tout intérêt à se la jouer calme. Au fond, elle voudrait juste voir Drago, qu'il débarque là, au beau milieu de cette salle aseptisée. Juste ça, c'est tout ce qu'elle demande.
Et tout d'un coup, quelque chose la frappe : pourquoi il n'est pas là ? Pourquoi il n'est pas venu la voir ? Est-ce qu'elle l'a manqué, trop sonnée par les doses de pavot qu'on lui a administré à tour de bras ? Est-ce qu'on lui a interdit de venir la voir ? Ou est-ce qu'il ne peut pas ? Est-ce qu'il est... Non elle arrête sa pensée, la coince dans un coin de son crâne, la bloque là. Son cerveau fourmille alors qu'elle essaye de réunir ses souvenirs, de se rappeler de l'acte final de sa confrontation avec Pansy. Mais rien ne vient et l'angoisse grandit, l'asphyxie. C'est plus virulent que tout ce qu'elle a ressenti jusque là. Elle n'a plus peur pour elle, elle a peur pour Drago, peur qu'il soit emprisonné, blessé... peur qu'il se soit fait tuer. L'air lui manque, des palpitations déchaînées martèlent son crâne, une fièvre étourdissante l'assaille. Elle expire longuement. Si elle perd son calme, ils vont lui injecter une nouvelle rasade de pavot, elle le sait. c'est comme ça que ça marche, ici. Mais sa tête tourne, et la fièvre monte, et son cœur tambourine comme un dément contre les parois de son corps pétri de terreur. Une violente bouffée d'angoisse l'étouffe ; elle inspire à toute allure, et puis, elle tente de se relever. Son corps ne répond toujours plus ; son esprit s'alarme. Des gouttes de sueurs froides dévalent son dos, sa gorge se serre, l'air manque à nouveau. Elle serre les dents et essaye de se débattre contre l'étau invisible, grogne comme un animal captif. Une douce mélodie s'élève à nouveau, puis, des pas dans le couloir. Une main gantée se pose sur son front, maintient sa tête en arrière, une vive douleur dans le bras, puis elle dérive de nouveau.
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30 Mars.
Ses paupières lourdes se soulèvent lentement. Elle a dormi d'un sommeil sans rêve, pesant et angoissant, mais au moins sans cauchemars. La tête légèrement inclinée, elle observe les alentours. Il fait nuit. Ou du moins, c'est l'impression qu'elle tire de cette obscurité paisible. Autour d'elle, toujours ces même bruits de respirations lourdes, ces mêmes gémissements douloureux. Elle inspire profondément alors que de nouveau, l'image de Drago blessé s'impose à son esprit. Elle a peur, et il lui manque. Il lui manque cruellement. Mais ce n'est pas le moment de céder à la panique, ça n'amènerait rien d'autre qu'une nouvelle tournée de sédatifs et ça, elle ne veut pas. A sa gauche, elle entend des pleurs. Dans un effort qui semble colossal, elle tourne la tête. Tout ce qu'elle voit, c'est les contours d'un corps, recroquevillé, agité de violents sanglots. Malgré elle, elle sent son cœur se serrer. Il y a quelque chose dans cette silhouette ramassée, qui l'émeut plus que de raison. Lentement, elle tente de lever le bras, mais rien ne se passe. Une bouffée d'angoisse bien trop familière émerge de nouveau, mais cette fois, elle ne lui laisse pas le temps de s'enraciner, et réunit la maigre énergie que les sédatifs ne lui ont pas arrachée pour tenter de nouveau de bouger. Son esprit embrumé se focalise, son corps gourd se tend imperceptiblement, et lentement, elle sent ses doigts se refermer pour former un poing, tremblants et faibles, avant de s'ouvrir de nouveau. Un soulagement infini se propage en elle, lui arrachant un faible sourire, et sans prendre la peine de souffler, elle tente de nouveau l'expérience... sans succès. Ses doigts restent immobiles. Une vague de panique et... non, non. C'est pas le moment. Elle va se contenter de sa maigre victoire. Sa main répond aux commandes, et c'est tout ce qui compte. Le reste suivra... forcément. A sa gauche, la silhouette échoue à étouffer un sanglot, focalisant de nouveau l'attention d'Hermione sur elle. C'est plus fort qu'elle, une peine diffuse enserre son corps. Elle voudrait lui dire quelque chose, la réconforter, amoindrir ses chagrins.
Elle ouvre la bouche, voudrait parler, lui adresser quelques mots sans grand sens, juste un peu de baume au cœur, mais c'est un son guttural proche du borborygme qui en sort. Sa gorge est complètement rouillée, grinçante. L'inconnue pleure de plus belle et sa main, qu'Hermione imagine plaquée sur sa bouche, peine à cacher ses gémissements. Hermione toussote, essaye de s'éclaircir la voix et cette fois, c'est d'une voix rauque et éraillée qu'elle prononce :
« Ça va aller. »
C'est idiot, comme phrase, elle le sait. Et quelle stupide promesse. Quelle présomption ridicule que de lui jurer que les choses iraient bien. Qu'est-ce qu'elle en sait, elle ? Elle est même pas capable de dire si elle pourra un jour sortir de ce foutu lit, et elle s'en va prêcher la bonne parole avec une assurance écœurante. Pourtant, la fille ne pleure plus. Elle semble glacée. Une nouvelle forme de panique s'empare d'Hermione... Et si la fille la croyait ? Et si Hermione venait de lui promettre l'impossible, de lui mentir ouvertement, de l'aveugler de faux espoirs ? Immédiatement, elle veut rectifier le tir :
« Enfin, tu sais, je... »
« Tais-toi », tranche la voix, et le cœur d'Hermione fait une violente embardée qui manque d'avoir raison d'elle.
C'est Daphné. Là, dans le lit à côté d'elle, c'est Daphné. Dos à elle, pleurant dans le noir de la nuit, c'est Daphné. Celle à qui elle vient d'adresser des paroles rassurantes, c'est Daphné. La fille qui a essayé de l'assassiner, la malade qui a passé sa Septième année à tenter de l'éliminer. Et pour la première fois depuis qu'elle est clouée dans ce lit, ce n'est plus la peur qui l'emporte, mais la colère. Une colère grondante et orageuse.
« Qu'est-ce que tu fais là ? », grogne-t-elle presque.
Par réflexe, elle tente de glisser son bras jusqu'à sa ceinture, là où elle a l'habitude de ranger sa baguette, mais sa main se contente de parcourir quelques tout petits millimètres, avant de s'affaler mollement. Le sentiment d'impuissance ne fait qu'accroitre sa haine, et elle crache de nouveau, de sa voix devenue gutturale :
« Qu'est-ce que tu fais, là ? »
« Une petite balade de santé », répond Daphné d'une voix plate chargée de sarcasmes. « D'après toi, qu'est-ce que j'ai l'air de faire ? »
La jeune fille lui fait toujours dos, ne prenant même pas la peine de se retourner, et ses cheveux blonds cascadent sur le lit, défaits et emmêlés.
« Pourquoi ils nous ont mis dans la même chambre ? », lance violemment Hermione.
« Qu'est-ce que j'en sais ? », répond-elle de ce même ton morne.
Y a quelque chose de bizarre dans sa voix, un drôle d'air qui perturbe Hermione. Pourquoi elle ne se met pas à lui hurler des insultes, des menaces, comme toujours ? Pourquoi elle ne se lève pas pour l'étrangler ? Mieux vaut éviter de lui suggérer, dans tous les cas. Il y a de grandes chances qu'elle soit sous sédatifs, elle aussi. Peut-être que c'est ce qui la rend si détachée. Sûrement, même.
Hermione, elle, sent les effets se dissiper et la rage monter, circuler librement dans chaque terminaison nerveuse de son corps. Ça lui demande un effort colossal, de réprimer toutes les pires injures qui lui traversent la tête, de ne pas appeler les médecins et supplier qu'on la change de chambre, mais elle sait que ça la desservirait, qu'ils lui prescriraient de nouveaux calmants et c'est la dernière des choses qu'elle souhaite. Elle n'arrive plus à dormir, maintenant. Elle a trop peur que Daphné l'étrangle dans son sommeil, et elle a elle-même du mal à contenir la violente envie de lui régler son compte. Alors elle attend. Le soleil se lève lentement, couve les lits des malades d'une lumière dorée découpée par les persiennes. Et tout ce à quoi elle peut penser, c'est Drago. Il occupe toute la place dans son esprit, et de nouveau une peur sourde l'étrangle.
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31 Mars.
Neuf heures. Un cliquetis métallique se fait entendre, la porte s'ouvre et trois infirmiers habillés de blancs pénètrent dans la pièce, une dizaine de plateaux en lévitation dans leur sillage. D'eux-même, les plateaux se déposent sur les petites tables qui jouxtent les lits blancs. D'un regard méfiant, Hermione considère le petit-déjeuner qu'on lui propose. Un petit pot contenant une compote à la couleur douteuse, une tasse d'infusion fumante et un scone aux fruits rouges particulièrement sec la dissuadent de s'aventurer à les goûter. A la place, elle hèle un infirmier qui s'approche d'elle lentement. Ses traits sont tirés, ses yeux cernés, et sa mine, lasse.
« S'il vous plaît, j'aimerais savoir si Drago Malefoy a été admis dans un de vos services. »
L'homme la considère un instant, avant de froncer légèrement les sourcils.
« Ce sont des informations confidentielles, mademoiselle. »
« Je vous en prie. Juste ça... »
D'un œil, il évalue son plateau repas.
« Mangez un peu, et je verrai ce que je peux faire pour vous. »
Elle étouffe un grognement de frustration et tend la main vers le plateau. Elle n'a pas fermé l'œil depuis sa discussion avec Daphné, alors elle en a profité pour faire travailler ses membres. Ce n'est pas une grande victoire, mais elle peut désormais utiliser son bras gauche, tant que l'effort n'est pas trop important. Après deux heures de vaines tentatives, elle a aussi réussi à bouger légèrement son pied droit, mais la douleur était telle qu'elle a dû abandonner aussi sec. Avant même qu'elle puisse atteindre le plateau, celui-ci s'élève dans les airs et vint se suspendre au dessus de ses genoux. Accueillant bien volontiers l'aide magique, elle saisit une cuillère de compote qu'elle enfourne dans sa bouche avant de la recracher aussitôt. Ça a un terrible arrière-goût de jus de chaussette. Pas qu'elle en connaisse vraiment le goût, mais dans tous les cas, ça ne peut pas être pire que cette horrible compotée de fruits. Des yeux, elle parcourt le reste de ses possibilités : impossible de saisir la tasse brûlante d'infusion, c'est bien trop lourd pour son bras tout juste coopératif, et elle risquerait de s'ébouillanter. Un peu à contrecœur, elle se rabat sur le scone et le mâchonne avec appréhension. C'est pas aussi abject qu'elle l'avait imaginé, et ça fait momentanément taire les grommellements de son estomac. La dernière bouchée engloutie, elle interpelle l'infirmier qui la rejoint quelques secondes plus tard.
« Oui ? »
Il a l'air tellement éreinté qu'elle ne s'étonnerait même pas qu'il ait oublié qu'ils s'étaient parlés quelques instants plus tôt. Mortimer Bell, dit son badge. Il faut qu'elle s'en souvienne, ça peut toujours lui être utile de connaître quelqu'un dans cet hôpital. Bell, Bell... comme Katie ? Peut-être qu'ils sont de la même famille, ça lui fera un sujet de plus pour essayer de l'amadouer.
« S'il vous plaît, est-ce que Drago Malefoy est à Sainte-Mangouste ? »
Il jette un nouveau coup d'oeil à son plateau tout en époussetant machinalement son uniforme tâché. Depuis combien de temps travaille-t-il sans prendre de pause ? A en juger par son apparence générale, elle serait tentée de dire plus de douze heures consécutives.
« Vous n'avez pas beaucoup mangé », constate-t-il froidement.
« Je n'ai pas très faim. Je vous en prie, dites-moi si Drago Malefoy a été reçu à Sainte-Mangouste. »
L'homme croise son regard avec intensité, avant de secouer lentement la tête.
« Non. Pas que je sache. »
Le cœur d'Hermione s'accélère, bat de façon hystérique, menace de la forcer à tout régurgiter. Sa gorge se noue, et elle a dû mal à demander :
« Est-ce qu'il va bien ? Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose ? »
« Je ne sais pas. Finissez votre plateau. »
« Elle vous a posé une question. Répondez-lui », tonne froidement la voix de Daphné, toujours de dos.
Mortimer Bell lui jette un regard en coin, avant de hausser les épaules. Hermione, elle, fixe intensément ce qu'elle aperçoit d'elle : un désordre de cheveux blonds et une épaule. Bien sûr, Daphné n'en a strictement rien à faire de ses inquiétudes, elle le sait pertinemment. Ce qui l'intéresse, c'est la réponse à sa question. Mais il y a quelque chose d'étrange, en elle. Quelque chose de... mort. L'idée angoisse inexplicablement Hermione, et elle se débat.
« Drago... S'il vous plaît, dites-moi comment il va. »
« Je vous ai déjà répondu. Je n'en sais rien. Finissez votre plateau. »
« Non, non... », commence-t-elle à s'agiter. « Non... S'il vous plaît, changez-moi de chambre... Dites-moi comment Drago va... Ne me laissez pas ici... »
Encore cette petite mélodie, ces trois notes aigües. Et là, elle l'aperçoit : au milieu de la pièce, accrochée au plafond, une cage oscille dangereusement. A l'intérieur, un Merle bleu s'agite. Un Merle bleu... C'est lointain, mais ça lui rappelle quelque chose, quelque chose qu'elle a appris dans un cours de Gobe-Planche. Mais noyé dans son angoisse, le souvenir s'estompe lentement.
« Je ne veux pas... Je ne veux pas partager une chambre avec elle », s'écrie-t-elle de nouveau en désignant Daphné d'un geste du menton. « S'il vous plaît... Emmenez-moi ailleurs... »
L'infirmier la regarda sévèrement, les yeux mornes de fatigue.
« Je crois que vous ne réalisez pas bien l'état de cet hôpital. Nous croulons littéralement sous les malades. Estimez-vous déjà heureuse de ne pas partager votre lit avec un autre patient. »
« Je veux voir quelqu'un », s'emballe-t-elle. « Je veux voir Drago. Je veux voir Harry. S'il vous plaît, n'importe qui. S'il vous plaît. »
« Les visites ne sont pas autorisées pour l'instant. »
Mais Hermione n'entend rien de cette logique, l'irrépressible angoisse recommence à la gagner et l'asphyxie de plus belle. Les trois notes retentissent encore. Le sifflement du Merle bleu. De son bras vacant, elle commence à repousser les draps, essaye de s'extirper de son lit. Elle veut juste retourner à Poudlard. Tout de suite. Elle ne veut plus rester dans cette chambre d'hôpital, avec tous ces inconnus dans un état aussi piteux que le sien, elle ne veut plus partager quoi que ce soit avec Daphné - ne serait-ce qu'une chambre. Les draps volent sur le sol, et elle tente de se lever. Pendant deux petites secondes, elle croit que ses jambes vont tenir le coup. Elle croit que sa peur, sa colère, son désespoir vont compenser la faiblesse de ses muscles. Et puis, ses jambes se dérobent sous son poids et elle tombe brutalement sur le sol, s'écrase par terre dans un bruit mat. Avec lassitude, Mortimer Bell la relève et la réinstalle dans son lit. De nouveau, le Merle bleu chantonne. Et tout à coup, elle se souvient : le Merle bleu, le fameux oiseau-empathique, qui peut sentir les émotions de tout ceux qui l'entourent, a senti son angoisse. C'est le signal pour les infirmiers. Le signal pour l'anesthésier. Avant de pouvoir réagir, elle sent le contact froid du métal contre son bras, et elle est expédiée dans des limbes brumeuses.
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2 avril.
Quand elle s'éveille, la première question qui s'impose à elle, c'est : Depuis combien de temps je suis là, trébuchante et sonnée ? Depuis combien de temps ça dure?
Puis très vite, ses muscles crispés volent la priorité dans son esprit. Avec précaution, elle bouge son bras gauche. Bon. Il est toujours en service, et même, un peu plus fort que la dernière fois. Elle peut maintenant le lever, le plier, et tenir quelque chose entre ses doigts un peu plus de dix secondes. Sa jambe gauche et son bras droit sont toujours aux abonnés absents, mais désormais, elle peut plier sa jambe droite, et même la lever quelques secondes. Rien de bien reluisant. Elle ne peut toujours pas marcher, et personne ne veut lui dire si elle retrouvera toutes ses facultés. Le bouclier l'a protégée d'une mort certaine, mais il a aussi emprisonné le sort, qui a fini par exploser dans la bulle protectrice, envoyant ses résidus dans chaque parcelle du corps d'Hermione. Une des infirmières lui avait expliqué ça. Ou peut-être qu'elle l'a imaginé, dans un de ses innombrables cauchemars ?
Son ventre grogne avec mécontentement. C'est vrai qu'elle a à peine mangé, et maintenant, elle donnerait tout pour sa compote au jus de chaussette. Mais elle n'ose pas bouger, trop angoissée à l'idée de se prendre une nouvelle injection d'essence de pavot. Discrètement, elle observe le petit Merle bleu qui se balance toujours au-dessus de sa tête. Il va falloir être tactique, elle le sait. Cadenasser ses peurs et ses angoisses dans un recoin secret, et avoir une conduite irréprochable si elle ne veut pas finir complètement déconnectée par un séjour prolongé dans le coaltar. De nouveaux grommellements venus de son ventre. Elle jette un œil vers la fenêtre : il fait nuit noire. C'est pas tout de suite que le petit déjeuner sera servi, mais elle a trop peur d'appeler les infirmiers, surtout si c'est pour se retrouver nez-à-nez avec Mortimer. Le vague espoir qu'il puisse être son allier dans l'hôpital lui paraît risible, maintenant. Un grondement déchirant s'échappe de son ventre, et elle plaque sa main fonctionnelle sur son estomac dans une vaine tentative pour le faire taire. S'ensuit un combat de vingt minutes entre grommellements sonores et murmures pressants lui enjoignant de se taire. Cette rixe est interrompue par un bruit à sa gauche ; elle voit Daphné bouger imperceptiblement, puis retirer les draps et enfin se lever. Dans l'obscurité, elle ne distingue que les contours flous de sa silhouette, le blond de ses cheveux et le blanc de sa longue chemise d'hôpital. Elle contourne le lit, s'avance vers elle. Ça y est, elle va la tuer. L'étrangler, là, au milieu de la chambre d'hôpital. Par réflexe, Hermione glisse sa main vers sa petite table de nuit, et attrape la seule chose qui y trône : un verre d'eau vide. C'est pas franchement concluant, mais c'est toujours mieux que rien. Daphné avance lentement, se rapproche, pour finalement la toiser de toute sa taille. Elle est à contre-jour, la lumière de la lune découpe son ombre, sans rien dévoiler de son visage. La blonde tend le bras, la main d'Hermione se crispe autour du verre, et puis Daphné pose un petit objet sur la table de nuit. Intriguée, Hermione se penche. C'est un scone aux fruits rouges.
« Pour que ton ventre la mette en veilleuse et qu'on puisse enfin dormir tranquille », se justifie-t-elle d'un air las.
Elle se tourne légèrement et là, Hermione comprend ce qui a changé chez Daphné. La lumière argenté se répand sur le visage de Daphné, parcoure chaque centimètre carré et dévoile au grand jour ce qu'elle tentait tant bien que mal de cacher : son visage, avant si lisse, si parfait, si délicat, était désormais parcourut de centaines de fines striures rouges, comme si tous les vaisseaux sanguins de sa peau avaient éclatés. De son cou jusqu'à la racine de ses cheveux, sa peau pâle semblait craquelée, rainurée, lézardée. Elle a perdu son air altier, sa beauté royale, son assurance intimidante. Elle n'est plus la noble héritière de la famille Greengrass ; elle est devenue Daphné, la pathétique, la déchue, la risible Daphné ; cette pauvre petite chose à laquelle on adresse un sourire indulgent et un regard plein de pitié. Beauté fanée. Elle n'est plus qu'une peau à vif, et des cheveux emmêlés.
Leur regard se croisent, et Daphné lui offre un sourire triste.
« Tu dois être contente, hein ? J'ai joué et j'ai perdu. J'ai perdu Drago, et je me suis perdue, moi. Ça doit te faire plaisir, ça, hein ? »
« Non », répond la brune avec sincérité.
« Alors, il avait raison. Tu vaux mieux que moi. Parce que moi, j'aurais adoré ça. C'est même tout ce que j'ai toujours souhaité, que tu dégringoles brutalement du piédestal sur lequel il t'avait mise. Et que la chute puisse t'être fatale, tant qu'à faire. »
« Pourquoi tu me dis tout ça ? »
« Parce qu'on ne joue plus dans la même cour, parce que j'ai perdu », explique-t-elle, le visage tourné vers la fenêtre, bercé de reflets d'argent qui se suspendent aux lézardes rouges bariolant sa peau. « Mais j'abandonnerai jamais. Parce que sans Drago, je ne suis rien. Et je préfère mourir que d'être rien. »
Elle ne laisse pas l'occasion à Hermione de répondre. De toute façon, qu'est-ce qu'elle pourrait bien dire ? Ses cheveux d'or se balancent dans son dos, valsent sur ses hanches, et elle regagne son lit. Elle offre son dos au regard d'Hermione, avant de rabattre surs ses épaules le mince drap qui couvre son lit.
Troublée, Hermione reste silencieuse un instant, avant que les gémissement de son ventre ne la rappelle à l'ordre. Elle lâche alors le verre qu'elle tenait si fermement dans sa main qu'il a tracé des petites démarcations rouges sur ses doigts, et saisit le scone, le fait tourner entre ses doigts encore maladroits. Avec appréhension, elle croque dans la pâtisserie, faisant taire les revendications de son estomac, et un sentiment d'extrême solitude l'envahit. Drago lui manque et elle lui en veut. Il devrait être là, avec elle. Lui faire signe, n'importe quoi. N'importe quoi. Juste savoir qu'il va bien...
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3 Avril.
La nuit décline, et elle l'a passée à entraîner ses muscles endoloris. Sa jambe gauche répond désormais à quelques uns de ses ordres. C'est pas glorieux, mais elle tente de rester positive. Le matin arrive bien trop vite à son goût, et avec lui, Mortimer Bell. Cette fois, elle a compris la leçon : elle dévore le contenu de son plateau sans broncher, tandis qu'à sa gauche, Daphné l'a repoussé sans rien toucher. Hermione décide de l'ignorer et tente vainement de se recoiffer, de troquer son apparence de folle hystérique contre celle d'une fille sage et réfléchie qui souhaite faire son repentir - et attend que Mortimer s'affaire près d'elle pour lui faire un sourire qu'elle espère amical et détendu. Au regard interrogateur qu'il lui jette, elle déduit que ça ne doit pas être très convaincant, mais se force à demander d'une voix calme :
« Est-ce que les visites sont autorisées, aujourd'hui ? »
« Non », répond-il laconiquement, mais elle note tout de même qu'il semble un peu moins fatigué que les jours précédents.
« Pourquoi ? »
« C'est comme ça. »
Daphné étouffe un ricanement qui lui vaut un regard noir d'Hermione, avant qu'elle ne tente une nouvelle fois :
« Est-ce que je peux contacter quelqu'un au moins ? »
« Nous avons essayé de joindre vos contacts d'urgence... », il farfouille du regard un dossier accroché au lit. « ... Monsieur Alfred Granger et Madame Mona Granger. Pour l'instant, ce sont les seuls à avoir un droit de visite. »
« Mais... ça fait des mois que nous ne sommes plus en contact. »
Mortimer secoue lentement la tête, l'air de dire 'ça, j'y peux rien'. Elle a même l'impression de voir une fugace compassion s'attarder dans ses prunelles claires. Ou peut-être que c'est juste de la pitié. Dans tous les cas, ça peut toujours lui être utile.
« Quand est-ce que je sortirai ? »
« Dans peu de temps. Si vous continuez à suivre correctement le traitement et à manger convenablement. »
Elle décide de se contenter de ça. C'était pas vraiment la réponse qu'elle espérait mais ça valait mieux qu'une tournée générale de sédatifs. Elle soupire et se laisse aller en arrière pendant que Mortimer s'occupe des autres patients. Il inspecte une fille dont le visage est couvert de brûlures puis une vieil homme qui semble emporté par une transe fiévreuse. Parfois, l'homme en question hurle pendant la nuit et une horde de médecins se précipite à son chevet pour l'endormir de nouveau. Une fois sa ronde terminée, Mortimer se poste de nouveau devant elle et lui dit :
« En attendant, si vous avez besoin de quoi que ce soit, ou si vous vous ne vous sentez pas bien, il vous suffit de déposer votre main, là, sur la pierre de Kobé, et un infirmier viendra aussitôt vous voir. »
Hermione jette un coup d'œil à l'étrange pierre d'un noir de jais qui repose sur sa table de nuit. Elle ne l'avait même pas remarqué. Oh, la pierre de Kobé, elle connait. Les tribus japonaises s'en servaient pour communiquer à distance au XXIIe siècle. En revanche, elle ne savait pas qu'on l'utilisait dans le milieu médical. Elle aurait bien aimé poser des questions, en savoir un peu plus sur ses propriétés et ses utilisations, mais elle se rappelle juste à temps qu'elle a décidé de se la jouer discrète. Afin de continuer dans cette voie, elle se contente de hocher la tête, l'air sérieux. Mais il a déjà tourné les talons et quitté la pièce sans même un regard.
Elle ne sait pas pourquoi c'est lui qui s'occupe toujours de son cas. Peut-être qu'ils considèrent que c'est plus rassurant d'être toujours soigné par la même personne. Si on lui demandait son avis, elle serait ravie d'être présentée à un autre infirmier, mais pour l'instant, mieux vaut faire profil bas et éviter de se plaindre. Elle ne peut contenir un nouveau soupir, qui vint s'essouffler dans l'éclat de rire de Daphné.
« T'as vraiment pas de chance, toi, hein ? », se moque-t-elle avec toujours cet écho lointain et vide, cette voix désincarnée résonnante.
« Quoi ? », répond sèchement Hermione.
Si y a bien quelque chose qu'elle souhaite éviter, c'est de sympathiser avec Daphné. Son numéro de petite princesse déchue n'a réussi ni à l'attendrir, ni à éteindre sa méfiance.
« Moi j'ai le droit à mes visites, mais personne n'est venu. Alors que toi, ils se sont tous précipités à ton chevet. C'était une foule confuse qui se bousculait à l'entrée pour savoir comment tu allais. Tellement, que la directrice de l'hôpital a dû interdire les visites jusqu'à nouvel ordre. Faut dire qu'Hermione Granger, au seuil de la mort, ça bouscule le peuple, hein. Tu vois, c'est pour ça qu'il y a deux gardes, juste là, devant la porte. C'est grâce à ta jolie petite tête. »
Hermione lui jette un regard noir, mais Daphné ne la regarde pas, couchée dans son lit, les yeux rivés sur le plafond. La Gryffondor se demande bien ce qu'elle fait là, elle. Il doit bien y avoir une raison pour qu'elle se retrouve dans la même chambre. C'est quand même pas un hasard, si ? Peu importe.
Un nouveau soupir, puis la brune décide de noyer son ennui et son angoisse dans une bonne dose de sommeil. Elle ferme les yeux, mais le sommeil s'enfuit. Tant pis. Elle veut juste s'anesthésier jusqu'à ce qu'elle puisse se barrer de cet endroit de fous. Les yeux fermés, elle se contente d'essayer d'actionner ses membres. Sa jambe droite bouge maintenant sans mal, sa jambe gauche est un peu plus réticente, mais il y a une nette amélioration, et son bras gauche est comme neuf. Son bras droit bouge lentement, mais sûrement. En fait, tout ce qui résiste encore, c'est sa main droite. La main de sa baguette. Elle déglutit difficilement, essayant de repousser la cruelle petite voix qui lui susurre qu'une sorcière sans main, ce n'est plus une sorcière.
~~~~o~~~~
5 Avril.
Du coin de l'œil, Hermione avise le lit de Daphné. La lumière pâle du crépuscule engloutit la chambre d'une léthargie bleutée, lente et atone, qui se déploie sur les lits, sur les visages éreintés des patients, sur les murs blancs peints d'ombres. Le visage tourné vers le plafond, les yeux clos, une couronne de cheveux d'or en pagaille, Daphné dort. Ou peut-être fait-elle semblant. La Gryffondor se relève légèrement sur ses coudes pour l'observer, étrangement fascinée. Dans la lumière pâle, elle semble illuminée, ceint d'une beauté éthérée. Dans son linceul de draps blancs, elle semble presque éteinte... plus vraiment de ce monde. Soudain, une pensée effrayante traverse l'esprit d'Hermione : Daphné n'a pas ouvert l'œil de la journée. Du lever au couchant, elle est restée inerte, son corps exsangue enroulé dans ses draps glacés. Une angoisse irrépressible noue la gorge de la Gryffondor ; peut-être que Daphné ne se réveillera plus jamais. Peut-être qu'elle est morte, là, dans son lit d'hôpital, à deux pas du sien. Hermione sent ses muscles se crisper, puis se détendre légèrement.
Au fond, elle se dit, tant pis pour elle.
Après tout, elle a bien essayé de la tuer, elle, sans état d'âme. Alors pour quelle raison obscure, elle, elle se soucierait de son cas ? Elle se retourne dans son lit, écarte de son champ de vision le corps blême de la blonde, espère l'extirper de son esprit. Quelques minutes silencieuses passent, mais quelque chose remue en Hermione. Elle tente d'étouffer les complaintes de sa conscience, de les ignorer tant qu'elle peut. Mais c'est plus fort qu'elle, elle n'y arrive pas. Elle repousse ses draps d'un geste brusque, et ses pieds rencontrent le sol glacé.
Foutue conscience, jure-t-elle en pensée. Foutue conscience, tu m'auras toujours à la longue.
Elle s'approche silencieusement de Daphné. A travers les persiennes, le soleil fait ses adieux et des rayons dilués d'obscurité tirent leur révérence. Le visage nervuré de Daphné semble paisible, ses traits éclairés d'une sérénité tragique. Hermione tend le bras, hésite, puis se ressaisit et effleure la peau de la Serpentard avant de retirer sa main comme si elle venait de se brûler. Mais c'est le contraire, la peau de la blonde est si froide, glacée, qu'elle en est presque rigide. Dans un accès de courage, elle avance de nouveau ses doigts et vint les presser délicatement contre le poignet de la jeune fille. Rien. Du silence. Oh, non. Un petit palpitement, étouffé, à peine discernable. Hermione se recule ; il faut qu'elle fasse quelque chose, c'est plus fort qu'elle. Elle ne peut juste pas laisser Daphné, si haïssable soit-elle, mourir sous ses yeux. Et c'est peut-être ça qui fait toute la différence.
En hâte, elle contourne la blonde, saisit sa main en ignorant le frisson qui la parcoure, et la dépose sur la pierre de Kobé d'un noir d'ébène. La pierre s'illumine, clignote d'une lumière bleue diffuse. Aussitôt, Hermione regagne son lit en courant d'un pas encore maladroit, plonge entre ses draps et rabat ses couvertures sur sa tête. Dans le silence de la nuit, elle entend des docteurs et des infirmiers se précipiter, entourer Daphné, murmurer des ordres confus. Elle entend des pas, des bruits métalliques. Elle les entend s'activer dans tous les sens avant de faire rouler le lit de Daphné hors de la pièce.
Service d'urgences, chuchote une docteure avant que la porte ne se referme sur la pièce désormais plongée dans l'obscurité.
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4 Avril.
Dean Thomas les attendait devant le portrait de la Grosse Dame, la mine sérieuse, les sourcils légèrement froncés. Drago en profita pour observer un peu plus en détail le tableau qui faisait office de porte d'entrée. Certes, les cachots n'étaient pas un exemple de joie de vivre et d'esthétique, mais quand même, c'était quelque chose d'une autre classe que cette bien nommée Grosse Dame aux airs porcins. Sachant pertinemment qu'il n'était pas vraiment en position de jouer les fines bouches, il se contenta de jeter un regard méprisant au tableau avant que Dean ne prononce le mot de passe, faisant pivoter la Grosse Dame sur ses gonds. Par l'ouverture, il pouvait voir une foule de Gryffondor, regroupés, silencieux. Un sentiment d'alerte jaillit en lui. Bien sûr, il ne s'attendait pas à un accueil chaleureux et des tapes amicales dans le dos, mais cette ligne de Gryffondor, comme des chiens enragés, prêts à leur sauter à la gorge, ça, c'était quelque chose. Il se composa un masque de profonde indifférence, jeta un bref regard à Calypso, Marla et Blaise, à ses côtés - qui avaient opté pour la même attitude impassible que lui - et s'avança avec toute la fausse assurance dont il était capable. En entendant le tableau se refermer derrière lui, il sentit une bouffée d'angoisse - le sentiment d'être prisonnier, piégé, et il dut réunir toute son énergie pour lutter contre l'instinct animal, bestial, lui hurlant de s'enfuir à toutes jambes. A sa gauche, il sentit Marla se crisper imperceptiblement, et Calypso, à sa droite, triturer nerveusement la poignée de sa malle. Au devant de l'attroupement rouge et or, Ron Weasley se dressait, les bras croisés, le menton haut, et à ses côtés, Seamus et une fille que Drago ne connaissait pas. Weasley et Drago s'échangèrent un long regard, éloquent, hostile, dans lequel brûlait l'image déformée d'Hermione. Un silence tendu s'était abattu sur la pièce.
« Qu'est-ce que tu crois que tu fais, là ? », gronda Ron, la voix vibrante de haine.
« Je me prends des petites vacances, ça se voit pas ? », railla Drago en indiquant d'un geste de la tête, la salle commune. « L'hébergement est trivial, mais ça fera l'affaire. »
Sa malle vert et argent passa lentement de sa main droite à sa main gauche, dégageant ainsi sa main d'attaque, qui se positionna stratégiquement près de sa baguette. D'autres Gryffondor s'étaient avancés, se postant près de Weasley, offrant des visages aussi peu avenants que celui du rouquin. Drago se contenta de se fendre d'un sourire méprisant, toujours stoïque, ancrant bien fermement ses pieds sur le sol, comme pour dire : je suis chez moi, ici.
« T'es mal placé pour jouer les petits despotes, ici, Malefoy. Je te conseille d'être très prudent. »
« Et sinon quoi, la belette ? »
Rapide, Weasley saisit sa baguette et la pointa sur Drago, en entrouvrant sa bouche, offrant une vue imprenable sur ses mâchoires crispées.
« Sinon, je t'envoie rejoindre ton copain Théodore. »
Douche froide. Drago lutta pour garder son masque impassible, mais au fond de lui, quelque chose venait d'entrer en éruption. Qu'est-ce que ça voulait dire, cette menace ? Est-ce que c'était du bluff ou est-ce qu'il était vraiment arrivé quelque chose à Nott ? Il aurait bien voulu se retourner, consulter Blaise du regard, mais il savait que Weasley en jubilerait, et il ne voulait pas lui donner cette satisfaction. Une déferlante de haine engloutit ses sens, déferlante que seule l'image de Weasley pleurant sur le sol, le suppliant de l'épargner, pouvait satisfaire. Il sentit Marla, Calypso et Zabini se rapprocher imperceptiblement de lui. Sa main se crispa sur sa baguette, prête à lâcher les vilains mots interdits. A l'écart, il pouvait voir Harry Potter, ce héros. Saint-Potter, le prêcheur de bonne parole, relégué dans un coin de la salle commune, les yeux braqués tour à tour sur lui, puis sur Weasley, zigzaguant comme un métronome détraqué, ses dents grinçant comme celles d'un accro à la poudre de Mandragore. C'est qu'il semblait hésiter, le petit Potter. Hésiter entre défendre son copain, et réduire au silence son vieil ennemi par la même occasion ou intervenir, renfiler son déguisement de grand prince, de sauveur de l'humanité pour faire taire la querelle.
Contre toute attente, ce ne fut pas lui qui intervint. Une tornade rousse fit irruption, s'interposa entre eux et d'un geste rageur, repoussa Ron de toutes ses forces. Il tituba un instant avant de retrouver ses appuis et darda sur Ginny un regard assassin.
« Ça suffit ! », s'emporta-t-elle. « J'en ai marre de vos crises d'égo mal placé. Vous avez rien compris, rien ! Ça a servi à rien tous nos sacrifices ? », elle se tourna vers Drago : « Toi, Malefoy. Tu n'es pas chez toi, ici. Ne nous fais pas l'offense de jouer les trouble-fêtes. Tu sais bien trop comment se terminent les altercations avec les Gryffondor : en général, par un Serpentard en larmes qui va pleurnicher dans les jupons de son papa chéri. Oh, bien sûr, toute ressemblance avec une personne réelle ou ayant existé serait purement fortuite. »
Malefoy ouvrit la bouche pour répondre, outré, mais Ginny s'était déjà désintéressée de lui pour faire face au groupe de Gryffondor qui s'était attroupé derrière Ron. « Et vous, vous... Vous, les Gryffondor, les pseudo-chevaliers au grand cœur, les braves, les indulgents, les honorables... où est passée votre compassion? Votre tolérance ? Qu'avez-vous fait du respect, de l'entraide, de la solidarité ? J'ai honte de porter le blason rouge et or, aujourd'hui, honte que vous vous enorgueillissiez avec tant de fierté de nos supposées grandes valeurs avant de cracher dessus dès qu'il s'agit d'en être dignes. Alors écoutez-moi bien, vous allez tranquillement rentrer chacun dans vos dortoirs, et la prochaine fois que vous vous croiserez, vous allez me faire le plaisir de vous sourire bien gentiment et vous pouvez même pousser le vice jusqu'à vous demander des nouvelles de vos grand-mères respectives, s'il le faut, mais je ne veux pas vous voir ne serait-ce que lever le petit doigt pour tenter de vous nuire. »
Interdit, Malefoy jeta un regard à ses camarades, légèrement décontenancés. Il comprenait mieux pourquoi Hermione et Weaslette étaient amies, ça coulait de source, même. Malgré lui, un bref sourire amusé plana un instant sur ses lèvres. Il n'avait jamais vraiment pu se voir la cadette Weasley, comme le reste de la famille, mais force était de reconnaître qu'elle l'impressionnait. En d'autres circonstances, il aurait même pu l'apprécier.
Coupant court à ses digressions, Dean s'avança, s'interposant à son tour en se plaçant près de Ginny.
« Zabini, Malefoy, suivez-moi. Ginny, tu peux montrer à Rosier et Karatzas leur dortoir ? »
Elle hocha brièvement la tête, jeta un dernier regard noir à Ron et intima aux deux Serpentard de les suivre avant de s'orienter vers l'escalier menant à leur dortoir.
« Laisse Ginny, je m'en occupe », intervint Parvati d'une voix étrangement pressante.
Ginny lui lança une œillade étonnée avant de hocher la tête et d'inviter la sœur Patil à prendre sa place d'un geste de la main. Dean, quant à lui, se dirigea sans pourparler vers une porte au fond de la Salle Commune et après avoir étouffé un soupir, Drago et Blaise se contentèrent de le suivre silencieusement. Le groupe d'élèves rouge et or se fendit lentement, leur créant un maigre passage d'accès sans toutefois se démunir de leurs regards assassins. Au moment où Drago passa devant Weasley - en s'appliquant à l'ignorer avec tout le mépris dont il était capable - la main du rouquin se referma sur son bras, l'immobilisant un instant. Dans un murmure presque inaudible, il lâcha :
« Tu n'es pas en terrain conquis, ici, Malefoy. Si j'étais toi, j'y réfléchirai à deux fois avant de fermer l'œil. Qui sait ce qui peut se terrer dans les petites heures de la nuit ? »
Drago lui jeta un regard noir, avant de se dégager d'un geste ferme.
« Oh, on sait très bien, toi comme moi, ce qui se terre à ces heures-là. Et si j'étais toi, je prendrai grand soin de l'éviter. »
Le rouquin grimaça, les lèvres incurvées en un rictus malveillant laissant entrevoir ses canines, mais avant qu'il n'ait pu répondre, Drago s'était éloigné à la suite de Dean.
~~~~o~~~~
Calypso et sa camarade Serpentard montèrent en silence l'escalier qui grimpait jusqu'au dortoir des filles. Marla n'avait pas l'air particulièrement angoissée, un étrange sourire planant tranquillement sur ses lèvres. A cet instant précis, Calypso aurait aimé la savoir aussi paniquée qu'elle, histoire de se rassurer un peu, de calfeutrer l'impression d'être tombée chez les fous, d'avancer sur un terrain miné. Elle n'aimait pas l'agressivité à peine contenue des Gryffondor, tout comme elle redoutait le fait de devoir fermer l'œil, dans une chambre pleine à craquer d'ennemies potentielles, mais pire encore, elle ne supportait pas l'idée de savoir Blaise loin d'elle, près de ce Weasley et de ses menaces qu'il ne prenait même pas la peine de camoufler.
Elles suivirent Parvati dans un entrelacs de lits et de portes avant de déboucher sur une pièce ronde, entrecoupée de grandes fenêtres et de lits à baldaquins aux draps rouge et or. Il y avait quelque chose de foncièrement différent, entre les dortoirs des Gryffondor et ceux des Serpentard, quelque chose de plus capitonné, ici, une chaleur réconfortante invitant aux confidences et aux rires à peine étouffés. Enfin, c'était la vague impression qu'on ressentait en entrant, et puis, doucement, une onde de bonheur fané reprenait ses droits, et le dortoir revêtait alors des allures de chambre d'enfant désertée, abandonnée à son triste sort ; ses lumières défaillantes, son papier-peint aux couleurs décrépies se détachant du mur en rubans décatis.
Reprenant un peu contenance, Calypso avisa un lit visiblement vide et entreprit d'y défaire sa malle. Dans son dos, elle sentit une présence et se crispa aussitôt, la main serrée sur le loquet de sa valise.
« Ce lit est pris », grogna une fille brune qui l'avait contourné pour lui barrer le passage.
« Ah... », répondit-elle simplement avant de soulever de nouveau sa valise pour s'orienter vers un autre lit.
« Celui-là aussi », cracha la brune, une cascade de cheveux frisés auréolant son joli visage mat fendu d'une grimace hostile.
Quatre filles s'étaient postées près de la brune que Calypso ne connaissait pas, s'étaient formées en escouade menaçante, la toisant de leurs airs patibulaires, l'encadrant comme un avertissement : tu marches sur nos plates-bandes. Le corps de la Serpentard se raidit. Ce ton, ces airs, ça ne trompait pas. C'était le ton des Serpentard. Le ton de la menace, le ton venimeux de la bataille qui commence, le ton de celui qui s'apprête à lancer l'attaque. C'était clair : il n'y avait pas de lit pour elles, pas de place pour des vert et argent chez les lions. Comme pour confirmer ses pensées, la brune aux cheveux frisés fit un nouveau dans la direction de Calypso, se plantant fermement devant elle.
« On ne veut pas de vous ici. Vous ne serez jamais les bienvenues. On n'oubliera jamais ce que vous nous avez fait, la façon dont vous nous avez traitées toutes ces années. McGonagall peut bien tenter de jouer les pacificatrices si ça lui chante, mais nous, on ne pactisera jamais avec les salopes de Serpentard. »
Ses chiens de garde hochèrent la tête d'un même geste, et malgré le choc, Calypso ne put s'empêcher de penser qu'elles ressemblaient aux babioles chinoises - ces petits chats dorés qui dodelinaient infiniment de la tête - qui se vendaient parfois comme talismans dans les ruelles de son petit village. Mais ces chats-là semblaient sur le point de se jeter sur elle pour lui ouvrir la gorge de leurs griffes affilées. Incertaine, elle avisa Marla du coin de l'œil. Penchée sur sa valise, l'intéressée se redressa lentement, relevant le menton d'un air de défi, ses cheveux violets retenus en un chignon flou d'où s'échappaient des mèches en pagaille. A pas mesurés, elle s'approcha de la Gryffondor qui avait tenu tête à Calypso, et la rouge et or se crispa légèrement, croisant les bras pour cacher son soudain manque d'assurance. Légèrement à l'écart, Parvati fit un pas avant de s'arrêter brusquement, hésitant soudain. Ça avait soudain l'air d'un combat inégal : la svelte et grande Marla, ses lèvres incurvées en un sourire railleur, face à la petite Romilda, les mains légèrement tremblantes et son nuage de cheveux frisés. Marla la dévisagea de longues secondes avant de demander :
« Vane, c'est ça ? »
La dénommée Vane se contenta d'un silence désapprobateur que Marla prit comme une confirmation.
« Si tu sais aussi bien te battre que ton frère joue au Quidditch, je te conseille sincèrement de pas trop la ramener. »
« J'ai pas peur de toi », cracha Romilda, mais sa voix sonnait faux.
« Tant mieux, ça veut dire que tu sais pas de quoi je suis capable. Ça me laisse, en plus, l'effet de surprise. »
Piquée dans son orgueil, Vane réduisit l'écart entre elle et la Serpentard, et mue d'un courage téméraire, elle plaqua ses deux mains sur les épaules de Marla et la repoussa d'un geste brusque. C'est le moment que Parvati choisit pour intervenir, courant pour s'interposer avant que ça ne dégénère plus :
« Ne la touche pas ! », s'écria-t-elle en jetant un regard meurtrier à sa camarade Gryffondor.
« C'est bon, Parvati. Laisse », apaisa la Serpentard avant de se pencher pour attraper sa valise de sa main gauche, puis la malle de Calypso de la main droite.
Dans un bruit sourd, elle laissa tomber celle de Calypso à côté d'un lit vide, puis la sienne, sur le lit d'à côté, dont les draps froissés et la table de nuit chargée de photos de Romilda et d'Agostino indiquaient clairement son appartenance.
« On s'installe ici », lâcha Marla d'une voix égale.
« Hors de question, c'est mon lit », grogna l'aînée Vane.
« Vous voulez pas nous accueillir comme des Gryffondor, alors on va s'installer comme des Serpentard. Si tu veux ton lit, va falloir te battre pour le récupérer. »
Romilda afficha une mine outrée, une hésitation fugace ombragea son regard, sa main resta suspendue à mi-chemin entre capitulation et riposte. Son indécision ne dura que quelques secondes et elle rendit les armes, abaissant sa baguette après avoir jeté à Marla un regard torve que la Serpentard s'appliqua à ignorer, se retournant pour défaire sa malle. L'instant où elle posa les doigts sur le verrou d'argent de sa valise, un bruit dans son dos l'alarma et elle se plaqua instinctivement sur le sol, manquant de peu un rai de lumière qui s'écrasa sur la table de nuit, la faisant céder dans un grognement de bois. Une pluie de pages calcinées et de lambeaux de photos de la famille Vane voleta dans les airs.
Marla roula sur elle même, arrachant un craquement plaintif à son poignet, et se releva d'un bond. Dans la confusion de fumée et de cendres duveteuses qui pleuvaient autour d'elle, elle eut du mal à distinguer le champ de bataille.
« Expelliarmus ! », s'écria une voix.
Un nouveau rai de lumière jaillit.
« Protego ! », clama aussitôt Marla, érigeant un bouclier d'un bleu nuit autour d'elle.
Elle s'attendait à ce qu'un sort vienne s'écraser contre la surface étincelante de sa barrière protectrice mais rien ne vint. A la place, elle vit Romilda décoller pour s'écraser contre une des imposantes armoires qui bordaient les lits. La jeune Gryffondor se releva, sonnée, ses cheveux frisés en bataille et sa bouche tordue en un rictus grimaçant. Lui faisant face, une Parvati haletante et échevelée pointait toujours sa baguette, en signe d'avertissement.
« Bravo, Romilda », siffla la jumelle Patil avec mépris. « Tu attaques tes adversaires de dos, maintenant ? Un peu ironique après ton petit discours sur les Serpentard, non ? »
« Et toi tu poignardes tes camarades dans le dos ? Un peu ironique pour une Gryffondor, non ? », répliqua l'aînée Vane en dégageant les mèches ébouriffées qui barraient sa vue. « Tu vas le payer, ça. »
« T'es pathétique », soupira Parvati. « Maintenant, sors de ce dortoir, s'il te plaît. Pour l'instant, on se passera de ta compagnie. »
Romilda les toisa tour à tour de la tête aux pieds avant de hausser les épaules. Visiblement, le jeu n'en valait pas la chandelle. Elle s'occuperait de leur cas une autre fois. Elle les mangerait à la sauce Serpentard.
« C'est loin d'être terminé », cracha-t-elle, mais se résigna à quitter le dortoir, entourée de son escadrille de lionnes de combat.
Aussitôt la porte refermée, Parvati se précipita vers Marla et lui saisit délicatement la main.
« Montre-moi ça », lui ordonna-t-elle avec douceur. « Ça te fait mal si tu bouges la main, comme ça ? », demanda-t-elle avec inquiétude en accompagnant le geste de Marla de ses doigts délicats.
« Un peu, mais ça va déjà mieux. Tout le crédit revient à ma merveilleuse infirmière. »
Marla lui adressa un sourire mutin et Parvati se détendit légèrement, sa main encerclant toujours le poignet de la Serpentard avec une infinie douceur.
« Arrête de la provoquer, s'il te plaît », murmura-t-elle d'un ton implorant d'où perçait une inquiétude sincère.
« Ne t'en fais pas, je sais me défendre », la rassura Marla.
« Oh, je ne m'inquiète pas pour toi. C'est juste que j'ai pas envie de me salir les mains en nettoyant le carnage que vous laisserez derrière vous après vous être entretuées », répondit la Gryffondor d'un air innocent.
« J'essayerai de faire ça proprement, alors. »
Parvati se fendit d'un rire léger, comme un pépiement d'oiseau. Elles s'échangèrent un long regard, chargé d'une infinité de secrets bien gardés, et par pudeur, Calypso se détourna pour quitter discrètement le dortoir.
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6 Avril.
« Ouvrez votre main gauche. Mmh, bien. Refermez-la, s'il vous plaît. Votre main droite, maintenant. Oui, la même chose. Mmh, je vois. Bien. »
La docteure observa quelque instant la main inerte d'Hermione en hochant pensivement la tête. Au bout de quelques secondes, elle se releva doucement de la chaise qu'elle avait installé près du lit de la Gryffondor, et se dirigea vers la porte.
« Quand est-ce que je pourrai sortir ? », intervint la Gryffondor.
« Demain », lui sourit paisiblement le médecin.
« Et ma main ? Est-ce que je récupérerai toutes mes capacités ? »
« Peut-être. Je ne peux rien promettre, à ce stade. Vous avez essuyé un sortilège de mort avec un bouclier défaillant, c'était déjà inespéré que vous vous en tiriez avec si peu de séquelles. Pour le reste, vraiment, c'est au dessus de mes fonctions. »
Hermione hocha la tête, une boule douloureuse nichée dans la gorge. C'était pas le moment de s'épancher en pleurnicheries. Tout ce qu'elle voulait, elle, c'était retrouver Drago. Sain et sauf.
~~~~o~~~~
6 Avril.
« Zabini », l'intercepta Drago au moment où il s'apprêtait à quitter la salle de bains de leur salle commune. Il jeta un coup d'œil par dessus son épaule pour vérifier que personne ne traînait dans les parages et poursuivit dans un murmure : « Il faut qu'on monte la garde, cette nuit. Je sens que quelque chose se prépare. Weasmoche va finir par nous tomber dessus. »
Zabini se dégagea d'un coup d'épaule en jetant un regard noir à son camarade Serpentard.
« Y'a pas de 'on', Malefoy. Y'a toi, tout seul, et moi, aussi loin que possible. »
Drago leva les yeux au ciel, en poussant un long soupir.
« Tu vas pas recommencer avec ça... »
« Tu comprends vraiment pas, hein ? C'est pas un caprice d'ado, c'est pas une crise passagère, c'est pas un petit différend qu'on règle autour d'un verre de Whisky bien corsé. C'est ma vie foutue en l'air. Par celui qui se prétendait mon meilleur ami. »
« J'ai fait ce que j'avais à faire pour te sauver la mise », rappela Drago, avec un rictus crispé.
« Me sauver la mise ? Mais qu'est-ce que ça peut bien me foutre d'avoir la vie sauve si c'est sans Calypso ? »
« Arrête un peu de jouer les Roméo éplorés, s'il te plaît. »
D'un geste sec, Blaise repoussa Drago, le faisant tituber sous le choc. Il se rattrapa contre le lavabo et leva deux yeux furieux sur Zabini.
« Jouer les Roméo éplorés ? », répéta le métis, incrédule. « Et qu'est-ce que tu dirais si je tuais ta Grangie-chérie, hein ? Si je l'étranglais dans son sommeil ? Qu'est-ce que tu ferais, hein ? Si tout d'un coup, ta jolie Juliette venait à disparaître, mystérieusement ? Si elle... »
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase, Drago s'était jeté sur lui, le plaquant férocement contre le mur en faïence fissuré de la salle de bain.
« T'es en train de me menacer, là ? », gronda Drago entre ses dents serrées.
« Non, je t'ouvre les yeux, abruti. »
Hors de lui, Drago le repoussa brutalement, l'envoyant se réceptionner contre un miroir qui menaça, dans un crissement, d'éclater en morceaux.
« Ne t'avise pas de t'approcher de Granger. Et au cas où tu l'aurais pas compris : ça, c'est une menace », cracha le blond avant de quitter la pièce dans un claquement de porte.
~~~~o~~~~
La porte s'ouvrit dans un grincement qui étouffa aussitôt les murmures de la pièce. La silhouette élancée de Calypso pénétra dans le dortoir éclairé par la lueur d'une bougie vacillante juchée sur un chaudron bouillonnant autour duquel Romilda Vane et trois autres Gryffondor s'étaient installées. De ce qu'elle en avait entendu, Romilda et ses amies fabriquaient des philtres d'amour à l'efficacité douteuse qu'elles revendaient aux élèves du château. A la dernière Saint-Valentin, madame Pomfresh avait comptabilisé pas moins de dix-sept cas d'envoûtement par philtre d'amour. Aucun doute que Romilda et ses copines y étaient pour quelque chose. Calypso regarda tour à tour les filles qui entouraient Vane. Dana, Ola et Aster. Elle avait mémorisé leurs noms. Elle se les répéta une nouvelle fois, pour être sûre ; Romilda, Dana, Ola et Aster. Le regard des quatre filles s'étaient fixés sur Calypso à l'instant où elle était entrée dans la pièce, et le silence était si pesant qu'il en était presque palpable... Et Marla, comme à son habitude, vagabondait Merlin sait où. Calypso la maudit intérieurement ; à ce moment précis, un peu d'aide n'aurait pas été de trop. Elle s'avança d'une démarche gracieuse, et réalisa avec un petit frisson que chacun de ses pas résonnait dans le silence. Elle déglutit difficilement, un peu trop consciente d'elle-même, et se planta devant le groupe de filles qui ne l'avaient pas lâché des yeux. D'un geste précautionneux, elle tendit une petite boîte dorée nouée d'un ruban rouge, la glissant sous leurs yeux méfiants.
« Ma mère m'a envoyé des nougats opalins... Je me suis dit que... si jamais ça vous tente... »
Les trois filles se tournèrent vers Romilda qui resta silencieuse quelques secondes avant de se lever pour faire face à la Serpentard.
« Calypso, c'est ça ? »
« Oui », lui sourit l'intéressée.
« C'est gentil de ta part. Je peux ? », demanda-t-elle en désignant la boîte du doigt.
« Ah... Oui, bien sûr », s'empressa-t-elle de répondre en lui tendant le petit coffret.
Avec délicatesse, Romilda fit coulisser le nœud pour le défaire tout à fait, laissant le ruban s'enrouler au sol comme un petit serpent. Quand elle ouvrit la boîte, le reflet des nougats opalins vogua sur son visage, le couvant d'argent, de rouge, de bleu et de vert. De sa main, elle saisit une poignée de nougat, sourit gentiment à Calypso... avant d'envoyer valser les confiseries sur le sol. Abasourdie, Calypso se contenta de suivre des yeux la dégringolade des nougats, puis le pied de Romilda qui vint durement s'écraser sur les petits morceaux opalins, les étalant outrageusement, jonchant le sol de traînées de couleur sucrées. Sans lui laisser le temps de reprendre son souffle, Vane jeta le petit coffret doré au sol et d'un coup du talon, la piétina jusqu'à ce qu'on n'en distingue plus qu'une étrange flaque de doré mêlé aux couleurs de l'arc-en-ciel. Bouche bée de stupeur, Calypso releva lentement le visage pour tomber nez-à-nez avec le sourire satisfait de Romilda.
« C'était... un cadeau de ma mère », balbutia la Serpentard en baissant à nouveau les yeux sur ce qu'il restait du petit coffret.
« Ta traînée de mère qui a participé aux petites affaires des Mangemorts ? », cracha Vane avec un petit rire méprisant. « Qui a tellement retourné sa veste qu'il en reste plus que des lambeaux de chiffons ? Pour ce que j'en sais, elle serait même capable de t'empoisonner à coups de nougats. »
Sans rien dire, Calypso se pencha pour récupérer le petit ruban rouge, seul rescapé du cadeau de sa mère. Et elle le savait, sa mère avait pris d'énormes risques pour lui envoyer ce coffret. Merlin seul savait comment elle avait pu déjouer la vigilance des gardes qui la surveillaient en permanence depuis l'annonce du procès. Et ça comptait beaucoup pour elle, ce cadeau. Parce qu'elles ne se reverraient pas avant le jour du jugement. C'était la façon d'Isis de lui dire que tout irait bien.
Les larmes s'amoncelèrent à ses paupières sans qu'elle ne puisse faire quoi que ce soit. Elle tritura machinalement le ruban, le visage baissé, en sentant la sensation bien trop familière de ses larmes roulant sur ses joues brûlantes. Elle se sentit comme une toute petite fille, fragile... vulnérable. Un méchant flashback s'insinua sournoisement dans son esprit. Elle se revit à onze ans, les joues rougies de larmes, et ces deux Serpentard qui l'entouraient, qui ricanaient méchamment, qui insultaient sa mère sans vraiment comprendre de quoi ils parlaient.
Romilda éructa d'un ricanement cruel :
« En plus, il paraît que planquer des cadavres, c'est pas le seul service qu'elle rendait aux Mangemorts, la mère Rosier. On dit que c'était un vrai défilé, dans son lit. »
Lentement, Calypso se releva, la bouche pincée et les yeux orageux, sous l'ombre de ses grands cils. Elle jeta un long regard à Vane avant de se détourner pour se diriger vers son lit, sans rien ajouter, le corps tremblant. Romilda se tourna vers sa petite cour, leur offrant un sourire satisfait ; le sourire de celle qui vient d'asseoir son trône.
« Et c'est comme ça qu'on protège Gryffondor de l'invasion verte », se félicita l'aînée Vane en secouant ses boucles brunes.
Mais en lieu et place des acclamations enjouées auxquelles elle s'attendait, elle se confronta à trois regards horrifiés. Au ralenti, Romilda, pivota sur ses talons pour apercevoir Calypso, droite et fière, se dirigeant vers elle d'un pas décidé. Dans sa main, une batte de Quidditch. Elle la fit tournoyer dangereusement. Les quatre filles eurent à peine le temps de s'écarter que la massue s'abattait sur le chaudron, expédiant flacons, breuvage, poudres et racines aux quatre coins de la pièce. La batte s'abattit encore et encore, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul ingrédient utilisable, plus un seul centimètre de leur atelier improvisé encore fonctionnel. Enfin, le souffle saccadé, mais le menton haut, elle se tourna vers Romilda.
« Ne parle plus jamais de ma mère ou, la prochaine fois, c'est ton crâne que j'utilise comme défouloir. »
D'un geste négligeant, Calypso lâcha sa batte qui tinta sur le sol, et regagna tranquillement son lit, sous le regard médusé des quatre Gryffondor.
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Depuis plus de quatre heures, Drago luttait contre le sommeil. Weasley avait carrément mis en sourdine les insultes, et lui offrait même parfois un sourire à la limite de l'hystérie. Ça, ça ne présageait rien de bon. Alors il repoussait la fatigue du mieux qu'il pouvait. Dès que l'onde brumeuse du sommeil gagnait un peu trop de terrain, le blond se chargeait de l'expédier aux oubliettes en se remémorant à quel point sa vie n'était qu'un immense nœud indémêlable de problèmes et d'ennuis. Amusant, toutefois, comme le nœud avait doublé de volume en l'espace d'une année. Pas qu'il veuille accuser qui que ce soit, non, non. Mais force était de reconnaître, que par une étrange coïncidence, la tornade Granger avait mis sa vie sens dessus-dessous. Il sourit intérieurement ; tant mieux, après tout. Il aurait bien balancé l'entièreté du juteux héritage Malefoy pour qu'elle débarque, là, tout de suite, au milieu du dortoir. Sans hésiter. Même avec ses sourcils froncés, ses mains sur les hanches et ses airs de Miss Je-Sais-Tout insupportables...
Avant qu'il ne réalise, son esprit s'était mis à vagabonder, et la dernière image dont il se souvint fut une pagaille de boucles brunes et un sourire légèrement penché.
Il sentit une caresse agréable autour de son poignet et il se détendit légèrement. Il voulut se retourner mais quelque chose l'en empêcha. Il grogna dans son sommeil, ennuyé, et tenta de nouveau. La caresse autour de son bras se resserra, se resserra, se resserra si fort qu'il sentit sa peau se tordre douloureusement. Dans un cri, il se réveilla brutalement, ouvrant deux yeux embrumés. Il essaya de se relever mais il se rendit compte qu'il ne pouvait plus bouger, plus faire le moindre geste. Avec horreur, il réalisa que ses poignets et ses chevilles étaient retenus prisonnier par son drap qui s'était enroulé tout autour de ses membres comme un boa constrictor. Il se débattit, tira comme un fou, mais la prise se durcit un peu plus.
« Zabini... », grogna Malefoy entre ses dents. « Zabini... »
« Tu peux toujours l'appeler, mais si j'étais toi, j'économiserai mes forces. Il est parti rejoindre sa chère et tendre, ce soir. »
Une bougie s'alluma et il discerna le visage criblé d'ombres de Weasley. A ses côtés, Peakes et Seamus affichaient un sourire malveillant bardé d'éclats arrogants. Drago tenta une nouvelle fois de se débattre mais l'étau ne bougeait pas, se raffermissant à chaque tentative. Une décharge d'adrénaline se propagea en lui et il jura intérieurement. Machinalement, il opta pour ce qu'il savait le mieux faire : provoquer. Il planta son regard dans celui du Gryffondor et lui offrit le sourire le plus méprisant qu'il avait en réserve.
« Je savais que tu me tournais autour, Weasley, mais tes techniques d'approches sont légèrement dissuasives, si tu veux mon avis », se moqua-t-il avec arrogance. « Je comprends mieux pourquoi Granger t'a jeté sans état d'âme. »
« Je t'interdis de prononcer son nom avec ta sale petite bouche de fouine », s'énerva le roux en lui balançant un coup de pied en pleines côtes.
Drago serra les dents pour s'empêcher de hurler de douleur alors que l'écho du choc se répercutait dans tout son corps.
« Si tu savais ce que je fais, avec cette sale petite bouche de fouine... »
Weasley voulut se jeter sur le Serpentard, lui arracher la langue pour le faire taire, mais Seamus le retint fermement par le bras.
« Tu vois pas qu'il te cherche, Ron ? Lui donne pas ce plaisir. »
« Pour un abruti congénital qui a passé sa cinquième année à pleurnicher, tu m'impressionnes Finnigan », railla Drago.
« Ouais, ouais, on a compris Malefoy. Tu crois pas que c'est un peu dépassé, ton petit numéro d'insolence ? », rétorqua l'intéressé en croisant les bras.
Malefoy haussa les épaules. « Disons que c'est toujours un peu plus recherché que celui d'attaquer les gens dans leur sommeil, ou à trois contre un, ou pire encore, les deux en même temps. »
« Venant du mec qui a passé des mois à couvrir les murs d'insultes contre les Nés-Moldus et les traîtres à leur sang, c'est quand même un peu ironique, je crois... », intervint Peakes.
« Ah, parce que vous en êtes encore là ? Vous croyez toujours que c'est moi ? L'information a toujours pas fait son chemin dans votre petit cerveau ? Étonnant, quand on imagine les deux pauvres neurones qu'ils vous restent, on pourrait penser que les connecter entre eux prendrait un peu moins de temps que ça. »
Il se prit un nouveau coup de pied de la part de Peakes et cette fois-ci, il ne put retenir un grognement.
« C'est juste le plaisir de me casser les côtes ou vous avez des revendications ? », grinça Drago.
« Oh, non... », commença Ron. « C'est purement et simplement le plaisir de te casser les côtes une par une, jusqu'à ce que tu te traînes en pleurant chez McGonagall pour la supplier de te changer de dortoir. Soyons un peu ambitieux, peut-être que si on tape suffisamment fort, tu finiras même par demander à changer d'école... »
« De la bonne méthode de Gryffondor à l'ancienne, ça... », ironisa le blond en coulant un regard méprisant à Weasley.
« Alors, on commence par laquelle de tes côtes ? », l'ignora Ron. « Une préférence peut-être ? », demanda-t-il en enfonçant sa baguette si profondément entre les côtes de Malefoy qu'il lâcha un cri étouffé en se débattant de plus belle.
« Dégage de là, Weasmoche, ou je le jure sur mon nom, je te... »
« Tu me... quoi ? », ricana l'intéressé.
« Il te tue, je pense que c'est ce qu'il voulait dire », intervint une voix dans leur dos.
Les trois Gryffondor se retournèrent d'un même geste tandis que Potter s'approchait lentement du lit de Drago. Il les toisa un par un, avant de sortir sa baguette, pointant le Serpentard. Une perle de sueur froide dévala le front de Malefoy, mais il se fit violence pour rester impassible, ses prunelles grises accrochées à celle du Survivant. Il remonta le menton, l'air de dire : Allez, vas-y, je sais que t'en meurs d'envie.
« Finite Incantatem. »
Les liens qui retenaient Malefoy prisonnier se défirent, et ce dernier roula sur lui-même, saisit sa baguette au vol et bondit sur ses jambes, le bras tendu, prêt à attaquer.
« Qu'est-ce que tu fous, bon sang ? », grogna Ron, comme un chien enragé.
« Ce que j'aurais dû faire il y a des mois : j'interviens », répondit Harry d'une voix calme.
Seamus et Peakes s'échangèrent un regard chargé de doutes, puis se reculèrent légèrement. C'était un peu trop risqué de se mettre Harry à dos. A pas de loups, ils s'effacèrent puis quittèrent définitivement le dortoir. Malefoy ne put retenir un petit ricanement goguenard. Ah les beaux, les courageux Gryffondor.
« Mais qu'est-ce qui te prend ? », cracha Ron, stoïque, ses grands yeux bleus écarquillés. « Mais qu'est-ce qui vous prend, tous ? Putain mais vous avez oublié que derrière sa petite gueule d'ange, c'est cet enfoiré de Malefoy ? Et tout ce qu'il nous a fait subir, merde ! J'ai besoin de te rappeler les Weasley est notre roi et tous les Sang-de-Bourbe qu'il nous a craché à la gueule ? Et tous ces corps alignés dans la Grande Salle ? T'as oublié ça, t'as oublié ? Vous êtes tous devenus putain d'amnésique dans ce château de merde ? Je vous comprends plus, je vous comprends plus... »
A son grand étonnement, Drago vit Ron cligner des yeux, une fois, deux fois, puis un déluge de larmes se mit à pleuvoir sur ses joues rouges de colère. Les larmes redoublèrent d'intensité, s'affolant sur la peau pâle de Weasley, se chevauchant, s'agglutinant, s'emmêlant pour se jeter sur le sol dans une averse brusque et sauvage.
« Je vous comprends pas... Vous avez tout oublié... »
Harry s'approcha de lui, déposa sa main sur son bras.
« Ron... »
Weasley se dégagea d'un geste brusque.
« Lâche-moi, sale traître. Ne me touche pas, lâche-moi ! »
Ses mains se mirent à trembler, avant de couvrir son visage, et sa voix s'éleva, brusque, entrecoupée de respirations saccadées.
« Sale traître, sale traître... Vous avez tous oublié ! Mais si on ne se bat pas pour ses morts, pour qui on se bat, hein ? Pour qui on se bat ? »
« C'est fini, Ron, c'est fini... », murmura Harry. « C'est fini... Tu as besoin d'aide... J'irai voir McGonagall demain, Ron. C'est fini... »
« Si on se bat pas pour les morts, pour qui ? Pour qui... ? », répétait-il dans sa transe hystérique. « Pour qui, Harry, dis-moi ? »
Sur le vacarme de ses cris effrénés, Drago quitta le dortoir, l'esprit embrumé, vrillé par l'idée insidieuse qu'en fin de compte, ils étaient tous brisés. Un peu plus, un peu moins. Mais tous, en pièces détachées.
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7 Avril.
Hermione ne se souvenait plus vraiment du moment où elle avait quitté l'hôpital, ni de l'instant où elle avait remis les pieds à Poudlard. Tout semblait flou, irréel. Des visages s'étaient succédés devant elle, remplacés par d'autres. On l'avait étreinte, on lui avait dit des mots doux, on lui avait posé des questions. Elle se rappelait vaguement de la crinière rousse de Ginny, du regard inquiet de Harry. Pas de trace de Ron. On lui avait murmuré des choses, on lui avait souri. On lui avait dit que les Serpentard et les Gryffondor devaient partager le dortoir le temps que l'affaire Pré-Au-Lard s'apaise. Dans la confusion de son retour, elle ne pensait qu'à Drago. Drago qui n'était nulle part. Tout tournait à une vitesse folle autour d'elle. Du rouge, de l'or, du vert et de l'argent, pour elle qui n'avait vu que du blanc. Des figures, des mots. Des tourbillons d'odeurs, de flash, d'embrassades. Les mains de Calypso autour des siennes.
« Tu vas bien ? », lui avait demandé la Serpentard.
« Oui, merci. Calypso, tu sais où est Drago ? »
Son sourire désarmant, qui comprend tout.
« Il t'attend, je crois. »
Elle s'enfuit aussitôt de ce tumulte insensé, et dans une course folle, elle laissa derrière elle, la Salle Commune, les escaliers, les Gryffondor, les Serpentard, toutes ces étranges choses d'une vie lointaine.
Elle s'arrêta, essoufflée, devant la Serre et poussa la porte. Elle cligna lentement des yeux pour s'habituer à l'obscurité. Les derniers rayons de soleil perçaient à travers le vigne-vierge en pagaille, roulaient parmi les feuilles comme des billes de lumières, tapissaient la cage de verre d'ombrages émeraudes. Un parfum de miel et d'été s'accrochait partout. Dans les feuilles vertes et dans l'ouragan de ses cheveux bruns.
Et lui. Il l'attendait là, appuyé contre l'armature vitrée de la Serre d'été, les cheveux en bataille et les sourcils froncés. Ils se regardèrent en silence, elle, la main sur la poignée, lui, les bras croisés. Pendant de longues minutes, ils ne bougèrent pas, se contemplant comme s'ils se voyaient pour la première fois. Quelque chose remua en elle, la paralysant, la terrassant de douleur et de joie : c'était lui, et elle. Et rien d'autre. Rien d'autre sur cette foutue terre. C'était lui, et le monde d'Hermione s'était plié d'une drôle de manière, s'était enroulé autour de Drago. Un étrange tumulte de circonvolutions et de nœuds bien serrés tout autour de lui. Il était là, partout, dans chaque recoin existant, comblant chaque espace, se déployant à chaque détour. Il occupait toute la place. Elle se sentit soudain si fragile ; submergée par tant de sentiments tumultueux.
Elle se dit : Ce serait si facile de me briser, maintenant. En mille morceaux.
C'était lui. Là, ici. Une brusque peur s'enracina en elle ; la panique sourde d'être nouveau séparée de lui.
Ses pieds se débloquèrent soudain. Un pas, deux pas, trois pas, et elle se mit à courir alors qu'il se redressait de toute sa hauteur. Ça n'avait pas de sens. Elle s'arrêta soudainement, à un mètre de lui, rendue muette par la clameur de tous ces sentiments qui la secouaient dans tous les sens. C'était absurde. Toutes ces tempêtes d'été, dans son esprit, qui la foudroyaient d'amour. Ces séismes indomptables qui faisaient trembler les fondations de son être. C'était lui.
Ils s'observèrent, tout près l'un de l'autre. Si elle avait tendu la main, elle aurait pu le toucher, effleurer sa peau du bout des doigts. Mais elle ne bougea pas.
Ça n'a pas de sens, d'aimer quelqu'un comme ça, pensa-t-elle.
Leurs yeux s'accrochèrent pour de bon. Quelque chose avait changé, dans l'orage de ses yeux gris.
Le vent du nord s'est levé, pensa-t-elle encore.
Il y avait quelque chose, là, dans ces morceaux d'ouragan. Quelque chose qui se suspendait à elle, qui promettait de ne jamais la laisser partir. Et elle se mit à pleurer des larmes décousues, qui roulaient, roulaient, roulaient sur ses joues. Il n'y avait que lui. Et partout autour, c'était du vide. Du vide sous leurs pieds, du vide au-dessus de leur tête, du vide dans le ciel, du vide dans ce soleil qui paressait entre les feuilles. Il n'y avait qu'eux et le reste, c'était rien.
... mais, non. Il y avait quelque chose d'autre, aussi. Une tristesse confuse. Une intense fêlure de solitude. Elle s'était sentie si seule, là-bas, au milieu de ces lits blancs et de ces visages cireux. Harassée par le doute, assaillie par la peur qu'il lui soit arrivé arrivé quelque chose, déchirée par la douleur de l'abandon.
« Tu ne m'as pas écrit », murmura-t-elle, et sa voix se brisa de chagrin.
« J'ai essayé », répondit-il dans un souffle.
Il retira ses mains de ses poches et lorsqu'il ouvrit les doigts, une pluie de petits papiers froissés roula sur le sol. Elle y reconnut son écriture élégante, elle y discerna des début de phrases, des Hermione écrits à l'encre noir, des questions pressantes, des points d'interrogation comme des petits serpents, des mots saccadés et des Drago pour clôturer toutes ses inquiétudes.
« J'ai essayé », répéta-t-il. « Mais les lettres me revenaient toujours. »
Il n'avait plus ce sourire en demi-lune, il se tenait là, droit devant elle, des orages dans les yeux. Deux orages grondants sous le soleil de ses cheveux blonds. Lentement, il leva sa main et ses doigts rencontrèrent enfin la peau d'Hermione, caressèrent sa joue avec douceur. Le contact les foudroya. Astral. Il était là, devant elle. Quelque chose la déchira d'un bout à l'autre et soudain, ça fit sens. C'était pas grand chose, mais ce qu'ils avaient, cette relation un peu bancale, toute rafistolée, ce petit miracle, ce trésor de pacotille, ça comptait. Ils étaient là, l'un en face de l'autre. Ils pouvaient se toucher, se voir, s'étreindre pour de bon. Et le monde entier n'y pouvait rien. Ils étaient là, et c'est le reste du monde qui n'avait pas de sens.
Elle se jeta dans ses bras, s'accrocha à lui de toutes ses forces, sa main gauche agrippée à un pan de son t-shirt noir. Le monde bascula, tournoya sens dessus-dessous, éclata en mille fragments. Elle pleurait toujours, et tout se mêlait dans un drôle de cataclysme. Les bras du Serpentard se refermèrent autour d'elle, une main dans ses cheveux, une dans le bas de son dos, la pressant contre lui, comme s'il avait peur qu'elle s'évapore tout à coup. Ils s'accrochèrent l'un à l'autre dans une étreinte désespérée. Titubante, Hermione se recula, et sur la pointe de tes pieds, elle trouva ses lèvres et l'embrassa fiévreusement. Ils n'étaient plus dans l'œil du cyclone, ils en étaient au cœur. Secoués, déchirés, ballottés par des vents chauds qui les embrasaient des pieds à la tête, les allumaient comme un seul brasier humain. Enlacés l'un à l'autre, emportés par la tornade de leurs murmures, de leur peau brûlante, se frôlant, s'agrippant, se cherchant désespérément, agités par des baisers en ouragan, assourdis par des feux de Bengale tambourinants, ils tourbillonnèrent, l'un contre l'autre, éjectant plantes, fleurs, vases qui s'éclatèrent sur le sol dans le vacarme de leurs retrouvailles, ils s'écorchèrent contre les murs, s'esquintèrent contre tables et baquets, envoyèrent valser tabourets et livres et roulèrent sur le sol, scellés l'un à l'autre dans la promesse sourde de ne plus jamais se lâcher.
Entre deux respirations haletantes, ses mains dans ses cheveux blonds, au milieu du vacarme, elle murmura : « Je t'aime, Drago. Je t'aime. Y'a pas de question, pas de solution, pas d'autre mots. Je t'aime. Juste ça. Rien que ça. »
Son sourire solaire illumina toute la pièce, raviva le soleil couchant, et au milieu de ses baisers, il répondit : « Rien que ça. »
Il encadra son visage abruptement, et il murmura : « Je t'aime et c'est un peu ça le problème. Tu peux bien laisser crever tous les Serpentard du monde, mais c'est la dernière fois que tu me fais un coup comme ça, maudite Gryffondor. »
Elle rit du fond du cœur, et ses boucles brunes tressautèrent sur ses épaules. Et l'or du soir tapissait leurs corps de fresques lumineuses, et les vents d'été soufflaient par les fenêtres ouvertes, et dehors, le monde bruissait doucement.
Juste ça. Rien que ça.
Aaaaah. Je vous ai fait attendre super longtemps, toutes mes excuses.
Pour ma défense (parce que oui, j'ai eu le temps de préparer mon plaidoyer) : entre mon retour d'Angleterre et mon départ pour l'Irlande, je suis repassée en France. Donc en ce moment, c'est retrouvailles-party. Je cours dans tous les sens, pour essayer de voir un peu tout le monde avant de partir de nouveau... mais c'est fini dans une semaine ! C'est ce qui explique un peu mon temps de publication (j'aime pas trop le mot publication... mais mon temps de 'postage' c'est encore pire, non ?)
En ce qui concerne les reviews... Je peux même pas vous dire à quel point ça me fait plaisir. Vous avez été particulièrement réactifs ces derniers temps et je n'ai pas de mots pour vous remercier, vous êtes merveilleux. Un merci spécial à PlumeDeSerpent, pour m'avoir gentiment fait de la pub, vraiment, merci ! J'ai commencé à répondre aux reviews et JE VOUS PROMETS que vous aurez une réponse, dans les trois/quatre jours à venir ! D'habitude, je n'aime pas poster avant d'avoir répondu à toutes mes reviews mais j'avoue qu'en ce moment, c'est un peu le bazar alors j'essaye de m'organiser comme je peux ! Pour ceux qui ont posté sans avoir de compte, je rééditerai ce chapitre pour vous répondre, promis promis.
Et c'est vraiment hyper frustrant pour moi de pas avoir le temps de vous répondre, là, tout de suite, mais je m'active, je vous le promets !
Bref, merci encore. Vos reviews étaient travaillées, gentilles, drôles, pertinentes, intrigantes, intéressantes, touchantes. Merci à tous d'avoir fait l'effort de m'écrire un mot, d'avoir pris le temps de m'encourager ou de me faire part de vos critiques... et j'ai hâte de rencontrer les petits nouveaux que je ne connaissais pas encore ! MERCI x 10000000000000000000000000000².
En ce qui concerne ce chapitre, c'est le plus long jusque là. Oui, je sais, je dis ça à chaque fois mais c'est vrai de vrai. Il y a beaucoup de choses, beaucoup de personnages et beaucoup de passages différents, et je sais que certaines peuvent paraître assez longs, mais c'était nécessaire, je vous juuuure. Ah, si le cœur vous en dit, dîtes-moi quel est votre passage préféré ! Moi c'est celui avec Calypso, QUEL PLAISIR D'AVOIR ÉCRIT ÇA, hinhinhin (c'est un rire sadique).
Merci encore pour tout, et j'espère vous revoir très vite.
