Notes de l'auteure :
Bonjour, bonjour ! Voici la suite, j'ai vraiment eu du mal à terminer le chapitre. J'ai eu un décès dans ma famille, la vie et la pression des cours m'empêchaient d'achever un chapitre qui tienne assez la route pour que je le poste. En plus j'écris mon propre roman, donc j'ai d'autres personnages en tête, une autre histoire. Mais sachez que JAMAIS je n'abandonnerai cette histoire. Grâce à elle je peux expérimenter la création de chapitre, de scènes, apprendre à faire des plans. J'ai fait un synopsis pour cette fanfiction, et l'intrigue est assez compliquée, mais elle m'intéresse beaucoup. Comme vous l'avez sûrement parfois remarqué en me lisant, je prends beaucoup de liberté par rapport au monde de Tolkien. . Si je suivais parfaitement la mythologie de Tolkien, les elfes ne pourraient pas m'aider à parler de sujets qui me tiennent à coeur : le pouvoir, la culpabilité, le poids des actes, le mariage forcé, les violences sur une minorité ( les avari ) et la toute puissance d'une autre ( les sindar ). Comme moi, Eden a pas mal grandi et je suis contente d'avoir découvert le merveilleux monde de l'écriture avec le seigneur des anneaux :) ! Là j'ai quasi 4 mois de vacances alors j'aurai tout le loisir d'écrire ( le rêveeeeeee ).
Résumé de l'épisode précédent :
Fiévreux et malade, Thranduil s'apprête à se conformer à la cérémonie du Chêne... Il essaye de digérer qu'Eden est Eadun Vertefeuille, la soeur de Rusco et la cousine de Vàna... Eden entend des courtisans parler de le tuer, elle brave le Ténébreux qui possède Liunil de la Fleur, la nièce de Lorgan...
J'espère qu'il reste quelques personnes sur ce fandom qui attendent la suite.
Merci pour vos review. La dernière de Nana m'a énormément touchée. Essayant d'écrire un roman en ce moment, ça fait du bien de lire des gens qui aiment ma manière d'écrire.
Si vous avez mal aux yeux en lisant sur ordinateur, n'hésitez pas à me contacter. Je peux vous envoyer ce chapitre en format epub pour la liseuse.
Bonne lecture !
Chapitre XXXII -
L'anneau de l'aube II
Le champion du droit et du bien
Elle cru sa fin arriver une nouvelle fois, tandis que les rayons de lune pleuvaient sur les fleurs. Mais le guerrier ninja décrocha son masque et elle reconnut Amàndil, son cher ami Amàndil.
— Que fais-tu là ? s'enquit Amàndil.
— Je te retourne la question. Elle fronça les sourcils. J'ai entendu des elfes parler de l' assassinat du roi. Personne ne veut me croire, alors je suis venue régler la question moi-même.
Amàndil abaissa son capuchon, ses cheveux de feu s'allumèrent sous la lumière froide de la lune.
— Je sais.
Eden leva ses sourcils.
— Tu sais ?
— Je suis un frère juré de l'Egnor… Ce soir a lieu une opération de grande envergure. Tuer le roi, le remplacer par une réplique parfaite, mais fourbe et sauvage. Ensuite, se servir de sa folie pour demander son abdication au grand conseil.
Elle n'en croyait pas ses oreilles. Amàndil était-il un traître ? Ce plan immonde l'a dégoûtait moins que voir son ami dire ses mots sur un ton si placide, naturel. Au milieu de ce jardin exotique, cet eden étrange où les amitiés pourrissaient dans les miasmes odorants de ces belles plantes vénéneuses, Eden vit s'écrouler la derrière pierre de son innocence d'humaine arrivée à Dagorlad. A travers les yeux émeraudes d'Amàndil, elle contempla une Eden nouvelle - le souvenir de la fière fille de Celembrimbor, traitée comme une reine, morte avant d'en être devenue une.
Wilwarin Palantirion
Wilwarin remarqua la forme vague de la chaumière, mirage vague sous le clair de lune. Avec une délectation proche du recueillement, il huma le parfum de herbe fraîche. La forêt dégageait l'odeur de la vie en éveil. Çà et là le printemps vigoureux reprenait ses droit sur le long hiver. Elbereth, si seulement ils ne s'étaient pas retrouvés dans ce foutre d'Orc, il aurait pu savourer sa joie d'être rentrer chez lui après toutes ces années, sans risquer de chier dans ses braies.
Le corps d'Isil ne pesait rien dans les bras de son frère. Les silhouettes des deux elfes paraissaient hantées dans cette giclée froide de lumière sur leurs têtes. Le bras fin de la belle endormie bascula, sa paume tournée vers le ciel.
La forêt gigantesque qu'il aimait tant projetait son pouvoir luxuriant vers la voûte des cieux. Les branches touffues métamorphosaient le soleil et la lune, modifiait l'atmosphère. Wilwarin rentré dans son foyer songeait à ce monde à part - ce royaume envoûtant où sa famille demeurait depuis des siècles. Par Eru, malgré ce qu'il risquait à aider une traîtresse en fuite, ils étaient à Eryn Galen. Il psalmodia des prières entre ses lèvres. Pitié que la forêt l'écoutât, les bénissent. La grande guerre venait de s'achever, mais une une guerre muette commençait déjà à agiter les fondations du royaume. Les nandor et avari, habitués à frissonner sous l'ombre grandiose des grands seigneurs perdaient patience. L'illusoire cohésion de la guerre ne perdurait pas, malgré le charisme irrésistible du roi Thranduil. Et ceux, qui se sentaient égaux sur le champ de bataille ne tarderaient pas à déchanter. Il effleura le tronc du Chêne sur lequel il était juché, son gant de cuir pétrissant nerveusement la mousse humide.
La petite porte de la chaumière de leur enfance souriait au loin. Ils y étaient presque.
Aucune trace du seigneur Glorfindel et du Haut-Roi et des ellyn du Chêne, la voie est libre, signifia-t-il à son frère d'un échange de regard rapide.
Le capuchon d'Amàndil était toujours rabattu sur son visage, mais Wilwarin pouvait deviner sa grimace de tristesse. D'après le code Thingol elle serait bannie d'Eryn Galen, alors le seigneur Glordindel avait voulu la persuader de l'accompagner à Imladris. Vivre dans un autre royaume… Balivernes ! Il ignorait les véritables désirs d'Isil. La guerrière ne voudrait jamais quitter le royaume des forêt, surtout si l'Egnor céleste était en danger. Le papillon et l'amoureux d'Aman avait suivi le plan pour aider lalune : attendre qu'Isil quitte son corps. Et quand elle aurait l'apparence de la mort - l'enlever et l'amener avec eux. Oh oui, il avait ressentit un plaisir cruel à entendre les plaintes déchirantes de Glorfindel. Seulement son coeur faible s'était serré à la vue de la tristesse de son ancien maître Seregon, pleurant sa fille unique.
Ne traînez plus dans mes pattes, grands seigneurs.
Tout aurait été plus simple si le terrifiant tueur de Balrogs ne s'était pas lancé à leur poursuite. Voler le corps de son âme soeur ? Impardonnable. Wilwarin riait jaune. Le pire était à suivre - le roi Ràvion était arrivé pour chercher celle qu'il appelait sa disciple. Ironiquement, le Haut-Roi des Noldor était celui qui leur avait permis de s'enfuir. Il essaya de s'imaginer la confrontation entre le seigneur Glorfindel et Ràvion, fils de Gil-Galad. Une perle de sueur coula le long de sa tempe. Il chassa ces images cauchemardesques.
Effrayant… Je prierai Illùvatar tous les matin de mon existence pour le remercier de nous avoir laissé fuir ces elfes à l'aura monstrueuse. Surtout celle de Glorfindel… La puissance que recèle ce damné héros est démesurée.
Les cheveux dénoués dans le vide, sa tête innocente balancée au gré de la démarche souple d'Amàndil, Isil semblait endormie. Elle était plus belle vivante que morte, mais le trépas lui donnait le sublime d'une statue de vala. Il sentit ses yeux se remplir de larmes. Non. Pas de pleurs. Elle n'aurait pas voulu qu'on perde du temps dans des jérémiades. Isil était vivante. Son âme était ailleurs, sans doutes dans une biche blanche sautillant quelque part dans les contrées d'Eryn Galen. Mais comment la retrouver dans cette immense forêt ? Était-il possible de la protéger des chasses royales tant aimées de Thranduil ? Ce plan était pire que dangereux. C'était de la folie pure.
Mère les attendait sur le palier, ses doigts emmêlés dans une prière muette. Wilwarin laissa échapper une larme. Glingal était la même qu'il y a dix ans, sa chevelure carotte tressée en deux nattes dans son habituel chignon de paysanne. Les plis autour de ses yeux étaient une plaisanterie de famille. Amàndil disait que ses éclats de rires fendillait le masque de perfection de la femme elfe, comme la roche modelée par l'eau. Les voisins soufflaient que c'était la preuve du sang épais et rouge d'enchanteresse qui chantait dans ses veines. La vie transparaissait sur ses joues rosées, dans la tranquillité de ses yeux à la tendresse de nénuphar. Sa très chère mère. A la voir devant leur petite chaumière, Wilwarin se rendit compte du temps passé à guerroyer, à intriguer loin du paradis. Les larmes retenues il y a dix ans furent versées à l'instant même de l'étreinte.
— Nous fêterons nôtre retour plus tard. Voyez, mère. On dirait que cette fois-ci c'est la noble fille du seigneur Seregon qui a besoin de notre aide.
Même dans le tragique, Amàndil essayait de glisser de l'humour. Ce trait de caractère survivait au pire comme un gros pou sur une tête d'orc.
— Elbereth, rentrez vite avant que quelqu'un nous voie, murmura-t-elle
La petite chaumière se greffait à la profusion des branches et des feuilles. Un oeil mortel ne pouvait la voir. Quand ces idiots se perdaient dans le royaume de Thranduil, ils croyaient voir l'excroissance d'un arbre. Quant aux elfes, un gueux regardait à deux fois, et un guerrier paresseux plissaient les yeux pour déceler l'illusion.
L'intérieur de la maison sentait les épices : clou de girofle, cannelle, herbes médicinales pendues aux fenêtres et à la vieille cheminée.
— Couche-la sur le lit, dit Glingal. Oui, là… Doucement. Pauvre enfant. La guerre vous tous épargnés, mais on dirait que le danger continue de rôder.
— Isil a délibérément cherché le danger, et elle l'a trouvée quand elle a tenté de fausser compagnie à son héroïque fiancé, expliqua Wilwarin en déposant une couverture sur la jeune elleth.
Glingal posa sa main sur le front de l'endormie.
— Est-il possible de ramener son fëa dans son corps ? demanda Amàndil, la mâchoire crispée.
Leur mère secoua la tête.
— Je vous en prie, mère. S'il y a un moyen, nous irons jusqu'au Rhûn.
— Je te crois, mon écureuil, répondit avec douceur Glingal. Mais Isil Seregoniel est une protectrice de la forêt… Elle s'agenouilla à la faveur du feu, ses mèches orangées se strièrent de poussières cuivrées. Elle a le pouvoir de la possession, le bienfait de pouvoir fermer les yeux et d' aussitôt les ouvrir dans un corps animal.
Amàndil s'affala sur le banc, prit sa tête dans sa main et poussa une plainte d'impuissance.
— C'est une malédiction…
— Tu l'a bien dit, mon frère. Si Isil ne regagne pas son corps avant la prochaine pleine lune elle restera dans le corps d'une biche et son corps d'elfine tant désiré par Glorfindel se putréfiera. Ce plan tourne à la catastrophe…
Amàndil posa son coude sur la table, joua avec un noyau de cerise qu'il fit danser du pouce à l'auriculaire. Depuis qu'il était elfling, il s'attachait à ces petite choses de la terre pour ne pas flancher.
— Nous devrions peut être avertir le roi, il n'est pas bon de garder son état secret, conseilla Wilwarin, en plein doute.
S'il se faisait prendre, ses ambitions tomberaient à l'eau. Il regarda tendrement Isil, pelotonnée dans une couverture.
— Le roi s'apprête à se faire bénir par les racines de l'arbre mère du royaume. Je crains qu'il ait d'autres cerfs à tuer que de s'inquiéter du sort d'une traîtresse, dit Amàndil d'une voix acide. Hors de question de la ramener là-bas. Elle veut qu'il l'a croie morte pour qu'il ne soit pas mis en danger par les changements prochains qui auront lieux dans le royaume, si tu vois ce que je veux dire.
— Tu oublies que tu mets toute notre famille en danger. Tu vas trahir, toi aussi ? Lança Wilwarin au visage de son frère. Et dis moi - Que risque Glorfindel ? Lui, tueur de balrogs, vainqueur de la mort et ressortissant des grottes de Mandos !
— Tu m'as aidé à enlever Isil à son fiancé, à son clan… Ce qui fait de toi mon complice. Et je te signale, cher frère que ton nom était sur le message que nous avons envoyé à Eden. Si le seigneur Glorfindel ou le Haut-roi l'a intercepté, nous sommes déjà mort. Et le roi ne nous aidera pas, n'oublies pas que c'est lui qui condamnera Isil au bannissement.
Mère travaillait dans les cuisines des deux palais royaux, Amon Lanc et Telperion. Elle se trouvait là où la cour avait besoin de ses services, comme la foule de serviteurs attachés à la maison royal. Si Amàndil est découvert, arrêté par la couronne, sa mère serait reléguée aux bancs de la société, sa soeur ne se marierait jamais et lui perdrait pour de bon le poste tant mérité d'intendant de la maison de la Vertefeuille.
La peste soit de ce fou, tous des fous. Le roi sera intraitable.
— Assez, mes enfants ! Je me réjouis de vous voir avec moi. Je ne peux souffrir de vous voir vous déchirer. Comment pourrais-je vivre en paix si mes fils se querellent ? Pensez à la peine que vous infligerez à Lalaith. Elle vous adore et vous admire, regagnez sa vue dans son bon souvenir. Parlez ! Parlez ! Mais ne vous déchirez point.
Wilwarin regarda la pièce encombrée. Les bibelots mystérieux que son père avait ramenés de ses voyages : ces alambiques, des sculptures grotesques d'homme rachitique, les mains clouées aux branches d'une croix; et puis les livres, dissémines un peu partout comme des trésors ensevelis. La pièce n'avait pas bougée depuis dix ans. Les paillasses étaient au fond, les étagères remplies d'onguents, de vaisselle ébréchées, des corbeilles de petites pommes ridées. Une pièce pour tous les quatre. Une famille. Un foyer. Avec son élévation sociale, sa mère aurait le confort qu'elle mérite.
— Mère, arrêtez le, dit Wilwarin d'une voix brusque.
Il pointa du doigt le nouveau chevalier de la garde royale. Amàndil Palantirion, le grand frère fantasque, toujours de la meilleure humeur. Celui qui faisait rire sa soeur et sa mère, qui aidait pour le jardin et ramenait les champignons les plus rares et les plus exquis des sous bois. Si la guerre leur avait volé leur innocence, la paix ne déroberait pas la vie de son frère. Jamais.
— Range ta langue de serpent, Wilwarin. Je sais ce que je fais, renchérit Amàndil en rabattant son capuchon de laine noire sur ses yeux forestiers.
— Mère, il va dans les souterrains… Il va participer à cette folie. Ce soir, l'Egnor a décidé de frapper notre roi au coeur.
— Toujours à traîner dans les jupes de Naneth à ce que je vois, ironisa son frère aîné.
Glingal tremblante, murmura :
— Dis-moi que c'est faux, Amàndil. Tu as rejoins ces barbares. Le prince légitime n'apportera aucun bien au royaume. Il s'agit d'un énième chef qui se cache derrière un peuple fragilisé pour le déposséder de ses richesses.
— Je vais le faire, car c'est le seul moyen de vous protéger. Le conseil royal est régit par la toute puissance de l'étoile d'argent, la dame de minuit a parlé : Bientôt les sindar chasseront les derniers vestiges de la cour sylvaine.
— Non, je t'en prie. Si tu aimes ta mère, n'y vas pas…
— C'est justement parce que je vous aime tous que j'y m'y rends.
— Tu vas droit à la mort !
Dans son armure de cuir sombre, des gantelets de métal à ses poignées; le fer de ses poignards dardant les braises du foyer; un masque de tissu noir dissimulant sa bouche à moitié dénoué; la pointe d'une épée dépassant des plis mouvants de sa cape, le chevalier de la garde royale se glissait sous la peau de l'assassin. Il serra sa mère dans ses bras avec une fougue désespérée, comme s'il s'agissait de la dernière fois, puis il jeta un regard oblique dans la chaumière, et l'arrêta sur Wilwarin.
— Prends soin d'elles, petit frère !
— Elles savent très bien se défendre toutes seules, crois-moi, dit Wilwarin d'une voix tendue. Toi, fais attention à toi. Je vais déplacer Isil dans un lieu secret, pas loin de Telperion, le temps que nous trouvions son fëa. Je pars à l'aube… J'ai un plan pour qu'elle passe les contrôles de la route royale. Si d'ici là tu as toujours la tête accrochée au cou, nous nous retrouverons à la capitale.
En guise de réponse, Amàndil laça le noeud de son masque facial. Il disparu dans la nuit lumineuse, mère lâcha son bras, elle se tint au bois de la porte et sanglota silencieusement jusqu'à qu'il disparaisse derrière les ombres des arbres.
Eressëa Galvorinion
( Le tableau qui m'a inspiré : Hylas et les nymphes de John William Waterhouse, vous pouvez le voir sur google image )
Eryn Galen la nuit, aussi belle qu'Eryn Galen le jour. Le ciel couvrait la cité d'Amon Lanc d'une cloche piquetée d'étoiles cristallines. Au delà des enceintes de la ville, le royaume de son cousin s'étendait loin à l'horizon, comme si le monde entier ne formait qu'une forêt géante.
Eressëa longeait les jardins du palais d'été d'Eryn Galen, contemplant les larmes aux yeux les terres de son peuple. Ici le ciel était le même que dans le désert, les astres brillaient avec autant d'intensité que par delà les dunes, pourtant tout était différent. Les serviteurs le regardaient avec étonnement : ses cheveux avaient poussés mais il avait choisi de les couper à nouveau, afin de montrer à tous sa différence. Il n'avait pas perdu le hâle octroyé par ses longue chevauchées dans le désert du Rhûn. Et sa démarche féline dénotait avec les grâce maniérée des courtisans. Toute son apparence, sa manière de penser l'écartait de la classe aristocratique. Eressëa Galvornion était parti avec le coeur d'un jeune seigneur vengeur, un été de l'an 1843. En ce début de IIIème âge, il était rentré avec fëa apaisé d'un ellon mûri et nouveau.
A son retour Eressëa avait découvert une cité minée par les taxes de la guerre. Le peuple fatigué peinaient à payer la dîme de l'Ordre d'Eru, la taille pour ses grands seigneurs et la gabelle, taxe royale sur le sel et les matières premières. Avec un regard féroce, il regarda la décoration somptueuse du plateau, la livrée verte et argent des serviteurs. La Maison du Pin prospérait, tandis que l'effort de guerre reposait sur le dos courbé du peuple fatigué. A quoi pensait Adar ? Son conseil avait-il régenté si piètrement le fief en l'absence du roi et de son seigneur ? Ce soir la cérémonie de l'arbre couronnerait religieusement Thranduil Oropherion ,et son cousin s'apprêtait à continuer la politique stricte de son défunt père. L'étoile d'argent mettait au premier rang les sindar de Doriath, au détriment des sylvains que l'ignorance délogeaient au pied de l'arbre. Les écrits disaient que les princes sindar avaient adoptés les coutumes des nandor d'Eryn Galen, c'était faux. Les manipulations du Grand Conseiller Lorgan, intendant du palais royal de Telperion, censuraient les parchemins, les livres que les fonctionnaires royaux étudiaient sans relâche. Alors, le royaume elfique oscillait entre vénération du code de Thingol et respect de la hiérarchie seigneuriale.
Chacun son rôle pour la grandeur de Vertbois-le-Grand.
En tant que prince d'Eryn Galen, héritier de la Maison du pin, Eressëa devait l'accepter. Il soupira. Il y avait longtemps qu'il était parti sur son cheval. A cette époque, il désirait ardemment venger la mort d'Eadun et les crimes de la Maison du Frêne. Qu'il était jeune et naïf ! Parti dans l'est, il avait rencontré les mages bleus, pris en main sa vie. Il s'était jurer d'apprendre à connaître le monde, de rentrer changer les règles du jeu du pouvoir. Oui, il se souvenait avoir posé un genoux devant Oropher : « Je trouverai le moyen de trouver Cenya, le quatrième anneau elfique.»
On raconte que cette elleth de Dagorlad prétend être Eadun Vertefeuille, pensa-t-il avec une tristesse mêlée de colère. Mensonges ! Elle est morte, bel et bien envolée dans les cavernes de Mandos, assassinée il y a des siècles. Thranduil ne l'aura plus jamais… Eru soit loué, il s'est trouvé une nouvelle elleth à aimer, usurpatrice de ma douce. Et moi, et moi… Je prie pour le fëa de ma chère défunte Eadun.
Malgré son écoeurement face à cette menteuse, il était curieux de savoir à quoi elle ressemblait pour avoir à ce point ravi le coeur de glace de son cousin. Tout le monde avait mystérieusement oublié les fiançailles d'Eadun Vertefeuille, jeune elfine inexpérimentée avec le redoutable prince héritier Thranduil Oropherion, l'épée du printemps. Tout le monde, sauf lui, qui gardait ses souvenirs et sa peine dans son coeur. Il rejeta en arrière une mèche folle de sa vision. C'était du passé… Aujourd'hui, Eressëa voulait oeuvrer pour le bien du royaume. Les elfes d'Eryn Galen avait déjà assez souffert à cause de la guerre de la dernière Alliance, nul besoin d'autres querelles. Voici ce que le voyage lui avait enseigné.
Eressëa arriva devant une tapisserie magnifique, qu'elfling déjà, il admirait avec passion. Mère l'avait offert en dot pour son mariage avec Adar, Cuthalion Belegion venait alors de perdre Amon Lanc dans un jeu de carte. Galvorn du Pin ne l'aimait pas beaucoup, il l'a trouvait impudique et révélatrice des mauvaises moeurs des sylvains avant l'arrivée des sindar. Quant à son cousin Thranduil, il l'appréciait, sensible à l'art. Le tableau verdoyant décrivait une scène étrange : un jeune elfe était agenouillé devant une mare aux nénuphars où se baignait sept ellith nues aux chevelures coiffés de roses blanches et jaunes. L'une d'elle lui attrapait doucement le bras, cherchant sans doute à l'attirer à elle dans l'onde transparente. Eressëa connaissait la formule comme une prière :
— Carnillë… Liunil… Alcarinquë…Elemmirë…Nénar…Lumbar…Isil, scanda-t-il, Nous sommes le coeur de flammes qui éveillent et consument.
La tapisserie se déforma, la mare aux nénuphar et les personnages du tableau laissèrent place à une arche de pierre. Eressëa entendit la clapotis du ruisseau, le chant des rossignols, qui même en pleine nuit continuaient de voler dans le jardin d'hiver.
Le jardin secret de sa mère, qu'elle appelait le jardin d'hiver était dissimulé au coeur du palais d'été. Les serviteurs, les membres de la Maison du Pin passaient devant la tapisserie sans la voir. Personne ne se doutait qu'Elenna du Pin possédait une pièce secrète, même Adar l'ignorait. Eressëa ne savait pas si sa petite soeur connaissait le jardin. Il ne connaissait très peu Taragiel Ladenwen, née pendant son voyage : on racontait d'elle qu'elle avait une beauté exquise. Outres sa beauté, Eressëa avait découvert une jeune elleth pourrie gâtée et caractérielle.
— Vous êtes en retard.
Elenna du Pin était assise sur une méridienne émeraude, au milieu du jardin de fleurs exotiques. Derrière elle, se tendait un voile blanc sur lequel dansait les ombres désincarnées des feuilles géantes. Les racines baignaient dans une mare de nénuphar en fleurs. Il écarta une grappe de glycine, et se fraya un chemin jusqu'à sa mère. Le bruit du courant et des oiseaux insomniaques bruissaient dans ses tympans. Il plissa les yeux au fur et à mesure qu'il s'enfonçait dans la luxuriance.
La dame du Pin envoyait ses plus fidèles serviteurs à travers le monde pour qu'ils ramènent les plantes les plus rares, les plus belles et les plus dangereuses. Des fleurs dorées de plus de deux mètres, appelées oiseaux du paradis touchaient du bec le toit de la verrière. Oui, Eressëa les connaissait tous. Les Helicona pourpre aux pétales incurvées, des foules de roses de porcelaines, des fleurs d'hibiscus, des passiflores roses aux écailles blanches, des murs violets de fleurs de bougainvilliers, des bouquets de lauriers roses, des tiges purpurines d'Aconit. Mais sa mère était la plus belle de toutes, dans sa robe de velours noire à l'encolure d'or. Sa chevelure brune tombait sur les assises de la méridienne. Son regard en amande, grand, écarquillé, intense, lui donnait l'aura impressionnante et redoutée d'une elleth de pouvoir. La noblesse la considérait, le peuple l'aimait et l'Ordre d'Eru l'admirait.
— Pardon, mère. J'étais en conseil avec le roi. Je crains qu'il ne soit malade. Je venais vous demander conseil. Pourriez-vous l'aider ?
La haine qu'il ressentait pour Thranduil Oropherion était parfois si vive, qu'à certains moments il l'a sentait irradier par ses os. Son cousin avait eu tout ce qu'il aurait rêvé d'avoir, mais il ne pouvait s'empêcher de tout briser dans sa poigne de fer.
Elenna prit un pan du voilage de sa traîne, l'or de sa tiare brilla à la lumière des lampions.
— L'aider ? Mais qu'avait vous fait de mon fils ?
Elle caressa sa joue.
— La guerre a rudement affaiblit le royaume. Le peuple a besoin de Thranduil Oropherion, expliqua calmement Eressëa
— Non, le peuple croit qu'il a besoin du fils d'Oropher. C'est un héros de la guerre, un chef émérite… Les petits aimaient les légendes, mais pleurent les taxes. S'il meurt, ton père deviendra roi et tu deviendras roi à ton tour, dit-elle avec un aérien sourire.
Et vous, mère. Vous deviendrez reine, songea-t-il en la voyant si contente d'elle.
Eressëa effleura le pétale d'une fleur jasmin.
— Quand je suis passée par Okapi, il y avait des fleurs comme les vôtres. J'y ai vu des ellith de l'âge de Taragiel, des esclaves destinées aux sérails des Sultan Shah Zeman et Shahryar… Les seigneurs y sont des despotes cruels, mais je dois dire qu'ils n'arrivent pas à la cheville des immortels quand il s'agit de l'intrigue.
Il regarda le ruisseau clair qui transportait des milliers de pétales multicolores vers une mare tourbillonnante. Quand il était revenu de son apprentissage à la Maison de la Vertefeuille, sa mère lui avait pour la première fois montré ce lieu. Elle lui avait confié que l'eau coulait vers les profondeurs de la colline, passait au lac du temple du chêne millénaire, puis que les courants menaient dans un lieu plus profond, plus ancien, qu'Oropher avait tout fait pour enterrer.
— Vous êtes le prince légitime, Eressëa .Vous êtes appelé à monter sur le trône d'Eryn Galen. Je me souviens de votre rage. Pourquoi me revenez-vous couard ?
— L'Egnor était une erreur… J'ai vu l'état du peuples et des troupes. Les conflits ont ravagé la paix du royaume. Maintenant que Sauron a disparu, il nous faut rebâtir le royaume sur les fondations d'une paix durable. Si je dois prendre le trône, ce ne sera pas demain. Nous devons nous montrer patient, la moindre erreur nous serait fatale.
— Oh, sottise que cela ! Vos fidèles sont prêts à intervenir… Le prédateur achève sa proie quand elle est affaiblie et le fils d'Oropher a un fëa pourri et malade. Il est temps de lui porter le coup de grâce.
Mère avait toujours aussi soif de vengeance. Elle n'oubliait rien, ne pardonnait rien. Même mariée à un noble sinda, membre du conseil royal, elle continuait à fomenter des plans de destructions. Elleth aînée de trois soeurs héritières de la volonté de l'ancienne famille royale sylvaine, Elenna vivait pour la revanche de sa lignée.
— Thranduil n'est pas une vulgaire proie, il est plus sagace que l'était son père. S'il insiste pour affronter la cérémonie du Chêne, c'est qu'il a une idée derrière la tête, répondit Eressëa en regardant sa mère dans les yeux. Quand je deviendrai seigneur du pin, nous commencerons à avancer. Là, il est trop tôt. Je connaissais le prince Thranduil d'avant la guerre, je peine à reconnaître le roi d'aujourd'hui. Si nous voulons le coincer, nous devons penser comme lui.
— Je vous entends, souffla Elenna sur un timbre vibrant.
Sa mère attrapa une coupe de vin, la bu entièrement et la reposa avec douceur sur un plateau en bronze.
— Soit, nous patienterons, dit-elle avec un sourire. Je suis déjà en liesse, sachant que vous serez un jour roi, pendant que Thranduil tiendra compagnie à sa dynastie dans les cavernes du terrible Mandos.
Qu'est-ce qu'une mère ne pouvait pas faire pour le bonheur de son fils ? Elenna vit la tapisserie se refermer sur le dos de l'héritier de Thaun, Eressëa partait à la cérémonie du Chêne. Il ne s'attendait pas au spectacle auquel il allait assister.
Je suis désolée, mon enfant.
La dame de minuit souleva le voile. Un râle raisonna parmi le gazouillement des oiseaux et le trémolo du ruisseau. Elle prit place sur un large lit à baldaquin, dissimulé derrière la forêt de fleur, et caressa la main cadavérique qui traînait sur le drap.
— C'était une mauvaise idée de prendre le corps d'Andi Seregonion, murmura-t-elle, Vous vous êtes trop exposé… Pourquoi n'êtes vous pas restés avec mon fils ? Et puis, vous avez attaqué une Niphredil, une pupille royale de second ordre. Pourquoi ? Si vous souffrez de la faim, j'ai un sang plus rare à vous offrir. Le sang d'un roi… Vous souvenez-vous de votre Thranduil ?
Elle se tînt au-dessus du cadavre vivant, le couvrit d'une couverture chaude. La bouche noire se contorsionna, quelques sons gutturaux en sortirent :
— Approche…
Elenna s'approcha, le coeur battant. Même si elle connaissait la créature, elle restait sur ses gardes.
— Plus près, dit la voix glacial.
Son visage proche du dragon, Elenna attendit avec impatience ses rares et précieuses paroles :
— Le maléfice est en place… Seulement, l'esprit du Chêne nous a échappé. Elenna ouvrit plus grand ses yeux pers, C'est un tout petit elfe… Songe d'un mirage de l' avenir… Elle l'appelle Feuille Verte…
Les rossignols s'étaient tus à la voix de cette âme impériale et ancienne. Les flammes des lampions moururent, laissant le jardin endormi dans les ténèbres :
— Qui l'appelle ainsi ? s'enquit Elenna.
L'esprit de l'arbre avait quitté le sanctuaire. C'était une catastrophe, il fallait le rattraper au plus vite.
— Elle est revenue…Carnillë…
En refermant les rideaux, elle fit quelques pas parmi les formes spectrales des plantes. Pétrifiée, elle s'écroula sur la méridienne. C'était impossible. Le dragon lui faisait l'une de ses habituelles farces, Eadun Vertefeuille était morte, elle s'en était assurée. D'abord, il y avait eu cette chasse, Eadun s'était pour la première fois prit possession d'une biche, elle avait manqué de se faire chasser et dévorer par son propre fiancé, le prince Thranduil. Puis, Elenna l'avait envoyée devenir une esclave dans les jardins d'Okapi, mais elle était revenue plusieurs années après au royaume comme une putain victorieuse. Elle posa un doigt sur sa tempe, ressentit un effroyable mal de crâne. Étrange. Pourquoi avait-elle l'impression d'avoir perdu une partie de sa mémoire ? Qui était réellement Eadun ? Si le quatrième anneau était de retour à Eryn Galen, cela pouvait être une bon comme très mauvais pour ses plans.
Une silhouette sombre sauta de la verrière, et s'agenouilla à ses pied :
— Amàndil Palantirion, frère de l'Egnor, appela Elenna.
— Votre grâce, répondit le guerrier encapuchonné avec déférence.
— J'ai une mission à te confier.
Thranduil Oropherion
Thranduil descendait des escaliers moussus, sa cape émeraude voltigeant dans son dos, les muscles bandés. Toute sa concentration se focalisait sur la future cérémonie, tandis qu'il s'enfonçait dans une mer de torches et de regards scrutateurs. Les courtisans ployaient genoux et nuque à son passage. C'était une vague ondoyante de surcots aux teintes de feuillage, de soleil couchant, de fleurs forestières, qu'il transperçait de sa présence. Tout proche de lui, la roche rougissait, fumait, comme si ses conseillers et lui rentraient dans le corps palpitant d'une créature antique.
L'arbre millénaire couvrait les sous-sol du palais d'Aman Lanc, cité de racines entremêlées, titanesques, comme si la forêt avait voulu sa propre capitale. Le Chêne de l'âge des arbres construisait depuis des siècles un château verdoyant, dont les piliers soutenaient des cavernes parcourues de ruisseaux gazouilleurs. Cette vie aussi vieille qu'Arda s'enfonçait dans le profondeurs. Ce temple sylvain du nom d' Imlad « La vallée profonde» avait été investie depuis de longs siècles, bien avant la venue de son père et des princes sindar à Eryn Galen.
Il entendit un tintement proche, l'une de ses mèches cendrée se souleva au passage d'une bourrasque lointaine. La fièvre l'avait presque quittée. Oui, il était prêt à affronter tous les destins, à vivre avec cette forêt, quoi qu'il en coûtât. Il resterait sur ce trône. Il le protégerait de toutes ses forces, et se jurait, en traversant le chemin taillé dans la foule, qu'il serait protecteur jusqu'au petit être vivant de son royaume. Thranduil voyait le tronc argenté de l'arbre millénaire au bout du couloir de torches et d'ellyn de sang noble. Il voyait la clarté du lac, miroitant les raies blanches de la lune. Le vent faisait frissonner les clochettes accrochées aux vignes sauvages, les parchemins noués délicatement aux branchages : des voeux à l'intention des valar, des prières, des chansons composées par les bardes de sa cour, des légendes anciennes et des mèches de cheveux dorés, argentées, rousses provenant des prêtresses du culte d'Eru. Il serra le poing, reprit son souffle. La houle d'ellyn se fendit à l'arrivée du lumineux Lorgan. Son Grand Conseiller, digne ne trahissait aucune émotions. Il marcha à ses côté, lui glissa à l'oreille :
— J'ai vu Eadun Vertefeuille, si nous pouvons l'appeler ainsi. Elle a bu ce que vous vouliez qu'elle boive, et se trouve là où elle doit être. En sécurité.
— Combien de temps le breuvage fera son effet ?
— Bien après que sonne la cloche de midi, Aranen. Elle s'est montrée aussi étonnante que vous l'aviez dépeinte, dit Lorgan en croisant le regard intéressé de Cuthalion, qui ne cachait pas son énervement.
— A-t-elle dit quelque chose ?
— Des choses inutiles, mon roi. Elle s'est plainte d'être votre prisonnière.
Le roi se rembrunit.
Perspicace petite elleth.
— Quoi d'autre ?
— Elle m'a dit ces mots étranges : qu'il prenne garde au feu qui brûle et consume…
Thranduil fronça les sourcils. Ce feu qui brûle et consume, cela rappelait le dicton de l'Egnor, crié après chaque méfait : destruction de biens, violences ou vols. La bouche d'Eden, cette bouche qu'il écoutait, qu'il embrassait avait glissé à son premier conseiller la signature verbale de l'Egnor. En Lorinand, Eden avait parlé dans un quenya fluide et mélodieux. Elle avait couru dans les grottes de l'Egnor. Elle avait dansé avec eux. Elle avait tissé une amitié forte avec Isil du Chêne, la traîtresse à la couronne. Elle avait défendu Rusco de la Verteuille et les elfes de l'Egnor, suppliant de son montré magnanime. Qui pouvait-il croire ? La jeune elfe innocente de Dagorlad, rieuse et adorable ou bien l'elleth mystérieuse, celle qui changeait de visages comme de masques ?
« Elle… Elle… Elle…»
Les éperons des bottes des chevaliers de la garde royale cliquetaient furieusement, et les murmures des courtisans emplissaient les grandes salles du temple. D'autres rangées le saluaient, mais il ne pouvait déceler dans ces pupilles que l'éclat de l'avidité. Père se trouvait à peine au sein des caverne de Mandos qu'il percevait déjà les intérêts chuchotés, les intrigues de la noblesse : Deugnir Lîrion voulait marier sa plus jeune elleth, Istedir Naurion désirait baisser les impôts de sa maisonnée, Haston Garthanarion s'échinait à évincer le jeune elfe qui avait prit la place de son fils à l'examen royal… Thranduil marchait le long de toutes ces envies, de ces haines, et il se voyait offert en sacrifice sur l'autel du pouvoir, la gorge mise à disposition de l'appétit de ses serviteurs. Alors, son âme prenait la solidité du roc du temple. Il faisait gonfler ses veines des dernières glaces de l'hiver. Qu'il paraissait solaire, lui l'enfant de l'hiver. On disait de lui qu'il incarnait le printemps. Mais qu'était cette saison, sinon une vie vouée à mourir et à renaître indéfiniment ?
Arrivé devant le tronc majestueux de l'arbre millénaire, Thranduil entendit les encouragements de sa garde. On voulait sortir les épées des fourreaux, frapper sur les plastrons de métal, rappeler à Mandos que leur roi resterait avec eux.
Thranduil regarda l'embouchure de la grotte, là où les branches du chêne royal ployait ses bras pour toucher le ciel. La lune de printemps rayonnait sur l'onde tranquille du lac, encerclant le chêne, emprisonné d'une douve d'eau pure. De quoi avait-il peur ? Cela faisait des siècles qu'il était sorti de l'enfance, il craignait ses rêves, de perdre ce qu'il aimait… C'étaient des appréhensions de guerrier revenus de l'horreur la plus terrible, rien qu'il ne pût combattre.
Eden Dilaurentis
Les braises s'envolèrent dans la chambre comme des lucioles. Les contours de la robe de Liunil se brouillèrent, le tracé de sa silhouette sculpturale mettant en valeur l'âtre mangé par les flammes. La jeune elfe possédée s'esclaffa d'un rire strident hautement flippant, puis déambula jusqu'à Eden en ondulant ses hanches voluptueuse. Eden sentit un froid glacial s'insinuer sous la soie de ses vêtements.
— Pourquoi veux-tu te compliquer la vie ? Fais comme ma douce Rosa avant toi, accepte de rentrer dans la famille Graham. Tu te fourvoie sur moi. Tu crois que je suis ton ennemi ? Moi, le méchant Ténébreux, le vilain lutin, le trompeur des reine... Naïve disciple, il y a bien pire que moi . Mais, soit ! Tu veux jouer ? Nous allons jouer.
L'elfine fit une courbette théâtrale, les flammes dansant dans ses pupilles mouvantes d'or.
— Je ne joue plus avec toi… Et crois moi, je n'abandonnerai sûrement pas, déclara Eden, menaçante.
Liunil fit quelques pas en sa direction. Mue par un instinct de protection viscéral, elle recula et buta contre les vitraux.
— Tu as peur, observa le Ténébreux.
Eden ne pouvait plus reculer. Ses yeux dans les siens, elle tenta de déceler une émotion, une trace de la timide nièce de Lorgan. Rien.
— Tu peux lui faire face, Luinil. Tu m'entends ? Lutte contre ce démon.
— Elle ne t'entend pas de là où elle est… le Ténébreux claqua des doigts, comme s'il venait d'exécuter un tour de magie dans une foire. Elle est dans les limbes, continua-t-il. Et toi, tu vas rester bien sagement avec moi, car tu le sais, tu es incapable d'aider Thranduil Oropherion, l'épée du printemps, le sauveur qui chassera les ombres, pouffa-t-il. Tu n'as nulle part où aller…
Quelque chose cliqueta dans son dos. Une légère caresse sur son épaule, elle détacha son regard du Ténébreux. Le parfum boisé et mouillé de la forêt pétilla dans ses narines, le vent pluvieux de la nuit printanière souleva ses cheveux. Verte Feuille se tenait au-dessus d'elle, perché sur le rebord de la fenêtre - Ce gosse ressemblait toujours à un mixe entre Frankenstein et la mascotte angélique de la pub de Kinder. Sa poitrine dégueulait des veines sanguinolentes, ses côtes laiteuses pointaient hors de sa chemise déchirée. Mais la joie de voir l'enfant qui l'avait aidé à sauver son frère, l'emporta sur son dégoût.
— Qu'est-ce que tu as ?
Eden sourit malicieusement au Ténébreux. Alors c'était ça, Graham ne voyait pas l'étrange gamin. Feuille Verte sautilla.
— Qu'est-ce que tu penses faire ?
Le PDG de la Annatar Corp ne riait plus du tout.
— Bla, bla, bla… Je répondrai pas, nargua-t-elle, un sourire au coin.
Excellent, Feuille Verte avait ouvert le loquet de la fenêtre, en vrai passe-partout. Un coup d'oeil sur la corniche lui retourna pourtant le bide. C'était trop haut, jamais elle y arriverait… La pluie rendrait la corniche glissante, ses bottines en soie ne pourraient lui permettre de longer le parapet. Le concerto réalisé par coeur tonna jusqu'à ses tympans. Les appartements du Grand conseiller se situaient aux derniers étages du palais. Ils surplombaient la cité d'Amon Lanc, construite sur la colline dénudée, noyée dans l'immensité verte Rhovanion. De là où elle se trouvait, Eden se voyait minuscule face au gigantesque royaume de Thranduil. Le chêne millénaire se trouvait quelques dizaines de mètres au-dessous, tous les courtisans rentrés dans le mystérieux souterrain. Là-bas, Thranduil risquait le feu de l'Egnor Terrestre.
Ce sentiment…
En rencontrant à nouveau les yeux d'or du Ténébreux, elle se renfloua en courage. Eden vit éclater dans le regard mordoré de la nièce de Lorgan un éclair de sauvagerie. Gracieuse, la belle elleth attrapa le petit poignard qui servait à découper les fruits. Que pouvait-il manigancer ? Allait-il la tuer ? Pétrifiée, Eden jeta un oeil à Feuille Verte qui escaladait déjà la corniche du palais.
— Je suis prêt à tout, baby doll, articula-t-il. Tout
Et il fit poser délicatement la main fine de Liunil sur la table, un sourire carnassier sur les commissures de ses lèvres.
— Non…, murmura Eden en secouant la tête, les larmes aux yeux.
— Si, répondit le Ténébreux.
Il planta le poignard dans la dos de la main de la jeune elfe. Une larme coula sur sa joue ronde, comme si la pauvre Liunil, possédée, ressentait la blessure infligée sur son propre corps. Le pire arriva, le Ténébreux hurla de toute ses forces :
— Non ! Madame ! Je vous en supplie !
Salomon Graham balaya les verres, le plateau d'argent, les fruits sur le sol. Le fracas accompagna ses hurlements d'assassinée.
— A l'aide ! A l'aide ! Elle veut ma mort ! Eadun Vertefeuille m'attaque !
Liunil tomba à genoux, le sang humidifiait toute la nappe, formant une auréole sombre lapée par les flammes géantes du foyer. Nauséeuse à la vue de la quantité de sang, Eden planta ses ongles dans ses paumes.
Bouge, bouge et sors par cette fenêtre.
— Pitié, par Elbereth. Venez m'aider, cria le Ténébreux d'une voix déchirante de comédienne oscarisée.
— La ferme !
Eden gifla la pauvre elfe possédée, ne sachant plus comment arrêter le plan cruel de Graham.
Il était temps de partir. On marchait dans le couloir, on ouvrirait bientôt la porte. Eden, paniquée, toisa le Ténébreux, agenouillé dans son costume d'elfine virginale et agressée. Liunil hurla de toutes ses forces, sa longue chevelure envolée comme une sorcière. C'est là qu'elle se décida à passer par la fenêtre.
Le vent fouetta son visage, elle chancela, à califourchon sur le rebord de la fenêtre, face à la mer ténébreuse de branches pliée par la tempête. Le petit visage ravagé de Feuille Verte, éthéré dans la pluie de lumière lunaire gonflait son coeur d'une chaleur apaisante. Il marchait sur un bord escarpé, fendu par endroits, grignoté par une mousse tournant légèrement la tête, elle observa le ciel nocturne : le vent charriait des régiments de nuages bleuâtres illuminés de l'intérieur par la lune. Mystérieusement tranquille, Eden le suivit, le dos labouré par les assauts des bourrasques. Ses membres anesthésiés ne répondaient que par son besoin impérieux de vivre.
Rejoindre Thranduil.
Que l'enfant fantôme avait l'air minuscule, accroché au palais d'été du roi sur les hauteurs de la ville et de l'océan forestier. Le visage mort et innocent de Feuille Verte aurait pu lui arracher des larmes. Les mains posées à plat sur la façade froide du palais, elle manqua de dégringoler. Elle gémit, les organes atrophiés dans son ventre, ses orteilles recroquevillés. Son pied calculait la distance parcourue, tâtonnait les mince arrondis des moulures gravées sur la pierre trempée. Si elle voulait arriver à atteindre la prochaine fenêtre, il fallait cesser d'hésiter, sinon elle se fracasserait en bas. Elle imagina les gardes entrer dans les appartements de Lorgan pour porter secours à sa nièce. Plissant les paupières pendant quelques secondes, ses mèches trempées collées à ses joues ruisselante, elle respira profondément, Feuille Verte gloussa, puis serra la mâchoire en pensant Thranduil, en danger, en bas.
Thranduil Oropherion
La grande prêtresse du culte d'Eru glissa sur les dalles enluminées de nuit. L'épouse de Galvorn, Elenna du pin portait sur elle une tunique à l'apparence de ciel étoilé. Le noir du tissu appuyait les nombreux diamants de la robes. L'assemblée se tut. Elenna, la chevelure brune ramenée sur ses épaules, leva les bras en l'air :
— O Roi Thranduil, te voici à la porte de la vie et de la mort… de l'aube et du crépuscule… de la rencontre à l'abandon, scanda-t-elle d'une voix forte.
Tout autour d'elle, des ellith voilées de blanc frappait sur des tambours. Le vent rejeta ses mèches sur son torse. Il décrocha son mantel, le tendit à Cuthalion fils de Beleg, consterné par ces «diableries».
— Retirez votre baudrier, sire…
Son grand connétable gronda, les jointures blanchies autour de la garde de sa claymore :
— C'est assez, vous ne priverez pas notre roi de son épée.
Un sourire tira les lèvres d'Elenna.
— Les armes sont proscrites, monseigneur.
— Prenez, frère, dit Thranduil en sindarin de doriath, en lui confiant Celebêl.
Elenna agita la main :
— Aranen, vous avez omis les poignards.
Il donna aussi les poignards.
— Aranen, vos anneaux.
— Je ne puis, dit-il les sourcils froncés.
La prêtresse fit quelques pas vers lui, mis un genoux à terre.
— Vous devez être nu comme au premier jour. Aucune insigne royale, aucune armes… L'arbre millénaire ne vous considère pas comme un roi, vous êtes pour lui un enfant barbouillé du sang terreux du Mordor.
Eressëa fit éclater sa voix au sein du rassemblement de conseillers royaux.
— Mère, vous ne pensez pas !
L'épouse de Galvorn ignora l'éclat de voix de son propre fils. Elle était absorbée dans son rôle de prêtresse. L'image des anciennes prêtresse sylvaine éclata dans sa mémoire. Son père s'était tenu à sa place. Adar avait décroché le plastron de son armure de métal et de cuir, avait dénoué ses tresses guerrières. Le clapotis de l'eau masqué par les chants des nandor, il était rentré dans le lac et avait rejoint l'arbre millénaire. Ce qui avait suivit alors, Thranduil se fit violence pour le garder sceller dans son fëa. Toutefois, le sourire de son jeune frère Orelon resterait graver en lui - une grimace où frémissait l'impatience du meurtre. « Le pouvoir est tout », disait Oropher et ses fils écoutaient.
— C'est les lois du temple. Souvenez vous, votre père a obéit pour ce peuple que vous chérissez tant, les serviteurs qui vous appartiennent désormais. Vous, le grand roi des forêts du nord.
Sous le regard effaré de ses conseillers, Thranduil décrocha sa tiare d'argent, sa chevelure tomba en avant, sa cape chuta parmi les restes de feuilles mortes. Il se glissa dans l'eau, le chêne au tronc d'argent en vue. L'eau glacée contrastait si fort avec la fièvre qu'il avait ressenti au palais, il eût un frisson. Dans ce bain il se sentait lavé de sa crasse intérieure. Vivant. Rien ne pouvait l'arrêter, et sûrement pas ce mal qui le faisait souffrir depuis l'enfance. Car le dragon vivait, là quelque part…
Les chants des prêtresses raisonnèrent, augmentés par la réverbération des voûtes du temple de racines et de terre. Il laissait ses conseillers dans son dos, Cuthalion plus proche qu'un frère, Seregon plus sage qu'un père, Lorgan le plus émérite de ses professeur, Galvorn le guérisseur de ses anciennes blessures, Eressëa son cousin. Dans la foule, l'aura lumineuse de la dame Galadriel poussait les ombres de la nuit dans les plis d'Elenna, la prêtresse du temple de la vallée profonde aux ténèbres profondes. Il regarda la lune ovale. Est-ce qu'il en réchapperait ?
— Écoutons les prédictions du Chêne, il vous dira si la forêt accepte votre règne.
Il déploya sa main en étoile, le sang battait dans ses tempes. Il serra les dents. Quel fou… Pensait-il réellement que le feu du dragon pouvait être éteint ? Le brasier se ralluma brusquement à l'intérieur de sa poitrine. Quand il pivota sur lui même, il vit une traînée de feu allumer la surface de l'eau, bourrasque de flammes.
Lorgan lui cria quelque qu'il n'entendit pas.
La voix de Cuthalion éclata parmi les chants des prêtresses.
Au milieu de la foule, le seigneur Celeborn voulut se tourner vers son épouse. Elle avait disparu.
Prisonnier.
« Elle s'est plainte d'être votre prisonnière.»
« Qu'il prenne garde au feu qui brûle et consume».
Eden connaissait-elle ce piège de feu qui lui était destiné ?
Le feu du dragon.
« Regarde moi si tu l'ose, ô grand roi.» Le sourire de l'hallucination du dragon, debout au bout du couloir grandissait avec l'incendie.
Thranduil remarqua que le public de courtisans pouvaient tout voir de l'affreux spectacle, ses conseillers, sa cour entière. Le temple grouillait d'elfes de son royaume, mais il était seul, piégé dans ce cercle de flammes.
Une main glacée lui barra la bouche, il réussit de justesse à esquiver. Sans armes, le roi connaissait malgré tout les techniques de combat au corps à corps des codex sindar de Doriath. La douleur engourdissait ses membres, mais telle une arme de chair et de sang, forgée par la guerre, il assena un coup de poing latérale à la silhouette. Cette dernière roula sur la pelouse arrosée d'une lueur rougeoyante, alors que la pluie commençaient à tomber de l'ouverture de la grotte.
— Malédiction ! grogna Thranduil.
Face à lui se dressait une réplique de sa propre personne. Le roi d'illusion avait la même tunique marron, ses bottes cirée réfléchissait le feu et les flammes se perdaient dans sa chevelure de cendre. Un roi sans couronne. Ses yeux de métaux en fusion se mêlait aux nuances aiguës du froid, ainsi que la brûlure d'un ciel de sang rance.
— Alors, Thranduil. Tu joues au roi ? Pourquoi vouloir régner sur ces parasites ? Ces animaux pensants, certes si délicieux à regarder, mais à qui la mort ne donne jamais son baiser de pourriture.
Il désigna la foule d'ellyn et d'ellith.
— Ne vois-tu pas qu'ils ne sont pas à ta hauteur. Tu vaux plus que cette couronne, plus que ce monde arriéré…
Il colla son front tout prêt du sien, le regard fou.
— Tu aimes le meurtre, le sang et les larmes. Tu voudrais que le monde soit le dernier champ de bataille, une terre désolée où ton épée trouverait à découper dans ce qui sert de poitrines aux rien du tout. Tu es un monstre. Tu n'es pas un roi. Tu es une bête. Et tu pourrais même arracher le coeur de celle que tu adores pour le pouvoir. Tu le ferais avec plaisir… Après l'avoir prise avec la sauvagerie du cerf en rut bien sûr, continua le double avec un rictus. Si ces barrières disparaissaient, si tu ne pensais plus… Tu es…
Thranduil lui donna coup de talon dans le plexus solaire.
L'autre vacilla contre le tronc d'argent avec un sourire tordu. Et Thranduil cracha un filet de sang.
— Plus tu frappes, plus tu souffres… Je suis ta plus grande peur, Thranduil Oropherion. Je suis toi. Tu es moi.
L'imposteur lui fouetta la nuque avec le plat de la main, puis le coucha avec un violent coup de pied. Il tomba à terre, mais tout en reprenant son souffle, il fit un bond en arrière pour éviter l'épée de son assaillant. Son double, cette créature d'enfer brandissait Celebêl, l'épée de son clan. Excalibur flamboyait, alors que son jumeau de cauchemar réalisait la garde de sa lignée.
— Roi Thranduil ! Résistez ! Nous allons trouver le moyen de vous porter secours !
— Hors de question ! tonna Thranduil. Restez en arrière, les conséquences seraient fâcheuses. Où est mon épée ?
Est-ce vraiment un ensorcellement du Chêne ?
Il se menaçait avec son propre épée. Son démon double pouvait le blesser à mort. En revanche, lui devait souffrir de la douleur de l'attaque qu'il infligeait.
— Votre épée est avec moi, répondit Cuthalion d'une voix sonore et caverneuse.
Les flammes s'évanouirent de la surface du lac. Immédiatement, les premiers chevaliers de sa garde voulurent traverser la barrière d'eau. Il regarda son double. La créature miroir souriait toujours.
— N'avancez pas ! C'est un piège !
Mais les jambes de deux ellyn furent figés dans la glace. La garde recula sur l'autre rive. Elenna paraissait choquée, son époux allait déjà vers elle pour lui demander des explications. Ses conseillers obéissaient, ils ne bougeaient pas, mais l'impuissance régnait sur leurs traits. Les courtisans paniquaient, tiraient leurs épées pour parer la menace qui venait du coeur du temple.
— Roi Thranduil, vous devez le combattre. Le Chêne vous met à l'épreuve, cria Elenna du Pin.
Son double attaqua en vociférant :
— Tu vas mourir cette nuit, fils d'Oropher.
Peut-être qu'il disait la vérité. Thranduil était couvert de sang, son fëa pourrissait depuis des siècles. La forêt voyait en lui un danger, donc lui présentait les pires facettes de sa personne.
S'il ne trouvait pas vite une solution, la promesse de cet autre Thranduil se réaliserait.
Il périrait de sa propre main.
Mettant une main sur son ventre dur, il sentit les embrasements de la morsure du dragon. La fièvre revenait. Sa vue se brouillait, et ses gestes devenaient moins fluides, moins gracieux.
Thranduil tomba à genoux. Son visage était-il semblable à celui de ce monstre quand il combattait ? Ce n'était pas éloigné de l'expression qu'il possédait en Mordor. Dans sa tente princière, au soir de sa première bataille, il avait essuyé les éclaboussures de sang sur ses joues creusées, sous le regard métallique et assombris de cet étranger terrible, qui lui renvoyait l'image d'un tueur sans âme.
La forêt était sur le point de l'exécuter.
Eden DiLaurentis
Verte Feuille déverrouilla le loquet de la fenêtre voisine. Eden pria de ne pas se retrouver chez un autre vassal de Thranduil.
Elle tomba sur une peau de bête immense, sans doute chassée par un énième sinda passionné de tueries forestières. Elle écarta le rideau de cheveux mouillés qui lui barrait la vie, puis jeta un coup d'oeil. Par chance, les appartements étaient vides. La sobriété du lieux dénotait avec la richesse ambiante du palais d'Amon Lanc. Le grand lit en bois comportait seulement quelques draps froissés. Il y avait une malle en bois cirée, un table large comme le mur couverte de cartes, de parchemins, de plumes, perles, longues vues, compas, des masques exotiques en forme de tête dragons et des plumes tâchées d'encre. Sur le mur dos au lit s'étalait une gigantesque carte peinte d'Eryn Galen, de ses sept grand fiefs et de l'emplacement de ces villages et cités. Elle remarqua un arc semblable à celui que possédait Thranduil Contre le plastron d'une armure frappée des armoiries du pin, trônait un grand sabre à la lame incurvée et tranchante.
— Monte la garde. Je vais trouver de quoi me changer, et on filera d'ici, dit-elle en délassant son surcot.
Feuille Verte sauta sur le lit :
— Mama ! Mama !
— Tu comprends ce que je dis ? Va dans le couloir ! ordonna-t-elle avec un signe de tête.
— Mama ?
L'enfant dodelina la tête en souriant.
— Tu t'es pas fait que arracher le cœur, à ce que je vois. On t'as aussi piqué ton cerveau.
Un rire nerveux lui secoua la poitrine, elle ouvrit la malle. Elle trouva une tunique de soie blanche et un pantalon marron en toile. Feuille verte sautilla vers la porte, l'ouvrit doucement et passa la tête dans l'interstice en chantonnant. Eden prit le drap, déchira une longue bande avec ses dents et le noua autour de sa poitrine. Rapidement, elle essuya et coiffa sa chevelure à la mode des guerriers. Elle prit un poignard de la table et noua le baudrier autour de sa taille. Son coeur battait à tout rompre dans sa cage thoracique. Dans les couloirs, elle entendait le pas pressé des gardes. A cause du Ténébreux, on la poursuivait comme une criminelle. Mais ce n'était rien à côté de ce que risquait Thranduil. Aucune importance. Ne sachant pas quoi faire de sa robe, elle l'a jeta dans la cheminée.
La porte donnait sur un couloir désert, illuminé par quelques torches. Dans son dos, elle pouvait sentir le froid du feu illusoire de Graham, la magie pétillait dans l'air et l'anneau torturait son annuaire.
Déterminée, Eden descendit des escaliers, et traversa une galerie magnifique décorée de gravures en bois et de trophées de chasse. La nausée lui noua les intestins à la vue de ces pauvres bestioles sacrifiées au bon plaisir de l'aristocratie.
Elle accéléra, ses yeux écarquillés.
Son manque de savoir des lieux l'empêchait de se glisser dans la foule de courtisans restés dans la salle de bal. Quand ils étaient revenus du lieu de l'exécution de Roger, Eden était passé par différents couloirs, cachée par les hautes statures des quatre gardes royaux. Ayant fait le long voyage du Mordor à Eryn Galen, Eden connaissait beaucoup d'ellyn des vingt régiments. Elle avait déjà parlé à certain, accompagné d'autres pendant le voyage. Ils connaissaient son visage, c'était pas easy de trouver un moyen de passer inaperçue.
Elle regarda à gauche à droite, sa respira emballée se calma brusquement quand elle se concentra sur le visage de Thranduil. L'Egnor le voulait mort, d'autres enviaient son pouvoir, sa position. Le regard antarctique du roi se perdait parfois au cours leur conversation, alors elle se demandait alors à quoi il pensait. Quels étaient ses soucis ? Pour détendre l'atmosphère, elle plaisantait, riait, minaudait et posait sa paume tiède sur ses phalanges glacées. Ça ne suffisait pas. Thranduil était seul sur son trône, portant un poids dont elle ne mesurait pas bien l'importance. Et le roi instaurait une distance avec tous, même avec elle. Eden aurait tant voulu le comprendre, tant voulu l'aider. Or toutes ces choses royales étaient pour elle aussi lointaines qu'une station spatiale en orbite l'était de la terre. Avec toutes ces souffrances, elle avait compris une chose : même si elle serait une mauvaise souveraine, elle devait s'élever. En étant au-dessus de la mêlée, plus personne ne pourrait lui faire du mal. Eden n'oubliait pas les humiliations, les souffrances infligées pour soit-disant la protéger. Hors de question de se montrer faible, soumise et dépendante d'un seigneur et maître. Son amour serait un compagnon, un camarade et une épaule sur laquelle se reposer. En apprenant les règles de ce monde, elle contrecarrerait l'insupportable instinct protecteur de Thranduil. La voix d'Isil raisonna dans sa mémoire : En agissant, on devient maîtresse de son destin.
Elle l'empêcherait l'Egnor, le Ténébreux d'arracher les dernières bribes de joie de vivre de l'homme qu'elle aimait.. Il ne deviendrait pas un bloc de glace insensible, c'était sa preuve d'amour. Ensuite, elle trouverait un moyen de regagner Halda ( son monde ) avec Roger. Son grand frère mêlé aux machinations encore inconnues de Salomon Graham, l'urgence de trouver une porte de sortie était absolue. Une pointe de douleur lui perça le coeur. Thranduil, elle l'aimait tellement, si fort qu'elle aurait pu en mourir. Cependant la séparation serait un jour inévitable. Là serait sa force. Aider à sauvegarder Eryn Galen, le foyer bien-aimé de Thranduil, puis quitter ce monde avec Roger…
Manque de chatte, il fallait s'y attendre, deux gardes royaux bloquaient le passage.
Les gardes portaient la majesté royale sur les arabesques complexes de leurs armures d'or. La ligne droite de leur nuque raidie par le service militaire témoignait de la soumission solennelle à l'ordre établi. Eden se souvenait du blond, Isil lui avait donné une bonne raclée dans les grottes de l'Egnor. Elfaron Naurion de la Maison du Frêne, un génie du maniement de la lance sindarine, appelé le bouclier de l'aurore pour ses actions héroïques pendant le siège d'une forteresse orc. Il avait la même chevelure d'un blond presque blanc des gens de sa Maison, et une droiture comparable à celle de son seigneur et roi, Thranduil. L'autre était Tinen Cuguion, il portait aussi un surnom comme tous les membres de la garde royale : le silencieux du crépuscule. Il venait de la Maison du Chêne, et pouvait se glisser dans n'importe quel camp ennemi pour arracher des informations. Eden avait déjà partagé quelques paroles avec lui. Il était calme, taciturne, voyant tout et répétant tout à son supérieur direct - l'échevin. C'était un sedrym, un membre des services secrets d'Eryn Galen. Eden se mordit la lèvre inférieure. Ses collègues de la garde auraient dû l'appeler « la balance du crépuscule». Elle n'avait pas la force d'Isil. Comment faire face ?
Putain, mais quelle plaie ! Ces deux là forment la pair, Thranduil s'est pas foutu de ma gueule en me les donnant pour garde du corps. Enfoiré !
Sa colonne vertébrale se raidit. Eden était remarquée, impossible de reculer. Vue de loin elle devait ressembler à un très jeune ellon mal froqué. Elle lisait d'ailleurs sur leurs expressions soupçonneuses qu'elle ne se trompait pas — ils étaient en alerte. Liunil Elanor devait avoir été secourue, mais Eadun Vertefeuille était recherchée. Le cœur battant, elle serra les dent, se tînt droite en se conjurant à ne pas fléchir. La main engourdie, elle fit pianoter ses doigts en l'air et apparut l'anneau de la terre.
Aussitôt, les gardes s'avancèrent, la démarche dangereuse et militaire. Au moment où Eden jaugeait l'obstacle, leurs yeux d'améthyste de Gaearon fondirent dans l'or.
— Alors, ma reine tu veux passer ? demanda-t-il sur un ton de miel.
Quels étaient l'étendu des pouvoir de ce sorcier ? Comment pouvait-il venir dans ce monde, posséder des personnes tout en tenant sa place de PDG de la Annatar Corp ?
Eden expira un souffle tiède, elle posa sa main sur le visage du garde possédé. L'émeraude de Cenya lui brûla l'index. Elle poussa un gémissement.
— Bouge !
Les yeux du garde reprirent une teinte naturelle, et Eden en profita pour se frayer un chemin dans la mince ouverture laissée entre les larges épaules des deux elfes.
Le palais avait une particularité que n'avait pas les habitations de Lindorinand, les murs étaient brodés de sortilèges et d'illusions que les servantes devaient connaître sur le bout des doigts. C'est ce que lui avait enseigné Iris. Eden s'arrêta derrière un mur, tenta de reprendre son souffle. Avec les qualifications de ses poursuiveurs, elle ne tarderait pas à se faire attraper.
— J'y vais, dit Tinen d'une voix calme. Toi, tâche de prévenir le commandant. Immédiatement.
— Moi, Elfaron de la Maison du roi ne fuirait pas devant une énième sorcière.
— La quête de l'étoile d'argent compte plus que ta vaine arrogance, répondit le sedrym. Va !
Eden plaqua ses mains sur sa bouche, pour ne pas laisser filer sa bruyante respiration. Combien d'ellyn se trouvaient au courant de la quête d'Oropher ? Thranduil devait avoir réuni ses meilleurs éléments depuis peu sur l'affaire, il l'a soupçonnait, et cette grande armoire à glace de Cuthalion était tout sauf un allié. Rien qu'à se souvenir de son regard méprisant, lorsque Thranduil l'avait récupéré du talan de Ràvion, en disait long sur le respect qu'il lui vouait. Les pas de l'elfe se rapprochaient, sa poitrine se ramollit et quelques larmes germèrent de ses yeux.
Une bande de servante aux bras chargés de paniers remplis de draps traversèrent le couloir. Eden ne prit pas son temps pour les observer, elle se joignit au groupe et descendit les escaliers. Raide, nerveuse, pas naturelle. Les servantes étaient en pleine conversations, et ne semblaient pas avoir remarqué le jeune ellon tremblant qui marchait avec elles. Eden se retourna et vit le rictus de Tinen. Il courait vers elle. Les servantes murmurèrent des imperceptibles paroles, puis disparurent derrière passage dissimulé dans les peintures des tapisseries murales.
Eden y était presque.
Mais au moment où elle tendait le bras pour rentrer à son tour, le passage se referma. Elle se retrouva les mains à plat contre le mur, vulnérable et faite comme un poil incarné face à une bande de cire.
Le garde l'attrapa avec facilité. Elle étouffa un cri de frustration. L'anneau bourdonna derrière son dos.
— Je vous croyais notre amie, notre compagne de route. Mais vous vous êtes fait passer pour une innocente elleth sauvée des plaines de Dagorlad. Vous n'êtes qu'une intrigante, Eadun Vertefeuille, comme votre frère. La dame Liunil a la main en sang… Le Grand Conseiller ne vous pardonnera pas votre acte.
Il l'a tira vers lui, elle manqua de tomber sur les dallages du couloir.
— Je vous somme de me lâcher, tout de suite, gronda-t-elle entre ses dents. Ou vous serez en danger, comme Liunil de la Fleur.
Ses prédictions s'avérèrent juste, les yeux du garde virèrent à l'or. Eden se servit de l'anneau, une décharge de douleur parcouru son bras. Eden se dégagea :
— Ouvre toi ! hurla-t-elle au passage. Sézame ! Bordel ! Ouvre !
Les veines de sa main devinrent noires comme le circuit d'une toile d'araignée, elle poussa une plainte de biche acculée. L'anneau lui faisait payer son utilisation. Elle arriva à rentrer dans le passage. Tout en dévalant les escaliers en pierre, Eden rencontrait des servantes, des valets envoûtés par Graham. Elle entendait leurs murmures, voyait leurs yeux d'or briller comme ceux des chats :
« Ma reine…»
Une servante tenta de lui prendre le bras, mais se frappa la tête contre le mur.
« Tu n'arriveras pas à le sauver, s'il n'accepte pas d'être sauvé.» dit un garçon d'écurie en livrée émeraude et or. Il attrapa un coutelet et se taillada la joue. Une pointe de sang gicla sur le visage d'Eden, et elle regarda le corps de l'elfling rouler sur les marches comme une marionnette.
« Ma reine..»
Eden y était presque, elle se boucha les oreilles, le visage ruisselant de larmes.
Le Ténébreux ne peut me faire du mal, alors il blesse ces innocents.
Feuille Verte signifiait pour elle, l'étincelle d'espoir dans la nuit ténébreuse. Eden continua à le suivre, la poitrine en feu. Arrivée dans un nouveau couloir, elle aperçu des gardes foncer vers elle :
— Attrapez cette elleth !
Eden arriva la première devant une tapisserie magnifique, édénique. Une bande d'elfines pataugeaient nues dans une mare aux nénuphars, tandis qu'un elfe portant une cruche se penchait sur l'eau, le bras attrapé par une elfe coiffée d'une rose jaune. Elle eût une étrange impression de déjà vu. Feuille verte lui sourit :
— Mama ! Mama !
Une réminiscence de son double éclata dans son esprit : Elle souffrait le martyr, on l'a traînait par les cheveux, sa robe était en sang, et elle hurlait en battant les jambes. Incapable de voir autre chose que des bottes, la gorge meurtri par les sanglots.
— Je sais ce que je dois dire…
Sa voix mêlée au tortionnaire de ses souvenir sortit de sa bouche :
— Carnillë, Liunil, Alcarinquë, Elemmirë, Nénar, Lumbar, Isil. Nous sommes le coeur de flammes qui éveillent et consument.
Thranduil Oropherion
L'art du combat, chez lui aussi naturel que la parole envisageait toutes les parades, les enchaînements possibles. Pourtant, Le démon du Chêne lui prit agrippa la nuque et lui cogna la tête contre tronc du Chêne. Thranduil chancela, sa vision obstruée par de multiples tâches noirs.
Ce n'est rien, quelques picotements…
Il posa sa main sur sa blessure.
Ce n'est rien.
Sa tunique humidifiée, l'odeur caractéristique de l'hémorragie lui brouilla l'odorat. Sur la plaine de Dagorlad, il avait guerroyé pendant des heures. Depuis des milliers d'année, l'adversité lui tenait de compagne, il n'allait pas tomber devant un vulgaire spectre, ni s'agenouiller devant le culte sylvain. Jamais. Cette nuit Thranduil montrerait à son peuple le vrai visage de l'ignominieuse religion de l'Egnor, contraire à la loi royale.
Cet arbre vient de me donner le prétexte pour l'annihiler !
Parant les attaques de l'esprit du chêne, les traits de son visage contracté par une tranquillité féroce, Thranduil continuait à infliger des blessures, même si elles lui revenaient. De l'autre côté du lac souterrain, Cuthalion lançait des ordres sur un timbre hachée, la garde accompagnait les courtisans à l'air libre Le brouhaha intensifia sa migraine. Par Tulkas Astaldo, il vit le seigneur Cirdàn et Elrond se frayer un chemin dans la foule jusqu'à atteindre les rives.
— Nous détruirons cette créature avec l'aide de Narya et Vilya, Mellon ! Tenez bon, lui cria Elrond, son habituel visage sévère contracté d'inquiétude.
Résister à soi-même, difficile à faire quand il s'agissait d'une créature qui connaissait ses qualités guerrières. Un sourire étira le coin des lèvres de son double, il éclata de rire et lécha le sang coulé sur la lame de la fausse Célébêl.
— Prenez, sire !
Cuthàlion lança son épée qu'il attrapa au vol. Avec une fluidité offensive qu'un mortel n'aurait pas vu à l'oeil nu, il engagea une phrase d'arme éperdue. Un fracas métallique continu raisonna dans le temple, épée contre épée, il planta son regard dans celui du démon. Quand il tentait un coup, l'autre l'imitait à la perfection. Thranduil lança son regard vers le lac qui encerclait le chêne, puis sur l'arbre pluri-millénaire.
— Je sais ce que tu désire faire… Tu es incapable de me battre, donc tu cherches à m'attirer vers le lac. Là-bas, les anneaux de pouvoir m'immobiliserait, c'est cela ? Les tiens doivent payer, Thranduil Oropherion. Sache que si tu ne trépasses point cette nuit, le mal pèsera encore sur ta lignée.
Alors qu'il se redressait, son jumeau infernal lui taillada le torse d'un coup d'épée. Un goût métallique explosa dans sa bouche, il voulut tousser le liquide chaud qui coulait dans sa gorge, mais son assaillant lui enserra le cou. Il sentit les biceps de son double gonfler dans cette étreinte de mort, il lâcha son épée. Ses oreilles bourdonnaient, l'acouphène l'empêchait d'entendre les paroles de l'imposteur. Serrant les dents, il donna un coup de coude dans le ventre de son adversaire. Mais la douleur éclata dans son propre estomac, et il eût l'impression qu'on venait de lui enfoncer le pommeau d'une épée dans l'abdomen.
— Tu n'abandonneras pas, hum ? Roi Thranduil, garant du code de la chevalerie. Souviens toi, lorsque tu venais de prendre l'épée, à genoux devant ton père. Ta voix de jouvenceau scandait ces paroles avec ferveur :
Tu croiras à tout ce qu'enseigne l'Ordre d'Eru et observeras tous ses commandements.
Il augmenta sa prise, Thranduil lui enserra le bras, luttant pour se dégager.
Tu protégeras l'Ordre d'Eru.
Le double s'approcha de son oreille, éclata de rire.
Tu auras le respect de toutes les faiblesses et tu t'en constitueras le défenseur…
Il voyait difficilement le lac, le seigneur Cirdàn, Elrond, son frère d'arme Cuthalion, ses conseillers disparaissaient avec les points sombres qui parsemaient sa vue.
Tu aimeras le pays où tu es né… Tu ne reculeras pas devant l'ennemi…Tu feras aux hérétiques une guerre sans trêve et sans merci.
Les nuages sombres s'écartèrent du morceau de ciel laissé par l'ouverture, duquel s'épanouissaient les larges ramures du chêne.
Tu t'acquitteras exactement de tes devoirs féodaux, s'ils ne sont pas contraires à la loi de Manwë.
La lune brillait de tout ses feux argentés sur le lac, les lèvres de Thranduil laissèrent s'échapper un gémissement.
Tu ne mentiras point et sera fidèle à la parole donnée, prononça encore sa propre voix au timbre grave, doucereux.
Tu seras libéral et fera largesse à tous !
Impossible, il ne pouvait partir ainsi chez Mandos, son royaume les siens avaient besoin de lui. Comment se combattre soi-même, parbleu ? Le double le lâcha soudain, il toussa bruyamment, portant sa main à son cou douloureux. Auréolé de giclées lunaires, l'autre Thranduil recula vers le lac toujours souriant. La chevelure noyé dans une blancheur spectrale, les traits de son visages durs, accentués par la soif du combat, et ces yeux - à la solidité de diamant où la bestiale transe du guerrier se lisait. Sa blessure saignait toujours, il hoqueta et contracta la mâchoire, fou de rage contre cette chimère jumelle qui crachait au visage de sa lignée. En arrière plan, sur les bordures du lac, sa garde, ses conseillers, Cirdàn et Elrond, impuissants, regardait le roi cauchemardesque lever l'épée Célébêl au-dessus de la tête de sa tête dans cette garde élaborée des doriathrim que lui avait enseignée son père, il y a de cela des millénaires.
La voix de son double tonna dans l'immensité du temple :
« Et tu seras, partout et toujours, le champion du Droit et du Bien contre l'injustice et le Mal !»
Cuthàlion Belegion
Ses ellyn ne pouvaient passer par l'embouchure de la grotte, au risque de se rompre le cou sur les pentes glissantes et mousseuses. Cuthàlion pestait de ne point pouvoir aider son roi, il avait comprit que l'urgence était de faire sortir les spectateurs de la cérémonie, mais il observait rageusement Thranduil fils d'Oropher combattra un autre Thranduil. Les deux ellyn étant identiques, parfois l'un se détachait de l'autre, et Cuthalion pouvait alors voir son frère de Doriath, tomber à genoux, saigner la chemise déchirée et sanglante. La vitesse du combat empêchait de reconnaître qui prenait coups et entailles
— Qui a-t-il, vos anneaux refusent de donner secours à notre seigneur ? s'enquit le connétable aux seigneur Elrond et Cirdàn.
— Le pouvoir des artefacts est bloqué… Je crains qu'il ne faille compter sur l'adresse de votre roi. Regardez ! dit Elrond avec force. L'un deux est à terre. Vous qui connaissez le roi depuis l'enfance ? Qui est menacé ?
— Je ne peux vous dire, articula Cuthalion d'une voix sourde en plissant ses yeux de faucons. Voyez un peu, même une mère les confondrait.
Galvorn fronça ses fins sourcils :
— Le sort du roi est dans les mains des valar…
Les guerriers restés sur place tremblaient de frustration, terrifiés à l'idée de perdre leur souverain. Impuissant, au paroxysme d'une rage froide, Cuthalion ne laissait rien transparaître pour que la garde royale ne s'affolât de la situation. Les ellyn devaient garder la tête clair, dans toutes les situations, même les plus alarmantes. D'un regard de commandant, il leur intima de garder en eux leurs émotions. Le code stricte de la chevalerie royale ne serait bafoué, ni cette nuit, ni jamais.
Les flammes des torches vacillaient dans le vent hurlant, le ciel pissait une pluie glacée par l'embouchure de la grotte. Soudain, Cuthalion vit Elfaron, le chevalier de la garde royale courut vers lui. Il lui expliqua dans une tirade :
— Seigneur ! L'elleth de dagorlad a attaqué Liunil de la fleur, et s'est enfuie.
Lorgan se retourna vivement, cachant difficilement son trouble :
— L'avez vous rattrapée ?
— Non, elle a disparu au croisement d'un couloir. Nous avons fouillé partout… Il s'arrêta, son regard tombant sur la scène de combat. Deux rois… Comment est-ce possible ?
Il ne manquait plus que la soit-disant soeur de son ancien écuyer s'enfuît à nouveau. Par Eönwë, l'urgence était d'aider son roi.
— Si vous avez une idée brillante, Elfaron. Il faut la donner maintenant, vos étonnements ne nous avance en rien, objecta Cuthalion d'une voix glacial.
« Et tu seras, partout et toujours, le champion du Droit et du Bien contre l'injustice et le Mal !» éclata la voix grave et majestueuse de Thranduil.
Qui de son double ou de Thranduil récitait le code de la Chevalerie ? Le Mal se trouvait dans cette grotte face à son roi, à lui de trouver une solution pour le sauver. Son frère d'arme ne pouvait disparaître ainsi. Après toutes les batailles, les massacres fëanoriens, les brûlures de l'âme et du corps. Thranduil avait survécu à tout, parfois de justesse, mais il avait bravé la mort jusqu'au bout.
Les sourcils froncés, il murmura des incantation en doriathrim, appelant à nouveau son compagnon ailé. Avec ces intempéries, Thaurontaur avait du retard, l'aigle était le seul espoir de son roi. En passant par l'embouchure laissée par le gigantesque tronc du Chêne, son noble rapace, guidé par son instinct animal, crèverait les yeux de l'imposteur. Les poings serrés, il surveilla de ses pupilles de fer le ciel nuageux.
— Hîr Cuthalion, voyez, dit la voix profonde de Cirdàn le charpentier.
Il pensa immédiatement à Thaurontaur, l'aigle de sa Maison. Il fronça les sourcils, écarquilla les yeux : la surface de l'eau ondula, se perça soudain... Une silhouette surgit du lac, la longue chevelure de l'inconnu se balança dans un mouvement circulaire.
Eden DiLaurentis. Eadun Vertefeuille sortait de l'eau, haletante.
Le seigneur Elrond et Cirdàn s'échangèrent un regard.
Eressëa Galvornion lâcha un cri de stupeur.
Galvorn rugit sa frustration.
A la main de la voleuse brillait un anneau d'émeraude, halo verdâtre, lumière du soleil entre les feuilles. Et dans son autre main, étincelait la lame d'un poignard. Elle sortit de l'eau, le corps moulé dans des vêtements d'ellon. Cuthalion cru que son fëa allait éclater en voyant Cenya, l'anneau de terre. Il ne s'était pas tromper.
L'elleth de dagorlad enfonça la pointe de la dague dans la nuque du Thranduil qui brandissait Célébêl, une giclée rouge éclaboussa son visage. Elle retira l'arme la balança sur le sol, regardant sa victime chuter sur l'herbe mouillée. Cuthalion subissait le martyr : Qui est celui qu'elle a tué ? L'imposteur ou le roi ? Si l'imposteur était tué, qu'adviendrait-t-il du roi, à qui les blessures du spectre lui revenait à chaque coup ?
Elle mit sa main sur sa poitrine, parut vouloir vomir. Blessé grièvement, le roi survivant l'a rejoignit en boitant. C'est là que Cuthalion vit le choc sur les traits brouillés de sang du souverain. Or au moment où ce dernier s'apprêtait à ouvrir la bouche, la voleuse le poussa dans les eaux sombre du lac. Ils disparurent ensemble dans les profondeurs, tandis qu'un cercle de brouillard rouge grandissait à la surface de l'eau.
A ses côté Galvorn hurla à plein poumon :
— A la garde ! On enlève le roi !
Était-ce cela la mort ? Celle qui arrachait les mortels et les immortels à une vie qu'ils pensaient éternelle. Il ne souffrait plus dans les ombres, ses membres blessés flottaient dans les brumes du dernier sommeil. Sa conscience revenait parfois, s'attachait à un souvenir, la ligne presque effacée d'un sourire, la chaleur d'une main qu'il refusait de lâcher. Quelques grains de lumières volaient à ses côtés, il tenta de les saisir, mais il n'avait plus de doigts, plus de gorge pour hurler à sa libération. Ces poussières dorées grandissaient, envahissant son nid ténébreux. Thranduil lâcha un soupir, sentit sa poitrine se gonfler de souffle.
Avachi contre ce qu'il pensait être un mur, il reprit peu à peu ses esprits. D'un coup d'œil, il analysa les lieux : c'était une bâtisse abandonnée depuis longtemps. Les murs en pierre verts d'humus soutenaient juste assez un plafond de racines et de gravas. Une cruche brisée, la sculpture d'une biche aux pattes brisées, étaient les seules preuves qu'elle fût un jour habitée. En tournant le cou, il se massa les cervicales en grimaçant, son regard fut attiré par une fenêtre circulaire en vieux bois rongé de moisissure - elle donnait à voir une immense caverne. Ébahi, il tenta de se lever en se soutenant de la force de ses bras, mais il retomba en poussant un grognement de douleur et d'exaspération.
Les arbres de la surface plantaient leurs racines dans « la vallée profonde», formaient des arches, des ponts dignes du palais du défunt roi Thingol de Doriath. Il se trouvait dans le labyrinthe complexe de grottes souterraines d'Eryn Galen, là où dormaient les ruines de la cité oubliée des premiers sylvains.
Je suis sous Amon Lanc… sous les dallages du palais d'été… sous la cité. Proche et en même temps loin de mes conseillers, de ma garde, de mes alliés. A la merci de l'ennemi… enfermé dans ce tombeau du temps de l'âge des arbres.
On avait fait un feu au centre de la pièce, quelques noisettes y grillaient. Sa tunique était sèche au toucher, il contracta la mâchoire quand sa main effleura un bandage rougi de sang. En passant sa main dans sa chevelure, ses longues mèches sales tombèrent sur son visage. Sa peau moite trahissait un reste de fièvre, mais il constata que la blessure infligée par son double ne mettrait pas ses jours en danger.
Une luciole se posa sur une poutre. Cette source insoupçonnée de lumière le ramena soudain dans le temple. A genoux devant son bourreau, il avait vraiment cru à son exécution. Le désir de combattre lui avait embrasé les sens, sa haine l'avait dévoré de l'intérieur tel un feu de forêt au coeur de l'été. Puis un sourire avait froissé le sang autour de sa bouche. Il avait éclaté de rire, en songeant à cette monstrueuse ironie du sort. Il allait périr non pas sur le champ de bataille, mais par la volonté d'Eryn Galen. On allait le tuer en lui récitant le code de la chevalerie comme un jouvenceau. Près de deux millénaires avant de se faire appeler prince ou roi, il s'était agenouillé devant Cirdàn le Charpentier, son maître d'arme - il avait écouter la voix grave du vénérable elfe, fou de cette joie qui animent les jeunes à l'aube de l'âge adulte, ignorant qu'il serait moins seigneur de lui-même après sa cérémonie de majorité qu'avant. Entre les mains de son père, l'héritier était la dernière branche du grand arbre de son clan, un prolongement des volonté de ses aïeux. Il avait tué pour cela, pour que le Frêne continue de grandir indéfiniment.
Et je tuerai encore.
Il fixa la paume de sa main. L'étoile d'argent, n'était-ce pas un caprice, la preuve de la vanité des immortels ? Dans cette mansarde indigne de son sang royal, il écoutait la musique paisible de son âme. Au fond des cavernes ancestrales d'Eryn Galen, Thranduil Oropherion se sentait au plus près de lui-même.
Un bruit de pas raisonna derrière le mur.
Soudain, la voix d'Eden emplit le silence : « Que faire ? Il ne se réveille pas.» Elle fit une pause. « Et s'il mourrait ? Non il ne peut pas. Il n'a pas le droit. Je vais l'en empêcher. Pourquoi cet anneau à la con ne marche jamais quand il faut ? »
Immobile, Thranduil feignit d'être endormi, les yeux grand ouverts. L'apparence d'un mortel trépassé. Il l'a vit rentrer dans la pièce : ses traits marqués trahissaient sa fatigue. Elle avait l'air sur le qui-vive, les doigts serrés autour du manche de son poignard comme si un assassin allait bondir sur elle d'un instant à l'autre. Elle s'agenouilla auprès du feu, retourna les noisettes dans la cendre : « Ça marchait pourtant bien dans Koh-Lanta... » Elle glissa le poignard dans les braises, tassa le tout avec une branche. Thranduil n'esquissa aucun mouvement quand elle se rapprocha de lui. Eden l'avait sauvé dans le grotte, mais il ne savait plus qui croire.
Un feu qui brûle et consume.
Elle avait parlé sans doute de ce qui l'animait à chaque fois qu'elle se trouvait auprès de lui. Si seulement ce moment pouvait durer indéfiniment… L'anneau d'émeraude brilla à la lueur du feu. A la vue de l'artefact perdu, il se demanda comment une si petite chose pouvait se payer de si gros sacrifices. S'il tuait Eden Dilaurentis, celle qu'il aimait à en perdre la tête, il garantirait la prospérité de son royaume et sa sécurité. La maison du frêne, armée d'un anneau de pouvoir, pousserait ses branches vers les cieux…
Eden posa sa main tiède sur sa joue.
Le fil de ses pensées se rompit net. Le silence les embaumait, il entendit sa respiration près de son visage. L'empreinte chaude tomba sur son torse, jusqu'à son abdomen. La mine soucieuse, Eden jugeait sa blessure, Thranduil se délectait de la sensation de la sentir si proche. Le feu s'endormait dans les braises, la lueur touchait faiblement le visage brillant, luisant de sueur de la jeune elfe. Elle s'essuya le front d'un geste, poussa un soupir, se massa le bras, et vînt chercher le poignard de son lit de braises. La lame rougie, mortelle, brilla de tous ses feux dans la main tremblante de la voleuse de l'anneau de la Terre. Qu'allait-elle faire de cette arme ? Thranduil se redressa sur sa couche, prêt à arracher des explications.
Elle eût un mouvement de recul. Le poignard glissa de sa main, tomba sur la pierre mousseuse. Thranduil était éveillé, superbe et terrible, assit comme un roi sur le tas de branchages et de feuilles. Un sourire se dessina sur ses lèvres, elle tomba à genoux sur la paillasse, lui saisit les mains. Ses yeux brûlaient du sel des larmes, elle pleura en pensant à tout ce qu'elle avait traversé cette nuit et à sa victoire. Avec ses faibles moyens, elle avait réussi à le sauver. Il vivait. Il était bien là. Le trouble passa dans le regard du roi. Ils restèrent muets un moment. Son cœur frappait dans sa poitrine, son sang battait dans ses tympans. Mais elle souriait de toutes ses dents, ses yeux figés dans les siens. Elle enroula ses bras autour de ses épaule, se pelotonna dans son cou, bercée par la mélodie tranquille de sa respiration. Alors, elle sentit la main de Thranduil se poser sur sa tête, ses doigts massaient son cuir chevelu. Le plaisir d'être à ses côtés était si fort, comme si elle fondait en lui. Le stress, la fatigue et la peur disparurent avec la sensation de l'avoir à portée de main. Tandis qu'elle se dégageait pour le regarder un nouvelle fois, elle vit Thranduil se saisir du poignard tombé avec une vitesse phénoménale. La main gauche de Thranduil lui montrait l'arme, l'autre main était posée sur sa hanche. Tranquille, Eden posa son regard sur le poignard, puis sur le visage sombre du souverain.
— Tu es apparue… comme ce jour là sur la plaine.
Il lâcha le poignard, prit sa main et lui caressa les doigts. Là où se trouvait l'anneau.
— Dès lors je crois que j'ai retrouvé la raison… Seul le sang existait. Un brouillard de sang et de cendre. Cette créature dans la grotte correspondait assez bien au fou que j'étais au plus fort de la bataille. Quand je combattais, j'oubliais jusqu'à l'éclat du soleil. Il l'a regarda au fond des yeux. Je sais pour l'anneau, si tu veux prendre ma vie pour sauver la tienne - vise au cœur.
Eden sentait un nœud grandir dans sa gorge.
— Tu peux cautériser ta plaie tout seul, je te laisse le loisir de procéder, dit-elle en grimaçant.
Thranduil fronça les sourcils, il lui sourit, son sourire caractéristique intelligent et moqueur.
— Je préfère souffrir de ta main ( Il glissa une mèche derrière l'oreille d'Eden ).
Toutes ces journées à attendre qu'il se réveille ! Les plaies ne guérissaient pas. Tout y était passé : l'anneau fonctionnait quand il le voulait ; le Ténébreux étant désormais son ennemi, elle ne pouvait plus le contacter ; ne connaissant rien aux plantes, Eden avait essayé de nettoyer les blessures avec de l'eau de pluie. Son homme brûlait de fièvre, elle dormait avec lui, lui tenait la main. Quand il se réveillerait, elle pourrait l'aider à sortir de ces cavernes. Thranduil n'avait plus qu'elle ici, les troupes de l'Egnor fouillaient les couloirs de l'ancienne cité en ruine. La peur qu'ils les trouvent l'empêchait de fermer l'œil - elle devait monter la garde. Eden avait la responsabilité de leur vie à tous les deux. Ses mains tremblèrent, elle n'avait rien mangé depuis deux jours, ses paupières tombaient, et maintenant elle se disait qu'elle devait faire vite. Elle défit les bandages sales, nettoya doucement la blessure, toujours observée par le roi. Au moment d'approcher la lame, elle se figea :
— J'ai connu pire que cela. ( Il noua sa main autour de la sienne sur le manche du poignard ). Vas-y !
Elle lui mit un morceau de bois dans la bouche.
— Ils ne doivent pas nous entendre, fit-elle.
Eden se demanda qu'est-ce que le roi avait pu traversé pendant ces millénaires, car tandis qu'ils pressaient ensemble le couteau sur la blessure et qu'il mordait le bout de bois, il ne fit presque aucun son. Thranduil avait l'habitude de souffrir, et cette vérité lui fit mal.
Après quelques minutes, il inspira profondément et sa voix belle et éraillée demanda :
— Tu m'as sauvé la vie…
— Il fallait que je te mette à l'abri, le temps que les choses là-haut se tassent.
Elle se souvînt de son étrange souvenir devant la tapisserie qui cachait le jardin secret du palais d'été. On l'a traînait par les cheveux, et elle pleurait et suppliait qu'on lui laisse la vie sauve. Est-ce que c'était encore un souvenir de son double astrale ? Eadun Vertefeuille avait traversé les pires horreurs, elle n'avait pas survécu au poids des intrigues de la cour d'Eryn Galen. Thranduil la lâcha, elle s'assit à côté de lui, ses yeux toujours dans les siens.
— Quand je m'apprêtais à subir l'épreuve du Chêne Millénaire, je ne mesurais pas totalement encore l'étendu de l'impact qu'ont nos actes passés. Cette chose voulait plus que ma vie, elle voulait m'anéantir.
— Ils veulent briser ton pouvoir, prendre ton trône. Je ne sais pas depuis combien de temps on est coincés ici, mais il faut qu'on parte le plus rapidement possible. J'ai eu le loisir d'explorer ces ruines quand je cherchais à manger. Beaucoup de passages sont inaccessibles, bloqués par des éboulements. Et on ne peut partir de là d'où nous sommes arrivés, il y a des elfes vêtus de noir qui surveillent le lac souterrain.
Thranduil lui prit le visage dans ses mains, elle les couvrit des siennes.
— Nous trouverons un moyen. Je ne mourrai pas sous la surface de la terre, comme le dernier des nains. Comment as-tu su que la cérémonie finirait de cette manière ?
— J'ai entendu des elfes de ta cour parler de ta mort, ils avaient l'air de vouloir fêter l'événement.
Thranduil l'a toisait, elle connaissait ses grandes aptitudes d'analyse. Mais elle ne laissa rien transparaître.
— Comment es-tu sortie des appartements de mon Haut-Conseiller ? J'avais ordonné qu'on ne laisse pas sortir la demoiselle Vertefeuille avant mon retour, s'enquit-t-il avec intensité.
— Grâce à l'aide d'un fantôme.
Le roi l'a fixa, se frotta la mâchoire en la toisant avec un sourire au coin.
— Tu as fais des progrès… Avant tu m'aurais laissé voir chacune de tes émotions, alors qu'à cet instant tu es plus calme que moi.
Il sourit.
C'était un masque qu'elle se donnait, Gagadriel lui avait dit, le Ténébreux lui avait répété : si Thranduil découvrait qu'elle possédait l'anneau de la Terre il l'a tuerait pour obtenir. Thranduil savait tout. Voilà comment fonctionnait un véritable roi, il n'allait lâcher ses plans par amour. Il ne l'a connaissait que depuis quelques mois. Eden voulait faire taire les murmures de la peur. Le masque se brisait déjà, au fur et à mesure qu'il s'approchait de son visage.
Il l'embrassa, puis ses lèvres se détachèrent des siennes, mais elle refusa de les quitter. Elle approfondit le baiser.
— Je suis la porteuse de l'anneau de la terre, murmura-t-elle. Si tu désires me tuer, sache que je me battrai jusqu'au bout. Je vivrai coûte que coûte.
— Depuis quand ? demanda-t-il avec un rictus.
— La Lindorinand… Quand j'ai rencontré dame Galadriel. Je ne pouvais rien te dire.
Le silence, encore une fois. Eden se mordit l'intérieur des joues dans l'attente de ses prochaines paroles. Le Ténébreux serait déçu, elle révélerait tout ce qui était bon à dire afin de protéger Thranduil, elle et son frère.
— Tu as eu raison, lâcha-t-il dans un souffle. J'aurais du m'en douter… Quand tu as menti aux anneaux de pouvoir au tribunal de Thingol, j'ai douté. Ensuite j'ai su.
Il lui expliqua que le seigneur Cuthalion avait retrouvé un morceau de sa cape près du talan du haut-connard Ràvion, king des noldor. Elle aurait du se douter que le roi le découvrirait assez tôt. Restait à découvrir s'ils allaient survivre tous les deux à cette traque sous la forêt - les gens de l'Egnor étaient impatients de trouver le corps du roi et de sa catin de maîtresse, d'après les paroles sympathiques qu'elle avait entendues au cours des ses virées nocturnes.
— La quête de l'étoile d'argent dit…
— Tuer le porteur, tuer le voleur. Je connais la chanson, dit-elle tristement.
Eden lui pressa la main.
— Je suis heureux.
Elle le regarda, interloquée.
— Heureux de mourir avec moi, dans ces cavernes humides, elle fit un petit rire sans joie.
— Tu es une Vertefeuille.
— Je croyais que tu les détestais.
Elle fronça les sourcils.
— Mon père voulait que j'épouse une Vertefeuille, on dirait que son vœu sera exaucé. La quête de l'étoile d'argent ne doit pas être scellée par le sang, nous allons sortir d'ici et je montrerai à mon conseil celle qui m'a sauvée, Eadun de la Maison Vertefeuille, la porteuse de Cenya.
Eden posa un doigt sur sa bouche.
— Tut, tut, tut ! Laisse moi finir, s'il te plaît. Écoute moi attentivement. Le monde ne marche pas comme tu le pense, il y a une réalité plus compliquée cachée les frontières de ton royaumes. Cela concerne Arda, et une autre réalité : la mienne.
Eden se mit à lui conter une histoire invraisemblable, mais il se plaisait à écouter le son de sa voix. Elle était sincère avec lui, son regard de biche, limpide et profond racontaient à eux seuls leur ensorcelant conte. Qu'est-ce qu'elle voulait dire ? Si tout s'étaient éclaircis alors qu'il avait mit fin à son doute sur l'anneau, d'autres mystères ne cessaient de se rajouter. Elle s'appelait bien Eden DiLaurentis, humaine devenue elfe quand elle avait apparu sur la plaine de Dagorlad. Deux mondes existaient, séparés lors de l'apparition lors de la chanson d'Eru Illùvatar, et de la note discordante de Morgoth.
Arda et Halda. Il y avait-il une fin à ces contes rocambolesques ? Thranduil pensait que ces histoires d'autres mondes venaient du cerveau perturbé d'une jeune elfe perdue sur un champ de bataille. Il l'avait cru. Ensuite quand il avait su qu'elle s'appelait Vertefeuille, il fut rassuré. Eadun était une elfe, une personne similaire à lui, avec qui il allait pouvoir continuer de faire grandir le Frêne de la Maison Royale. Pragmatique, il avait depuis son âge le plus tendre cherché des solutions concrètes aux problèmes qu'il rencontrait. Cette elfine frappait un grand coup dans ses croyances les plus fondamentales. A chaque attaque, sa conscience lui rappelait les lois, les règles et les expériences, cette raison qui l'aider à analyse des paroles farfelues de sa promise.
— Je comprendrai, alors raconte moi, dit Thranduil avec douceur.
— Je sais que c'est difficile à entendre pour quelqu'un comme toi. Ton peuple t'importe plus que n'importe quoi sur cette terre, mais je te parle d'autre chose, de mon monde, de ma réalité…
— Et je suis impatient de découvrir tes secrets, je brûle de les apprendre depuis la première fois où j'ai posé les yeux sur toi.
Le feu disparaissait dans les braises, qui seules brillaient dans l'ancienne habitation de la cité oubliée. Thranduil balaya le souvenir d'une réminiscence - le coup d' État d'Oropher sur le gouvernement sylvain avait jeté la désapprobation des valar sur la Maison de son père. Ces ruines rappelaient ce qui était perdu, les regrets pourfendus dans le temple du vieux Chêne et les reines enfermées dans les dédales des grottes d'Eryn Galen - enterrées vivantes.
— Moi, ricana Eden en baissant un instant ses yeux ensorcelant. Je suis le double d'Eadun Vertefeuille. Mon patron, Salomon Graham, surnommé affectueusement Salomon Gift m'a amené ici pour une raison qui m'échappe encore. Il me parlait grâce à cet anneau, il m'a demandé d'être sa disciple. Le Ténébreux a possédé la nièce de ton Haut-Conseiller pour me retenir dans ses appartements. Sa voix trembla. Le regard de Thranduil l'a soutînt de continuer. J'ai l'impression d'être hantée… Depuis que je suis rentrée dans cette forêt, je vois des choses.
— Quelles choses ?
Elle se réjouissait que le roi ne sache plus rien à propos de la Eadun Vertefeuille de son souvenir, celle qu'il avait devant lui était un mirage de son passé millénaire. Pourtant, elle savait qu'il l'aimait, il paraissait si joyeux de la voir, si content d'apprendre la vérité. L'épée Célebêl, leurs disputes continuelles. Arriveraient-ils à enterrer la hache de guerre? Se soutenir au lieu de se bouffer la gueule pour des conneries. Ils devaient accepter son aide. Ainsi elle serait rassurée, ainsi elle pourrait quitter ce monde le cœur en paix avec Roger. Le plus difficile serait que le roi ne la laisserait jamais faire mais il devait lui faire confiance - le Ténébreux ne posséderait plus l'anneau, c'était une promesse.
— Dans ma fuite pour te retrouver, il a blessé Liunil. Il a blessé des serviteurs, certains de vos gardes royaux. Il se frappaient eux-mêmes, possédés par le Ténébreux. Et moi… et moi… je courais afin de trouver un chemin menant au temple.
Elle lui expliqua qu'elle avait trouvé un passage dans un étrange jardin dissimulé derrière une tableau. Thranduil connaissait cette peinture, elle appartenait à son oncle, un cadeau de son épouse. Pourquoi Galvorn avait construit un passage menant au temple ? Son épouse étant la grande prêtresse de la cérémonie, il avait obéit aveuglement à toutes les recommandations du couronnement du Chêne, abandonnant ses chevalières aux serviteurs de son oncle, anneaux, couronne et épée.
— L'Egnor n'a pas pu commettre cet attentat, l'arbre a voulu punir des pêchés qui m'appartiennent à moi seul. Le Chêne a fait apparaître ce double, il m'a rappelé la pire part de mon fëa. Cette pourriture que je cache sous la peau de mon visage. ( Il prit la main d'Eden, l'a fit poser sur son visage, la peau se désagrégea, l'épouvantable brûlure apparue.) Je porte la morsure de la mort. Je suis un immortel au visage de cadavre…
— L'arbre ne t'a pas montré ta peur la plus grande, sinon il t'aurait montré le démon qui t'as fait si mal… Dis-moi qui t'as fais cela ? Elle embrassa ses brûlures. Je t'en prie, fais-moi confiance.
— Les fëanoriens ont commencé à me torturer, le dragon a achevé de me marquer à jamais. A Doriath quand le roi Dior est tombé, j'ai poursuivi les deux princes dans les bois. Mon père se battait, la plupart des seigneurs des Maisons de Menegroth avaient trépassé cette nuit-là. Les fils de Fëanor non content de tuer les plus fières guerriers du roi, ont massacré froidement ellith et elfling. Les murs du palais paraissaient rouge, non pas de l'éclat des torches, mais des gerbes sanglantes du peuple égorgé. Je tairai le pire de cette nuit, le meurtre ne suffisaient pas à ces noldor. Cette engeance…, articula-t-il avec une rage qui fit trembler sa voix. Ils sont tous une malédiction pour mon clan.
Jamais il ne saura qui est réellement mon double. S'il apprend qu'Eadun et Carnillë Celebrimboriel ne font qu'un, il en souffrira terriblement. Que ça soit entre amis ou entre amants, on ne peut pas tout se dire. Certaines choses doivent rester cachées. Thranduil garde sa part de mystère, je garderai la mienne. Je ne veux plus que la haine déforme son visage, il mérite la paix. Je vais tout faire pour la lui donner.
Thranduil souriait mais ses yeux étaient froid, le bleu de ses iris paraissaient habités par la tempête d'un lointain passé. A son doigt, l'anneau pulsait.
Les sourcils broussailleux, la bouche fine, les pommettes haute et le nez droit de Thranduil se voilèrent.
A travers ses yeux, elle voit grandir les énormes murs d'une autre caverne, un palais merveilleux embrasé et sanglant. Elle se tient derrière une elfine à la longue chevelure brune, portant à son cou une émeraude flamboyante. Rosa Braun, la mère de Thranduil. Enceinte, elle caresse son ventre arrondi, les yeux fous, la respirations haletante. Mais l'image disparaît, et elle entend les murmures de l'anneau chanter dans son esprit : « Tu m'as promis un nouveau corps, Mairon ! Ce garçon m'appartient, l'aîné de cette voyageuse est mien.» Un elfe à la beauté assassine et aux yeux d'or répond : « Un peu de patience… Regarde le se battre avec tant de hargne, il mérite de faire ses preuves. Thranduil Oropherion, quelle perfection». Il éclate de rire en contemplant avec un plaisir malsain l'elfing à la chevelure cendrée planter son couteau dans la poitrine de l'elfling brun à la tiare d'or, et retirer la lame qui arrose de sang l'herbe et le tronc d'un arbre environnant. Son visage beau et innocent est bientôt rouge sous l'œil d'une gigantesque lune de sang. On l'a secoue, L'elfling pleure : « Le dragon ! Le dragon a tué les deux princes.»
— Eden ! Eden ! Eden !
Thranduil l'a regardait, les traits du visage contractés d'inquiétude.
— Je… Je ne sais pas ce qu'il s'est passé… Comment tu as commencé à me raconté, j'ai vu des choses… Je crois que c'est la fatigue, mais tout va bien, je t'assure, dit-elle en le serrant dans ses bras. Nous allons sortir d'ici. Mais je dois te dire Thranduil, ils sont partout dans ces grottes… Les troupes de l'Egnor fouillent tous les couloirs, j'ai pu me cacher tout ce temps que parce que cette habitation est cachée derrières les plus vieilles racines du grand Chêne. Je crois qu'ils te cherchent pour te tuer… Ils ont un plan effroyable. Thranduil… J'ignore si l'on va survivre, J'ai réussi par miracle à blesser cette créature, mais je ne sait pas si elle est morte. Et si elle était là, au-dessus de nous… Et si elle portait tes vêtements et se faisait passer pour toi. Les yeux d'iceberg de Thranduil s'écarquillèrent. Cette créature est folle, si elle est en vie, elle va commettre des horreurs en ton nom.
Une voix masculine tonna près d'eux :
— Eh, vous croyez que vous allez pouvoir sortir de ces grottes aussi aisément ?
Thranduil se redressa immédiatement, les sens en alerte, la main posée sur son ventre bandé. Il attrapa le poignard.
Amàndil marchait vers eux, il enleva son masque, son visage tout sourire contrastant avec son baudrier constellés de coutelas et de poignards.
— Monseigneur, c'est un honneur de vous recevoir dans la cité oubliée.
Voilà !
Hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé :)
Mille bisous
