Yo ! Avouez que vous ne l'attendiez plus ce chapitre 38, hein ? Sérieusement, je pense vous devoir quelques explications pour le retard considérable que j'ai pu prendre dans cette fic dernièrement... Désolé aussi de ne pas avoir pu répondre à ceux qui s'inquiétaient dudit retard mais la plupart n'avaient pas de compte aussi il m'était impossible de vous répondre par MP...
Pour commencer, lorsque je me suis attelé à ce chapitre, j'étais en pleine période de partiels et j'avais donc d'autres priorités et soucis en tête, raison pour laquelle j'ai mis de côté ce chapitre, au moins temporairement. Seulement, ce que je n'avais pas prévu, c'était qu'au moment de m'y remettre, une fois l'été arrivé, Mon PC allait tomber en panne, me laissant dans l'incapacité de m'en servir ! Impossible pour moi d'écrire donc pendant qu'il était en réparation et j'ai, de plus, eu la mauvaise surprise de constater, après l'avoir récupéré soit plusieurs semaines plus tard, que j'avais perdu près d'un mois de données. Autrement dit, la quasi-totalité de ce chapitre avait été effacée à cause d'un bug ce qui m'a passablement démotivé pour me remettre à écrire et j'ai préféré me focaliser sur d'autres projets, un peu plus importants pour moi.
Néanmoins ! Cette période de vide est désormais terminée et, après avoir pris mon courage à deux mains, je peux enfin vous présenter le chapitre 38 de Code Lyokô New Wave, réécrit avec soin, en espérant qu'il vous, plaise après toute cette attente... Encore désolé pour mon manque d'efficacité et de rapidité pour le coup !
Dans ce chapitre, je boucle enfin l'histoire parallèle de Sissi (dont j'avais un peu de mal à me dépêtrer à vrai dire !) et j'achève également le cours arc de Tranche de Vie pour mieux me préparer à un nouveau concentré d'action pour le chapitre 39. Mais trêve de bavardages et place au chapitre, en vous souhaitant, comme d'habitude, une très bonne lecture !
Disclamer : l'univers de Code Lyokô appartient à Moonscoop, et pas à moi. Je rappelle (vu que ça fait longtemps) que cette fanfiction est basée sur l'univers parallèle de la série de romans Code Lyokô Chronicles et ne prend donc pas en compte les événements de Code Lyokô Évolution. Toute ressemblance avec la série en live-acton en question serait purement fortuite.
EDIT : correction de la majorité des fautes du chapitre, merci à ceux qui me les ont signalées ! Je sais pas ce que j'avais pris en faisant ce chapitre mais ça devait être fort vues certaines de mes confusions T_T...
Chapitre 38 :
Épisode 137 : Réalité_
Un tremblement sourd ébranla le sol de Lyokô, se répercutant jusqu'au ciel. Mathieu cligna des yeux, hébété. Il ne savait pas comment il était arrivé en ce lieu, pas plus que la raison pour laquelle il s'y trouvait. Une seule certitude occupait son esprit cependant : il devait se battre. Se battre et protéger le monde virtuel coûte que coûte. Telle était son devoir et la volonté qui faisait battre son cœur virtuel.
Une main se referma sur la sienne, le faisant légèrement tressauter. Lentement, il releva sa tête coiffée de ses sempiternels oreilles de lapins jusqu'à croiser le regard d'or liquide d'Angel à ses côtés. Le jeune homme lui sourit, rassurant. Tout allait bien se passer.
Sans comprendre pourquoi, sans parvenir à se contrôler, Mathieu lui rendit son sourire avant de se retourner vers le ciel du territoire de nouveau, une sourde appréhension lui serrant la gorge. Tout allait se jouer dans un instant, ce n'était plus qu'une question de fraction de seconde…
Puis, subitement, le ciel se déchira et Lyokô sombra dans le chaos…
Un sac s'écrasa sur le bureau juste à côté de Mathieu, l'éveillant en sursaut. Les yeux encore embrumés de sommeil, il dut cligner plusieurs fois des paupières avant de parvenir à reconnaitre Jérémie qui le fixait de toute sa hauteur, un air dédaigneux sur le visage.
- Debout là-dedans ! grommela-t-il en se glissant sur la chaise à côté de lui, tu as eu toute la nuit pour dormir !
Il fallut quelques secondes supplémentaires à l'adolescent avant qu'il n'identifie la pièce claire et les paillasses sur lesquelles lui, ainsi que les autres élèves de Première Scientifique de Kadic, étaient attablés. La Salle de Sciences… Il était en cours de SVT !
- Désolé, marmonna-t-il en luttant vainement contre le sommeil, étouffant un bâillement, mais la nuit a été courte pour nous deux et avec la journée qu'on a passé hier je dois bien admettre que je suis épuisé !
Jérémie eut un haussement de sourcil hautain. Lui-même ne s'était jamais plein des nuits blanches qu'il avait enduré au collège, à l'époque de sa lutte contre XANA. Mathieu était décidément de faible constitution… Malgré leur paix tacite récente, il ne pouvait s'empêcher de le trouver affreusement horripilant par moment !
- Tu finiras par t'y faire, se força-t-il néanmoins à lui dire tout en sortant trieur et trousse de sa sacoche en cuir.
L'heure du début du cours n'était pas encore tout à fait arrivée et la plupart des élèves étaient encore éparpillés dans la classe, bavardant gaiment entre eux, discutant de leur week-end banal et sans intérêt. Attablée à son bureau, Madame Collins, déjà prête, faisait silencieusement le décompte des élèves présents, un stylo à la main. Comme tous les lundis matin, l'ambiance était plus à la détente qu'autre chose.
La porte de la salle coulissa une nouvelle fois, n'attirant que quelques brefs regards peu intéressés, et Aelita entra, son sac sur l'épaule, un air triste sur le visage.
Celui-ci se teinta de surprise qui se changea rapidement en soupçon lorsqu'elle aperçut Jérémie positionné à côté de Mathieu, place qu'elle avait l'habitude d'occuper depuis le départ de Kadic du jeune homme.
- Euh, vous allez bien ? ne put-elle s'empêcher de questionner, surprise par une telle proximité.
- Oui oui, répondirent les deux compagnons de chambre dans un bel ensemble, ajoutant à sa surprise, pourquoi ?
Sentant poindre un nouveau mal de crâne, Aelita choisit de ne pas se formaliser du comportement pour le moins inhabituel de son ex, préférant embrayer directement sur un sujet plus important.
- Ma mère voudrait qu'on fasse un point sur ce qu'on a appris sur Endo lors de notre précédente mission, murmura-t-elle le plus discrètement possible en se penchant sur leur bureau, rendez-vous ce soir après les cours au Kiwi Bleu ! Je peux compter sur vous ?
- On ne va pas à l'usine ? s'étonna Mathieu, s'attirant un hochement de tête négatif de la part de l'adolescente aux cheveux roses.
- Ma mère travaille ce soir, expliqua-t-elle, elle préfère profiter de sa pause pour notre réunion… A tout à l'heure !
Et, sans un mot de plus et en prenant bien soin d'éviter de croiser les yeux de Jérémie, elle se dirigea au fond de la salle jusqu'à une paillasse libre afin de s'y laisser tomber, s'éclipsant à la vue des deux jeunes hommes.
Malgré lui, Mathieu ne put s'empêcher de remarquer le regard douloureux de son voisin de table alors qu'Aelita s'éloignait, incapable de se détacher d'elle. Un brusque sentiment de culpabilité l'envahit. La veille, Jérémie avait pris la peine d'écouter ses doutes et de le réconforter tandis que lui avait ignoré avec superbe sa dispute avec son ex-petite-amie. Peut-être le jeune homme aux lunettes n'était pas le plus égoïste des deux en fin de compte ? Que restait-il de leur différent une fois la vérité sur leurs sentiments respectifs dévoilée au grand jour ? Peut-être était-il temps de faire preuve d'un peu de bon cœur et de bonne volonté envers son compagnon de chambre…
- Ne te fais pas trop de soucis pour Aelita, murmura-t-il à l'adresse de son voisin, baissant d'un ton alors que, sous l'injonction du professeur Collins, la classe commençait peu à peu à s'ébranler en vue du début du cours, elle se montre peut-être distante en ce moment mais je suis persuadé que c'est simplement parce qu'elle a trop à porter sur les épaules, avec toutes ces histoires concernant la Green Phoenix et tout ça… Je ne pense pas qu'elle t'ait oublié si facilement, attends de voir comment les choses évoluent une fois toute cette aventure terminée !
Jérémie resta silencieux, les yeux rivés en direction du tableau et, pendant un instant, Mathieu eut peur d'avoir outrepassé ses droits en donnant ainsi son avis sur les deux jeunes gens et leur relation. L'adolescent blond finit cependant par se dérider, esquissant un mouvement des lèvres à peine perceptible, histoire d'échapper à la vue perçante de l'enseignante, pour lui répondre :
- Ne le prends pas mal, fit-il tout bas sur un ton acerbe, plus douloureux qu'empli de reproches, mais je pense que tu n'as pas toutes les cartes en main pour juger de la situation… Aelita est une fille plus forte que tu le crois, elle sait ce qu'elle veut. Si elle avait voulu qu'on se remette ensembles, elle l'aurait dit au lieu de me repousser. Je la connais depuis des années et c'est une personne sincère, autant envers elle qu'envers les autres… C'est gentil de te soucier de moi mais crois-moi, c'est peine perdue.
Mathieu, malgré le fait que Jérémie ait buté sur le mot « gentil », se sentit flatté du compliment. Un début d'amitié semblait naitre entre eux à chaque nouvelle parole et il était agréable de sentir la tension régnant entre eux depuis le premier jour de leur rencontre s'atténuer au fil du temps.
Une vague d'hésitation submergea le jeune homme. Brusquement, il eut envie de réconforter Jérémie, en dépit de tout ce qui s'était passé entre eux jusqu'à présent.
- Elle a conservé votre photo, lâcha-t-il avec un léger sourire, celle du photomaton que tu avais jetée avant de quitter Kadic… Je l'ai récupérée et je lui ai donnée et, à voir sa réaction, je pense que ses sentiments ne sont pas aussi morts que tu veux bien le croire. A toi de saisir ta chance à présent !
Du coin de l'œil, Mathieu crut voir Jérémie se raidir, mais une imperceptible lueur d'espoir semblait avoir ravivé brusquement la glace bleue marine de ses yeux.
Heureux d'avoir réussi à dérider son compagnon de chambre, Mathieu mit un moment avant de remarquer que le professeur Collins le hélait déjà depuis un instant. Il fallut que son voisin de derrière lui administre une tape sur l'épaule pour qu'enfin il réagisse, faisant volte-face d'un air penaud en direction de l'enseignante qui avait quitté son bureau, le fixant d'un air désespéré.
- Je disais donc, reprit-elle visiblement pour la énième fois, sans se formaliser du manque d'attention de son élève, que j'ai reçu les papiers nécessaires à ta dispense pour l'épreuve du bac anticipée que sont les TPE, il faudrait que tu me signes ça dans la journée que je puisse le renvoyer à l'administration s'il-te-plait.
- Quoi… ? bredouilla Mathieu, un peu perdu, en saisissant maladroitement le carré de papier frappé du sceau officiel de l'établissement que lui tendait la professeure.
-Ta dispense, répéta Sandra Collins, résignée à faire preuve de patience, puisque tu as été transféré en cours d'année et compte-tenue des circonstances il n'y a pas eu trop de difficulté pour l'obtenir.
Se désintéressant de Mathieu qui redescendait doucement sur Terre, l'enseignante se retourna vers le reste de la classe, haussant légèrement le ton afin de bien se faire entendre.
- Pour les autres, vos convocations sont également arrivées, je vais les faire distribuer ! Vous y trouverez votre horaire et votre journée de passage. N'oubliez pas de vous en munir le jour J avec une pièce d'identité ! J'espère que vous êtes tous à jour sur vos projets…
Très vite, les feuilles de papier se mirent à circuler dans les rangs. Jérémie saisit la sienne au vol, contemplant les lignes photocopiées inscrites à sa surface d'un regard stupéfait. Un bref coup d'œil à Aelita, au fond de la salle, suffit à lui confirmer que la jeune fille était aussi décontenancée que lui. Avec toutes ces histoires de Green Phoenix comme du Supercalculateur, ni elle ni lui n'avaient pris le temps de se soucier de leur TPE. L'arrivée de leur convocation venait des les rappeler à la réalité avec la force d'un boulet de canon.
Qu'ils luttent pour le bien de ce monde ou pas, la vie continuait à s'écouler autours d'eux sans qu'ils y prêtent attention et, contre toute attente, leur première épreuve du bac approchait à grands pas ! Depuis le début de leur aventure, c'était la première fois que les deux jeunes gens percevaient avec tant de puissance à quel point ils avaient fini par se couper de leur vie d'adolescents normaux. Sans doute avaient-ils fini par se dire que leur combat acharné pour défendre l'humanité leur avait attribué certains privilèges –il n'en était rien et Sandra Collins, sous ses airs monotones, venait de le leur rappeler d'une bien cruelle façon.
Mathieu paraissait aussi déconcerté que son voisin, fixant bêtement sa dispense d'un regard creux. Après tous les événements qui s'étaient enchainés dans sa vie au cours des derniers mois, la perspective de passer le bac lui paraissait d'une absurdité sans nom. Alarmé, il se rendit brusquement compte que sa quête pour retrouver Angel avait fini par lui faire perdre toute notion du temps et des études, qui ne s'étaient jusque-là qu'ajoutées en toile de fond de ses incroyables aventures virtuelles. Cependant, cette facette de sa vie était aussi réelle, sinon plus, que celle de Lyokô et de l'usine sur le lac. Tenir cette dispense entre ses mains semblait l'éveiller brusquement d'un long rêve dans lequel il aurait été plongé pour un temps infini. Pour la première fois depuis des semaines, Mathieu se surprit à prendre pleinement conscience de la salle de classe et de la présence de ses camarades.
Aelita, assise au dernier rang, gardaient les doigts crispés autour de la feuille, la froissant légèrement, sous l'effet de l'appréhension. Outre la gifle magistrale qu'elle venait de se recevoir en pleine figure, lui rappelant brusquement qu'elle n'allait pas tarder à devoir faire un choix entre ses études et sa vie de Lyokô-guerrière, un détail s'était imposé à son esprit. Un détail qui, malgré son apparente frivolité, lui paraissait plus insurmontables encore que le fait de concilier sa vie de lycéenne et celle de combattante virtuelle d'une autre époque. Elle et Jérémie étaient supposés faire équipe pour ce TPE. Par quel miracle allaient-ils réussir à s'entendre d'ici au jour de l'épreuve ?
La machine à café se mit en marche avec son habituel vacarme vrombissant la faisant ressembler à un quelconque monstre mécanique et, après un bref sursaut, le liquide chaud et tiède s'écoula du filtre directement dans le gobelet de plastique, répandant sa vapeur au sein du minuscule bâtiment de pierre perdu au milieu de Kadic.
Ulrich fronça le nez en prenant son café du bout des doigts. L'odeur qui s'en dégageait n'était guère convaincante… Peut-être avait-il était naïf de croire qu'après tant d'années le fameux distributeur de boissons du lycée, réputé pour sa vétusté, parviendrait à lui fournir cette fois-ci et de façon exceptionnelle un café décent ?
Dubitatif, il trempa ses lèvres dans le liquide brun et mousseux avant de réprimer une grimace et de lancer le gobelet d'un geste expert au sein de la poubelle toute proche, sans même prendre le temps d'avaler la moindre gorgée. Mieux valait revenir aux valeurs sûres pour aujourd'hui…
Alors qu'il appuyait sur le bouton de son habituel Schweppes saveur orange, Odd et Eva se glissèrent derrière lui, sortant tout droit de leur cours de langue. Le jeune homme au béret, l'air passablement abattu, vint directement s'assoir contre le muret, enfouissant ses bras dans ses mains d'un geste désespéré, son sac jeté au sol. Sa petite-amie, dont il venait de lâcher la main, leva les yeux au ciel.
- Qu'est-ce qu'il a ? s'enquit Ulrich d'un ton vaguement intéressé, scrutant son ami avec perplexité.
- On vient de recevoir nos convocations pour les TPE, expliqua Eva d'un air détaché, du coup ça l'a légèrement… Perturbé !
- Trois semaines… ! gémit l'intéressé en redressant brusquement la tête, désespéré, seulement trois semaines avant notre passage et on est à peine à la moitié du dossier ! Ça m'était complètement sorti de la tête ! On est fichus…
Eva, qui avait visiblement passé les deux heures de la matinée à tenter de remotiver son petit ami, baissa les bras d'un air agacé, dérobant d'un geste leste la canette de soda d'Ulrich pour en avaler une longue rasade, sous son regard réprobateur.
Le jeune homme aux sourcils broussailleux se renfrogna néanmoins, habitué à l'attitude sans gêne de l'américaine, se plongeant dans ses pensées. Les TPE, hein… ? Leur première véritable épreuve du Baccalauréat. Il devait bien reconnaitre que, à l'instar de son compagnon de chambre, il n'avait guère eu l'occasion de songer aux examens au cours des derniers mois. Le divorce de ses parents, ainsi que le rallumage du Supercalculateur avaient eu tôt fait d'éclipser de son esprit tout autre forme de problème et les études avait été rapidement reléguées au second plan.
Un air songeur barra le visage de l'adolescent tandis que celui-ci récupérait froidement sa canette des mains d'Eva, la sirotant sans même y prendre gare. Il fallait bien reconnaitre que, depuis toujours, les notes n'avaient jamais été au cœur de ses pensées. Maintenant cependant, alors que la conclusion de sa scolarité approchait à grand pas, l'avenir semblait s'imposer à lui d'une toute autre manière. Qu'allait-il bien pouvoir faire une fois le lycée fini ? Son père avait toujours nourri l'espoir de le voir poursuivre de grandes études, en dépit de ses faibles résultats scolaires, mais lui-même ne s'était jamais senti attiré par la gloire et la renommée. Encore fallait-il déjà qu'il parvienne à avoir son bac ! Avec le divorce de ses parents, il y avait fort à parier que ses géniteurs se désintéresseraient rapidement de son avenir s'il faisait face à un nouvel échec scolaire. Que lui resterait-il alors à faire ?
Et puis, soudain, cela le frappa avec une rare intensité, lui coupant le souffle. Il ne souhaitait plus poursuivre ses études, ne serait-ce que pour s'opposer à la folie des grandeurs de son père. Jamais l'envie de fuir l'environnement étouffant du lycée ne lui avait paru si grande. Avec la séparation de ses parents, il pourrait sans nul doute exiger son émancipation et trouver du travail. En réalité, s'il ne s'était pas senti à ce point pieds et poings liés face à son devoir envers le Supercalculateur et la Green Phoenix, il aurait certainement déjà quitté l'établissement depuis bien longtemps…
Plus en proie à ses doutes que jamais, Ulrich attarda son regard sur le petit couple de ES, Eva observant la cours bruissant des clameurs des étudiants d'un regard désintéressé et Odd se lamentant au sol, la tête de nouveau plongée entre ses bras. Presque aussitôt, sa belle motivation fondit comme neige au soleil. Il ne pouvait pas partir tout de suite. Cela serait revenu à trahir ses amis une nouvelle fois et, cela, il ne pouvait s'y résoudre.
Odd, de son côté, était trop occupé à repenser avec angoisse à la date buttoir des TPE pour prêter attention aux interrogations de son ami aux cheveux bruns. Gémissant, il sentit soudain le papier d'un journal franchement imprimé tomber sur sa tête recroquevillée dans ses épaules, faisant glisser son béret au sol.
Curieux, il leva les yeux en direction de son agresseur : une jeune fille aux cheveux d'un rouge prononcé noués en deux petites couettes sur les côtés. Elle lui adressa un grand sourire de toute sa hauteur.
- Au lieu de geindre, lit plutôt ça, lâcha Milly de son habituel ton enjoué, c'est la dernière édition des Echos de Kadic, tout droit sortie de l'imprimerie ! Profite !
Odd soupira avant d'ôter le papier glacé de sa tête d'un geste morne, le feuilletant sans grande conviction, disparaissant derrière. La collégienne, surprise par le manque de réactivité du jeune homme, pourtant un de leurs fidèles lecteurs d'habitude, interrogea Ulrich du regard.
- Qu'est-ce qui lui arrive ? s'enquit-elle, le ton passionné de la journaliste en herbe pointant derrière ses accents faussement inquiets.
Le jeune homme eut un sourire. Il aurait fallu ne pas connaitre Milly pour comprendre qu'elle avait flairé le scoop. Il eut tôt fait de réduire ses espoirs à néant.
- Disons juste que les études viennent de se rappeler à Odd d'une bien cruelle façon, ironisa-t-il, taquinant l'adolescent qui lui lança un regard courroucé par-dessus son journal.
Brusquement, ce dernier se figea, les yeux rivés sur un article en particulier. Se redressant en toute hâte, il se jeta vers la collégienne, la faisant sursauter.
- Milly ? C'est vrai ce qui est indiqué dans ce passage !? s'enquit-il d'un air effaré.
Eva le fixa avec curiosité tandis que la journaliste en herbe parcourait rapidement son propre article, louchant dessus à cause de la proximité.
- Ah ! Le départ du proviseur, sourit-elle en s'éloignant d'un pas, oui c'est la vérité ! Tamiya avait ses sources… Selon elle, il quittera Kadic d'ici la fin de l'année pour commencer une nouvelle vie avec son amante -vous savez, la nouvelle prof là. Et, apparemment, Sissi le suivra dans le déménagement.
Ulrich sentit son cœur louper un battement. Avant même que son cerveau se soit remis en marche, il avait arraché le journal des mains d'Odd, le déchirant à moitié tandis que l'adolescent lâchait un petit cri courroucé.
L'article était bref, annonçant que le proviseur, Jean-Pierre Delmas, avait finalement pris la décision de passer la main, n'assurant sa fonction que jusqu'à la fin de l'année scolaire. Il n'était fait mention de sa petite-amie qu'en dernière ligne, où il était confirmé que toute la famille Delmas aurait quitté l'établissement d'ici l'été.
Au fond de lui, Ulrich eut l'impression qu'on venait de verser une tonne de plomb. Il se sentait subitement comme étourdi, perdu. Tout n'était plus que taches floues et sons informes autour de lui tandis qu'une seule et unique pensée s'imposait peu à peu à son esprit avec plus d'intensité que jamais… Sissi allait partir !
- Ça va faire bizarre sans Delmas et sa fille l'année prochaine, hein ? fit mollement remarquer Milly tandis que le carré de papier lui glissait des mains, tombant au sol avec un bruit de froissement sourd, à votre avis qui va la remplacer, Madame Meyer ?
- Tant que ce n'est pas Chardin, ironisa Odd d'un geste vague avant de soudain froncer les sourcils face à l'air blême de son compagnon de chambre, Ulrich tu te sens bien ?
Ce dernier ne répondit pas. D'un pas peu assuré, il se précipita tout à coup dans la cour, écartant Milly et Eva d'un geste brusque au passage. Ignorant les appels de ses amis, il se mit à courir, le cœur battant à tout rompre dans sa poitrine, son regard fouillant l'établissement dans les moindres recoins avec panique, à la recherche de la jeune fille au carré plongeant qui représentait son univers tout entier Il fallait qu'il en ait le cœur net !
Cela faisait un temps fou que sa petite amie et lui n'avaient plus passé de temps l'un avec l'autre, il ne pouvait le nier, Sissi le fuyant comme la peste depuis sa lecture de la lettre de Soprano, dont il ignorait toujours tout, éludant ses questions volontairement et se montrant distante. Pourtant, jamais il n'aurait pu croire qu'elle lui dissimulerait quelque chose d'aussi important que son départ de Kadic ! Cette pensée lui paraissait inacceptable, peu importait la façon dont il la retournait dans sa tête. Sissi avait toujours fait partie de sa vie, que ce soit en bien ou en mal, tantôt insupportable harceleuse pimbêche, tantôt adorable petite-amie partageait tous ses moments difficiles. Imaginer sa vie sans elle lui était soudain inconcevable, tout simplement. Comme si l'univers tout entier risquait de s'écrouler sans Sissi.
En proie à la plus grande confusion, il pressa le pas, alors qu'un vent glacé lui cisaillait les os de l'extérieur, comme pour se moquer de son humeur.
Sissi déambulait sous les arcades, rigolant béatement avec son groupe d'amis, lorsque la voix d'Ulrich l'interpela soudain derrière elle, lui glaçant le sang. D'une voix légèrement tremblante, elle recommanda à ses compagnons de partir devant sans l'attendre et resta sur place, incapable de se retourner, comme paralysée.
Elle sentait le souffle de son petit ami dans son cou tant il était proche désormais. Le léger essoufflement qu'elle percevait dans sa nuque lui indiquait qu'il avait couru pour la rattraper. Le doute n'était pas permis, il savait.
La jeune fille au carré plongeant poussa un profond soupir. Elle s'était préparée à cette confrontation qui aurait bien du survenir dans sa vie tôt ou tard. Pourtant, et malgré sa résolution, elle sentit son cœur se serrer dans sa poitrine à l'idée de ce qu'elle s'apprêtait à dire à son petit-ami. Mais sa décision était prise depuis des jours désormais, et il était trop tard pour reculer. Elle devait faire face, avec le courage dont elle seule savait faire preuve par moment. Celui qui lui permettait de soulever des montagnes lorsque sa superficialité apparente venait à se fissurer.
- Sissi… Je sais tout, lâcha le jeune homme d'un ton mêlant tristesse et effarement.
Inspirant une grande bouffée d'oxygène, la jeune fille se retourna finalement en direction de son petit ami. Elle fut surprise de se retrouver à seulement quelques centimètres de lui, incapable de détourner son regard de ses orbes bruns dans lesquelles elle pouvait lire tout le désespoir du monde. Une boule se forgea dans sa gorge, l'empêchant de parler. Sa résolution vacilla. Pourquoi fallait-il qu'elle prenne une décision aussi dure ?
- Que… Qu'est-ce que tu sais ? questionna-t-elle dans une vaine tentative d'innocence, dans le but de gagner du temps.
Ulrich parut soudain furieux, ses sourcils s'arquant dans une expression colérique qu'elle connaissait bien. Ce regard qu'il lui lançait en cet instant présent, c'était celui qu'il lui avait adressé pendant des années au collège, lorsqu'il rejetait ses avances. Le regard qui l'avait mystérieusement poussée à tomber plus amoureuse encore et à s'accrocher pendant tant d'années. Brusquement, elle eut envie de fuir, mais ses jambes tremblaient trop pour le lui permettre.
- Tu sais très bien de quoi je veux parler, s'écria-t-il avec colère, ton départ du collège avec ton père ! Quand est-ce que tu comptais m'en parler ? Tu voulais vraiment que je l'apprenne de quelqu'un d'autre, c'est ça ?
Sissi vacilla, ébranlée. Ulrich avait l'air plus blessé que jamais par cette trahison et elle-même ne pouvait se pardonner d'avoir tant hésité avant de lui parler de ce choix difficile. Mais il était trop tard désormais, le mal était fait et elle ne pourrait plus jamais l'effacer. Il lui fallait agir maintenant et assumer ses actes, même si cela devait leur faire du mal à tous les deux.
- Je suis désolée Ulrich, murmura-t-elle, éprouvée, je ne pouvais pas me résoudre à t'annoncer ça… J'avais peur de ta réaction.
La peine que l'ont pouvait discerner dans la voix de l'adolescente suffit à calmer quelque peu les nerfs de son petit ami.
- Tu ne peux vraiment rien y changer… ? demanda-t-il avec espoir, saisissant sa main qu'il sentit tressauter entre ses doigts, tu pourrais… Tu pourrais rester à l'internat ! Ton père n'y verrait pas d'inconvénient je suis sûr !
- Non, Ulrich je… Il a besoin de moi, je suis désolée. Je ne peux pas le laisser seul avec Mlle. Soprano, jamais je ne pourrais.
D'un geste mal assuré, elle retira sa main, sous le regard désespéré de son petit-ami, qu'elle voyait de plus en plus flou derrière les larmes emplissant peu à peu ses yeux.
Ulrich l'observa, interdit. Pour la première fois depuis des semaines, il la voyait de près. Elle avait changé, cela lui paraissait flagrant désormais. Son visage, habituellement savamment maquillé, était aujourd'hui d'une pâleur blafarde et es cernes violacées soulignaient ses yeux. Ses cheveux, si soigneux depuis des années, tombaient désormais en mèches tristes devant son front et son habituelle taille fine digne d'un mannequin avait fait place à une maigreur affolante. Elle semblait épuisée et quelque chose disait à son petit-ami que le poids des examens n'y était pour rien.
Un brusque sentiment de culpabilité emplit subitement la poitrine du jeune homme. Depuis combien de temps n'avait-il pas pris le temps de s'intéresser à Sissi, de voir comment elle allait ? Des jours ? Des semaines ? Il lui semblait que cela faisait une éternité qu'ils ne s'étaient plus retrouvés seul à seul. Avait-elle finit par se lasser de cette distance qu'ils avaient inconsciemment adoptés entre eux ? Une envie de savoir, de comprendre ce qu'elle pouvait ressentir le dévorait de l'intérieur.
- Qu'est-ce qui t'arrive, Sissi ? insista-t-il avec peine, réponds-moi ! Pourquoi est-ce que tu me caches tant de choses dernièrement ? D'abord la lettre de Soprano, maintenant ça… Est-ce que c'est lié ? S'il-te-plait, parle-moi…
La jeune fille resta muette, plus déchirée que jamais au fond d'elle-même. Ulrich avait été l'amour de sa vie pendant tant d'années… Elle aurait été capable de tout faire pour ses beaux yeux couleur chocolat ! Pourtant, en cet instant précis, elle ressentait pour la première fois la limite de ses sentiments. Le secret qu'elle partageait avec son père et son amante dépassait de loin tout ce qu'elle pourrait jamais avouer à son entourage… Même à Ulrich !
Il avait cependant raison sur un point : le départ précipité de son père n'était pas sans lien avec ce qui était arrivé à sa mère. En effet, après une longue discussion avec sa fille et la nouvelle femme qui partageait sa vie, le proviseur avait fini par prendre la lourde décision de quitter Kadic. Démarrer une nouvelle vie était nécessaire pour eux trois désormais, se retirer quelque part à la campagne où ils pourraient enfin tourner la page… Tous les trois, loin du fantôme de Mélissa Delmas.
Un regain d'énergie s'empara de Sissi à la pensée de cette longue discussion qu'elle avait eue avec les deux adultes. Quoi qu'en dise Ulrich, sa décision était prise. Il fallait qu'elle s'éloigne au maximum de cet environnement qui lui rappelait trop de mauvais souvenirs, quitte à laisser ce qu'elle avait connu de meilleur derrière elle pour recommencer ailleurs, loin de son ancienne vie…
- Je suis désolée Ulrich, répéta-t-elle simplement, d'un ton plus ferme désormais.
Un silence lourd de sens s'écoula entre les deux adolescents, tandis que tous deux mesuraient les conséquences de cette décision de départ avec plus d'intensité que jamais.
- Alors dans ce cas…Qu'est-ce qu'on devient tous les deux ? s'enquit finalement Ulrich avec appréhension.
Il connaissait déjà la réponse au fond de son cœur mais la peur l'empêchait de l'accepter. Il était dans le déni le plus total. Sissi, quant à elle, n'avait jamais paru plus déterminée qu'en cet instant.
Avec douceur, elle saisit les mains de son petit-ami entre les siennes, plongeant ses yeux sombres dans les siens pour, elle le savait, la dernière fois.
- On ne peut pas continuer tous les deux, affirma-t-elle d'une voix brisée, mais ferme, rester ensembles alors que je ne vais pas tarder à disparaitre de ta vie serait trop douloureux… Autant pour toi que pour moi. Soyons réalistes, Ulrich, il est temps qu'on passe tous les deux à autre chose… Même si ça me brise le cœur de te dire ça.
Le jeune homme recula en trébuchant, ébranlé. Non… Il n'était pas prêt. Pas si peu de temps après Yumi. Son être tout entier était incapable d'encaisser une nouvelle, rupture, il le sentait.
Sissi, un sourire triste sur le visage, le laissa s'éloigner sans réagir. Cette attitude lui déchira le cœur encore un peu plus.
- Pourquoi… ? murmura-t-il malgré lui, au comble du désespoir.
- Écoute, Ulrich, reprit-elle avec douceur, je ne suis pas aveugle tu sais… J'ai bien vu ce qui se passait depuis quelques semaines. Tu recommences à trainer avec ta bande. Lentement mais surement les choses redeviennent comme avant et tu t'éloignes. Ne nie pas, je le sais, et je ne t'en veux pas… Cette parenthèse que nous avons été l'un pour l'autre a été un moment fantastique… Peut-être même le plus beau de ma vie ! Et je ne regrette rien. Mais il est temps d'y mettre un terme et de redevenir qui nous sommes vraiment tous les deux, tu ne crois pas ?
Ulrich, fauché sur place, ne trouva rien à répondre. Pendant un bref instant, il avait eu l'impression que Sissi savait tout, pour le Supercalculateur et le reste. Et puis, il comprit soudain qu'à ses yeux tout cela ne signifiait rien de plus qu'un retour à la normale. Depuis qu'il fréquentait sa bande, Sissi avait toujours été mise à l'écart, et pour cause. Pendant un instant, elle avait failli partager leur vie de héros, faire partie des Lyokô-guerriers à part entière. Avant même Yumi elle avait découvert l'usine et ses sombres secrets et avait même fait preuve d'une certaine bravoure.
Seulement, à l'époque déjà, comme en ce jour, sa famille s'était révélée plus importante que leur groupe et elle les avait trahi, menant son proviseur de père à l'usine. Un Retour vers le Passé avait suffi à arranger les choses et la mémoire de Sissi avait été effacée mais, de cet épisode, une rancœur était restée entre elle et le groupe des Lyokô-guerriers, raison pour laquelle Ulrich avait mis tant de temps à lui faire confiance et à lui ouvrir son cœur.
Pourtant, en ce jour précis, alors que Sissi, pour la première fois de sa vie, repoussait ses sentiments, il constatait que cette jeune fille effrayée qui avait accourue auprès de son père lorsque les choses s'étaient gâtées était toujours présente, quelque part derrière ces yeux tristes et cette fragilité apparente.
Sissi avait raison sur un point au final : petit à petit, sa réalité changeait, se courbait pour retrouver la forme qu'elle avait toujours eu avant l'extinction du Supercalculateur. Ce secret qu'ils partageaient suffisait à modifier leur monde.
- Ne sois pas triste, insista Sissi avec un nouveau sourire pâle, cela fait longtemps que je savais que cette période bénite où on pouvait être tous les deux ensembles ne pourraient pas durer. Tu as ce secret dont tu refuses de me parler depuis si longtemps et, aujourd'hui, j'ai le mien. C'est dans l'ordre des choses, rien de plus.
- Alors… Tout est fini ? demanda Ulrich d'un ton soudain très calme, au fur et à mesure que son esprit se faisait à l'idée de la séparation.
- J'en ai bien peur… sourit une dernière fois Sissi alors que des larmes perlaient le long de ses joues, lui arrachant un sursaut de surprise, eh bien… Adieu Ulrich. Et merci pour tout.
Et, sans un mot de plus, elle fit volte-face et s'éloigna d'un pas lent, incapable de stopper ses pleurs silencieux. Le jeune homme aux cheveux bruns la regarda s'éloigner sans dire un mot, le cœur plus lourd que jamais. Il n'essaya pas de la rattraper. Cette discussion qu'ils venaient tous les deux d'avoir n'était rien d'autre que la concrétisation d'un sentiment qu'il éprouvait depuis longtemps déjà.
- Adieu, Elisabeth Delmas, lâcha-t-il à son tour, une fois seul, avant de faire lentement demi-tour en direction de ses amis, restés auprès du distributeur de boissons.
Cette fois-ci, tout était bel et bien terminé.
Les jours avaient tendance à rallonger depuis quelques temps sur la Ville de la Tour de Fer si bien que, lorsque Stéphanie et Yumi sortirent ensembles des cours pour se diriger vers le Kiwi Bleu, le soleil était encore haut dans le ciel, nimbant les immeubles gris de nuances roses et dorés laissant rêveur. Les nuages cotonneux se dissipaient peu à peu et il y avait fort à gager que le beau temps serait définitivement de retour d'ici peu.
- A quel heure est-ce qu'on a rendez-vous ? interrogea Stéphanie, faisant rouler son vélo à côté d'elle afin de se maintenir à l'allure de son amie.
La japonaise vérifia rapidement le message que lui avait envoyé Aelita le matin-même sur son portable, du coin de l'œil.
- 18h30, l'heure de la pause d'Anthéa, finit-elle pas répondre, on sera un peu en avance mais ça nous laissera le temps de boire un café et de discuter entre filles, qu'est-ce que tu en dis ?
L'accro aux mangas approuva d'un grand signe de tête enjoué tandis que Yumi déboutonnait son veston, libérant son chemisier avec un soupir d'aise. Il faisait de plus en plus chaud sur la ville, même après les cours, si bien qu'une couche de vêtement en moins n'était pas de refus. Habituée au climat plus élevé du sud de la France, Stéphanie conserva néanmoins son pull.
Il ne fallut que quelques minutes aux deux adolescentes pour atteindre le petit café coincé au milieu du carrefour, surmonté de son habituelle enseigne au néon bleu grésillant sous l'air frais du soir. D'un même mouvement, elles poussèrent la porte qui teinta avec un bruit de clochette, pénétrant dans l'établissement chaleureux et convivial.
A leur grande surprise, Aelita, Mathieu et Jérémie étaient déjà installés à une table un peu plus loin, juste en face d'une grande baie vitrée donnant sur la rue, sirotant leur soda dans un silence tendu à la lueur des lampes.
Avec un regard entendu, Yumi et Stéphanie vinrent se glisser sur la banquette moelleuse à leur côté, les saluant bruyamment afin de réchauffer l'atmosphère.
- Vous êtes déjà là ? fit remarquer la japonaise avec étonnement, rejetant ses longs cheveux de soie noir en arrière pour éviter qu'ils ne trempent dans le verre du blond à lunettes.
Jérémie fronça les sourcils tandis qu'Aelita répondait à sa place, en bonne meneuse.
- J'ai préféré sécher notre dernière heure de cours, affirma-t-elle, il y avait quelque chose dont je voulais discuter avec vous en particulier avant qu'on ne commence le débriefing de la dernière mission.
Sans attendre que Yumi lui eut posé plus de questions, elle posa son BlackBerry sur la table et, après un regard méfiant en direction des serveurs, déambulant à quelques mètres d'eux, elle appuya sur la touche « play » de la fonction magnétophone du portable. Le fichier MP3 se mit presque aussitôt en route en grésillant, diffusant la voix étrangement déformée par le haut-parleur minuscule de Mathieu. La japonaise, intriguée, ne tarda pas à reconnaitre l'enregistrement : il s'agissait de la dernière prédiction du jeune homme sur Endo.
« Le dénouement approche. L'ange en cage et l'ange innocent devront se battre et l'un d'entre eux tombera au terme. L'ingénu devra plonger pour sauver le perdant et alors seulement tout sera terminé pour lui. Un choix s'imposera alors à lui et de ce choix dépend la survie des mondes en fusion. Puisse-t-il faire le bon… »
Aelita stoppa l'appareil et contempla ses amis d'un air grave. Ils n'avaient pas vraiment eu le temps de prendre garde à la prédiction la dernière fois mais, ce soir-ci, dans la quiétude du Kiwi Bleu, son sens leur sautait brusquement aux yeux. Yumi arborait désormais une expression franchement inquiète tandis que Jérémie, l'air sombre, gardait les doigts croisés sous son menton dans une attitude méditative. Quant à Mathieu, on aurait dit qu'il aurait préféré disparaitre derrière son verre, le sirotant le plus discrètement possible. Le souvenir de ce triste épisode sur Endo le mettait indubitablement mal à l'aise.
Seule Stéphanie paraissait incrédule, dévisageant ses amis à tour de rôle, en quête d'explication.
- Eh bien quoi ? fit-elle au bout d'un moment, pour moi ça ressemble plus à du charabia qu'autre chose -sans vouloir te vexer Mathieu !
Le jeune homme eut un geste vague. Peu importait pour lui que l'on critique ses prédictions involontaires, dont il ne gardait aucun souvenir par ailleurs. C'était une sensation étrange d'entendre ainsi sa propre voix psalmodier des mots sans queue ni tête sans pour autant parvenir à se souvenir les avoir énoncés à un moment donné.
- C'est pourtant simple, répliqua Jérémie, agacé, faisant à nouveau preuve de son habituel manque de patience envers ceux qu'il considérait comme des « esprits lents », les deux anges font références aux apparences virtuelles d'Angel (l'ange en cage) et Aelita (l'ange innocent). En d'autres termes cela signifie…
- …Que notre meilleur chance de libérer Angel, c'est que je l'affronte en combat singulier, conclut la jeune fille aux cheveux roses, déterminée.
Yumi se redressa aussitôt, les sourcils froncés d'un air peu convaincue.
- Aelita, tu as conscience que cette prédiction ne parle en aucun cas de ta victoire ? Tu pourrais tout aussi bien y rester ! Et de toute manière, dévirtualiser Angel ne suffira pas à le libérer !
- Exact, approuva Jérémie, j'y ai déjà réfléchi et, même dévirtualisé, Angel ne réapparaitrait pas dans nos scanners mais bien dans celui de la Green Phoenix ! Il y a trop d'inconnues dans cette affaire pour se lancer dans un combat tête baissée pour le moment.
Aelita le fusilla d'un regard qu'il ignora superbement, se concentrant de nouveau sur son verre. Pensait-il véritablement qu'elle n'avait pas réfléchis à tout cela de son côté ? La prenait-il pour une idiote ?
- Oui… reprit-elle dans un souffle irrité, c'est vrai. Raison pour laquelle j'en viens à la deuxième partie de la prophétie de Mathieu, celle où l'ingénu doit plonger pour sauver celui des deux anges qui aura été vaincu.
Jérémie l'interrompit de nouveau d'un ton sec.
- Ça ne nous avance pas beaucoup, fit-il en réajustant ses lunettes, cette métaphore peut s'appliquer à une quantité de choses ! Plonger dans le monde virtuel, dans la Mer Numérique… ? Ou bien…
-…Plonger sur Terre ! acheva la jeune fille pour lui avec agacement. La tension était palpable entre eux depuis leur dernière discussion nocturne, Yumi et Jérémie, vous savez à quoi je pense…
La japonaise laissa échapper un sifflement apeuré.
- Une Translation, murmura-t-elle, visiblement horrifiée.
Stéphanie et Mathieu échangèrent un regard, perdus, incapables de comprendre ce dont parlaient leurs amis. Aelita, saisissant leur trouble, se tourna dans leur direction afin de s'expliquer.
- Laissez-moi tout reprendre depuis le début, fit-elle à leur intention, à l'époque où l'on traquait encore XANA (le dangereux programme multi-agent de mon père dont on vous a déjà parlé) dans le Réseau, Jérémie avait mis au point une technique pour nous envoyer directement sur Terre au niveau des Supercalculateurs infectés par le programme et les détruire, sans avoir besoin de recourir à un scanner. Ce procédé était connu sous le nom de « Translation ».
- Incroyable ! souffla Stéphanie, médusée, la tête entre les mains, alors comme ça vous pouviez vous matérialiser n'importe où sur Terre juste en appuyant sur un bouton !?
On sentait à son ton que, malgré son aversion pour Jérémie, elle était impressionnée.
- Pas exactement, se hâta de tempérer le jeune homme aux lunettes, en réalité il s'agissait plus d'envoyer des spectres numériques des autres sur Terre par le biais du Skid. L'avantage, c'était que je pouvais leur attribuer une apparence et des pouvoirs similaires à ceux de leurs avatars virtuels. Aussi, les risques étaient moindres puisque, une fois sur Terre, ils ne risquaient rien de plus que de se faire dé-translater et de revenir dans le Skid, un peu sonnés mais en vie. C'était toujours moins risqué que de les envoyer en chair et en os là-bas !
Yumi confirma d'un signe de tête, retenant un frisson. Le souvenir des horribles créatures transgéniques créées par XANA dans ses laboratoires éparpillés au quatre coins du monde hantait encore ses nuits par moment.
Stéphanie, quant à elle, paraissait au comble de l'admiration, comme si toute son aversion pour Jérémie n'avait jamais rien été de plus qu'une vague plaisanterie. Mathieu, assis à côté de son compagnon de chambre, paraissait tout aussi impressionné.
- Donc si je comprends bien, fit-il lentement, réfléchissant avec intensité, tu penses que ma… la prophétie fait référence à une Translation et que pour sauver Angel une fois dévirtualisé…
- …Il faudra que l'un de nous se Translate dans le laboratoire de la Green Phoenix pour le faire sortir, approuva Aelita avec un sourire, contente d'être sur la même longueur d'onde que son ami, oui c'est ce que je pense !
Un bruit de verre renversé attira brusquement leur attention. Yumi s'était levée un peu trop vivement, renversant le verre de Jérémie au passage qui laissait s'écouler son fond de limonade goutte à goutte sur le sol désormais, la tache de liquide s'étendant lentement sur le bois de la table, le teintant d'une nuance sombre.
- Aelita c'est de la folie ! affirma-t-elle avec colère, sa pâleur japonaise plus accentuée que jamais sous l'effet de l'inquiétude, et si tu te trompais ? Qui sait ce qui pourrait arriver à la personne translatée face aux scientifiques de la Green Phoenix !? Tu oublies un peu trop vite la suite de la prédiction : « tout sera terminé pour lui »… Ça me parait plutôt lugubre, pour ne pas dire de sombre présage !
Le groupe la contemplait, effaré, tandis que, réalisant subitement l'attention qu'elle attirait dans le bar, la jeune fille se rasseyait brutalement. Jérémie, très calme, se contenta d'éponger les restes de sa limonade répandue sur la table à l'aide d'une pile de serviettes, sans prêter la moindre attention à ses invectives. Cette attitude nonchalante eut pour effet d'agacer la japonaise un peu plus profondément encore.
- Et puis… reprit-elle en faisant des efforts pour se maîtriser, et puis si tu te trompais sur toute la ligne ? Et si l'ange qui devait perdre c'était toi et que tu te retrouvais prisonnière de la Mer Numérique ou je ne sais quoi ? Et si l'un d'entre nous devait se sacrifier pour te sauver ? Non, je suis désolée Aelita mais tu es trop précieuse… On ne peut pas se permettre de se lancer une mission aussi suicidaire sans réfléchir un peu ! Je pensais que l'épisode de la dernière fois sur Endo t'aurait servi de leçon…
La jeune fille aux cheveux roses se rembrunit presque aussitôt, le regard fixé sur ses mains croisées. Au fond d'elle, elle savait que son amie pouvait très bien avoir raison et il était hors de question pour elle de faire de nouveau courir le moindre risque à ses amis sans un minimum de préparation. Pourtant, à ses yeux, le sens de la prédiction de Mathieu lui paraissait évident et elle ne pouvait se résoudre à démordre de son idée. Pour elle, la solution résidait dans ces quelques phrases énigmatiques, enregistrées sur son téléphone.
- Je sais que c'est risqué Yumi, finit-elle par dire d'un ton apaisant, mais c'est la seule piste que nous ayons. Et c'est précisément parce que cette mission serait périlleuse que j'ai choisi de vous en parler avant que ma mère ne finisse son service.
Tout en parlant, elle jeta un regard soupçonneux envers Anthéa Stones qui, en tenue de serveuse, était trop occupé à prendre la commande des clients de plus en plus nombreux pour prêter attention à leurs messes basses.
- Je sais qu'elle s'opposerait à mon idée de suivre la prédiction de Mathieu à la lettre, reprit-elle, je sais aussi qu'Odd refuserait catégoriquement de me voir prendre un tel risque. C'est pour ça que j'ai besoin de vous pour agir dans leur dos si besoin est un de ces quatre. Je sais que c'est beaucoup vous demander mais je ne vois pas d'autre solution pour l'instant pour tirer Angel des griffes de la Green Phoenix. Qu'est-ce que vous ne dites ?
Un silence de plomb accueillit sa déclaration. Mathieu se sentait tiraillé au fond de lui-même entre l'amour qu'il éprouvait pour Angel et la solide amitié qui s'était forgée au fil du temps entre lui et Aelita. Était-ce bien raisonnable de la laisser courir de tels risques pour son petit plaisir personnel ?
Stéphanie fut la première à rompre le silence, un air surexcité sur le visage.
- Moi ça me va ! affirma-t-elle, je te fais confiance Aelita ! Et puis, vous me connaissez, prendre des risques c'est ma grande passion !
Elle eut un petit rire auquel personne ne répondit. Jérémie, après une fraction de seconde de réflexion, ouvrit la bouche à son tour, les sourcils arqués en une expression inquiète.
- Laisse-moi au moins faire quelques recherches complémentaires avec ta mère avant toute initiative personnelle, protesta-t-il, si on ne trouve aucun autre moyen pour ramener Angel ou au moins le libérer de l'influence de la Green Phoenix alors je veux bien suivre ton plan. Mais seulement dans ce cas-là !
- Merci Jérémie, murmura Aelita avec sincérité. La confiance que lui accordait soudain son ex-petit-ami lui allait droit au cœur.
Mathieu, dévoré par la culpabilité, finit par céder à son tour. Malgré tous ses efforts, les sentiments qu'il éprouvait pour Angel étaient plus importants que tout. Pourtant, il se promit de veiller sur Aelita au mieux si les choses devaient mal tourner.
D'un même mouvement, les quatre adolescents se retournèrent vers Yumi, restée muette jusqu'à présent. La jeune fille leur lança à tous un regard noir, les bras croisés avec raideur sur sa poitrine.
- Désolée mais je ne veux pas être mêlée à ça, affirma-t-elle d'un ton glacial, je ne peux pas accepter de vous perdre simplement parce qu'on aura fait preuve d'impétuosité ! J'ai eu suffisamment peur la dernière fois comme ça et je ne vous laisserez pas courir à la mort une nouvelle fois !
Stéphanie parut pendant un instant choquée, comme si son amie venait brusquement de la trahir. Aelita, de son côté, resta sereine.
- Je comprends, fit-elle d'un ton triste, je ne te demanderai pas de nous soutenir Yumi, tu as le droit de penser ce que tu veux… Je sais que tu t'inquiètes pour nous avant tout et je te remercie pour ça. Mais je te demande de garder le secret pour l'instant, par amitié. S'il-te-plait…
La japonaise parut soudain mal à l'aise sur son fauteuil, jetant un coup d'œil en coin à Anthéa au passage.
- Tu sais que si j'ai vent à nouveau de cette mission je me devrai d'en parler à ta mère, insista Yumi d'un air grave, en se penchant légèrement vers son amie.
Cette dernière approuva d'un signe de tête avec candeur.
- Tout ira bien, ne t'en fais pas, insista-t-elle, je ne t'embêterai plus avec cette affaire !
La jeune fille ne parut pas rassurée pour autant mais Aelita s'était déjà redressée, passant presque aussitôt à autre chose. Mathieu, de son côté, arborait désormais un air songeur.
- Et pour la dernière partie de ma prédiction alors ? fit-il au bout d'un moment, la partie sur le choix que devra faire la personne mentionnée… Qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? Quel type de choix pourrait être si important pour sauver deux mondes à la fois ?
A ces mots, Aelita et Jérémie échangèrent un imperceptible regard que seule Yumi, toujours furieuse, parvint à remarquer. Un regard effrayé des plus alarmants. La jeune fille eut soudain la nette impression que ses deux amis en savaient plus qu'ils ne voulaient bien l'admettre et s'empressa d'ouvrir la bouche pour les questionner plus avant, bien décidée à ne pas les laisser en paix si vite.
- C'est vrai, qu'est-ce que vous en pensez tous les deux… ? questionna-t-il avec insistance, les yeux plissés dans une expression soupçonneuse.
Cependant, le tintement de la porte d'entrée du Kiwi Bleu l'empêcha de poursuivre et le groupe se retourna pour accueillir Odd et Eva qui marchaient tous deux vers eux main dans la main, épargnant à Jérémie et Aelita de répondre. D'un accord tacite, ils cessèrent aussitôt de discuter de la prédiction de Mathieu.
- J'espère qu'on n'a pas été trop longs, s'inquiéta le jeune homme au béret en tirant deux chaises supplémentaires à leur table.
- Du tout, répondit Aelita avec un grand sourire, heureuse de pouvoir changer de conversation, installez-vous, je vais commander des verres.
Ulrich n'arriva que bien plus tard dans la soirée, poussant d'un geste brusque la porte du Kiwi Bleu alors que le soleil ne dessinaient désormais plus qu'une ligne rouge à l'horizon, plongeant la Ville de la Tour de Fer dans la pénombre de l'éclairage public.
Yumi, seule à être restée plongée dans ses pensées durant tout ce temps, ne put s'empêcher de remarquer ses yeux rougis, comme s'il avait pleuré juste avant de venir, et voulut l'interroger avant qu'Odd n'ait eu le temps d'apporter un siège supplémentaire.
A cet instant le patron du café lança à Anthéa qu'elle pouvait prendre sa pause et l'informaticienne eut tôt fait de rejoindre le groupe d'adolescents, ôtant son tablier et empêchant la japonaise de se faire davantage de souci pour le jeune homme aux cheveux bruns. Ils formaient un curieux groupe vu de l'extérieur : composé uniquement d'adolescents à l'exception d'une seule adulte, qui semblaient tous partager le même lourd secret, discutant à voix basse.
La jeune fille aux cheveux roses inspira un grand coup, fin prête, chassant définitivement la prédiction de Mathieu de son esprit. Il était temps de passer aux choses sérieuses.
- Bon, commença Anthéa en tirant à elle le café brûlant que sa fille avait commandé pour elle, je pense qu'après le fiasco de la dernière mission il va sans dire que nous allons devoir revoir notre stratégie si vous voulez continuer à vous battre.
Aelita retint un soupir soulagé en constatant que sa mère avant renoncée à leur interdire de s'approcher de l'usine au moindre danger. Bien que réticente, elle semblait plus à même de leur faire confiance désormais.
- Je suis d'accord, suggéra Jérémie, il faut qu'on prenne des mesures pour éviter à tout prix de se retrouver sans personne de virtualisable sous la main si la prochaine mission venait à mal tourner. Je suggère de diviser le groupe en deux équipes à chaque fois, dont l'une resterait en arrière pour le renfort en cas de souci.
Les deux femmes aux cheveux roses approuvèrent d'un signe de tête. Aelita en profita presque aussitôt pour ramener un sujet qui lui tenait particulièrement à cœur.
- Je pense aussi qu'on devrait travailler au mieux sur le programme de virtualisation pour l'améliorer, affirma-t-elle, si on pouvait envoyer sur Lyokô les personnes de plus de 18 ans, notre groupe n'en serait que renforcé !
- Aelita, on en a déjà parlé, coupa Yumi d'un ton sec, c'est impossible et tu le sais ! Tu avoues toi-même que la technologie de ton père vous dépasse, comment veux-tu t'infiltrer dans un système aussi complexe que celui des scanners pour l'améliorer ? Qui plus est, je ne suis pas sûre de vouloir me virtualiser de nouveau…
- Eh bien moi ça ne me dérangerait pas ! l'interrompit Stéphanie avec colère, peut-être que tu t'en fiches de les aider mais moi je veux me battre ! Et on pourrait en profiter pour faire revenir William dans le groupe en plus !
Yumi rougit sur le coup, ses joues livides se marbrant de plaques et Odd crut bon d'intervenir avant que la situation ne dégénère de nouveau entre les deux filles.
- Hum… Et si on remettait la question à plus tard ? suggéra-t-il innocemment, s'attirant une paire de regards noirs de la part des deux jeunes filles, la vraie question ce serait plutôt : c'est quoi la suite du programme ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant qu'on sait avec certitude qu'Angel est dans le monde virtuel de la Green Phoenix ?
Anthéa croisa les bras, songeuse.
- En fait, fit-elle d'un ton lourd, je suis surtout intriguée par ce que la Green Phoenix manigance. On savait qu'ils avaient créé un monde virtuel à l'image de Lyokô jusqu'à présent pour s'en servir comme d'un générateur de Monstres et les envoyer via la Faille sur notre monde virtuel pour le détruire et ainsi accéder au Projet Carthage. Pourtant, j'ai été surprise par la complexité de leur monde virtuel !
- Oui ça m'a frappé également, confirma Jérémie d'un air sombre, pourquoi recréer un univers tout entier avec 5 territoires bien définis ? Qu'est-ce que ça leur apporte ? Il y a clairement quelque chose qui nous échappe dans tout ça…
- Sans compter cette mystérieuse Tour noire au cœur d'Endo, ajouta Aelita d'un ton soupçonneux, Angel y était enfermé et je n'ai pas eu le temps d'accéder aux données pour savoir pourquoi il y était analysé ! En tout cas une chose est sûre, on avait peut-être raison sur le fait que la Green Phoenix l'utilisait pour diriger l'envoi des monstres, à l'image de ce que faisait XANA avant, mais ils ont vraisemblablement un tout autre objectif ! Et je ne parle même pas de cette silhouette humanoïde supplémentaire au cœur du territoire…
Odd fronça les sourcils, se calant un peu mieux sur sa chaise. Encore de nouvelles questions sans réponse. Quand pourraient-ils enfin prendre une longueur d'avance sur la Green Phoenix, qui semblait les regarder de haut depuis le début de cette affaire ? Discrètement, il tourna ses yeux gris vers Mathieu et son cœur se serra. Tout ce qu'il espérait, c'était qu'ils seraient bientôt en mesure de libérer Angel pour pouvoir faire ainsi d'une pierre deux coups et aider le jeune homme à se débarrasser de ses souffrances.
- Voilà ce que je suggère, reprit Anthéa, tirant le jeune homme tout de violet vêtu de ses pensées, il faudrait nous infiltrer de nouveau au sein d'Endo pour en apprendre davantage sur le plan mystérieux de la Green Phoenix, au moins en analysant la structure de ce monde virtuel ! Ça pourrait déjà nous aider à répondre à certaines questions.
- C'est faisable, répondit Aelita en se grattant la nuque, j'ai aperçu des interfaces la dernière fois au moment de nous enfuir ! A mon avis il doit être possible de pirater les ordinateurs de la Green Phoenix à partir de là pour en savoir plus. Ça vaut toujours le coup d'essayer !
Yumi, elle, se montra dubitative une fois de plus.
- Vous semblez oublier quelque chose, fit-elle remarquer presque aussitôt, comment est-ce que vous comptez retourner sur Endo ? La dernière fois la Green Phoenix vous a coincé je vous rappelle, et elle peut recommencer !
- J'y ai pensé, avoua Jérémie en dégageant quelques mèches blondes de son large front, et je pense que la solution est la même que celle que j'ai utilisé pour m'infiltrer sans me faire prendre la dernière fois ! Faute de pouvoir emprunter la Faille, il faut passer par le Réseau. Je pense qu'on n'a plus le choix désormais, il faut reprogrammer le Skid.
Un murmure d'excitation s'empara aussitôt de la table. Même Ulrich, plongé dans ses sombres pensées jusqu'à présent, montra soudain une certaine forme d'intérêt, se redressant légèrement. Seule Yumi semblait toujours aussi peu convaincue.
- Ça va vous prendre des mois, objecta-t-elle.
Pour toute réponse, Jérémie se tourna vers la mère d'Aelita, le sourire aux lèvres.
- Anthéa, si je vous confie mes notes, vous pensez pouvoir programmer un nouveau Skid en combien de temps ?
La femme aux longs cheveux roses pâles fronça les sourcils, une expression songeuse sur le visage. Elle calculait rapidement dans sa tête.
- Si vous me prêtez main forte avec Aelita, je pense que deux semaines seront suffisantes ! Peut-être moins en épurant le design au maximum et en supprimant certaines fonctions superflues !
Satisfait, Jérémie se retourna vers la japonaise qui, ne trouvant rien à redire, se mura de nouveau dans son silence, s'enfonçant sur la banquette. On sentait néanmoins sa désapprobation suinter par tous les pores de sa peau. Elle était inquiète, et cela était plus que compréhensible. Depuis le début, la jeune fille se montrait réticente à la reprise de leurs aventures et la catastrophe qu'avait été leur dernière mission n'avait fait que la conforter dans cette idée.
- Et si la Green Phoenix bouche l'entrée d'Endo par le Réseau aussi ? insista Yumi une dernière fois, sans grand espoir.
Une fois de plus, l'argument fut balayé d'un revers de main.
- J'en doute, répondit Anthéa, si on en croit ce qu'on sait déjà, la Green Phoenix n'a pour connaissance de l'univers numérique que les notes de mon ancien époux et les données résiduelles de XANA. Qui plus est, ils ne vous ont pas affrontés au cours de vos aventures incluant le Skidbladnir, autrement dit…
- Autrement dit, pour eux le Réseau est impraticable, conclut Jérémie, ou du moins ils ne savent pas comment l'emprunter ni comment il fonctionne, ce qui signifie que cette voie est sûre pour l'instant, autant en profiter !
Eva approuva d'un signe de tête, rassurée. Elle non plus de savait rien des voyages à travers le Réseau, n'ayant rejoint le groupe qu'après la destruction du Skidbladnir. Les paroles des deux informaticiens de génie avaient de quoi dissiper ses doutes premiers. Par ailleurs, Odd avait l'air confiant et elle voulait croire en lui, plus que tout au monde. Aguicheuse, elle resserra sa prise sur les mains de son petit-ami mais ce dernier était déjà passé à autre chose, la mine concentrée. L'américaine eut une petite moue déçue mais s'abstint de tout commentaire.
- Il y a un autre point qui m'inquiète, fit remarquer Odd en se grattant son bouc blond d'un air pensif, la capture d'Aelita de la dernière fois ! Si la Green Phoenix veut tant que ça se débarrasser de nous, pourquoi ne pas l'avoir tuée directement ? Pourquoi utiliser un Gardien ?
La jeune fille aux cheveux roses parut décontenancée par cette question. Elle échangea pendant un bref instant un regard avec sa mère qui détourna aussitôt les yeux, lui faisant froncer les sourcils.
- Je n'en ai aucune idée, finit-elle par déclarer, il va falloir enquêter sur ça aussi une fois sur Endo…
- En tout cas on ne va pas se plaindre de ce traitement de faveur ! commenta Odd avec un sourire, sans ça, on aurait pu te perdre et j'aime autant que ça n'ait pas été le cas !
Aelita eut un sourire gêné et Eva crispa brusquement sa main sur celle de son petit-ami, lui arrachant une grimace de douleur. Pourquoi devait-elle se montrer aussi jalouse ?
Mathieu, malgré sa déception, se força à sourire. Il avait espéré pouvoir agir pour Angel directement, maintenant qu'il savait avec certitude où se trouvait ce dernier, aussi la perspective d'une nouvelle mission de reconnaissance le désespérait quelque peu. Quand pourrait-il enfin revoir l'élu de son cœur sain et sauf, en chair et en os ?
Stéphanie, habituée aux humeurs de son ami, perçut son appréhension et lui adressa un petit signe encourageant de loin, auquel il répondit par un sourire sincère cette fois-ci. Son soutient lui faisait toujours chaud au cœur.
Odd, qui avait observé la scène de loin, ne put s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Pourquoi Mathieu devait-il être si proche de cette jeune fille, qui semblait le connaitre sur le bout des doigts, tandis que lui-même trimait pour le comprendre ? Après tout, lui aussi tenait à son bonheur à tout prix… Pourquoi ne pouvait-il donc pas se reposer sur lui un peu plus… Le remarquer au moins.
Malgré lui, le souvenir de la discussion qu'il avait eu avec Ulrich quelques jours plus tôt lui revint en mémoire et il se surprit à fixer le fond vide de son verre de soda, dans lequel les glaçons finissaient de fondre, perdu dans ses questionnements intérieurs. Que ressentait-il vraiment au fond de lui… ?
A l'extérieur, la nuit avait fini par tomber sur la Ville de la Tour de Fer et la circulation des voitures se faisait plus fluide, nimbant par moment les vitres du Kiwi Bleu de la lueur jaune-orangée de leurs phares. Stéphanie fut la première à étouffer un bâillement.
- Anthéa, j'aurais besoin de toi au comptoir ! tonna brusquement la voix du patron de l'établissement, les faisant tous sursauter.
La mère d'Aelita jeta un coup d'œil à sa montre avant de se lever précipitamment, renfilant son tablier.
- Mince, ma pause est déjà finie ! fit-elle très vite à l'adresse des adolescents, je pense qu'on a fini pour ce soir de toute manière. Dorénavant, notre objectif principal sera de recréer le Skid ! On ne prendra aucun risque d'ici là alors restez vigilants, compris ?
Tous approuvèrent avant de commencer lentement à quitter le bar, Odd et Eva les premiers, talonnés de peu par Mathieu. L'heure du couvre-feu était dépassée depuis longtemps sur Kadic et ils avaient intérêt à presser l'allure s'ils ne souhaitaient pas se faire punir par un pion quelconque.
Jérémie mit plus de temps, se levant paresseusement de sa place, tandis qu'Anthéa retournait à son travail en adressant de petits gestes de la main aux amis de sa fille, disparaissant les uns après les autres dans la noirceur de la nuit.
- Tu ne rentres pas ? s'enquit-il timidement auprès d'Aelita, qui était restée assise.
La jeune fille se pencha sur son sac, évitant le regard de son ex-petit-ami, visiblement gênée.
- Non, répondit-il du ton le plus courtois possible, je vais attendre que ma mère ait fini, j'ai de quoi m'occuper de toute manière ! Rentre vite avant de te faire prendre…
Joignant le geste à la parole, elle sortit un épais trieur de son sac, faisant mine de commencer des révisions. Jérémie attendit encore quelques secondes avant de renoncer, s'éloignant avec un soupir triste, le dos rond. Mathieu, qui l'attendait de l'autre côté de la porte, lui emboita le pas et ils se dirigèrent tous deux en direction de leur internat, sous le regard vaguement coupable d'Aelita.
La température s'était considérablement radoucie à l'extérieur si bien que Yumi, en simple chemisier, tremblait légèrement en raccompagnant Stéphanie jusqu'à son vélo.
- Désolée de m'être emportée, fit-elle à l'adresse de son amie tandis que cette dernière s'acharnait contre le code récalcitrant de sa chaine, je ne voulais pas… Je suis sincèrement inquiète, pour Aelita comme pour William.
- Je sais, la rassura Stéphanie avec assurance en parvenant enfin à libérer sa bicyclette dans un geste de triomphe, ne t'en fais pas, va ! A demain !
Et, après un dernier sourire apaisant, elle enfourcha son vélo et se mit à pédaler, disparaissant dans la nuit, laissant la japonaise seule avec ses pensées.
Trainant le pied, elle fit demi-tour et marcha d'un pas lent jusqu'au passage pour piétons le plus proche. Il était tard et ses parents devaient s'inquiéter de ne pas la voir rentrer… Son cœur s'emballa lorsqu'elle reconnut soudain la silhouette musclée d'Ulrich, debout devant la chaussée à attendre que le feu passe au vert, seule tâche de lumière au milieu de la rue sombre.
- Hey, murmura-t-elle en se plaçant à côté de lui, troublée.
- Hey…
Ils restèrent silencieux un instant, profitant de la quiétude ambiante pour détendre leurs nerfs, mis à rude épreuve au cours de la journée, pour des raisons distinctes. Pour une raison qu'ils ignoraient, la simple présence de l'autre suffisait à les apaiser, leur procurant une vague sensation de bien-être. Constatant que son amie frissonnait, Ulrich eut tôt fait de se départir de sa veste en cuir et de la lui passer autours des épaules, en dépit de ses protestations. Reconnaissante, elle finit par serrer le manteau, trop grand pour elle, autours de son corps frigorifié. L'odeur du jeune homme imprégnait ses narines, lui faisant tourner la tête. Elle se sentait si heureuse en cet instant précis, sans pouvoir déterminer pourquoi.
L'adolescent aux cheveux bruns, resté coi, contemplait le ciel étoilé à peine visible à travers la barrière de l'éclairage des lampadaires, une expression indescriptible sur le visage.
- Tout va bien Ulrich ? finit par s'enquérir la japonaise n'y tenant plus, tu avais l'air distrait ce soir… Il s'est passé quelque chose ?
Le feu passa au vert. Aucun des deux adolescents ne bougea, les yeux dans le vague. La brise légère faisait voler les cheveux fins de la japonaise, ombre mouvante parmi les ténèbres d'une fascinante beauté. Ulrich sentit son estomac se retourner dans son ventre. Devait-il lui en parler ? Il avait toujours pu lui faire confiance après tout, en dépit de tout ce qu'ils avaient traversé.
- Sissi a rompu avec moi… finit-il par lâcher, d'une voix blanche. Cette phrase lui avait coûté beaucoup d'efforts il se sentit soudain comme essoufflé.
Yumi resta silencieuse, abasourdie. Au loin, la minuscule tache de couleur verte représentant un piéton passa de nouveau au rouge. Une fois de plus, ni l'un ni l'autre ne tournèrent la tête. Le vent s'intensifia, faisant claquer le cuir des manches de la veste d'Ulrich dans les airs. La japonaise resserra sa prise.
- Je suis désolée, murmura-t-elle, ça avait l'air de si bien marcher entre vous…
- Comme toi avec William, répondit Ulrich avec sincérité pour la première fois, il faut croire qu'on a été naïf tous les deux cette année.
La jeune fille ne put qu'approuver d'un geste triste. Devant eux, un cortège de voitures défila en vrombissant, sans pour autant les troubler. Elles passaient devant leurs yeux sans qu'ils les voient, simples taches flous parmi tant d'autres dans ce vaste monde décoloré qui perdait peu à peu tout son sens. Où en étaient-ils désormais ? Aucun des deux n'aurait pu fournir de réponse précise à cette question.
Une nouvelle fois, le feu passa au vert et, cette fois, Yumi parvint à émerger de sa rêverie, s'engageant seule sur le passage, laissant un Ulrich éperdu derrière lui.
- Yumi est-ce que… lança-t-il brusquement, comme saisit d'inspiration, la faisant se retourner au milieu de la route. Ses orbes noirs le décontenancèrent un moment et il se sentit rougir, est-ce que… Je peux passer la nuit chez toi ? Je me sentirais trop seul à Kadic…
La question prit l'adolescente au dépourvu. Pendant une seconde folle, elle fut tenter d'accepter, de céder à ses pulsions pour une fois et de crier au jeune homme de la rejoindre, de rattraper le temps perdu. Et puis, une fois de plus, la réalité s'imposa à elle avec violence, la faisant chanceler. C'était vrai… Leur histoire appartenait au passé désormais, et elle ne pouvait s'autoriser à céder cette nuit là. Ulrich parlait sous l'impulsion du désespoir : un moment de faiblesse de sa part suffirait à les faire souffrir tous les deux plus que de raison.
Se sentant soudain très vide, elle secoua la tête en signe de dénégation. Il était trop tard pour cela, beaucoup trop tard…
- Rentre à Kadic Ulrich, sourit-elle avec tristesse en finissant de traverser, ça vaut mieux pour nous deux, crois-moi.
A cet instant, le feu passa au rouge de nouveau et une file de voitures s'interposa entre le jeune homme et la japonaise, l'empêchant de la rejoindre. Lorsqu'enfin le flot de véhicules se fut atténué, Yumi avait disparu, laissant l'adolescent seul avec ses problèmes, au milieu de la rue froide et sombre.
Un profond sentiment de solitude envahit brusquement Ulrich et il sentit la tête lui tourner. Pour la première fois depuis des années, il réalisait à quel point il était seul.
