Le Moldu
Chapitre XXXVII : Prétérition
« Comment es tu arrivé là, Teddy ? s'enquit Sirius après avoir réussi à emprisonner le petit garçon entre ses bras puissants.
- C'est maman qui m'a déposé. Elle a été appelée par le Min… »
Remus toussa vigoureusement pour rendre inaudible la fin de la phrase de son fils. Evidemment, Teddy entendait souvent parler du Ministère ; rien d'étonnant à ce qu'il emploie ce mot pour parler du travail de sa mère ; mais compromettant, en revanche, en présence d'un « moldu ». Sirius, qui était habitué à ce genre de toux inopinées et autres bruits retentissants qui lui faisaient toujours perdre la moitié des paroles de Teddy ou de Nymphadora (à chaque nouvelle bévue, Remus réagissait au quart de tour, en essayant de faire preuve d'inventivité) ; Harry, en revanche, lança un regard noir à Remus.
« Elle travaille beaucoup trop, commenta gravement Sirius en secouant la tête.
- C'est bien vrai, soupira Remus.
- Comme mon parrain », approuva sentencieusement Teddy.
Il s'échappa de l'étreinte de Sirius et vint poser son petit poing sur la jambe de Harry. Ce dernier le prit sur ses genoux afin de pouvoir conserver son masque inexpressif – ce qui lui était rigoureusement impossible lorsqu'il contemplait ce visage si pur levé vers lui ; le visage de son filleul qu'il aimait tant.
« C'est vrai, continua Teddy. Harry travaille presque tout le temps.
- Il faut bien que je gagne de quoi t'offrir de beaux cadeaux d'anniversaire, se défendit le jeune sorcier avec un sourire réservé à l'enfant.
- Mmmhh. Tu sais, Will m'a offert un magnifique cadeau, pour mon anniversaire !
- Je travaille aussi, précisa Sirius en grimaçant. Seulement je me cantonne au « minimum-vital », quoi. »
Il échangea un regard avec Remus.
« C'était un beau loup, continua le petit garçon. Un loup magnifique, qui… comment on dit, Will ?
- Qui « hurle à la lune » ? proposa aimablement Sirius.
- Oui ! Il est superbe, et la nuit, il veille sur moi et me protège. »
Harry tourna un regard mi-inquisiteur mi-éloquent vers Remus ; ce dernier demeura impassible.
« C'est super, répondit enfin le jeune sorcier. Tu me le montreras, Teddy.
- Oh oui. Tu sais parrain, je suis vraiment content que tu aies rencontré Willy ! Il fait partie de la famille, lui aussi, pas vrai papa ?
- Ah, mais ton papa et moi, on est les meilleurs amis du monde ! » concéda Sirius en rigolant.
Remus sourit à son fils ; mais le regard de Harry, inexpressif et étonnamment distant, commençait à le mettre sérieusement mal à l'aise.
A onze heures et demie, Harry rappela ses obligations et prit congé.
« Je vais te reconduire en voiture, proposa immédiatement Remus en se relevant.
- Ce n'est pas la peine, John, répondit poliment Harry. J'irai plus vite à ma manière. »
Il fallait comprendre ici en transplanant ; et si Remus comprit très bien le message, quelque chose dans le ton poli et impersonnel du jeune sorcier le poussa à le suivre tout de même.
« Je reviens » souffla t-il à Sirius.
Ce dernier hocha la tête sans poser de questions et entreprit de raconter à Teddy la dernière blague qu'il avait conçue.
Le loup garou rattrapa Harry à trois pas du porche ; il l'attrapa par le bras et le conduisit fermement sur le côté droit de la maisonnée, là où était garée la moto, et d'où on ne pouvait les apercevoir du salon. Harry dégagea sa main et croisa résolument les bras sur sa poitrine.
« Harry, qu'est-ce que tu as ? » s'enquit Remus, les sourcils toujours froncés.
Le regard de Harry se durcit ; ses yeux semblaient prêts à jeter des éclairs à la moindre parole supplémentaire.
« Il y a, énonça t-il lentement, que je ne suis pas du tout d'accord avec tes méthodes.
- Mes méthodes ? » répéta l'ancien professeur.
Le jeune sorcier secoua la tête, agacé.
« Tu ne cesses de me demander du temps, Remus ! Mais toi, tu retardes le processus !
- Je ne…
- Ah non, ne nie pas. Tu ne fais que ça. Tu ne cesses de lui dissimuler la vérité, de présenter les choses de façon détournée… comment veux-tu qu'il se pose des questions, comment veux-tu qu'il se souvienne de quoi que ce soit si tu le maintiens dans l'ignorance, dans l'erreur ? Si tu ne cesses de lui faire croire à des mensonges ? »
Remus avait ouvert la bouche pour protester, mais l'emploi de ce dernier mot lui fit garder le silence. Il ne pouvait protester contre cela ; les mensonges en question étaient bien trop présents à son esprit, et pesaient suffisamment lourds sur sa conscience de « meilleur ami de Sirius » pour qu'il puisse se défendre sur ce point. Voyant une brèche dans la détermination du loup garou, Harry s'empressa de s'y engouffrer :
« Plus tu l'aveugles, plus ce sera dur pour lui de se souvenir de notre monde ! Plus ce sera dur pour lui de renouer avec sa vraie personnalité, de se souvenir de toi, de nous, s'il nous croit si différents de ce que nous sommes en réalité ! Ce n'est pas un service que tu lui rends, Remus. Il va s'accrocher à ce qu'il croit vrai aujourd'hui, par ta faute, et il n'arrivera jamais à redevenir lui-même...
- Harry, je cherche seulement à…
- Non, Remus. Il faut accélérer le processus, pas le ralentir. »
A ces mots, Remus sembla reprendre contenance, et renoua avec sa détermination première :
« Certainement pas, Harry. Je t'ai déjà dit qu'il ne faut pas forcer les choses. Cela fera beaucoup plus de mal que de bien.
- Tout est là, Remus ! Je suis sûr que tout est là ! Il suffit d'accélérer un peu les choses ! Tout est là ! Regarde le loup ! Comment aurait-il pu choisir un loup par hasard, pour le fils de son meilleur ami loup-garou ?!
- Moins fort ! s'exclama Remus en jetant un regard inquiet autour de lui.
- Tout est là, continuait Harry avec énergie. Il suffit seulement de…
- Nous avons convenu ensemble d'un délai, Harry. Un mois, un simple mois. Une semaine s'est déjà écoulée. Tu dois respecter…
- Je ne dois rien du tout, Remus. J'ai accepté ce délai par égard pour toi, toi qui devrais comprendre mieux que quiconque à quel point j'aimerais retrouver Sirius. Et toi, tu lui racontes des mensonges, pour le maintenir dans l'ignorance et retarder les choses ! »
Harry se tut. Tous deux se regardaient à présent droit dans les yeux, aussi peinés et déterminés l'un que l'autre ; peinés de devoir s'opposer ainsi l'un à l'autre alors qu'ils s'estimaient tant mutuellement, mais déterminés à asseoir leur point de vue et à ne pas en démordre. L'échange visuel torturé et profond qu'ils échangeaient à cet instant absorbait toute leur attention ; aussi, ils n'entendirent pas la porte d'entrée s'ouvrir, pas plus qu'ils ne perçurent les pas de Sirius qui s'approchait du mur de l'autre côté duquel ils s'étaient dissimulés le temps de leur conciliabule.
« Toi, Remus, répéta Harry d'une voix ferme mais douloureuse. Toi, tu aurais dû me comprendre. »
Alors que ce dernier mot étrangement sentencieux résonnait encore entre eux, Sirius tourna au coin du mur ; et, les avisant, il s'exclama :
« Oups ! Pardonnez-moi, j'arrive mal à propos à ce que je vois. J'allais chercher des raquettes et des volants pour Teddy, dans la remise ; je voulais lui apprendre à jouer au badminton.
- Ce n'est rien, répondit immédiatement Harry en reprenant une voix et une expression neutres. J'allais partir, de toute façon – il ne faut pas que j'arrive en retard au bureau. »
Et, sur un dernier signe de tête à Remus et à Sirius, il tourna les talons et s'en alla à grandes enjambées.
Remus suivit Harry des yeux jusqu'à ce qu'il tourne à l'angle et soit dérobé à sa vue par le mur blanc et le feuillage des grands pins ; puis il baissa tristement la tête.
« John ? » s'étonna Sirius.
Puis, face au mutisme du loup garou :
« Ce n'est pas trop grave, j'espère ?
- Mh ? Oh, non. C'était… c'était légitime. C'est juste… un vieux différend entre nous. Enfin, se reprit-il en avisant l'air inquiet de son interlocuteur, nous allons sans doute trouver une solution, ce n'est pas la peine que j'en fasse toute une histoire. J'ai toujours tendance à tout dramatiser… »
A moitié convaincu, Sirius proposa à Remus de l'accompagner jusqu'à la remise ; Remus, qui n'avait jamais vu la remise en question, accepta et lui emboîta le pas. En passant devant une fenêtre qui donnait sur la cuisine, ils avisèrent Teddy qui, en équilibre précaire sur le plan de travail, tâchait de mettre la main sur les réserves de chips de Sirius – ce qui fit bien rire ce dernier. Remus, quant à lui, jeta un discret sort de protection autour de l'enfant ; histoire d'éviter que son enthousiasme débordant ne lui causât une mauvaise chute. Son agilité de loup garou lui permit d'avoir remisé sa baguette au fond de sa poche avant que Sirius ne se retourne, étonné :
« Tu as dit quelque chose ?
- Mh ? Non, je n'ai rien dit, Will.
- Ah ? C'est curieux, j'avais cru entendre un chuchotement... »
Le musicien demeura immobile quelques secondes de plus, dubitatif, puis se retourna à nouveau en haussant les épaules. Remus se morigéna mentalement pour avoir murmuré son sort plutôt que de l'avoir pensé ; il avait en effet renoué avec les sortilèges informulés, qui lui avaient principalement servi en temps de guerre, depuis qu'il connaissait Will Wands - mais sa « discussion » avec Harry l'avait vraisemblablement perturbé, et il avait omis ses précautions habituelles.
Reportant son attention sur ce qui se passait autour de lui, Remus tourna au coin suivant de la maison, et se retrouva à l'arrière de celle-ci ; un petit espace d'une quinzaine de mètres séparait la maisonnée du mur de pierres qui marquait la fin de la propriété de Sirius, et c'était là qu'était casée une petite remise en bois qui mangeait les trois quarts de l'espace en question. Sirius s'approcha de la remise et s'agenouilla ; il entreprit alors de soulever une petite plante en pot qui se trouvait là, et sous laquelle étaient dissimulées les clés. Remus, quant à lui, contemplait l'immense bâtisse qui se dressait sur le terrain voisin, dominant sinistrement la remise et la maisonnée de Sirius ; une sorte de courant électrique traversa le loup garou.
Des ondes magiques, réalisa t-il. Cette maison-là est ou était une maison de sorciers...
Il baissa les yeux pour contempler Sirius, qui s'affairait à remettre sa plante en pot en place.
Peut-être que ce sont ces ondes magiques qui l'ont attiré, quand il a acheté cette maison, se dit-il encore.
C'était fort probable ; un sorcier, même amnésique, devait nécessairement - et tout à fait inconsciemment - chercher le contact de son monde.
Le sorcier amnésique en question venait de se redresser ; il introduisit la clé dans le vieux cadenas rouillé qui fermait la remise, et après quelques secondes d'énervement, il parvint à l'ouvrir et à pousser la porte. Un épais nuage de poussière rejaillit jusqu'au dehors, scintillant doucement au travers du filtre précis de la lumière du jour ; Sirius fit des moulinets vigoureux pour en chasser le plus gros, puis s'engouffra à l'intérieur. Prudemment, Remus l'y suivit.
