Chapitre XXXVIII

Le Monde à l'envers

Il est impossible d'apprécier correctement la lumière sans connaître les ténèbres

JEAN-PAUL SARTRE

Le père Reynald, la mine inquiète, n'était que très peu éloquent ce soir là tandis qu'il prodiguait onguents et soins aux deux jeunes filles ramenées par les gorons. L'une d'elle, une blonde au teint basané était dans un état pitoyable : amaigrie, le corps meurtri par de nombreuses blessures, des côtes certainement brisées, elle respirait avec peine mais s'accrochait à la vie. Saïnee avait eu peine à reconnaître les traits de la fougueuse Yelandra. La seconde en revanche était encore bien plus mal en point. C'était une femme rousse qui à l'origine avait la peau très blanche affirma Saïnee qui avait reconnue Ponie. Mais à présent, sa peau était comme devenue noire à plusieurs endroits : sur un bras entier, une partie d'une jambe, dans la nuque jusqu'à l'une de ses longues oreilles hyliennes, et même une tâche sombre commençait à se propager sur son front. À première vue, on aurait pu penser que la jeune femme avait été immolée par le feu, ou quelque chose dans le genre. Mais la peau ne semblait pas lésée, rien, pas même une ancienne cicatrice. Reynald face à son impuissance, finit par conclure avec une certaine hésitation qu'il devait certainement s'agir d'un maléfice dont il n'avait jamais entendu parler. En tout cas, cette chose devait la dévorer de l'intérieur, car malgré les soins, elle semblait devenir de plus en plus pâle, comme si elle allait disparaître de ce monde, s'évaporer en quelques sortes. Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir, le prêtre laissa les deux jeunes filles en s'en remettant aux Trois quant à leur salut, laissant Saïnee seule auprès de ses consœurs. La guerrière prit la main de chacune d'elle, promettant, jurant qu'elle ferait tout pour qu'elles sortent vainqueurs de cette nouvelle épreuve.

Il fallut attendre jusqu'au lendemain pour que Yelandra, la blonde, ne s'éveille. Elle ouvrit ses yeux clairs sur la pénombre de la pièce, tourna la tête en tout sens pour voir que son amie était profondément endormie, très pâle, en proie à un étrange mal. Mais avec soulagement, elle reconnue Saïnee. Celle ci était endormie aux côtés de Ponie, à genoux sur le sol, le visage sur le matelas de la souffrante, tenant sa main comme si elle tentait de la maintenir dans ce monde. La blonde prononça son nom plusieurs fois avant que celle-ci ne s'éveille. Elle se leva d'un bond et s'avança vers Yelandra qui n'avait point la force de se lever, hésita quelques peu puis la pris finalement dans ses bras.

« J'ai vu ce qui était arrivé aux autres, dit-elle. Je suis désolée… Je suis contente que tu sois en vie...

- On vous a crue morte vous aussi, répondit Yelandra. Lorsqu'on vous a vu tomber dans le fleuve, vous et le garçon, on s'est dit que c'était fichu…

- C'était pas loin, je te l'accorde, répondit la rousse en s'écartant de la blonde. On s'est retrouvés à la dérive, pas très loin de Port Legera. De là, on a rejoint Faëlis, et on a vu...le bûcher… Vous deux, comment avez vous pu échapper aux soldats ce jour là ?

- Pour tout vous avouer, c'est une histoire très étrange... »

La blonde se redressa sur son séant, puis elle prit une grande inspiration comme pour raconter une longue histoire. Les flammes de l'âtre du dortoir crépitaient furieusement, luttant contre le vent qui s'engouffrait par le conduit de la cheminée. L'espace d'un instant, Yelandra s'imagina être de nouveau sur cette place, observant depuis un endroit d'où elle ne pouvait être vue le terrible bûcher qui avait emporté ses consœurs dans l'autre monde. Elle se souvint de chaque détail, puis tâcha de le retranscrire à Saïnee tel que cela s'était passé…

Elles étaient sept à avoir franchi le pont qui enjambait les gorges rouges. Sept des dernières guerrières de Saïnee sur la soixantaine de femmes qu'elle avait ramenées dans le désert. Il y avait elle, Yelandra, et la fille qui chevauchait derrière elle, Ponie. Il y avait aussi Scylène, une fille avec un jargon particulier et un accent à couper au couteau. Et puis Sefriane, la guerrière aux cheveux noirs de jais. Il y avait aussi Magda, une brune aux pommettes saillantes, Thémis, une femme blonde d'une quarantaine d'année, et Lilith, un petit brin de femme aux cheveux blonds, presque blancs. Elles n'eurent point le temps de souffler lorsque leurs chevaux atteignirent la terre ferme, car déjà, une volée de flèches fusait depuis le haut des falaises, côté Hyrule. Ce n'était plus les gobelins à leurs trousses cette fois, mais bel et bien leurs semblables : des soldats hyliens en faction qui avaient repéré la bande de rebelles ayant franchi le pont avant qu'il ne s'embrase. Une flèche arriva en pleine poitrine de Scylène qui chuta de sa monture, presque tuée sur le coup. Son petit cheval effrayé, se rua au galop sur le chemin qui remontait la pente, heurtant un ou deux soldats au passage. Celui de Sefriane s'emballa également, désarçonnant sa piètre cavalière qui se trouva à la merci des hommes qui s'étaient approchés dangereusement. Ils avaient acculées les guerrières au bord de la falaise, le pont en flammes dans leur dos, et ils étaient nombreux, beaucoup trop pour cette petite bande de femmes épuisées, faiblement armées. Yelandra avait bandé son arc, mais face au nombre de ses ennemis, elle avait renoncé à tirer, gardant simplement son arme en joug. Ponie la tenait fermement par la taille, le visage caché dans son dos, une peur glacée lui tenaillant les tripes. Elles eurent beau demander pitié, annoncer qu'elles venaient en paix, rien n'y faisait. Les hommes sourds à leurs appels ne baissèrent pas les armes. Sans effusion de sang supplémentaire, ils se saisirent de Sefriane qui était au sol, ainsi que de Scylène, au bord de la mort. Ils attrapèrent Lilith, Magda et Thémis sans que ces dernières ne luttent d'avantage, mais Yelandra n'avait pas dit son dernier mot. Alors qu'une dizaine d'hommes les tenaient en joug et leur sommaient de capituler, elle fit cabrer sa monture dans un dernier élan de rébellion. À cet appel délibéré au combat, les hommes répondirent par une volée de flèche qui touchèrent l'animal en pleine tête et au poitrail. Le cheval chuta en arrière, traversant ce qu'il restait du pont calciné et plongea dans les flots de l'Hylia qui rugissait bien plus bas. Le silence se fit. Personne n'avait vu les filles tomber avec le cheval, ni sur le sol, ni dans les flots. Elles n'étaient ni aux côtés de leurs consœurs, ni dans les pattes des soldats qui barraient le passage. Elles n'avaient pourtant pu escalader les falaises, impossible... Elles s'étaient tout bonnement évaporées.

« Comment c'est possible ça ? » s'étonna Saïnee en écoutant ce récit saugrenu.

Le vent redoublait d'intensité au dehors. Une faible lueur filtrait à travers les carreaux mal nettoyés de la pièce, de fines gouttes venant s'écraser contre ceux ci en émettant un léger crépitement.

- Je ne sais pas comment, ni pourquoi. Tout ce que je sais, c'est que Ponie nous a tirées de là… J'ai senti que tout devenait froid, que la vie disparaissait autour de nous. C'est devenu sombre aussi. Les falaises, le pont, tout était toujours là, mais les soldats eux, ils avaient disparu, les filles aussi. À leur place, il y avait des flammes blanches qui flottaient dans les airs, et on entendait leurs voix qui résonnaient comme à travers de murs très épais. Il y avait aussi une sorte de poussière noire qui recouvrait tout, et une odeur de souffre à en crever. Et là j'ai vu Ponie et elle m'a dit….

- Ne me lâche pas la main surtout, ou tu deviendras une flamme toi aussi, mais tu resteras ici pour toujours.

- On est où là ? demanda Yelandra avec un calme étonnant.

- Dans le monde à l'envers. »

Elles remontèrent le chemin par lequel les chevaux s'étaient enfui, traversant les flammes qu'étaient devenus les soldats avec une impression de gel au fond de leur cœur. Au bout du chemin caillouteux recouvert de poussière noire, elles découvrirent un paysage de désolation : une vaste plaine à l'herbe cramoisie parsemée d'arbres morts, avec un village en ruines peuplé de flammes blanches au loin. Yelandra se retourna pour observer le désert d'où elle venait. D'ici, il semblait être fait de dunes d'un noir de jais, telles des collines de poudre. À l'horizon, un énorme soleil rougeoyant diffusait une lumière terne et froide sur ce paysage désolé.

« On ne peut pas rester longtemps ici, il faut qu'on s'éloigne tant qu'on le peut, dit Ponie en serrant un peu plus fort la main de Yelandra.

- Comment tu nous a amenées là ?

- Je ne sais pas trop comment, mais ce que je sais, c'est qu'il ne faut pas rester dans cet endroit.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas, je n'ai jamais osé essayer... »

Les flammes blanches des soldats et des filles remontaient la pente à leur tour. Yelandra remarqua que l'une d'elle semblait faiblir, prête à s'éteindre. « Cela doit être Scylène »pensa la blonde avec amertume. Les flammes passèrent près d'eux sans les voir ni les sentir manifestement, puis se dirigèrent vers le village. Ponie tira Yelandra vers un bosquet d'arbre, puis soudainement, la lumière se fit aveuglante, les arbres se couvrirent de feuilles rouges, l'herbe de la plaine se fit d'or et l'air vicié laissa la place à une senteur agréable d'automne. Elles étaient revenues dans leur monde. Yelandra sentit la main de Ponie la lâcher tandis qu'elle s'effondrait au sol à ses côtés.

« Chaque fois que Ponie se réfugie dans ce monde, cette magie la ronge et l'affaiblie. Au début, elle semblait s'en remettre assez vite. Mais au fur et à mesure, ça devenait de plus en plus long. »

Saïnee passa une main sur son visage et se retourna vers Ponie, toujours endormie, transparente.

« Est ce que ces tâches sur son corps viennent de l'utilisation de son pouvoir ?

- Ça s'est propagé de plus en plus… Chaque fois qu'on est allées là bas, cette noirceur l'a recouvert d'avantage. Mais je ne l'avais jamais vue… comme ça…

- Tu veux dire comme transparente ?

- Oui… Je crois, que lorsque les gorons nous sont tombés dessus, elle a essayé de partir… Et je pense que maintenant, elle est coincée entre les deux mondes, ou quelque chose comme ça… J'en sais rien, c'était jamais arrivé !

- On va en toucher deux mots au Père Reynald… Mais dis moi, comment ça s'est passé… ensuite. »

Il fallut un certain temps pour que Ponie reprenne conscience dans la plaine. Assez longtemps pour que lorsqu'elle s'éveille, une fumée âcre ne s'élève dans les cieux, si bien qu'au début, elle se crut toujours dans le monde à l'envers tellement l'odeur de la fumée viciait l'atmosphère. Les filles se rendirent en catimini vers le village, usant du pouvoir de Ponie. Mais lorsqu'elles arrivèrent sur la place, ce qu'elles purent voir depuis le monde où elles étaient, c'était un immense feu autour duquel dansaient de nombreuses flammes blanches. Il était trop tard.

« Alors on est parties, on a retrouvé les deux chevaux qui s'étaient enfuis pendant l'attaque des hyliens, le poney de Scylène et le hongre de Sefriane, et on a pris la route. On a très souvent dû se réfugier dans cet endroit, si bien qu'au fur et à mesure, Ponie s'est transformée ainsi. Sa peau a de plus en plus été dévorée par ce maléfice ou je ne sais quoi, mais si elle l'avait pas fait, on serait sûrement mortes nous aussi à cette heure-ci.

- Qu'est ce qui vous a finalement menées jusqu'ici ? interrogea Saïnee

- On a su en laissant traîner nos oreilles ici et là que la Résistance subsistait en Ordinn. Lorsqu'on est dans le monde à l'envers, on entend les voix des vivants du monde de la lumière, de notre monde. On arrivait à entrer dans les villages, puis écouter aux portes, dans les tavernes… Bref, c'est comme ça qu'on a décidé d'aller vers Cocorico. »

Elle se tût un instant, semblant plonger dans de profondes pensées. Elle frissonna puis posa son regard sur son amie endormie.

« C'est étrange vous savez, reprit-elle à demi voix. Vous êtes là, dans un monde en ruines, dévasté, sombre, glacial et puant… Et vous sentez que si proches, mais pourtant si loin, il y à des gens qui vivent bel et bien… Mais ce qui fait encore bien plus peur, c'est lorsque vous revenez dans la lumière, et que vous vous dites que cet endroit morbide est si près de vous, que vous le frôlez chaque fois que vous faites un geste, comme s'il allait vous happer sans crier garde… »

Elles avaient voyagé des jours et des jours avant de finalement se retrouver devant les portes closes du village. Elles avaient faim, elles étaient à bout de force. Yelandra était inquiète. Pourquoi le corps de son amie devenait ainsi ? Elle avait réussi à le dissimuler au début, mais lorsque le maléfice avait commencé à s'immiscer sur son visage, elle n'avait pu le soustraire à la vue de sa compagne de fortune. Ces derniers jours, elles avaient difficilement évité les sentiers fréquentés et les villages, car Ponie ne pouvait plus se rendre dans le monde à l'envers, elle était bien trop faible. Aussi, lorsqu'elles arrivèrent devant les portes de Cocorico, elles tentèrent le tout pour le tout et s'annoncèrent telles qu'elles étaient venues. C'est là que les gorons leur étaient tombés dessus. Fort heureusement, leur instinct les avait guidé vers le bon endroit, et aujourd'hui, Yelandra était sauve, mais cela s'avérerait certainement plus compliqué pour la pauvre Ponie.

Ce long récit avait épuisé Yelandra qui ne tarda pas à retomber dans le sommeil après s'être sustenté d'un repas chaud apporté par Telma. Saïnee quitta alors la pièce sombre, tâchant de se souvenir des moindres détails racontés par la blonde, et descendit dans la salle commune de l'auberge. Elle fit demander une réunion du conseil, ce que l'on exécuta rapidement, et chacun se retrouva donc à écouter le récit transmis par Saïnee.

« Ce monde à l'envers comme tu l'appelle, est ce qu'il pourrait s'agir du Crépuscule ? demanda Colin.

- Je ne sais pas, tout ce que je sais du Crépuscule, c'est que c'est dans cet endroit qu'on été envoyées mes guerrières après la guerre des peuples. Je ne sais pas à quoi ça ressemble, ni ce qu'on peut y trouver.

- C'est dans cet endroit que l'on bannissait les criminels à l'époque, renchérit Jehd en remontant ses lunettes. Personne n'en est jamais revenu pour dire à quoi ça peut bien ressembler. Enfin si en fait, il y a bien quelqu'un… corrigea le bibliothécaire en jetant un regard au Héros.

- Ça me semble assez ressemblant en effet, bien que… Y a t-elle rencontrée âme qui vive ? questionna Link. Je veux dire, le Crépuscule est un endroit qui n'est pas peuplé que d'âmes désincarnées. C'est un royaume où vit un peuple entier à présent.

- En tout cas, elle semble bel et bien prise au piège. Je ne vois pas comment on pourrait en savoir plus. », fit remarquer Ash en croisant les bras sur sa poitrine.

La valeureuse guerrière en armure se tenait derrière le bibliothécaire, appuyée contre le vieux mur délabré de l'auberge. Elle jeta un œil à Shindel, sa consœur Sheikah qui ne disait mot. Cette dernière était songeuse. Quels pouvaient bien être ces mystérieux pouvoirs ?

« Je devrais peut être pouvoir vous aider. » lança alors une voix depuis la mezzanine.

Tous levèrent les yeux. Tarik se tenait là, négligemment appuyé sur la rambarde en bois, sa petite sœur entre les pattes qui avait passé sa tête blonde entre les barreaux et toisait cette curieuse assemblée avec un œil rond comme une bille.

« Comment tu pourrais nous aider gamin ? » lança Artaban, le soldat au catogan.

Le gosse descendit les marches nonchalamment, Alysse tenant un pan de sa veste dans une main, l'autre étant portée devant sa bouche meurtrie. Les membres du conseil s'écartèrent, laissant le jeune garçon s'avancer devant la grande table ovale autour de laquelle ils étaient réunis.

« Mon pouvoir sheikah est celui de la clairvoyance. J'ai le pouvoir de lire dans les pensées. Je sais que certain d'entre vous n'ont pas confiance en moi, vous notamment, lança t-il à Artaban. Mais je ne vous en veux pas, c'est normal. Après tout, je ne suis qu'un gamin bizarre, qui vient d'on ne sait où.

- Tu pense pouvoir t'immiscer dans les pensées de Ponie, dans l'état où elle se trouve ? questionna Shindel.

- Je ne sais pas. Mais je peux au moins essayer. »

Alysse tira un peu plus sur sa veste élimée.

« Alors fais le, ordonna Saïnee.

- Une minute la rouquine, rétorqua la sheikah. Ce gamin est sous ma responsabilité. Et je pense que ce genre d'expérience est bien plus dangereux que tout ce qu'il a pu expérimenter par le passé. On ne sait pas où s'est égaré l'esprit de ta copine, et peut être bien qu'il vaudrait mieux ne pas le savoir après tout.

- Mais imaginez un peu, si cette fille pouvait vraiment voyager comme ça d'un monde à l'autre, quel avantage considérable cela serait pour notre camp, fit remarquer le prince Lars qui jusqu'à présent s'était tût.

- Seigneur Lars, je suis bien d'accord avec vous, intervint Zelda. Mais il s'agit là d'un enfant.

- Je suis conscient que cela pourrait être dangereux, trancha Tarik. Mais si les Trois m'ont confiées ce pouvoir, il est peut être temps d'en faire bon usage. »

Les conversations s'emballèrent autour de la grande table. Cela dura un certain temps, jusqu'à ce que Shindel lève une main autoritaire, alors chacun fit silence.

« Très bien Tarik. Je dois dire que tu me surprends, dans le bon sens du terme. Si telle est ta décision, je t'autorise à lire dans les pensées de Ponie. Je resterai à tes côtés, et je t'aiderai à revenir si jamais quelque chose tournait mal.

- Je ne vous demande qu'une seule chose. Si ça devait mal aller pour moi, prenez soin de ma sœur.

- Je prendrai soin de ta sœur Tarik », affirma Everlee avec douceur.

Le conseil se dispersa alors. Les hommes d'armes repartirent au combat, les érudits à leurs recherches. Shindel se rendit avec Saïnee et Tarik dans le dortoir où l'on avait logé Yelandra et Ponie, Link sur leurs talons. Une main se saisit de celle du blond, avant qu'il n'entame la montée d'escaliers. C'était Everlee, le regard embué de larmes. Elle savait que les avènements du Crépuscule avaient bouleversé le cœur de Link, et il sentit à travers son regard empli d'inquiétude qu'elle se faisait du soucis. Il la prit alors dans ses bras, déposa un doux baiser dans son cou en lui murmurant de tendres paroles :

« Je t'aime ma Lylee. »

Tarik s'installa sur une chaise, tout près du lit de Ponie. La rousse semblait encore plus pâle que la veille, sa poitrine se soulevant à peine pour respirer faiblement. Elle ne semblait pourtant pas fiévreuse, ni blessée, juste encore à moitié dans ce monde. Le garçon demanda à ce que l'on fasse silence, puis il prit la main de Ponie et ferma les yeux.

L'obscurité l'enveloppa soudain. Pas le noir de la pièce, ni l'obscurité de la nuit non. Une obscurité venue d'ailleurs. Il avait plongé dans l'esprit de Ponie, et celui ci semblait vide, glacé, mort. Il ferma les yeux un instant puis les rouvrit. Il se tenait assis sur une chaise poussiéreuse, dans une pièce sans plafond. Du ciel tombait des flocons noirs qui semblaient être fait de néant. C'était la chambre de l'auberge, mais Ponie n'était pas sur le lit qui était posé devant lui. Il y avait plusieurs flammes blanches dans cette pièce. Une juste à ses côtés, et là il put sentir l'aura de Shindel. Il y avait la présence de Link, de Saïnee, et une faible flamme qui devait être celle de Yelandra. Il se leva alors, laissant sa propre flamme derrière lui et quitta la pièce. Il descendit les escaliers et sortit de l'auberge, croisant plusieurs âmes, leurs voix résonnant depuis le monde de la lumière comme à travers d'épaisses portes en bois. « Si je suis dans l'esprit de Ponie et que je suis ici, c'est qu'elle ne doit pas être bien loin. » pensa t-il. Il l'appela alors, hurla son nom, mais rien ne lui répondit, pas même l'écho de sa pauvre voix qui se perdit dans le néant. Il avança à travers le village, ses pas soulevant la poussière noire du sol sans un bruit. Le soleil rougeoyant éclairait faiblement les maisons délabrées qui se trouvaient là. Quelqu'un avait-il déjà vécu ici ? Il avança au hasard, ne sachant point où chercher, puis l'idée lui vint de se rendre là où le monde de la lumière avait pour la dernière fois vu Ponie en vie : devant la porte nord du village. Il traversa le Cocorico délabré, passant devant l'église du père Reynald qui ici avait le toit comme soufflé par une explosion, et la source desséchée qui n'était plus qu'un trou sombre empli de poussière noire. Lorsqu'il arriva sur les lieux, il se rendit compte que la porte en question dans ce monde devait être détruite depuis bien longtemps. Elle gisait en masse informe sur le sol, recouverte de suie noire. Mais ce qu'il vit ensuite lui fit oublier ce détail. Il se retourna vers le village et là, juste devant la porte, il y avait une sorte de trou qui semblait figé dans l'air. Une tâche sombre comme cette poussière qui recouvrait tout, découpée dans le vide. Ce qui le dérangea en premier lieu, c'était surtout que cet étrange trou, il ne l'avait aucunement remarqué en passant devant, comme s'il était sorti de rien au moment ou il avait le dos tourné. Pour être sûr, Tarik entreprit de faire le tour de cette chose ( sans trop s'en approcher toutefois), et fut bien forcé de remarquer que le trou était invisible lorsqu'on se trouvait être de l'autre côté. « Elle se trouve certainement là dedans... » pensa t-il. Il tenta de palper du bout des doigts le bord de la chose, mais il semblait tout bonnement passer à travers. Prenant son courage à deux mains, il enfonça alors sa main dans l'obscurité. Elle disparu, comme happée par le néant, mais il ne sentit rien. Il la ressortit pour voir qu'elle était indemne. « De toute façon, je ne suis pas vraiment là en réalité, je ne crains rien... » se dit-il. Alors il fit une chose insensée, n'ayant guère d'autre idée : il passa la tête à travers le portail. Mais ce qu'il y vit lui fit regretter instantanément cet élan de courage. C'était là bien pire que tout ce qu'il avait pu voir dans le plus glauque de ses cauchemars. L'enfant qu'il était se mit à hurler à plein poumons, sans pouvoir s'arrêter. Il sentit alors des mains le secouer très fort, et hurler son nom. Au prix d'un effort ultime, il ouvrit les yeux sur le monde de la lumière, assis sur sa chaise, dans la chambre de l'auberge de Cocorico. Shindel l'air effaré le tenait fermement par le bras.

« Que s'est il passé Tarik ? »

Il mit un certain temps à s'habituer à la clarté des lieux et à reprendre son souffle. Yelandra, Saïnee, Link et Shindel l'observaient tous avec de grands yeux effrayés. Ayant repris ses esprits il avoua :

« Elle ne se trouve pas dans le monde à l'envers. Elle est bien plus loin…Elle erre dans le monde des morts. »