Chapitre XXXV

« Les humains parlent des anges comme de gardiens, et des démons comme de bourreaux. La vérité, c'est que les anges ne font que se protéger eux, ainsi qu'une unique autre personne, et sont ouvertement opposés aux sorciers, tandis que les démons, eux, restent la plupart du temps les bras croisés, simples observateurs, sans se préoccuper de ce qui est bien ou mal. Ils se moquent d'avoir affaire à un humain, un ange, ou un sorcier. Ils n'ont pas de ligne de conduite, ni de logique. Ils sont, vont, font, sans particulière raison. »

Capitaine Kiku Honda

La peau blanche, presque lumineuse, les cheveux et les ongles noirs, les yeux rouges comme le sang frais, et surtout ces deux cornes dorées distordues ; le britannique fixait, étourdi, ce qui était vraisemblablement le Capitaine Honda mais qui était pourtant si différent du japonais. Ce dernier avait échangé son uniforme contre un kimono de couleur sombre qui laissait une large partie du haut de son corps nu. Hypnotisé, l'anglais leva une main, glissant ses doigts sur l'une des cornes où des bourgeons naissaient, fleurissaient puis fanaient. Le Capitaine Honda pencha légèrement la tête pour permettre à l'autre homme de venir éprouver le pointu de la corne qui s'avéra être légèrement arrondi.

Dans la pénombre de la pièce aux portes en carrés de papier, les quelques rayons solaires qui passaient au travers heurtaient des mobiles de pierres précieuses. Tout, autour d'eux, brillait. Chaque chose ; meubles, objets, tapisseries... était sertie d'or, de diamants, de joyaux. De l'encens à l'odeur entêtante brûlait et l'on entendait un bambou taper régulièrement contre une pierre à l'extérieur, dans un léger bruit d'eau. Le blond laissa retomber son bras et voulut se redresser mais une main glacée se posa sur son torse pour l'en empêcher. Le froid soudain qui l'étreignit éclaircit son esprit. Il se rendit compte que le sol était couvert de pièces d'or et d'argent, ce qui était certes beau, mais loin d'être agréable.

Pourtant, de toute la scène, ce qu'il trouvait le plus étrange était le sourire, certes fin, presque imperceptible, mais tout de même présent, qu'arborait le japonais. Il n'y avait ni orgueil, ni moquerie. C'était quelque chose de sincère ; d'apaisé et d'apaisant. Cela tranchait d'avec le regard sanguin transperçant. Une nouvelle fleur, une rose rouge, s'épanouit sur l'une des cornes et l'anglais la cueillit. La fleur, aussitôt, se cristallisa. Il frissonna, et murmura ;

-Qu'est-ce que tu es ?...

De sa main libre, le Capitaine Honda prit la fleur et la déposa sur le lit de pièces.

-Un démon.

Le britannique hocha négativement la tête, faisant teinter sa couche. Un instant, une fraction de seconde, le sourire du japonais fut si grand qu'il en découvrit ses dents, puis il retrouva toute sa mesure.

-Il y a ce que nous sommes et ce que les humains croient que nous sommes. Il y a un monde entre les deux.

Des pétales ne cessaient de tomber des fleurs qui fanaient sur les cornes. L'humain se contraignit à lâcher des yeux le phénomène et regarder autour de lui.

-Quel est cet endroit ?

-Mon antre.

-Ton antre ?

-Oui. Une chambre dont moi seul choisis ce qui y entre et ce qui en sort. Ne peuvent la voir que ceux à qui je le permets. Une bulle qui ne pourrait exister sans moi. Un lieu par dessus un autre. Une surcouche, une seconde réalité. J'y amasse les choses auxquelles je tiens.

-Alors qu'est-ce que je fais ici ?

Le japonais se pencha sur son visage, glissant sa langue sur les lèvres de l'anglais avant d'y appliquer un baiser, puis de reprendre sa position initiale.

-Vous m'en voulez de vous avoir laissé chez vous, mourant ?

-Oui.

-Vengeance. Je ne suis pas Pénélope et je ne supportais pas de la voir dans vos yeux lorsque vous me regardiez. De toute façon, ce n'est pas le poison qui vous a tué.

-Qui m'a tué ? Répéta le britannique, incrédule, avant de se souvenir.

Il plaqua une main à l'endroit où la lame du Redoutable l'avait transpercé mais la main du Capitaine Honda s'y trouvait déjà. Le blond haletait.

-Je suis... Je suis... Tout ceci n'est qu'un rêve...

-Calmez-vous. Vous êtes en vie, et vous ne trouverez pas de blessure.

-Non... Non, je suis mort. Je m'en souviens.

De son autre main, le japonais vint lui caresser les cheveux.

-Chut ; je sais bien comme cela doit être perturbant pour vous... Mais la douleur ne peut être ressentie dans un rêve.

-La douleur ? Eut-il tout juste le temps de demander avant qu'une gifle cuisante ne s'abatte sur lui.

Il en eut le souffle coupé un bref instant, puis la colère le submergea et il se redressa brusquement, repoussant son agresseur. Il plaqua le démon par terre, faisant voler pièces et pétales.

-Qui crois-tu défier ? Humain, démon, peu m'importe ! Je ne me laisserai pas humilier !

-Ah ! Oui ! Cria le Capitaine Honda en retour.

Le démon prit le visage de l'humain, le tirant vers lui pour l'embrasser, emprisonnant de ses jambes la taille du britannique. Ce dernier rendit le baiser un moment avant de le rompre brutalement et de saisir les poignets du japonais, les plaquant de chaque côté de sa tête. Les deux hommes se fixèrent puis le Capitaine Kirkland souffla ;

-Comment m'as-tu ramené ?

Le Capitaine Honda dégagea l'une de ses mains et posa un doigt sur sa bouche. L'humain fronça les sourcils, contrarié.

-Tu ne veux pas me le dire ?

Comme l'autre ne répondait pas, l'anglais se redressa et observa plus attentivement le décor, tentant de trouver des indices qui pourraient l'aider à deviner, mais tout ce qu'il voyait, c'était la tanière d'une pie voleuse avec des goûts de luxe ; car le démon ne se contentait pas simplement de choses brillantes, il fallait visiblement qu'elles aient de la valeur. C'est alors qu'il reconnut le symbole sur une des pièces.

-Elle est censée être en bronze... Pourquoi est-elle en or ? S'interrogea-t-il lui-même.

C'était idiot ; si le symbole n'était pas tapé dans la bonne matière, la pièce ne valait rien ; personne n'aurait donc fait une chose pareille volontairement. A moins, se dit-il, en se rappelant les livres étranges qui remplissaient la bibliothèque de sa mère, qu'elle n'ait été en bronze avant d'être changée en or.

-Tu as trouvé la pierre philosophale..., réalisa-t-il sans savoir s'il ressentait de l'admiration ou de l'envie.

Puis son regard se posa sur la rose rouge cristallisée. L'humain tendit la main pour l'attraper mais le démon l'en empêcha, entre-croisant leurs doigts. Le Capitaine Kirkland s'intéressa encore aux cornes de l'asiatique. Dorées. Hypnotiques. Tentatrices.

-Tu as assimilé la pierre philosophale...

Encore une fois, la vision fugitive d'un grand sourire s'imposa l'espace d'un battement de cils.

-Elle irradiait, expliqua le Capitaine Honda.

[... ... ...]

L'enfant remit une pièce en jeu.

-Pourvu que l'intrigue n'en soit que plus palpitante.