Je me suis remise à twitter, Crim_Thirteen (de mon ancien-ancien pseudo) pour vous servir !
Lundi
Les jours filent et se ressemblent. Il y a l'entraînement, les cours, l'entraînement, Bokuto-san et les autres, deux ou trois heures d'études interrompues par un repas que ma sœur tente vainement de garder consistant, puis le sommeil m'emporte et me refait lentement glisser vers le point de départ. Entraînement, cours, étudier, dormir. Ça devrait être éreintant — ça l'est —, mais je me sens léger comme une plume. Quand on évolue sur un terrain accidenté, on cesse de redouter l'habitude.
Je pourrais continuer comme ça longtemps. J'ai l'impression de ne plus devoir penser à rien.
Mardi
J'ai travaillé avec Kuroo et Kenma. L'ambiance y était nettement plus calme que d'habitude. J'ai cru que ça m'aiderait à me concentrer, mais ça n'avance à rien. Je n'aime pas tellement le silence, finalement. Ma sœur non plus. C'est pour ça qu'elle n'éteint jamais la télévision.
Ça doit être une des raisons pour lesquelles je me suis attaché à eux.
Mercredi
Kuroo se méfiait de moi. Il me l'a avoué tout à l'heure, en haussant les épaules, comme si ça n'avait plus d'importance. Il n'a pas tort. Ça n'en a plus, mais je suis quand même resté interdit pendant quelques secondes. Alors il a répété son geste et, quand j'ai demandé plus d'explications, il a répondu : « T'avais juste pas l'air très net. J'avais l'impression de parler à un adulte sous couverture. Une question de maturité ou quelque chose comme ça. Enfin, t'es toujours un peu comme ça, parfois. Pas que ce soit mal, hein ! Mais c'est bien de faire son âge, aussi. D'être un peu con tant qu'on le peut encore, tu vois ce que je veux dire ? »
Et il se plaint de ma maturité. Il parle comme un vieux.
Jeudi
Ça m'a un peu travaillé, cette nuit. J'ai rêvé de l'entretien de samedi. Ils disaient qu'ils ne pouvaient pas m'accepter. Que j'étais trop vieux. Je regardais mes mains, et je les trouvais tâchées et flétries, et ça avait tout d'un cauchemar, mais tout d'un rêve, aussi.
Je n'ai pas pu m'empêcher de lui en reparler. Bokuto-san s'était agrippé à Kenma comme à une bouée au milieu de l'océan, et il était tellement occupé à décrire un chien qu'il avait croisé sur la route qu'ils ne m'ont probablement pas écouté.
Kuroo les regardait sans rien dire, l'air pensif. Plus précisément, il regardait Kenma.
Je lui ai demandé ce qui lui avait fait croire que j'étais trop mûr pour mon âge. Il s'est arraché à sa vision pour se tourner vers moi.
« Je n'en sais rien. Je suppose que c'était parce que t'étais super sérieux, tout le temps, pour tout. Enfin, bon... c'est aussi une qualité, tu sais ? Je suis sûr que tu gères bien en société. »
J'ai failli m'étouffer.
« Mais c'était au début, tout ça. Ça va mieux maintenant. » Il souriait.
« Tu t'es simplement habitué.
— Ouais, c'est ce que je me suis dit, mais Kenma... bon, tu sais qu'il est du genre observateur. C'est que — oh, me regarde pas comme ça... »
J'ai arqué les sourcils. « Je n'ai rien fait.
— C'est ça. Bref, t'es un peu différent, maintenant. »
Je ne savais pas trop ce que c'était censé vouloir dire. « Différent comment ?
— Mmh. Plus souriant, surtout. Plus... c'est difficile à dire. J'ai l'impression de n'avoir découvert que récemment que t'avais du sens de l'humour, un peu caustique en plus. Le prends pas mal.
— Je le retiendrai pour plus tard.
— Bah tiens. » Il a ri. « Mais sérieusement, Akaashi. T'as l'air plus à l'aise avec nous. Plus accessible, si on peut dire ça comme ça. C'est cool. »
Je ne savais pas trop si j'étais supposé le remercier ou pas. J'ai haussé les épaules, il a haussé les épaules, j'ai haussé les épaules, et je crois que Bokuto-san et Kenma ont dû nous arrêter de force à un moment où un autre.
Vendredi
J'ai demandé l'autorisation de manquer l'entraînement pour me préparer à demain. Je sais que j'ai très peu de chances de réussir ce test, et je garde les examens d'entrée en tête, mais on ne perd rien à tenter le coup. Ça me donnera une idée de ce qu'ils demandent. Je suppose que l'écrit ne doit pas être si différent.
Samedi
J'ai passé le test. Même si l'entretien s'était bien déroulé (ce qui n'a pas été le cas), je ne crois pas qu'ils m'auraient accepté.
C'était beaucoup plus dur que je ne l'imaginais. Je ne sais pas si je peux y arriver. Les examens réguliers sont dans trois semaines, vingt-et-un jours encore, mais c'est comme si je ne savais plus rien, et j'ai peur que tout s'effondre à cause d'un bout de papier. Il faut que j'étudie plus. Que je fasse des efforts. (Je croyais que j'en faisais déjà.)
Il n'y a pas grand-chose à dire sur l'entretien. J'ai parlé du collège, ils ont posé des questions sur ma famille, et je n'ai pas été très convaincant. Ce n'est pas comme si j'y avais cru au départ. J'avais quelques recommandations, de très bonnes notes, mais je ne suis pas l'élève modèle, pas le citoyen modèle, et je commence à comprendre que je ne le deviendrai jamais.
Ça ne devrait pas me faire aussi mal. Je vais dormir en espérant oublier.
Dimanche
Ma sœur et moi avons passé une grosse partie de la matinée à réparer l'évier, qui fuyait depuis quelques jours déjà. Je croyais que ce serait simple, mais rien ne l'est sans le matériel adapté.
Ça lui a laissé le temps de raconter sa semaine en long et en large. Une de ses amies s'est coupé les cheveux récemment, et elle pense en faire de même. Je n'ai pas vraiment d'avis là-dessus. Je suppose que ça lui irait bien. Tout le monde a besoin de changement à un moment ou un autre.
Je lui ai parlé de Kuroo et de ce qu'il m'avait raconté mercredi. Ça ne l'a pas étonnée outre mesure ; apparemment, il n'est pas le premier à penser ça. Elle a ajouté :
« Ça ne veut rien dire, de toute façon. La maturité est quelque chose qui s'apprend au fil du temps. Certains l'apprennent plus vite que d'autres. Certains n'ont pas d'autre choix que de grandir trop vite.
— Tu parles de nous ? »
Elle n'est pas du genre à évoquer ce genre de sujet aussi librement. Elle m'a regardé un long moment, puis a soupiré. « Entre autres.
— Je n'ai pas l'impression d'avoir grandi trop vite.
— Mais ça ne t'en a pas empêché. Écoute, Keiji. Ton ami te trouve trop mature parce qu'il te compare aux gens qu'il connaît. Mais les gens qu'il connaît n'ont pas ton histoire. Ce n'est pas comparable.
— Tu veux dire qu'ils ont eu une enfance heureuse.
— Je veux dire qu'ils ont eu une enfance tout court.
— J'ai eu une enfance...
— On n'aurait pas dû avoir à supporter autant de responsabilités. » Elle l'a déclaré avec une sécheresse inhabituelle. Pendant un moment, j'ai regretté d'avoir lancé la conversation. J'ai dit :
« Je ne voulais pas te mettre en colère.
— Tu sais que je ne suis pas en colère contre toi. Je déteste ce genre de remarque, c'est tout. Ils parlent de maturité comme on parlerait de gentillesse ou d'intelligence. La maturité n'est pas une sorte de qualité intrinsèque, tu comprends ? C'est la conséquence d'une situation qui n'aurait jamais dû exister. »
Je ne savais pas quoi ajouter. Elle ne craque pas souvent, mais ça lui arrive. Je n'aime pas trop voir ça. J'aurais préféré qu'elle se taise. Elle l'a fait pendant une dizaine de minutes, puis son visage s'est adouci.
« Je suis désolée. Je ne devrais pas m'énerver pour ça.
— Ce n'est rien. » Elle m'a souri. Elle parle de maturité, mais elle me regarde toujours comme si j'étais un enfant. J'en suis peut-être un.
« Tout n'était pas si terrible, tu sais. À ce moment-là. » Elle a grimacé, puis secoué la tête. « Enfin, pour moi. J'étais relativement jeune quand tu es arrivé, et j'ai passé de bons moments avec Yū et toi. On jouait beaucoup ensemble, tu t'en souviens ? »
Pas vraiment. J'ai acquiescé.
« J'étais si heureuse quand j'ai appris que j'allais avoir un petit frère. On a failli m'obliger à sortir de l'hôpital, parce que je sautais partout. Yū n'arrêtait pas de râler. Là-dessus, il n'a pas changé. On a eu de bons moments », a-t-elle répété.
J'ai essayé de me souvenir des bons moments. De ma sœur, qui, à quinze ou seize ans, passait ses week-ends avec Yū et moi. J'ai essayé, vraiment.
Il n'y a que du brouillard.
Derrière le brouillard, des formes sombres. Inhospitalières. Le grenier froid et les monstres à l'affût. Des morceaux de verre répandus sur le sol. Je suis sous mon lit, mais je ne sais plus pourquoi. Quelqu'un qui parle, ses mots étouffés par les murs du salon. La porte fermée de la chambre de ma mère. Sa voix qui dit : Ce n'est pas ce que je voulais. Mon père qui se cogne contre un meuble, crache un juron, disparaît dans le couloir. Ma sœur est là, elle aussi. Elle a un bras autour de mes épaules, la mâchoire serrée. N'aie pas peur, Keiji.
C'est bientôt fini.
Je ne l'ai pas crue.
« Reiko. »
Elle m'a lancé un regard interrogateur.
« Tu savais que ça finirait comme ça ? »
Elle n'a pas pris le temps de réfléchir. Elle m'a souri. « Bien sûr que non. Et je sais que tu y étais sept jours sur sept, mais Keiji, tu ne peux pas savoir ce que ça faisait. Parfois, quand je rentrais chez elle, je m'attendais à... » Elle n'a pas terminé sa phrase. « Je croyais que ça ne pouvait finir que beaucoup plus mal. Beaucoup plus. Regarde-nous aujourd'hui. » Elle a désigné l'appartement d'un geste. « On a un endroit où vivre. Tu as les cours, le volley, j'ai mes études et le reste. Tu as des amis que tu aimes et qui t'aiment, des gens qui croient en toi. Crois-le ou non, c'est une fin heureuse. Et elle s'améliorera encore, si on lui en laisse le temps. Moi, en tout cas, elle me satisfait pleinement. Pas toi ? »
Je suis parti dormir tôt, ce soir. J'ai la nausée.
Là-bas, dans le salon, ma sœur avait l'air heureuse.
Il reste peut-être un espoir pour moi.
