Hey les amis, on est en Septembre, et comme dit le proverbe : « Juillet-Août, publication en déroute, à la rentrée, chapitre bien livré. »


Chapitre 37 : Les plus belles journées du monde

Dirai-je que c'est sage ou absurde ? Si c'est réellement sage, ça a l'air absurde, mais si c'est réellement absurde, ça a un petit air de sagesse.


« C'coup ci je vais te défoncer la gueule, Staline !
- Dans tes rêves, Boucles d'or !
- J'vais t'faire mordre la poussière, tu vas regretter d'être né !
- Ok, viens, j't'attends, pisseuse ! »

Vi était énervée, sourcils froncés, une expression batailleuse peinte sur le visage.
Merle affichait un air bravache mais concentré.
Tous deux avaient les yeux fixés sur leurs mains jointes, pouces levés.
La jeune fille tenta de feinter, de passer sur le côté, puis de l'autre côté, puis de refeinter frénétiquement… avant que son adversaire lui fasse plier le pouce d'un unique geste, précis, parfait.
« Rhââââ ! Fait chier putain ! s'exclama Vi.
- Quinzième victoire d'affilée pour Merle Dixon, champion en titre ! annonça-t-il en levant un poing victorieux.
- C'est pas normal ! Je suis sûre que tu triches, salopard ! »
Il leva les yeux au ciel.
« Comment j'pourrais tricher à un combat de pouces ?
- Je sais pas mais j'suis sûre qu'il y a un truc ! s'entêta Vi.
- Le truc c'est que t'es trop mauvaise, c'est tout. T'es pas attentive, tu t'énerves direct et tu fais plein de mouvements inutiles… comme dans la vraie vie d'ailleurs », rétorqua Merle en souriant.

Il se pencha et piocha une poignée de chips dans le paquet à côté de lui.
Après avoir conduit une bonne moitié de la matinée, ils s'étaient arrêtés pour une petite pause pipi, casse-croûte et détente sur une aire d'autoroute, dont le parking était totalement désert, à l'exception de quelques voitures abandonnées.
Ils étaient assis sur le bitume tiède, non loin de la Dodge, dont ils avaient ouvert les portières en grand, à la fois dans un souci d'aération – vivre quasi perpétuellement dans une voiture posait à la longue un léger problème d'odeur, celle du 4x4 étant un subtil mélange composé de tabac à pipe, de pieds et d'habits sales – mais aussi pour mieux profiter de la musique venant de l'autoradio .
Ce matin-là, c'était les Pink Floyd.

Merle, dont c'était désormais le tour de conduire, n'était pas pressé de reprendre la route. Depuis deux jours, le temps oscillait entre averses soudaines et éclaircies, et il goûtait le plaisir d'être assis là, au soleil, à ne rien faire d'autre qu'humilier sa coéquipière au combat de pouces.
Assise par terre face à lui, jambes croisées, Vi était habillée de la façon la plus inappropriée possible pour une fin du monde, c'est-à-dire avec son énorme pull en laine flottant par-dessus son éternelle chemise, un mini short en jean et un collant parfaitement kitsch à motif de fleurs, rappelant irrésistiblement un papier-peint de grand-mère, ses longues jambes filiformes plantées dans ses grosses rangers militaires.
Le collant fleuri constituait sa dernière trouvaille, dénichée la veille alors qu'ils traversaient une petite ville quasi déserte.
Elle était tombée en extase devant la vitrine d'un magasin de fringues, où l'horreur à fleurs et le petit short sexy ornaient un mannequin presque aussi maigrichon qu'elle.
« Il est génial, ce collant ! Tu le trouves comment ?
- Affreux.
- Nan, mais faut l'imaginer sur moi.
- Oui, c'est justement c'que j'étais en train d'faire, avait rétorqué Merle.
- J'ai toujours eu envie d'un collant à fleurs comme ça, avait-elle proclamé en s'approchant de la vitrine. Mince, il coûte quarante dollars. Putain, c'est pas donné, pas étonnant qu'j'm'en sois jamais acheté. »
Merle avait haussé les épaules.
« Et ben maintenant, il coûte plus rien du tout. »
Ils s'étaient regardés un instant tous deux.
Un pavé, une vitrine brisée et deux minutes plus tard, ils avaient repris leur route, et les longues jambes de Vi étaient désormais enserrées dans un collant à fleurs, et son postérieur installé dans un minishort en jean.
« Alors ? Je suis bien ? avait-elle questionné.
- Stupéfiante », avait menti Merle.

« On s'refait une bataille de pouces ? proposa Merle en tendant la main.
- Pfff, nan, j'en ai plein l'cul, c'est chiant, tu gagnes tout le temps.
- Bon ben, en attendant, tu me dois quinze mille dollars. Aboule le fric et plus vite que ça.
- Ouais, ouais, une seconde. »
Vi prit l'attaché case noir qu'ils avaient trouvé le matin même dans un coffre de voiture. Il était rempli à ras bord de pognon. Uniquement des billets de cent, reliés par paquets de dix.
« Un, deux, trois, quatre, … »
Apparemment, certaines personnes avaient jugé plus utile de prendre de l'argent au beau milieu d'une apocalypse zombi plutôt que des vivres ou des objets de première nécessité.
« … treize, quatorze et quinze. Quinze mille, annonça-t-elle en mettant les liasses dans un sac plastique.
- Les bons comptes font les bons amis, dit Merle avec un grand sourire en récupérant son dû.
- Qu'est-ce que tu vas faire de tout ce fric, maintenant que t'es riche ? demanda Vi malicieusement.
- Oh, passer chez le dealer, j'imagine.
- Excellente idée. »
Elle se retourna et prit son sac à dos.
« Je vais te faire un prix d'ami, qu'est-ce que tu veux ?
- Il reste de la coke ?
- Oui monsieur.
- Alors fais-moi une petite trace, et une deuxième pour toi, c'est ma tournée, annonça Merle.
- Oh, c'est sympa ça !
- Rien n'est trop beau pour ma dealeuse préférée.
- Charmeur, va. Ça fera trois mille dollars.
- Quoi ?! C'est ça qu't'appelles un prix d'ami ? C'est super cher ! s'offusqua-t-il.
- Les temps sont durs mon bon monsieur, avec la fin du monde et tout ça, les prix grimpent.
- Ok ok, prépare-nous ça, fit Merle en se levant et en empochant une liasse de billets.
- Où tu vas ? demanda Vi en le voyant s'éloigner.
- J'ai toujours rêvé de me torcher avec des billets de cent dollars. »
Vi rigola.
« Salue Benjamin Franklin de ma part ! »

Une fois son ami parti, la jeune fille sortit son matériel de fumeuse de ses poches et le disposa devant elle sur le bitume.
Elle commençait à peine à bourrer sa pipe qu'elle aperçut Merle revenir à pas rapides, un grand sourire placardé sur la figure.
« Stop ! Changement d'programme, tu fumeras plus tard », déclara-t-il joyeusement.
Il l'attrapa par la main et la remit debout de force.
« Tu vas avoir bien mieux à faire aujourd'hui ! »
Il l'entraina de là d'où il venait, au bout du parking, de l'autre côté d'une haie. Une autre route la longeait, et à une dizaine de mètres, Merle pointa du doigt quelque chose sur le talus.
Une grosse Harley Davidson tape-à-l'œil, d'un jaune pétant.
Elle était couchée sur le côté, apparemment en bon état. On ne pouvait pas en dire autant de son précédent propriétaire : il s'était retrouvé coincé dessous – Dieu sait comment – et était visiblement mort dans cette position, avant de ressusciter un peu plus tard, incapable de bouger de là.
Il portait encore un gros sac de randonnée sur les épaules, avec une petite tente et un duvet accrochés après. Son casque avait roulé à quelques pas de là.
Le rôdeur – ou peut-être le type avant de mourir ? – avait tellement gratté la terre de ses ongles qu'il avait fini par creuser un vrai petit trou devant lui.

En les voyant s'approcher, le zombi tendit avidement ses mains aux ongles retournés, aux doigts brisés, dans leur direction, en poussant des cris inarticulés.
« Quelle mort de merde », commenta Vi nonchalamment, en sortant son sabre de son fourreau.
Tout comme Merle, elle avait désormais rencontré trop de morts-vivants pour s'émouvoir à leur vue. Mais, contrairement à lui, elle s'employait à achever tous ceux qu'elle croisait. Probablement qu'elle se disait qu'ils méritaient de reposer en paix, ou quelque chose dans le genre.
Elle planta le bout de sa lame dans le crâne du macchabée d'un petit coup sec, avant de la retirer et de l'essuyer soigneusement avant de la ranger.
Elle embrassa ensuite du regard les alentours.
« Tu m'as trainée jusqu'ici juste pour ce mec ? s'étonna-t-elle.
- Mais non, abrutie, rétorqua Merle, pour la moto ! »
Elle fronça un instant les sourcils, interloquée, puis son visage s'éclaira soudainement.
« Ah, mais ouais, c'est vrai ! J'me souviens maintenant !
- Ah, ben quand même ! Et j'espère que tu t'souviens du deal qu'on a fait.
- Évidemment ! Toi tu fumes la pipe, et moi j'fais d'la moto, si j'peux.
- Et ben voilà, c'est ton tour », déclara Merle.
Vi battit des mains comme une gamine excitée, avec une expression de total ravissement.
« Tu vas m'apprendre ? Tu vas m'faire monter à moto ?
- Oh que oui. Aide-moi à relever c'truc et à l'pousser jusqu'à la bagnole, et on va commencer pas plus tard que tout de suite.
- Fabuleux ! »

Ils redressèrent la Harley et la poussèrent jusqu'au parking.
Merle constata qu'elle était en bon état, le type n'avait pas eu d'accident avec, il avait probablement roulé en étant infecté jusqu'à ce que la fièvre l'oblige à stopper sur le bas côté, et, une fois la moto à l'arrêt, il n'avait tout simplement plus eu la force de supporter le poids de l'engin. Une mort de merde, confirma mentalement Merle.
Mais le malheur des uns faisait le bonheur des autres, se dit-il en voyant Vi quasiment sautiller sur place d'excitation, couvant des yeux la Harley, comme une gamine devant un très gros nouveau jouet.
Merle mit l'engin sur la béquille et entreprit d'en expliquer le fonctionnement à sa jeune élève, ce qui était, somme toute, assez simple : on passait les vitesses en actionnant du pied le sélecteur, on embrayait avec la poignée gauche, et l'accélérateur était, lui, sur la droite du guidon. C'était à la portée de n'importe quel imbécile muni de deux mains et d'un pied, même cette andouille de chauffarde de Vi.
Cette dernière écouta religieusement le cours de conduite. Il était pourtant évident qu'elle mourait d'impatience de passer à la pratique, mais elle tint bon et resta attentive jusqu'au bout. Merle aurait pu rester à parler de moto des heures durant, mais il prit sur lui d'écourter la leçon théorique.
« En selle, Boucles d'or », finit-il par annoncer.
Ce qu'elle accueillit par un cri de joie.

Comme tous les débutants lors de leur baptême de deux-roues, elle dut s'y reprendre à plusieurs fois pour démarrer, et ses gestes étaient maladroits.
Elle finit par réussir à maintenir l'accélérateur comme il fallait et à parcourir quelques mètres. Elle effectua quelques petits virages prudemment, à vitesse réduite, puis, rapidement, elle prit goût au truc et s'enhardit, faisant des cercles de plus en plus larges, accélérant progressivement.
Elle fit une pointe à plus de cinquante kilomètres heure jusqu'au fond du parking et en revint en jouant à faire des zigs-zags.
Arrivée à la hauteur de Merle, elle se mit à tourner en rond autour de lui.
Son visage, comme il l'avait pressenti, exprimait une joie intense.
« Alors, ça t'plait ?
- C'est géniaaaaaaaal ! » s'écria-t-elle gaiement en repassant à côté de lui.
Elle fit un autre tour, puis revint et s'arrêta à sa hauteur.
Merle fut surpris de la voir mettre fin à sa première chevauchée à moto si rapidement.
« Déjà ? fit-il en la voyant descendre de selle.
- Bien sûr que non, rétorqua-t-elle. Mais j'veux refaire le plein d'essence avant qu'on aille faire un tour. »
Il nota avec étonnement le « on ».
« Oh, laisse tomber, monter derrière quelqu'un, c'est pas mon truc.
- Qui t'a parlé de monter derrière ? » répliqua Vi.
Il fallut une seconde à Merle pour réaliser ce qu'elle sous-entendait.
« T'es débile ou quoi ? J'vais pas conduire.
- Tu rigoles ? C'est toi l'super biker, j'vais pas aller m'promener en t'laissant ici à faire des batailles de pouce tout seul, rétorqua-t-elle, ce serait plus cruel que d'noyer une caisse entière de chatons dans de l'eau de javel. »
Elle avait dit ça sur le ton de la plaisanterie, avec son sourire cynique habituel, et pourtant, il dut reconnaitre qu'elle venait de taper juste.
Voir son amie pousser des cris de joie en conduisant la moto lui avait fait plaisir pour elle, mais ça lui avait surtout fait un sacré pincement au cœur, et lui avait discrètement mais sûrement creusé un bon gros trou dans le bide.
« Comment tu veux qu'j'conduise sans pouvoir tenir l'accélérateur ? rétorqua-t-il.
- Simple : je m'occupe de l'accélérateur, toi tu fais tout le reste. »
Il écarquilla les yeux en comprenant où elle voulait en venir.
« On va pas y arriver, on va se planter. »
Elle haussa les épaules en souriant.
« On a bien réussi avec l'arbalète, non ? Et du premier coup en plus.
- C'était pas pareil.
- C'était exactement pareil. C'est juste une question de coordination. Le truc, c'est d'être synchro. »
Elle se plaça juste derrière lui et glissa son bras droit contre le sien tout en l'enroulant légèrement autour.
« Là, le moindre geste que tu fais avec ce bras, je le sens, et je le traduis au niveau de la main. Un accélérateur c'est pas bien compliqué, c'est ou avant ou arrière, nan ? Alors ton bras n'a qu'à faire pareil, avant, arrière.
- C'est un peu plus compliqué qu'avant-arrière comme truc, faut une certaine sensibilité, de la délicatesse.
- Et ben t'as qu'à bouger ton bras de façon sensible et délicate, répliqua-t-elle.
- C'est une idée d'merde, ça marchera pas », marmonna-t-il.
Mais tout dans son regard disait qu'il avait envie de se laisser convaincre.
« Allez, essaie au moins ! fit Vi. On n'a qu'à s'entraîner un peu avant, ici, dans l'champ là derrière. Allez quoi, Merle, c'est la fin du monde, on n'a que ça à foutre, on peut même y passer toute la journée si on veut. Au pire ça marche pas, qu'est-ce qu'on risque de plus ?
- Chais pas, finir dans le décor en plusieurs morceaux tout cassés ?
- Mais quel rabat-joie, j'y crois pas ! Allez, fais-moi un peu confiance pour une fois ! »
Il hésita. Elle semblait vraiment penser ce qu'elle disait.
« T'es vraiment sûre de ton coup ? »
Elle le regarda droit dans les yeux.
« Merle, tu parles à une jumelle. Si y a bien une chose que je sais faire depuis toujours, c'est coordonner mes gestes avec ceux d'une autre personne. Mon frère et moi on passait notre temps à faire ce genre de trucs. On arrivait même à faire de la guitare à quatre mains. »
Merle dut admettre que l'argument était de taille.
Après tout, et si… ?
« Allez, tu en meurs d'envie », dit Vi.
Bien sûr qu'il en mourait d'envie.
« Brindille, ton plan, il est comme un tétraplégique : il marchera jamais », déclara-t-il.
Toutefois, il eut un léger sourire.
« Mais j'veux bien essayer un coup et m'casser la gueule une fois dans l'herbe, rien qu'une fois, histoire de t'laisser ta chance », ajouta-t-il.
Vi leva un poing victorieux, dans un cri de joie.

À la grande surprise de Merle, l'idée de sa coéquipière fonctionna.
Il leur fallut un petit moment pour trouver la position correcte, et quelques essais en ce qui concernait le démarrage.
Mais ça fonctionna.
Au début, Merle était plutôt raide et hésitant, mais il se détendit rapidement, et les gestes furent plus harmonieux, mieux synchronisés. Vi n'avait pas menti, c'était une pro de la coordination physique, elle répondait parfaitement à ses moindre mouvements.
Même si la sensation de conduire une moto sans toucher l'accélérateur lui semblait totalement incongrue, la chose devint nettement plus naturelle au bout de quelques minutes de pratique.
Il ne sentait pas sa main sur l'accélérateur, mais il sentait le geste, et il le sentait sien.
Ils firent quelques tours de champ, puis de parking, jusqu'à ce qu'ils aient tous deux bien en main – au sens propre – la technique.

« Alors, on va s'faire une petite équipée sauvage, toi et moi, Staline ? » lança Vi après qu'ils se soient finalement arrêtés.
Merle hésita un instant.
« Allez, insista-t-elle tout sourire, on va où tu veux, et j'embarque le pique-nique. »
Oh et puis merde, décida-t-il.
C'était dangereux, stupide et immature, mais bordel, ils n'avaient qu'une seule vie. Et pour certains, elle était courte.
« Vendu, Boucles d'or. Mais j'te préviens, si j'me casse la seule main qu'y m'reste à cause de toi, tu devras me branler tous les matins.
- C'est noté. »

Merle ne l'aurait jamais admis, mais lorsqu'il verrouilla la Dodge et se fourra quelques munitions dans les poches de sa veste, il le fit avec un empressement quasiment enfantin, sous le coup d'une excitation qu'il n'avait pas ressentie depuis bien longtemps.
De nouveau aux commandes de la Harley, à la sortie du parking, il tourna à droite.
Une fois sur l'autoroute, il accéléra, d'abord prudemment, puis plus franchement ensuite, grisé par la vitesse. Vi poussa une exclamation joyeuse et se pressa davantage contre son dos, entourant sa taille de son bras libre.
Après un moment sur l'autoroute, il prit une sortie au hasard, et ils se retrouvèrent sur une route plus petite, serpentant d'abord à travers champs, puis dans la forêt, alors que le terrain devenait plus montagneux.

Ils roulèrent durant plus d'une heure ainsi, la nature autour d'eux prenant une allure plus sauvage au fur et à mesure que les kilomètres défilaient, Merle goûtant quelque chose qui, pour lui, était très proche du bonheur.
Il avait passé certains des meilleurs moments de sa vie comme ça, sa moto filant le long d'un interminable ruban d'asphalte, le corps d'une fille pressé contre son dos, les bras enlacés autour de lui.
Bon, cette moto n'était pas la sienne, et au lieu d'une fille, il avait Vi.
Mais la route était telle qu'il l'avait toujours connue, et la présence de sa passagère, son bras droit mêlé au sien, le gauche passé devant lui, lui inspirait une certaine tendresse mêlée de douce nostalgie. C'était même un peu émoustillant, comme situation.
Il fallait bien admettre qu'il y avait beaucoup de choses nettement pires dans la vie que sentir les cuisses de Vi, sous son collant fin, pressées de chaque côté de ses jambes. Rien que pour ce genre de trucs, il valait mille fois mieux promener les gonzesses en moto plutôt qu'en voiture. Hey, un homme se devait de profiter des petits plaisirs de la vie, pas vrai ?

Il profita d'une ligne droite sur un pont surplombant une vallée pour s'accorder une pointe de vitesse, faisant monter le compteur à plus de cent trente kilomètres heure.
Alors qu'il accélérait, Vi pressa son visage contre son dos, le seul moyen, devina-t-il, de ne pas avoir ses cheveux détachés dans la figure.
Pour la toute première fois, il se dit qu'il y avait peut-être une vie possible après la fin du monde. Qu'il ne s'agissait pas juste de survivre le plus longtemps possible en tâchant de repousser l'inévitable un jour après l'autre. Que ce n'était peut être pas la fin du monde, mais juste le début d'un nouveau, dans lequel on pouvait faire des choses. Ce n'était pas une course en avant vers une fin prédestinée, celle où Merle Dixon allait fatalement devenir un cadavre anonyme muni d'une seule main et dont personne ne se souviendrait. C'était autre chose. Une sorte de reconstruction. De reconversion. Une évolution vers quelque chose d'autre.
Il avait détesté l'ancien monde, s'y était toujours senti étranger, indésirable, paria.
Peut-être qu'il allait aimer davantage ce monde-ci ? Peut-être qu'il pouvait, s'il le voulait, y trouver sa place ? Ou mieux, se la créer lui-même. Se forger un futur possible.
Il se dit alors que c'était terriblement ironique qu'il se rende compte de ça alors qu'il était en compagnie d'une personne qui, elle, n'avait absolument aucun avenir, aucune place nulle part dans ce nouveau monde.
Qu'il se rende compte de ça grâce à elle, à sa présence.
Cette fille en train de mourir, elle lui donnait envie de vivre.


Ils s'arrêtèrent pour pique-niquer au bord de la route, dans un coin de verdure tout à fait bucolique et charmant, le genre d'endroit qu'on trouvait sur les cartes postales du Kentucky, avec même un joli petit ruisseau qui glougloutait gaiement pas loin d'eux.
Vi étendit dans l'herbe une couverture pour faire office de nappe de pique-nique et disposa dessus toutes sortes de trucs à manger salés et sucrés, déclarant que puisqu'elle n'avait pas eu le temps de cuisiner, ce serait buffet à volonté.
Une excellente idée, du point de vue de Merle, qui se fit un devoir de faire disparaitre le plus de nourriture possible, le tout généreusement arrosé de bière – son intendante personnelle, une fois de plus, avait pensé à tout.
Après quoi, il se déclara officiellement plein comme une barrique, et se laissa tomber en arrière dans l'herbe pour une sieste.
À peine eut-il fermé les yeux, qu'il sentit une goutte de pluie sur son visage.
Suivie de plusieurs autres.
De nombreuses autres.
« Oh merde, non ! se lamenta Vi, alors qu'il se relevait.
- C'est qu'une petite averse, prédit Merle en scrutant le ciel, ça va pas durer. »
Juste après qu'il eut fini sa phrase, le vent se leva soudain, dans une brusque bourrasque, et la pluie devint alors torrentielle sans crier gare.
La moitié de leur nappe de pique-nique s'envola, éparpillant ce qui se trouvait dessus.
Vi et Merle coururent se réfugier sous un arbre de l'autre côté de la route, serrés l'un comme l'autre contre le tronc, lui protégé par la capuche de son manteau remis en hâte, elle s'abritant tant bien que mal sous la nappe-couverture.
« Juste une petite averse, hein ? » questionna Vi malicieusement.
La pluie redoubla d'intensité.
« Saloperie d'automne de merde ! » ronchonna Merle.
Malgré son manteau et sa capuche, il sentait l'eau lui couler dans le cou, et tremper ses jambes à travers son pantalon.
« Je déteste la pluie ! Je déteste être mouillé ! »
En réaction à sa mauvaise humeur, Vi éclata de rire.
« Moi j'aime la pluie ! J'aime être mouillée ! » déclara-t-elle joyeusement, avant de bondir sous l'averse.
Drapée dans la couverture comme un chef indien dans sa tunique, tête nue, les cheveux dégoulinant d'eau, elle dansa, virevolta et sauta à pieds joints dans les flaques, sans cesser de rire.
« Une seule pneumonie, ça t'suffit pas, il t'en faut une deuxième ? » lança Merle, bougon.
Elle tourna sur elle-même dans une parodie de valse et lui fit un immense sourire, le visage baigné d'eau.
« Je serai mouillée de toute façon ! »

Quelques minutes plus tard, l'averse cessa aussi brusquement qu'elle avait commencé, laissant le paysage paisible, fraichement lavé.
« Tu avais quand même à moitié raison, déclara Vi en laissant tomber par terre la couverture désormais trempée. Elle a pas duré. »
Merle répondit par un marmonnement affirmatif, en marchant hors de l'abri de la ramure de l'arbre.
Alors qu'il repoussait sa capuche en arrière, Vi s'ébroua soudain, secouant sa chevelure détrempée, comme un chien.
« J'adore passer mes journées avec toi ! » déclara-t-elle, dans un élan de joie sincère.
Il y avait ce parfum très particulier qu'on sent juste après la pluie. Terre et herbe mouillée, odeur de forêt, de bois pourri et d'humus.
« Ce sont les plus belles journées du monde ! »


Elle avait voulu que Merle conduise également pour le retour, et c'était lui qui avait dû insister pour que ce soit elle qui le fasse. Parce qu'avec la route mouillée et une seule main pour tenir le guidon, il craignait de ne pas parvenir à maitriser la Harley, d'autant qu'il était conscient d'avoir bu plus qu'elle.
Rétrospectivement, ce n'était pas vraiment de la faute de Vi. Du moins, pas entièrement.
Elle ne pouvait pas prévoir que les bourrasques d'averse décrocheraient des paquets de feuilles mortes des arbres, et que ces dernières s'accumuleraient sur la route, la rendant complètement glissante.
Elle ne pouvait pas prévoir que ce foutu virage serait aussi serré.
Et surtout, quand on avait moins de six heures de pratique de moto derrière soi, on ne pouvait pas savoir que la dernière chose à faire, en cas de dérapage sur un tapis de feuilles mouillées, était de freiner brusquement.
Mais la cerise sur leur gâteau de malchance, ce fut avant tout le fait que le virage surplombait un ravin.
Ouais, se dirait Merle plus tard, c'était vraiment pas de chance.

Après que l'engin eut quitté la route dans un vol plané, le décor se mit sens dessus dessous, alors que Merle heurtait des branches, des trucs ici et là au sol, et que les végétaux le griffaient au passage. Il tenta de se raccrocher à quelque chose pour freiner sa chute, mais sa main n'agrippa rien de plus que des feuilles mortes et de la terre qui filèrent entre ses doigts.
Il se sentit soudain tomber dans le vide, et la sensation violente de l'eau glaciale le frappa comme une gifle.
Un moment, il fut totalement désorienté, ne voyant rien d'autre autour de lui que l'eau sombre et bouillonnante, et puis ses pieds touchèrent quelque chose, le fond, et il donna une brusque poussée qui le ramena à la surface.
Alors qu'il recrachait la tasse qu'il avait bue involontairement, il s'aperçut qu'il se trouvait au beau milieu d'une rivière, ou plutôt d'un torrent. Le courant était furieux, il se débattit du mieux qu'il pouvait, empêtré dans ses vêtements trempés, pour se maintenir péniblement à la surface. Lutter contre le courant était illusoire, il aurait déjà de la chance s'il ne se noyait pas.
En toute honnêteté, à cet instant-là, il n'était pas du tout en train de penser à ce qu'il avait pu advenir de Vi, il était bien trop occupé à penser d'abord à lui-même, et ce fut avant tout par un coup de pot qu'il la retrouva, car elle lui atterri carrément dans les bras, ou plus exactement le percuta, projetée par le courant. Instinctivement, il l'agrippa et la retint avant de la perdre.
Elle s'accrocha à lui avec l'énergie du désespoir, désorientée, toussant, suffoquée par l'eau. Elle semblait sonnée, et déjà à moitié noyée, empêtrée dans son pull de laine trop large, gorgé d'eau comme une éponge, aveuglée par ses cheveux trempés collés sur la figure.
Alors que le courant les entrainait tous deux en aval, Merle s'efforça de lui maintenir la tête hors de l'eau, avec plus ou moins de succès, tout en luttant du bras gauche pour nager.

Il parvint enfin, au bout de plusieurs minutes d'effort dans l'eau glaciale, à arriver dans une portion de la rivière où le courant était moins violent. Il réussit à se rapprocher de la berge et à saisir une branche. Pataugeant dans la vase et la boue, il souleva Vi et la hissa hors de l'eau, avant de prendre pied lui-même sur la rive, et de la tirer complètement sur la terre ferme.
Elle avait les yeux fermés, et ne bougeait pas. Ne respirait pas.
« Vi ! »
Il n'obtint pas de réponse.
« Vi ! Respire, bordel de nom de Dieu ! »
Il la retourna sur le dos, balaya les cheveux boueux et emmêlés qu'elle avait dans la figure et appuya sur sa cage thoracique.
« J't'interdis d'te noyer, t'entends ! Crache-moi cette putain d'flotte ! M'oblige pas à t'faire du bouche à bouche ! »
À la troisième pression, elle recracha finalement l'eau qu'elle avait dans les poumons, dans un hoquet brutal, et roula sur le côté en toussant. Merle lui retira le sac qu'elle portait toujours sur les épaules, et lui tapa dans le dos tandis qu'elle évacuait de son corps les derniers échantillons de la rivière et reprenait progressivement son souffle.
Lorsqu'il fut sûr qu'elle respirait à nouveau librement, il se laissa retomber sur le dos, s'accordant enfin un moment pour souffler à son tour.
Vi roula dans une position semblable à la sienne, bras écartés, couchée à côté de lui dans la terre boueuse.
Ils demeurèrent silencieux une poignée de secondes, chacun reprenant son souffle.
« Ça va ? finit par demander Merle. T'es pas blessée ?
- J'crois qu'tout fonctionne. Et toi ?
- On dirait qu'tout est à sa place. Non, attends…
- Quoi ?
- J'crois qu'y m'manque une main. »
Vi poussa une sorte de reniflement qui pouvait passer pour un rire sarcastique.
« Hilarant. »

Merle se redressa péniblement en position assise.
« En tout cas j'constate que tu nages à peu près aussi bien qu'tu conduis. »
Franchement, dans d'autres circonstances, il aurait lancé une pique beaucoup moins mollassonne que ça. Mais pour l'heure, il était trop endolori, glacé et épuisé pour se payer le luxe de se mettre en colère.
Et Vi devait probablement l'être aussi, car elle ne répondit pas.
Elle se mit assise à son tour et poussa un gémissement.
« Mon collant est fichu. »
Il s'était déchiré de partout sur toute la longueur, et les genoux de la jeune femme étaient écorchés jusqu'au sang.
« Que ça t'serve de leçon, rétorqua Merle. On s'balade pas en pleine nature avec des putains d'collants à fleurs.
- Où est-ce qu'on est, à ton avis ? demanda Vi.
- Dans la merde.
- Oui, mais à part ça ?
- Qu'est-c'que j'en sais, moi ? On a descendu la rivière sur plusieurs centaines de mètres, c'est tout c'que j'peux t'dire. »
Il n'avait aucune idée de la direction empruntée par le courant à la base, ni dans quel sens se trouvait désormais la voiture.
Tout ce qu'il savait, c'était qu'avec l'immobilité et l'adrénaline qui était en train de retomber, il commençait déjà à s'engourdir de froid, et ce n'était pas bon signe.
Il se releva et attrapa Vi par la main.
« Allez, debout ! Retire tes fringues, bouge, ordonna-t-il. Sinon tu vas geler sur place.
- C'est déjà le cas, rétorqua-t-elle en se remettant sur pieds.
- Enlève tout ce qui est mouillé, garde le minimum sur toi. Faut pas qu'on moisisse ici, faut qu'on marche. »
Elle hocha la tête.
Alors qu'elle retirait son pull et sa chemise, il jeta un œil autour d'eux.
La rivière était encaissée entre deux pentes accidentées, pleines d'arbres, de broussailles et de ronces. Remonter tout ça jusqu'à la forêt allait être l'inverse d'une partie de plaisir.
Merle soupira.
« J'ai vraiment l'impression qu'tu m'portes la poisse, Boucles d'or, parce que j'ai que des emmerdes depuis que j't'ai rencontrée.
- Ta ligne de chance était sans doute sur ton autre main. »

Vi parvint en haut de la pente avant lui, étant plus légère et agile.
Une fois au sommet, elle se pencha vers Merle, lui tendant la main, qu'il accepta.
Ils étaient trempés et dégoutants, couverts de boue, crépis de feuilles et d'aiguilles de pin collées partout.
Les écorchures des genoux de Vi étaient maintenant recouvertes d'une croûte de sang et de terre mêlés.
Les ronces avaient au passage gratifié leurs bras nus d'innombrables griffures.
Merle s'accorda un instant pour souffler, adossé à un tronc.
Il avait mal partout et se sentait glacé jusqu'aux os.
« Nom de Dieu, j'suis trop vieux pour toute cette merde ! déclara-t-il.
- Et moi alors, qu'est-ce que j'devrais dire ? rétorqua Vi. À cette heure-ci, j'devrais être dans un service de soins palliatifs, confortablement installée dans un putain d'lit électrique, en train de me shooter à la morphine en zappant sur les trois cents chaines que le fric de mon assurance me paie.
- Parce que t'as une assurance ?
- Ouais, et une bonne, même.
- Sale bourge.
- La ferme, redneck. »


Ils marchaient dans la forêt depuis presque une heure. Le terrain était moins accidenté, et ils remontaient toujours la rivière. Mais ils étaient totalement désorientés.
Merle avait espéré pouvoir retrouver la carcasse de la moto, ou au moins un signe – de la terre retournée, des branches brisées – indiquant l'endroit où ils avaient chu dans l'eau, ce qui leur aurait permis de rejoindre facilement la route.
Mais ce fut peine perdue, et il était évident désormais qu'ils avaient dépassé l'endroit. Le mieux à faire maintenant était de continuer à suivre la rivière, plutôt que de s'enfoncer au hasard dans la forêt.
Vi avait retiré son pull, sa chemise et son short, et n'était habillée que de son collant ravagé et d'un débardeur blanc trop large, que l'eau avait rendu presque totalement transparent et qui lui collait à la peau.
En d'autres circonstances, Merle aurait pu apprécier cette vision plutôt érotique qui fleurait bon le concours de teeshirts mouillés, mais la situation ne se prêtait vraiment pas à la gaudriole.
D'autant que pour sa part, il en était réduit à cheminer torse-nu, et sans son pantalon – affronter le ridicule valait mieux que de devoir marcher avec un jean trempé. Enfin, dans son malheur, il avait au moins la chance de porter un caleçon sombre, ce qui lui évitait de basculer intégralement dans le grotesque.
Heureusement, il était toujours armé – son gros flingue dans son holster, grâce auquel il se sentait nettement moins nu, avec quelques munitions d'avance.
Vi, elle, était toujours aussi maudite avec les armes à feu, et semblait vouée à perdre tous les flingues qu'on lui confiait, puisque son Beretta habituel avait terminé au fond de la rivière. Mais elle ne s'en chagrinait pas trop, car son sabre, lui, était toujours arrimé autour de ses hanches, fidèle au poste.

Le temps finit par se dégager, le soleil pointant à travers les nuages.
« Et merde ! s'exclama Merle.
- Quoi ? Qu'est-c'qui y a ? »
Elle n'allait pas aimer ce qu'il avait à lui annoncer.
« On n'est pas du bon côté de la rivière.
- Hein ?!
- On avait l'soleil dans l'dos quand on roulait. Donc faut qu'on aille par là pour retourner sur la route, expliqua-t-il en désignant l'autre rive.
- Putain, t'es pas en train d'dire que…
- Si, faut qu'on retraverse. »
Il sut qu'il avait deviné juste en voyant la tête que Vi faisait. Ça ne l'enchantait pas, c'était le moins qu'on puisse dire. Il ne pouvait pas vraiment le lui reprocher, lui non plus n'était pas spécialement emballé à l'idée de devoir se retaper un bain dans l'eau glacée.
« On va tâcher d'trouver un gué et repasser de l'autre côté.
- On pourrait pas juste la longer en attendant d'trouver un pont ?
- On est en pleine forêt, où t'espères trouver un pont ? On n'a pas l'choix, faut retraverser. »
Elle soupira, résignée.

Après avoir marché encore un petit moment, ils finirent par trouver un endroit où le niveau de l'eau paraissait suffisamment bas pour passer sans être emporté, malgré le courant.
Vi regarda le gué avec un peu d'appréhension.
« J'vais pas traverser ça, annonça-t-elle.
- Va bien falloir », rétorqua Merle.
Il devinait bien ce qu'elle voulait réellement dire par là. Ce n'était pas qu'elle n'avait pas envie de faire l'effort de traverser, c'était qu'elle ne s'en pensait pas capable – à juste titre, peut-être bien.
« Allez, passe-moi l'sac », dit-il.
Elle fit une sorte de baluchon avec les habits, qu'elle arrima au sac à dos, avant de lui passer.
Merle entra dans l'eau le premier, et eut toutes les peines du monde à feindre l'indifférence au contact de l'eau gelée.
Il se força à adresser un grand sourire bravache à sa partenaire.
« L'eau fraiche, y a rien d'mieux, j'connais pas plus vivifiant ! déclara-t-il joyeusement, tout en pensant simultanément qu'il aurait préféré être n'importe où ailleurs qu'ici à cet instant précis, y compris en Enfer – là-bas, au moins, il devait faire bien chaud.
- C'est bon, ta gueule, ronchonna Vi en le suivant. C'est déjà assez pénible sans toi qui enfonces le clou. »
Elle poussa des glapissements d'horreur en entrant dans l'eau, qui monta rapidement jusqu'à sa taille au fur et à mesure qu'elle avançait.
Au milieu, l'eau était plus profonde et le courant plus violent, au point que Merle peinait à se tenir debout. Il se rendit compte que Vi ne pourrait effectivement pas traverser ça toute seule.
« C'est ça qu't'appelles un gué, espèce de mange-merde ? râla-t-elle.
- Ferme-la et tiens-toi à moi », rétorqua-t-il en lui tendant la main.
L'eau furieuse et glaciale leur arrivait à la poitrine, et il peinait à lutter contre le courant, trébuchant dans les pierres du fond, déséquilibré par Vi qui s'agrippait à lui. Il songea amèrement qu'à ce compte-là, ils auraient mieux fait de choisir une portion de rivière plus profonde et plus calme, et de carrément la traverser à la nage.
Mais finalement, il parvint à traverser le passage difficile sans se casser la gueule ni perdre Vi en route, et à la remonter avec lui de l'autre côté, en un seul morceau trempé, transi et ronchon.
Voir son amie ainsi dégoulinante d'eau, sale et arborant une expression misérable, lui évoquait irrésistiblement l'image d'un vieux rat d'égout maigrichon tout mouillé.
Merle commençait à être sérieusement engourdi de fatigue et de froid, et si lui en était réduit à ça, alors ça voulait dire que pour elle c'était pire, et qu'elle n'irait pas beaucoup plus loin dans cet état-là.
Il espérait sincèrement qu'il n'allait pas devoir se retrouver à être obligé de la porter, parce qu'en toute honnêteté, il avait déjà du mal à se porter lui-même.
Mais contre toute attente, Vi était de toute évidence capable de marcher toute seule comme une grande.
Elle était loin d'avoir son endurance, mais ce qui était sûr, en revanche, c'était qu'elle avait l'habitude d'en baver.
Bizarrement, Vi semblait se retrouver rapidement à bout de forces, mais elle paraissait capable de demeurer à bout de forces plus longtemps que la plupart des gens. Un peu comme s'il restait toujours du rouleau, même au bout du rouleau.
Merle en venait à se dire que le véritable bout ultime du rouleau, pour Vi, allait correspondre à un moment où elle tomberait tout simplement raide morte par terre, sans préavis et sans fioritures, comme une ampoule qui pète.
Mais en attendant ce moment, elle semblait résolue à trainer péniblement sa carcasse sur une distance respectable, et ce dans n'importe quelles conditions.

Ils se forcèrent à marcher encore quelques centaines de mètres, et arrivèrent finalement devant un chemin de débardage. Une grosse pile de bois le bordait, à côté d'une clairière artificielle parsemée de souches d'arbres tronçonnés.
Si, comme Merle le pensait, il s'était repéré correctement par rapport au soleil, alors avec un peu de chance, ce chemin devait mener tôt ou tard à la route. Ou à une route, en tout ça, ce qui serait déjà un bon début.
« On fait une pause, décida-t-il. On va s'faire un feu et souffler le temps d'faire un peu sécher les fringues. Reste en mouvement, trouve-moi du p'tit bois. »
Vi s'exécuta, mais dénicher du combustible suffisamment sec avec la pluie qui avait trempé le paysage plus tôt était une gageure. Il y avait pléthore de bûches sèches dans le tas de bois, mais mettre la main sur des branches plus fines fut long et fastidieux.
En bons gros fumeurs qu'ils étaient, ils avaient de quoi faire du feu, Vi avait même plusieurs briquets sur elle et dans son sac. Mais aucun ne daigna s'allumer.
« Donne », dit Merle.
Contrairement à son amie, il savait se débrouiller en pleine nature, même dans les pires conditions, et connaissait un grand nombre de trucs qu'elle ignorait.
Par exemple, que faire rouler doucement la pierre à feu d'un briquet sur une surface sèche – son bras, en l'occurrence – faisait fonctionner l'ustensile à nouveau.
Cependant, le feu s'obstina à ne pas prendre, les brindilles s'éteignant juste après s'être enflammées, sans avoir eu le temps de brûler le bois.
« Bordel, tout est complètement trempé, on va jamais réussir à faire démarrer cette merde ! se lamenta-t-elle. Si on avait du papier ce serait plus facile.
- Désolé d'avoir oublié d'acheter le journal c'matin », rétorqua Merle sarcastiquement.
Une petite loupiote fit soudain tilt dans son esprit.
« Attends une seconde… »
Il alla récupérer son manteau et farfouilla dans ses poches… dont il sortit le sac plastique dans lequel Vi lui avait emballée la liasse de dollars plus tôt ce jour-là – un sac de congélation, avec une fermeture à zip.
Elle accueillit la trouvaille avec un sourire incrédule.
« J'y crois pas, ils sont secs ?
- Ben ouais, constata Merle.
- Trop fort ! »

Peu de temps après, les flammes, d'abord timides, puis de plus en plus résolues, commencèrent à enfler, et avec elles une chaleur plus que bienvenue.
Vi confectionna une sorte d'étendoir à linge avec de longues branches, qu'elle plaça près du feu et sur lequel elle disposa leurs habits. Elle en profita pour retirer le reste de ce qu'elle avait sur elle, chaussures, collant et débardeur. Merle l'imita, ajoutant ses chaussettes et ses chaussures aux affaires sur le séchoir de fortune.
Utilisant une grosse bûche en guise de siège, Vi s'était assise, ou plutôt recroquevillée, et mettait minutieusement son tabac à sécher à plat sur un autre bout de bois, tout près du feu. Elle aligna ensuite à côté les cigarettes qui leur restaient, puis tenta de démêler ses cheveux à l'aide de ses doigts. Ses boucles étaient désormais une masse informe de nœuds dégoûtants et humides. Elle parvint tout de même à se refaire une tresse, qu'elle roula et maintint en chignon grâce à un bout de bois en guise de pic à cheveux.
Après quoi, n'ayant plus rien à faire, elle ramena les genoux contre sa poitrine, les bras repliés, cherchant à se faire la plus petite possible, pour donner moins de prise au vent. Mais c'était difficile de se faire menue quand on flirtait avec le mètre quatre-vingt-cinq.
« Il brûle pas, ton putain d'feu, ronchonna-t-elle. Fous des bûches.
- Faut attendre qu'il y ait de la braise », rétorqua Merle.
Il s'assit à côté d'elle.
« Tu peux venir te foutre contre moi si t'as froid, suggéra-t-il au bout d'un petit moment.
- J'ai pas froid.
- Ah ouais ? C'est marrant, on dirait que si, vu qu'tu trembles des pieds à la tête, j'aurais juré.
- J'tremble pas, répliqua-t-elle avec mauvaise foi.
- D'accord, comme tu veux. C'était juste pour que tu saches que si tu voulais par le plus grand des hasards te réchauffer plus vite, et ben ça me dérange pas que tu viennes contre moi. »
Elle lui lança un regard noir.
« Mais oui, bien sûr, c'est vrai ça, c'est pas déjà suffisamment gênant d'être tous les deux en slip dans la forêt, on devrait chercher comment rendre la situation encore plus ridicule, malsaine et embarrassante !
- Estime-toi déjà heureuse que j'ai gardé mon caleçon, parce que si j'avais été tout seul, j'aurais déjà viré c'truc glacial de ma bite depuis longtemps !
- Oh merci, c'est trop aimable à toi ! J'en demandais pas tant ! »
Il finit par perdre patience.
« Mais viens contre moi, bordel de merde ! explosa-t-il. Tu crois qu't'es la seule à avoir froid ? Moi aussi j'me les gèle, putain ! »
Vi accueillit l'aveu avec un sourire incrédule.
« Si c'est ça, alors d'accord », déclara-t-elle.
Elle se leva et s'assit à nouveau, juste devant lui cette fois. Merle se colla contre son dos et referma les bras autour d'elle.
« Oh Seigneur, c'que t'es chaud ! » s'exclama-t-elle avec ravissement.
Elle en poussa un soupir de pâmoison.
« De rien, hein ! lança-t-il.
- Oh, sans déconner ? Merle Dixon qui donne des cours de politesse ? Tu m'auras tout fait !
- La ferme, morveuse. »
Bien sûr que c'était un peu gênant comme situation. Merde quoi, ils étaient quasi à poil, et c'était Vi, c'était trop bizarre de la tenir comme ça serrée contre lui.
Mais il s'en foutait complètement, elle était chaude, c'était le seul truc qui comptait.
Leur orgueil à tous deux s'accommoderait bien de ce petit moment pas très glorieux.

Vi étendit ses jambes en direction du feu, pour rapprocher ses pieds gelés de la source de chaleur.
Merle ricana en voyant ses mollets.
« Dis donc ma chère, c'est pas pour critiquer, mais c'est quand la dernière fois qu't'as vu un rasoir ?
- Tu sais quoi ? Va t'faire foutre. Tu crois p't'être que me raser les jambes ça fait partie de mes priorités en c'moment ?
- Oh moi j'dis ça, j'dis rien, musa-t-il. Note juste que si par le plus grand des hasards tu veux un de ces jours ressembler à nouveau à une fille, j'peux te prêter un rasoir. Vu qu'il se trouve que moi, je fais encore l'effort de me raser.
- Merde.
- Ceci dit, c'est pas con, c'est vrai que le poil ça tient chaud.
- Merde.
- T'es vraiment ronchonne quand t'as froid, tu sais ça ?
- Merde, merde et merde. Voilà.
- Poilue et acariâtre, tout pour séduire.
- Si j'essayais d'te séduire, ça se saurait.
- Ceci dit… tout bien réfléchi, tu trouves pas ça séduisant, comme situation ?
- Quoi ? Être paumé à poil au milieu des bois sans bouffe et sans équipement ? »
Merle eut un demi-sourire amusé.
Sa coéquipière était toujours aussi coincée, prude et rabat-joie que la dernière fois où il avait abordé le sujet.
Mais enfin, tout de même, ils étaient quasiment nus, collés l'un contre l'autre. Il ne pouvait pas s'empêcher de laisser ses pensées voguer sur le vaste océan de ses fantasmes, ça ne faisait de mal à personne. En l'occurrence, puisqu'il était à peine à quelques millimètres de la chevelure épaisse, blonde et bouclée de Vi – qui, même emmêlée et boueuse, gardait un certain charme sauvage, il se demandait si la moquette était aussi assortie aux rideaux. Il devait admettre que ce serait plutôt chouette de rencontrer le même genre de toison en bas.
C'était bien normal de penser à des trucs comme ça, il était un homme, non ?
Mais Vi, elle, la situation ne paraissait pas lui faire le moindre effet.
Être un tel glaçon, et à son âge, quelle pitié, se dit-il.
« Non, je parlais d'être comme ça tous les deux, peau contre peau. C'est le genre de situation que plein de filles pourraient trouver vachement émoustillante », répliqua-t-il malgré tout.
Quoi, un homme pouvait bien tenter sa chance une seconde fois, pas vrai ? La persévérance était une de ses grandes qualités, après tout.
Et puis, il l'avait bien sauvée de la noyade un peu plus tôt, et il était notoirement connu que les jeunes filles craquaient pour les maitres nageurs-sauveteurs.
« Ben moi j'trouve ça vachement malsain, rétorqua Vi.
- Si on était dans une sitcom, on profiterait de l'occasion pour faire l'amour passionnément, c'est sûr. »
Vi réussit l'exploit de rendre le ton de sa voix encore plus glacial et menaçant que la rivière dans laquelle ils étaient tombés.
« Merle, si ta main fait seulement mine de bouger de là où elle est d'un seul millimètre, en direction de n'importe quelle partie de mon corps, tu vas prendre la mienne dans la tronche, de main.
- Ok, ok, pigé. N'empêche… On se réchaufferait vachement plus vite si on baisait.
- On se réchaufferait aussi vachement plus vite en se bastonnant et en s'collant des marrons dans la gueule, bizarre que tu l'suggères pas.
- Oui sauf que je vois mal comment t'faire crier d'plaisir en te collant des bourpifs. »
Il parvint à lui arracher un petit sourire.
« Grand présomptueux, va. Et puis d'abord, je croyais que j'étais une horrible poilue pas attirante.
- Oh tu sais moi j'suis un mec ouvert d'esprit, si l'foin déborde de la charrette, ça m'dérange pas, j'ai l'habitude, j'ai baisé un paquet de hippies dans les années soixante-dix.
- Trop aimable. Tu me vends vraiment du rêve.
- Non, mais sérieusement, fais l'effort de l'envisager, juste une seconde.
- J'avoue que j'ai du mal à m'imaginer la scène. Tu comptes me prendre plutôt allongée dans la bouillasse, ou plutôt en m'épluchant la peau du dos contre un tronc d'arbre ?
- Alors toi, pour bousiller le romantisme, t'es vraiment une championne du monde.
- Romantisme ? Le mot romantisme, dans ta bouche ? Tu commences à me faire vraiment peur, Merle. Qu'est-ce qui cloche chez toi ?
- Mais rien, bordel ! C'est chez toi, que ça cloche, bon sang ! Faut être folle pour laisser passer une occasion pareille de coucher avec un type comme moi ! »
Cette fois-ci, elle rigola franchement.
« Alors toi, dis donc ! Plus prétentieux, tu meurs !
- Quoi ? Y a pas d'mal à s'estimer à sa juste valeur, répliqua Merle. J'suis un bon coup, je l'sais, c'est tout.
- T'as un si gros chibre que ça ?
- Oh, tout de suite, fit-il, prenant un ton offusqué. Les jeunes de maintenant, vous êtes d'un vulgaire. C'est pas la taille du bateau qui compte, jeune fille, c'est le mouvement des vagues.
- C'est ceux qui ont un p'tit bateau qui disent ça.
- Oh, pas de souci avec moi, j'ai la totale, gros bateau et grosses vagues.
- Grosse fibre poétique, aussi.
- Moi, toujours. Alors, convaincue, maintenant ?
- Non. »

Cette fois, le ton de Vi n'était plus amusé, mais agacé.
« Quand est-ce que tu vas m'lâcher la grappe avec ça ?
- Quand tu m'auras répondu sérieusement. »
Elle soupira.
« Sérieusement ? Ok, alors… J'ai vraiment pas la tête à ça en ce moment.
- Mais justement, est-ce que ce serait pas un bon moyen de te changer un peu les idées ? »
Il avait posé la question très sincèrement. En ce qui le concernait, lorsqu'il s'agissait d'échapper aux soucis et oublier le poids de sa propre existence momentanément, s'envoyer en l'air était quasiment aussi efficace que la drogue ou l'alcool.
« Franchement, non, j'crois pas, répondit-elle.
- Ok. »
Il n'ajouta rien d'autre.
« Comment ça ok ? fit-elle, attendant visiblement la suite.
- Ben ok, c'est bon. J'voulais une réponse, j'l'ai eue.
- Une réponse ? Ma réponse était pas assez claire la dernière fois ?
- Mais merde, t'entends tout d'travers, toi, tu fais chier ! J'ai bien pigé que tu voulais pas, j'suis capable de reconnaître un non, surtout accompagné d'un coup d'pied dans la figure. Ce que j'comprenais pas c'était pourquoi.
- Non, ça suffit pas ? T'as vraiment besoin d'une raison ?
- Et ben oui, figure-toi, rétorqua-t-il. J'suis d'accord, j'suis allé trop loin c'jour-là, j'ai déconné. C'que j't'ai fait, c'était tout sauf agréable, on est d'accord. Mais figure-toi qu'se prendre un râteau, ben ça fait pas plaisir non plus. Je m'demandais juste c'que j'avais fait pour mériter un refus, j'ai l'droit non ?
- Merle, c'est pas une question de c'que toi t'as fait ou pas, le monde tourne pas uniquement autour de ta précieuse personne et d'ton gros bateau. Ça a rien à voir avec toi. J'ai pas envie d'baiser. Ni avec toi, ni avec personne. C'est tout.
- D'accord. J'ai compris maintenant, j'te fous la paix avec ça.
- Pour de vrai ? »
À en juger par le ton de sa voix, elle était stupéfaite.
« Ben oui pour de vrai, qu'est-ce que tu t'imagines, débile ? rétorqua-t-il, vexé. Si tu veux pas j'vais pas t'forcer. T'as tes raisons, elles sont pas plus stupides que d'autres. Après tout, t'as bien l'droit d'pas avoir envie, on est encore dans un pays libre, merde. »

Merle était fortement narcissique, mais quand même pas au point de s'imaginer que toutes les filles de la Terre étaient destinées à baiser avec lui.
Honnêtement, il se débrouillait pas trop mal dans ce domaine, ça n'avait jamais été franchement compliqué pour lui de trouver des partenaires sexuelles, il savait où chercher. Des partenaires de vie, ça c'était une toute autre histoire, mais quand c'était juste pour tremper son biscuit, non, ça c'était pas difficile. Dans le pire des cas, il pouvait toujours se payer une pute, ça ne lui avait jamais posé le moindre problème, ni d'éthique, ni d'égo.
Le fait était que si beaucoup de filles lui avaient dit oui, il n'en restait pas moins qu'un nombre encore plus élevé lui avait dit non.
Il partait donc du principe que face à un refus catégorique de la part d'une femme, la réaction la plus intelligente était de ne pas s'appesantir sur son échec et d'aller immédiatement tenter sa chance avec d'autres, car, contrairement à ce que les gonzesses croyaient, elles n'étaient ni exceptionnelles, ni irremplaçables.
Alors certes, actuellement, les options de secours manquaient cruellement, et il fallait bien se rendre à l'évidence : le paysage féminin était dramatiquement vide, à l'unique exception de Vi.
Mais était-ce pour autant un argument suffisant pour lui reprocher de ne pas vouloir baiser avec lui ?
Bien sûr que non.
C'était un peu dommage, bien sûr. Elle ne lui plaisait toujours pas physiquement, mais il y avait dans son caractère un côté impertinent, audacieux, une soif de vivre décomplexée, provocatrice et ardente, qu'il aurait beaucoup aimé voir s'exprimer sur un plan purement sexuel.
Mais bon, tant pis. Après tout, il y avait plein d'autres façons de s'amuser avec elle.
L'idée de ne jamais coucher avec Vi ne risquait certainement pas de lui gâcher l'existence.

Il la sentit bouger légèrement, se décollant de son dos, et il se rendit compte qu'elle était désormais tendue.
Il se pencha un peu, pour voir son visage, et ce qu'il vit l'étonna. Il la connaissait assez bien maintenant pour savoir déchiffrer son expression, et il devina qu'elle était gênée.
« Ça va pas ? questionna-t-il.
- Vaut p't'être mieux que je m'en aille, non ?
- Pourquoi ?
- Le côté malsain de la situation vient d'grimper d'un cran. C'est pas très correct de rester collée à toi comme ça alors que j'viens d't'envoyer sur les roses.
- J'sais faire la différence entre un oui et un non, rétorqua Merle, et j'sais aussi faire la différence entre une pétasse qui vient s'frotter à moi pour m'aguicher, et ma pote quand elle a le bout des doigts bleu d'froid. Reste où t'es, pas d'embrouilles entre nous, tu sais qu'j'te toucherai pas. »
Non seulement ça l'aurait vraiment fait chier qu'elle change de place, le privant ainsi de sa chaleur naturelle, mais surtout, ça l'aurait franchement emmerdé de voir naitre un malaise entre eux pour quelque chose d'aussi stupide et futile que le sexe.
À son grand soulagement, Vi hocha la tête et se décrispa.
« Désolée. J'voulais pas froisser ton égo en t'disant non.
- T'inquiète Boucles d'or, mon égo s'autoalimente tout seul, j'ai pas b'soin d'toi.
- Gros bateau et grosses vagues ? questionna-t-elle, amusée.
- J'étais très sérieux, confirma-t-il.
- Heureux homme », commenta Vi avec un sourire approbateur.
Il se releva pour remettre du bois dans le feu, ajoutant au passage une nouvelle liasse de billets pour attiser les flammes.
« C'est le feu de camp le plus coûteux qu'j'aie jamais fait », commenta-t-il.
Elle rigola, d'un rire joyeux et sincère, et avec un sourire qu'il trouva adorable.
« Ça, c'est une image que j'emporterai avec plaisir dans l'au-delà », déclara Vi.
De son côté, Merle se dit qu'une image qu'il emporterait avec plaisir, lui, ce serait ce tableau d'elle, nue et radieuse, les genoux écorchés telle une gosse turbulente et un grand sourire sur la frimousse, assise entourée de feuilles mortes.
« Et ouais, j'suis comme ça, moi. J'suis prêt à dépenser des milliers d'dollars juste pour te réchauffer.
- C'est l'truc le plus romantique qu'on m'ait jamais dit.
- Gros bateau, grosses vagues, grosse fibre poétique », rappela Merle.


Le premier vêtement à être tout à fait sec fut le teeshirt de Merle, qui était en coton et placé plus près des flammes.
Il décida de faire à Vi la petite faveur de lui laisser le mettre, son amie étant la fille la plus frileuse du monde, ça lui semblait plutôt logique. Lui, ça allait, maintenant qu'il était sec et près du feu, il était suffisamment endurci pour trouver la température supportable.
Elle se mit dans le teeshirt comme dans un sac, en boule, sans passer les bras dans les manches, et en tirant le tissu pour s'en recouvrir les jambes.
Merle resta contre elle, l'entourant de ses bras, ne bougeant que pour remettre de temps à autre du bois dans le feu, lequel, maintenant que les braises avaient eu le temps de se former, répandait une agréable chaleur.
Un peu trop agréable, peut-être même, car à force d'être à l'aise, il commençait à se sentir un peu somnolent.
Vi bâilla une première fois. Puis une seconde.
« Hé Brindille, tu t'endors ou quoi ?
- Mmmh.
- Faut pas dormir, hein, fit-il en lui frottant le bras.
- J'sais, marmonna-t-elle. Mais j'suis bien installée, là.
- C'est vrai ? T'as plus froid ?
- Presque plus.
- Quand les trucs seront suffisamment secs, on repart. On va tâcher d'retrouver la route, mais même là, va encore falloir marcher. J'sais pas combien d'temps on va mettre avant d'trouver un endroit sûr pour dormir.
- Je sais. T'inquiète pas pour moi. J'marcherai ce qu'il faudra marcher. »
Merle sourit légèrement.
Finalement, il avait raison. Vi était nettement moins ronchonne quand elle avait plus chaud.
« Dis… Tu penses toujours que c'est les plus belles journées du monde ? » demanda-t-il.
Sa réponse arriva sans la moindre hésitation.
« Bien sûr que oui ! »

Petit à petit, les autres habits furent secs. Vi remit son propre débardeur et sa chemises avec bonheur, mais pas son short ni son pull, ces derniers n'ayant pas fini de sécher. Elle enfila quand même ce qui restait de son collant, même si ça revenait au final à porter une série de trous attachés entre eux par un peu de tissu. Merle retrouva avec plaisir son teeshirt et sa chemise secs, mais dut se résoudre à enfiler son pantalon encore humide, et à renoncer à mettre son manteau trempé.
Quant à leurs chaussures, elles étaient toujours mouillées et allaient le rester encore un bon moment.

Leur situation n'était pas reluisante, mais tout de même infiniment meilleure qu'auparavant. Et ils pouvaient de nouveau fumer. Grande victoire.
Après s'être allumé une pipe pour Vi et une cigarette pour Merle, pour fêter en quelque sorte le succès de leur bataille contre l'eau glacée, et se donner du courage pour la suite, ils se remirent en marche d'un pas plus dynamique.
Vi était à nouveau de bonne humeur et aussi volubile qu'à l'accoutumée, et parvint à hisser le moral des troupes à un niveau honorable, bien que la faim commence à se faire sentir. Le peu qu'il restait dans le sac après leur pique-nique avait été ruiné par le bain forcé dans la rivière le seul truc récupérable avait été une petite bouteille d'eau et elle ne durerait pas bien longtemps.
Ils finirent par arriver sur la route, à leur grand soulagement.
Elle était complètement déserte, et d'ailleurs ils n'étaient même pas sûrs que c'était la bonne, mais c'était quand même une route, donc une amélioration par rapport à la forêt. Et qui disait région déserte disait peu de chance de croiser des rôdeurs, et ça c'était pas plus mal.
Et puis en suivant une route, on finissait tôt ou tard par retourner à la civilisation.


En l'occurrence, la civilisation réapparut de façon très discrète, peu après la tombée de la nuit, sous la forme d'une voiture garée sur le bas côté.
La jauge d'essence était à zéro, le capot ouvert, et la batterie enlevée.
Il n'y avait plus rien dedans, à l'exception d'une hachette émoussée dans le coffre, d'un sac en plastique contenant de la nourriture périmée, immangeable, et d'une couverture à la forte odeur de chien.
C'était franchement minable, mais malgré tout, c'était un abri au sec, et les portières verrouillées offraient un petit sentiment de sécurité.
Merle et Vi restèrent là jusqu'au matin, dormant et montant la garde à tour de rôle, serrés l'un contre l'autre dans la couverture puante, leurs vêtements encore humides achevant de sécher, suspendus dans l'habitacle.

Alors que son amie veillait, au cours de la première moitié de la nuit, Merle fut tiré brièvement hors du sommeil par le son d'une averse torrentielle s'abattant sur le toit de la voiture. Il se redressa momentanément, enlevant sa tête de l'épaule de Vi où elle était posée précédemment. Encore à moitié endormi, il se retourna sur la banquette, replia ses jambes, et remit sa tête, sur les genoux de la jeune fille cette fois-ci.
Avant de replonger pour de bon dans le sommeil, il devina le sourire de Vi dans la pénombre, alors qu'elle réarrangeait la couverture autour d'eux.
« J'adore le bruit de la pluie », déclara-t-elle doucement, juste avant qu'il ne ferme les yeux et se rendorme.


Encore merci pour votre lecture, en espérant qu'elle fut agréable.
Les trois choses du chapitre suivant : un dos qui craque, deux personnages de la mythologie grecque, et Merle Dixon contre l'humanité.