Hey ! Voici le chapitre de Royaume en Perdition, un peu en avance sur le programme encore une fois ! Bonne lecture !
ROYAUME EN PERDITION
Chapitre 37 : La mécanique du cœur
La journée de repos avait fait du bien à Balthazar. Il se sentait un peu plus en forme que quelques heures plus tôt. Assis sur le lit aux côtés d'Aranwen, il comptait les ressources qu'ils leur restaient. Sa psyché était revenu à son niveau optimum, mais il se sentait encore un peu faible pour recourir à son démon sans risques. Son amie améliorait la forme de son arc de fortune, conçu à partir d'une branche qui dépassait d'une fenêtre du couloir sous eux. Mani allait et venait devant eux, plus nerveux et inquiet. Ils attendaient tous les trois que les douze coups de minuit sonnent pour se mettre en route.
Mais les coups ne vinrent jamais. Il n'y avait plus personne pour les sonner. Ils jugèrent donc que si la lune était suffisamment haute, c'était bon. Ils descendirent de leur cachette en silence. Leurs chemins se séparèrent devant une porte en bois noir. Mani devait continuer dans le couloir pour retrouver Viktor.
"Fais attention à toi, chuchota Balthazar.
- C'est pas moi qui suis le plus exposé, répliqua t-il. C'est dangereux dehors. Bonne chance."
Le mage hocha gravement la tête et resta la torche à la main jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. Il éteignit ensuite l'objet et se tourna vers Aranwen. Capuche sur la tête, elle avait la main sur la poignée. Balthazar camoufla lui aussi son visage et ils s'engagèrent vers la sortie. Ils se trouvaient dans un petit couloir camouflé par un gros escaliers de bois, celui qui menait dans la "salle de réunion" d'Agnar. Tout était désert.
"Si Agnar a vu Enoch inconscient, il sait que je suis en vie, chuchota le mage.
- Oh vraiment ? grogna une voix au dessus d'eux."
Ils firent tous les deux volte-face, bâton enflammé et flèche chargée prêts à tirer. Enoch, tout sourire, descendait tranquillement les marches en bois. Il les rejoignit en bas et se planta devant eux. Son visage était gonflé, le coup asséné par Mani avait laissé des traces : un oeuf avait poussé sur son front. Au moins, il n'était plus possédé. Le mage fit la grimace, il n'avait pas prévu son père dans son plan d'infiltration.
"Je suppose qu'on est quittes, lâcha le démon en souriant. Tu m'as abandonné, j'ai manqué de te tuer… Nous sommes sur une égalité.
- Ce n'est pas un jeu, cracha Balthazar. Je n'ai pas besoin de toi. Tu devais partir une fois que j'étais rétabli, je le suis. Alors arrête de faire semblant de t'intéresser à moi. Qu'est-ce qui t'intéresse ici ? Le pouvoir ? Le trône ? On ne va pas détrôner Agnar pour te mettre à sa place.
- Du calme, fils. Cette ville est pitoyable, tu peux la garder. Je veux juste régler mes comptes avec mon autre fils. Il devient difficilement contrôlable.
- Sans rire, répliqua le mage avec ironie.
- Non, je veux dire… Dans sa tête. Son démon et sa partie humaine ont parfaitement fusionné, il est instable et son démon va pousser la transformation pour récupérer le contrôle. S'il passe sous sa forme démoniaque, on aura un gros problème."
Balthazar se frotta le bouc. Son père avait raison, s'il devenait démon, ils n'auraient aucun moyen de l'arrêter. Aranwen se plaça entre les deux hommes.
"Cette ville concentre le palatinat de la région, ils ont forcément des pièges à démon. Mon père considérait ces machines comme de la barbarie, c'est pourquoi il a rompu le contrat d'alliance avec la société humaine. Si on réussit à le faire se transformer, on pourra le piéger à l'intérieur."
Les deux démons firent une grimace. Ils connaissaient tous les deux la puissance des pièges à démon. Ils se faisaient siphonner la psyché, puis le démon était désolidarisé de l'âme humaine, arraché de force. Le démon mourait en quelques secondes, privé de réceptacle, la partie humaine agonisait pendant plusieurs jours, incapable de se réadapter à la vie "normale". Ce moyen était très apprécié en exécution publique. Le supplice durait longtemps et la foule adorait la souffrance visible.
"Si on a plus d'autres solutions, répondit Balthazar, on le fera."
Personne n'y trouva rien à redire. Après quelques minutes de débat, Balthazar et Aranwen se dirigèrent vers l'aile est du bâtiment. Enoch prit l'étage. Même avec du soutien, le problème restait le même : ils étaient en sous-nombre.
Cependant, l'exploration ne dura pas longtemps. Très vite, des cris et des fracas d'armes attirèrent leur attention. Balthazar reconnut immédiatement les injures très classieuses de son paladin et accourut. Mais au lieu de la scène de bataille à laquelle il s'était préparé, il tomba sur une situation pour le moins surprenante.
Théo, Shin, Grunlek et Moche erraient dans le château depuis plusieurs heures maintenant. Ils arpentaient l'étage sans un mot, chacun occupé à fouiller une pièce différente. La petite Moche avait accompagné le paladin dans l'ancienne salle des banquets. Théo avait passé beaucoup d'heures de sa jeunesse ici, à apprendre des bouquins aussi gros que lui par coeur, sous le regard mauvais du précepteur peu ravi d'être là et qui n'hésitait pas à les rappeler à l'ordre à coup de règle sur les doigts dès que l'un des élèves se détournait de sa lecture. Il pouvait encore sentir la douleur.
Ses doigts passèrent sur la table alors qu'un sourire nostalgique étirait son regard. Combien des amis qu'il s'était fait à cette époque étaient aujourd'hui sur les pics, à l'extérieur ? Plus rien ne serait comme avant désormais, l'Église de la Lumière ne se relèverait pas d'une telle perte et il le savait. Un autre ordre profiterait du massacre pour prendre sa place et gagner en puissance. Peut-être même serait-il pire qu'Agnar. L'Eglise de l'Eau convoitait depuis longtemps Castelblanc, s'ils montaient en pouvoir, les conséquences seraient désastreuses pour les demi-élémentaires qu'elle utilisait comme sujets d'expérience. Shinddha serait en danger à chaque instant. Lors d'une de ses premières missions, il avait assisté à la cruauté de ces monstres. Ils avaient torturé une pauvre adolescente avec des chocs électriques. La gamine s'était donné la mort d'elle-même, en plongeant dans l'eau pendant un choc électrique. Il se souvenait encore de ses cris, qui durèrent de longues minutes, avant que son corps ne se mette à flotter à la surface de l'étang, sous les rires gras de ses bourreaux. Son premier cadavre. Il ne pouvait jamais l'oublier.
Moche fouillait les tiroirs d'un vieux comptoir avec attention. Théo ne la dérangea pas et se dirigea vers une armoire. Son coeur rata un bond lorsqu'il découvrit sur le sol une grande flaque de sang. Il posa sa main, il était encore frais. A la vue de l'épée ensanglantée couchée non-loin de là, il devina sans mal ce qui s'était passé. Il serra le poing. Il y avait beaucoup de gens dans ce château, ce n'était pas le sien.
Il détourna le regard et ouvrit le placard. Son regard buta immédiatement sur une robe rouge foncé aux brodures d'or. Il se sentit défaillir et se laissa tomber sur une chaise derrière lui, pour éviter de tomber.
"Théo ? appela la petite."
Il ne répondit pas. Moche, inquiète, sortit de la salle pour appeler Grunlek et Shin. Les deux aventuriers déboulèrent dans la pièce. Le nain se figea en apercevant la robe et la tâche de sang.
"C'est… C'est lui ? demanda t-il en retenant difficilement des larmes de panique.
- J'en sais rien, répondit Théo d'une voix éteinte."
Il mentait. Il savait que c'était lui. Pourquoi Agnar aurait tué un de ses soldats gratuitement ?
"Il n'y a pas de corps, remarqua Shin. Il n'y a aucune trace qui montre qu'il a été traîné ou soulevé. Il a peut-être été soigné, ça expliquerait pourquoi.
- T'as vu la quantité de sang ? répondit le paladin agressivement. Si c'était lui, il a crevé.
- Théo ! cria Grunlek."
Le paladin repoussa violemment le bras de Shin et se dirigea vers la sortie. Les deux aventuriers se jetèrent un regard incertain avant de lui emboîter le pas, suivis de Moche. Ils le retrouvèrent en bas des marches, en train de frapper avec son épée sur un mannequin en armure à l'effigie de ses ordres. Il balançait des insultes à qui voulait l'entendre. Effrayée, Moche se tenait derrière Shin, déstabilisée par la violence de son ami.
"Théo, ça ne le ramènera pas, dit fermement Grunlek. Tu vas te faire mal, pose cette épée.
- A quoi bon ?! hurla t-il. Si c'est pas Agnar qui nous tue, ce sera un autre connard, et ça continuera encore et encore jusqu'à ce qu'on y passe tous, les uns après les autres ! J'en ai marre de perdre des gens, j'en ai marre !"
Il donna un coup rageur sur l'armure, arrachant le bras droit qui vola sur plusieurs mètres.
"Tu vas nous faire repérer, reprit Grunlek. Calme-toi.
- Que je me calme ?! Que ce connard se ramène, je vais lui refaire la gueule à la façon Silverberg. Et s'il se relève après ça, je te jure que je lui arrache les tripes à mains…"
Il se figea, l'épée en l'air. Derrière le groupe, deux formes encapuchonnées venaient d'apparaître. Balthazar baissa sa capuche et fronça les sourcils.
"Qu'est-ce qui se passe ?
- Bob ! cria Shin."
Le demi-élémentaire se jeta dans ses bras. Balthazar pouvait le sentir trembler contre lui. Il tapota gentiment le haut de son dos, avant de s'écarter. Aranwen sourit au demi-élémentaire, qui s'empressa de lui prendre la main pour la tirer un peu à l'écart et fêter leurs retrouvailles dignement. Balthazar s'approcha de Grunlek et Théo. Le paladin, ébranlé, n'avait pas bougé.
"On a vu la tâche de sang en haut, expliqua Grunlek. Théo pensait que c'était toi qui… Enfin, voilà."
Balthazar, gêné, se gratta l'arrière de la tête.
"C'est le cas, dit-il rapidement. Si Aranwen et Mani étaient pas venus, je serais plus là.
- Mani ? sourit Grunlek.
- Ouais, il est parti nous chercher quelques alliés supplémentaires. Les derniers paladins de la Lumière se sont retranchés dans les souterrains."
Théo finit par baisser son arme. Ainsi, certains avaient survécu ? L'idée, étrangement, ne lui fit pas plus plaisir que ça. Ce n'était pas une dizaine d'entre eux qui renderaient à Castelblanc sa gloire d'antan. Moche s'approcha du paladin pour le prendre dans ses petits bras, pour essayer de l'apaiser.
"Où est-ce qu'on doit aller ? demanda Théo, déterminé.
- Dans notre planque secrète, suivez-nous."
Réunifié, le groupe d'aventuriers se mit en route vers la cachette de Balthazar. Cependant, le paladin n'était pas serein. Il avait fait du bruit et cela aurait dû alerter les gardes. Où étaient-ils passés ?
