Titre : Bois des beignes

Disclaimer : je suis pas l'inventeur de l'univers du Disque-Monde, je fais pas ça pour la thune (mais pour la gloire et les filles faciles). Surtout, tout le mérite en revient à messire Terry Pratchett (gloire à lui) !


Zaïbi regarda attentivement Kituko. Il ne laissait paraitre aucune émotion si ce n'est un léger agacement face au fou-rire des deux filles. Il attendit un peu qu'elles se calment puis reprit ses questions.

- Comment es-tu arrivé à Ankh-Morpork ? Note ambassadeur a été incapable de le déterminer.
- Par les airs. Je revenais de Couine-Shassa en compagnie de maitre Wali, Dirwal, Hubal et trois enfants qu'il a ramené pour qu'ils deviennent interprètes.
- En tapis volant ?
- Oui. On était au-dessus du désert quand une tempête de sable nous a frappé, et avant que j'ai pu faire quoi que ce soit, j'ai été arraché du tapis. C'est la divinité en question qui m'avait attrapé et qui m'a projeté vers la lune. J'aurais dû mourir en retombant.
- Que s'est-il passé, alors ?
- Je ne sais pas trop. Il me semble qu'un grand serpent de lumière m'a frappé de plein fouet. Je me suis réveillé dans la boue, à Ankh-Morpork.
- Un serpent de lumière ?
- Ça m'y a fait pensé, en tous cas. De toute façon il est arrivé trop vite pour que je le vois bien.
- Mmm. Comme c'est pratique. Et que comptes-tu faire, maintenant ?
- À vrai dire, je pensais chercher des indices sur l'identité de mon ennemi.
- Je doute que tu en trouves. En tous cas, nous n'avons pas encore pu en rassembler beaucoup. Plusieurs tribus de bédouins semblent actuellement se rassembler et s'en prennent à certains représentants locaux du Sériphe. Ce qui est nouveau c'est la coordination dont elles font preuve et surtout le fait qu'elles ne s'en prennent qu'aux esclaves de ton pays. Du coup les gens se plaignent un peu du désordre, mais ils ne sont pas mécontents pour autant de voir les collecteurs d'impôts se faire casser la figure. Et comme seuls les esclaves trinquent, on peut dire que dans l'ensemble ça les indiffère totalement. Apparemment, certains jeunes sont assez séduits par le discours de retour à la pureté nomade.
- Il faut que j'aille là-bas !
- Oh là, minute papillon ! Tu connais pas le pays ni ton ennemi. Ne vas pas te jeter sans réfléchir dans la gueule du loup.
- Je vois pas très bien ce que je pourrais faire d'autre.
- Mmm. Peut-être qu'on pourrait trouver un moyen de s'entendre.
- Oui ? Et comment ?
- Je pense que tu pourrais peut-être me rendre un petit service.

Kituko soupira. Forcément. À force il aurait dû s'y habituer et apprendre à anticiper ces moments.

- Je suppose qu'on a pas le choix.
- Je le pense aussi. Il se trouve que Wali se montre ces temps-ci un peu trop indépendant et qu'il me faut quelqu'un pour lui rappeler qu'il n'est pas invincible. Tu m'offres donc une occasion en or de lui rappeler que personne n'est intouchable dans notre pays. Sauf notre Sériphe, loué soit-il.
- Mais... que devrais-je faire ?
- Il s'agit juste d'apparaitre à mes côtés et de lui faire peur. Disons que comme il te connait, je vais lui faire croire que tu travailles pour moi et que j'ai accumulé des preuves.
- Des preuves de quoi ?
- Peu importe. Qu'il a oublié de déclarer bon nombre de marchandises, par exemple, et qu'en raison de son statut c'est un crime impardonnable. Je ne veux pas le faire chuter. Juste lui rappeler qu'il n'est pas au-dessus de toutes les lois.
- Et après ?
- Après tu pourras faire ce que tu veux. Je te donnerais même de quoi aller faire là où tu le souhaites, mais pas plus.

Kituko se concerta brièvement avec ses amies, et elles admirent qu'ils n'avaient pas d'autres moyens de se procurer de quoi voyager, aussi Kituko accepta-t-il d'aider Zaïbi. Ils furent discrètement logés dans une maison sous-louée à un homme qui devait tout à Zaïbi et durent patienter une bonne semaine. Dans la mesure où ils étaient hébergés gratuitement, ils n'eurent pas à se plaindre. Pélagie fut toutefois assez mécontente qu'il lui ait caché sa véritable histoire jusque-là et lui fit quelque peu la tête. Kituko finit par être amené dans un palais où Zaïbi le reçut et lui ordonna de le suivre et de la fermer. Quelques salles luxueuses plus loin, ils entrèrent dans une pièce où se trouvait un bonhomme visiblement trop nourri et qui avait l'air de s'ennuyer fermement. À l'attitude de Zaïbi, Kituko compris qu'il devait s'agir du Sériphe. Ce dernier fut très curieux quand il constata que Kituko ne lui manifestait pas la déférence habituelle des serviteurs et esclaves. Agacé, Zaïbi n'eut d'autre choix que de le laisser questionner Kituko s'il voulait pouvoir aborder ensuite le sujet des malversations de Wali, mais le regard et le signe discret qu'il adressa à Kituko étaient clairs : les éléments les plus surnaturels de son périple devaient être tus. Kituko eut la vive sensation de parler avec un enfant impressionnable, et très émotif se dit-il en voyant le Sériphe pleurer pendant qu'il l'écoutait raconter le sort des enfants capturés. Décidant de pousser sa chance, il raconta (sans mentionner Wali) comment il avait démontré que payer des travailleurs était plus profitable qu'utiliser des esclaves. Mais un geste sec de Zaïbi lui fit comprendre de ne pas aller trop loin et de se taire. La suite était de son ressort.

Zaïbi aborda ensuite un sujet lié avec son souverain : celui d'un manque à gagner pour les caisses de l'État occasionné par un haut responsable du pays, non nommé pour ne pas provoquer de scandale. Moins d'une heure après, des serviteurs firent entrer maître Wali et son neveu qui sursauta en apercevant une vieille connaissance. En homme qui avait été de tous les coups fourrés, Wali ne réagit absolument pas et s'installa sur le divan luxueux qui l'attendait, comme s'il était chez lui, pour entamer son entretien avec le Sériphe et Zaïbi. La conversation fut courtoise et civilisée de la part du souverain, tandis que les métaphores et la bonne éducation klatchienne masquèrent parfaitement l'équivalent verbal d'une bataille sanglante du côté de ses grands dignitaires. On aurait dit deux connaissances qui se retrouvaient et échangeaient des banalités dans la bonne humeur, mais Kituko en savait assez pour reconnaitre menaces voilées et piques assassines. Il ne rata pas non plus les regards que lui jeta maître Wali et haussa les épaules d'un air gêné afin de signaler qu'il n'avait pas spécialement demandé à être là. Il ne fut pas non plus ravi lorsque le Sériphe, qui avait digéré le récit de Kituko, ordonna subitement l'interdiction pure et simple de la capture d'esclaves à fins commerciales (pas complètement stupide, il épargnait l'esclavage pour dette ou condamnation de justice qui fournissait une considérable main d'œuvre domestique dans tout le pays). Mais, ayant déjà entamé un processus de transition économique, Wali savait qu'il avait une avance considérable sur les autres seigneurs qui seraient pris au dépourvu et ne sauraient comment réagir. Cet homme était un vieux matou qui arrivait toujours à retomber sur ses pattes. Lorsqu'il fut reparti avec son neveu, Zaïbi s'étira lentement puis soupira. Profitant d'une somnolence du Sériphe, il s'adressa à Kituko à voix basse.

- Quel vieux chameau ! J'y aurais mis du temps mais je suis enfin arrivé à le coincer.
- Pourquoi lui avoir laissé entendre que mes parents avaient été capturés ?
- Comme ça il pense que j'ai un moyen de pression sur toi.
- Oh, pour qu'il ne m'en veuille pas ?
- Ah si, il t'en veut, mais au moins là il pense que tu ne retourneras pas ta veste en sa faveur. Enfin bon, j'y suis allé très doucement et très poliment. Un simple rappel à l'ordre assorti d'une hausse conséquente des sommes à nous verser, ça lui suffira largement.
- Ah bon ?
- Oh oui, de toute façon il répercutera le prix sur les clients en dénonçant la rapacité du gouvernement. Et puis il s'en mettra un peu plus de côté pour compenser. Il y gagne malgré tout. Bon. Allez, maintenant il est temps de reprendre le travail.
- Et moi ?
- Toi tu retournes à votre logement et tu attends.

Kituko fut ramené par un autre itinéraire, sans doute pour éviter que Wali le fasse intercepter, et retrouva Pélagie et Jawhara vêtues de vêtements propres à défaut d'être neufs. Pélagie en aurait presque pleuré de joie au bout d'une semaine à porter des habits couverts de vomi séché. Deux jours plus tard, ils furent de nouveau amenés devant Zaïbi qui confirma qu'il tiendrait sa parole mais demanda à Jawhara si elle était sûre de vouloir l'accompagner. Comme elle n'en démordit pas, il n'insista plus. Il leur fallut cependant discuter de la marche à suivre.

- D'après nos renseignements, le culte de la divinité qui ne te souhaite pas du bien se répand dans les tribus, mais celles-ci ayant naturellement tendance à s'étriper, on peut dire qu'il ne progresse pas très vite. On nous a signalé qu'un certain nombre d'individus de diverses tribus et clans se dirigeaient vers le Bord, en direction du Grand Nef. Je ne vous recommande pas de vous y rendre, c'est un désert où même nos bédouins ont du mal à survivre. Mieux vaudrait longer les montagnes du soleil d'un côté ou de l'autre pour redescendre jusqu'aux terres d'Howonda. Vu le terrain difficile, cela vous prendra des semaines, surtout qu'il vous faudra éviter de vous faire capturer et réduire en esclavage.
- Je n'ai pas vraiment le choix. Je sens que je dois y aller si je veux résoudre tous mes problèmes.

Zaïbi le dévisagea pendant un moment puis soupira.

- Bon. Dans la mesure où ça me rend malgré tout service, je vais te trouver une caravane qui couvrira au moins une partie du voyage, ainsi qu'un papier officiel à ne montrer qu'à un officier klatchien et uniquement au cas où il essaierait de t'arrêter. Tu auras aussi vêtements et accessoires de voyage. Pour le reste, tu devras te débrouiller.

Conscient de ne pas pouvoir se passer de cette aide, Kituko acquiesça de la tête. Il ne fallut que quelques jours pour rassembler le nécessaire, par ailleurs acheté chez Jabol Golak, fournisseur incontournable des puissants et des gens qui aiment la discrétion. Pélagie et Jawhara ne furent pas mécontentes de pouvoir diversifier leurs gardes robes, et Kituko lui-même apprécia de pouvoir se vêtir un peu plus décemment. N'ayant pas le moindre sou, Zaïbi leur prêta une somme modeste mais suffisante pour un voyage de longue durée, et les fit embaucher dans une caravane destinée à rejoindre l'Ymitury en passant par les collines de Syrrit. On les fit passer pour un serviteur escortant les deux épouses d'un négociant. Pour être certain qu'elles ne risquent rien, Zaïbi s'amusa à faire courir le bruit que ledit négociant les renvoyait dans leur région natale à cause de leur laideur. Le chef de la caravane, lorsqu'ils se présentèrent à lui, prit Kituko à part pour lui faire comprendre qu'ayant été marié depuis ses quatorze ans il n'y avait plus grand chose qui pouvait lui soulever le cœur mais qu'il s'efforcerait malgré tout de les protéger même si on les attaquait.

La caravane transportait essentiellement des marchandises à destination des deux régions économiquement importantes du continent. Pas grand chose pour le Syrrit qui bénéficiait de quelques mines, de petites forêts et surtout de ses nombreux troupeaux de moutons que ses habitants avaient l'habitude d'emmener directement jusque vers l'Ymitury ou la côte de la mer circulaire. Un nombre important de Syrritiens s'étaient joints à eux pour le voyage retour, chargés de denrées plus rares comme des épices ou des biens travaillés qu'on ne produisait pas sur place. L'Ymitury (et le Malaba, qui se trouvait plus vers le Moyeu), était de son côté un sultanat indépendant au même titre que Quirm et Sto Hélit vis-à-vis d'Ankh-Morpork. Le pays était apparemment doté d'une école de magie que sa consœur morporkienne aurait vigoureusement salué d'un reniflement aussi bruyant que méprisant. Néanmoins, la présence de cette école lui offrait des relations plus apaisées avec le Klatch que le Malaba. Sa situation de port de liaison avec l'archipel de Krull lui assurait de plus une certaine aisance économique.

Le trajet fut relativement calme et aisé tant qu'ils traversèrent le Klatch vert, encore relativement bien irrigué par les rivières descendues des montagnes. Mais plus ils se dirigeaient vers le Bord, plus la végétation se raréfiait et plus ils étaient à découvert. Kituko commençait à être habitué à travailler pour payer ses déplacements, aussi les voyageurs apprécièrent particulièrement sa force. Pélagie et Jawhara dans une moindre mesure eurent plus de mal à se faire à la tente où les quelques femmes étaient priées de rester confinées lors des arrêts pendant la journée. Le Syrrit fut vite atteint et la caravane repartit en laissant une partie de ses membres, immédiatement remplacés par une quantité équivalente de leurs parents, accompagnés cette fois-ci de quelques uns de leurs moutons et surtout de grandes quantités de ballots de laine, de viande séchée, de peaux et de cornes à destination de l'Ymitury. C'est là que la caravane devenait une proie facile, car les moutons la ralentissaient alors que les D'regs rôdaient dans la région. Deux jours après avoir quitté les dernières collines, un cavalier arriva au grand galop et les avertit qu'une grande razzia menée par plusieurs tribus ravageait depuis plusieurs jours les lieux d'étape où ils devaient normalement s'arrêter. Le chef de caravane, désormais très inquiet, rassembla les hommes du convoi pour discuter de la marche à suivre. Une partie décida de tenter de contourner les tribus occupées à piller en faisant un large crochet en direction du Bord, mais les bergers préférèrent retourner au Syrrit pour ne pas perdre leurs moutons et laissèrent leurs parents continuer avec les produits qu'ils pourraient vendre.

Le trajet les fit donc passer par des plaines d'herbes sèches, mais de la fumée aperçue devant eux les obligea à descendre encore plus vers le Bord où ils découvrirent par chance une oasis autour de laquelle ils s'installèrent. Dans leur tente, Kituko dormait profondément quand une sensation d'étranglement le réveilla en sursaut. Il sortit uriner, et se rendit compte avec horreur qu'une tête grimaçante était apparue dans le sable à ses pieds. Le visage disparut sans rien dire, mais il n'avait pas besoin d'avertissement. Du coin de l'œil, il aperçut un mouvement. Un dromadaire qui s'éloignait au loin, à grande vitesse. Il fallait déguerpir immédiatement. Il alla donc réveiller Jawhara et Pélagie à qui il expliqua rapidement la situation dangereuse dans laquelle ils se trouvaient.

- Et alors ? C'était un homme seul !
- C'était un éclaireur. Il est parti chercher ses copains. Ils vont venir très vite vers nous, probablement dans moins d'une heure. On replie la tente et les affaires et on part. Tout de suite. Je vais prévenir le chef de caravane parce que je veux pas de mort sur ma conscience.

Kituko ne fut pas très bien accueilli, mais le chef comprit tout de suite qu'ils étaient en danger de mort et alerta immédiatement le campement. Il revint vers ses compagnes et les aida à finir d'empaqueter leur matériel et à le charger sur les deux dromadaires qu'on leur avait fourni. Jawhara savait chevaucher ces bêtes et prit Pélagie avec elle, Kituko prit l'autre et partit immédiatement en sens rétrograde, quittant la caravane en plein chaos.

- On aurait pu les aider !
- Non. Ce n'est pas une coïncidence si j'ai été retrouvé par la tronche de sable et qu'on se fasse attaquer dans le même temps. Ça n'a pas l'intention de me laisser en vie, mais je n'ai pas non plus l'intention de me laisser faire.
- Qu'est-ce qu'on va faire, alors ?
- On va se rapprocher de la plaine herbeuse et rejoindre les montagnes du soleil. J'imagine qu'on y trouvera plus de cachettes et qu'il y fera plus frais. Qu'en penses-tu, Jawhara ?
- Moi ? Heu... heu... je suis jamais allée là ! Il parait qu'il y a des créatures bizarres, c'est tout ce que je sais.

Ils mirent un jour et demi à atteindre les contreforts des montagne, la plaine herbeuse descendant un peu plus vers le Bord, devenant progressivement une mince bande verte au pied des montagnes, mais le désert finit par la réduire de plus en plus. Ils découvrirent ce qui semblait être un chemin abandonné depuis longtemps et entreprirent de le suivre. Plusieurs jours passèrent. Lorsque le soleil se couchait, ils se dirigeaient vers les pentes les plus proches et finissaient souvent par trouver des points d'eau qui leur permettaient d'économiser leurs réserves et de compléter celles de nourriture grâce aux insectes et aux rongeurs qui y vivaient. Mais cette situation ne dura pas car la chaleur était de plus en plus forte et l'eau se faisait de plus en plus rare. Pélagie la supportait mal et ils devaient l'empêcher de trop boire. Un matin elle s'évanouit et ils durent s'arrêter dans une vallée encaissée pour se mettre à l'ombre et se reposer un peu. Bien leur en prit, car Kituko entendit des dromadaires peu après. Se faufilant vers l'entrée de la vallée, il put voir un groupe de bédouins armés jusqu'aux dent remonter vers le Moyeu, transportant des esclaves. L'un d'entre eux tenta de s'enfuir mais fut abattu d'une flèche et un autre, un enfant qui s'était effondré par terre et ne réussissait pas à se relever, fut achevé par un des gardes. Un glapissement étouffé le fit sursauter. Pélagie et Jawhara l'avaient suivi et avaient assisté à la scène, les larmes aux yeux. Kituko ne dit rien et observa deux autres jeunes se faire mettre à mort avant que le groupe ne reparte. Ils choisirent donc de passer la nuit sur place pour leur laisser le temps de s'éloigner et surtout pour que Kituko puisse ensevelir tant bien que mal les victimes. Le repas du soir fut particulièrement silencieux.

- C'est autre chose de le voir de ses yeux, hein ?
- Je... je n'ai jamais dit que tu avais menti !
- Je sais.

Lorsqu'ils repartirent, ils remarquèrent qu'ils avaient dormi à côté d'un rocher gravé représentant un arbre, que Pélagie pensait être un saule. Ce qui ne manqua pas de l'étonner. D'après elle c'était un arbre qui avait besoin de beaucoup d'eau, ce qui rendait alors sa présence en ces lieux des plus étranges. Plusieurs jours passèrent et la chaleur était toujours plus forte, même si Kituko la supportait bien mieux que ses compagnes. Il n'avait toutefois aucune idée du temps qu'ils mettraient à rejoindre la forêt. Ni, pour être honnête, de ce qu'il devrait y faire une fois là. Leur périple continua près de trois semaines et fut extrêmement difficile, et ce n'est qu'au bord de l'épuisement qu'il avaient réussi à tomber sur une petite rivière qui descendait des montagnes. Ils avaient évité de peu quatre groupes d'esclavagistes qui connaissaient visiblement très bien cette route. Lorsqu'ils eurent à se cacher, ils découvrirent parfois des ruines de bâtiments où des arbres avaient été gravés. Le climat devenait progressivement moins aride, des petites touffes d'herbes apparaissaient de ci-de là, ce qui les encouragea. Hélas, alors qu'ils s'apprêtaient à bivouaquer un soir, ils entendirent un cri de dromadaire au loin et eurent le temps de voir que deux groupes de bédouins s'avançaient en bas des collines après s'être rencontrés. Ils ne virent pas d'esclaves, et un des hommes fit signe à ses comparses de le rejoindre pour examiner quelque chose.

- Qu'est-ce qu'ils ont trouvé, là ?
- Sans doute des traces. On fait pourtant attention à bien recouvrir les crottes des dromadaires.
- Heu...
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a Pélagie ?
- Vous ne m'aviez pas dit qu'il fallait le faire !
- Non puisque tu ne t'occupes pas des bêtes.
- Je ne parlais pas de... de leurs traces à elles.
- ... Hein ? Oh. Donc ça fait des semaines que tu...
- Vous ne m'aviez pas dit que c'était important !
- Pélagie, on est poursuivis et tu...
- Je... j'y ai pas pensé non plus...
- Quoi ?
- Je pensais aux dromadaires mais c'est tout.
- Ah. Bon ben on est dans la merde.
- Eux aussi, au moins.
- Très drôle. On doit remonter tout de suite la vallée pour nous éloigner d'eux. Pélagie, prends ta dague et garde-la près de toi, moi je vais garder l'arc et une des épées.

Le trio progressa aussi vite et silencieusement que possible alors que la nuit tombait et que seul la lune les éclairait, mais un cri derrière eux leur fit comprendre qu'ils avaient été repéré et ils accélérèrent pour monter la pente désormais assez raide... pour arriver dans un cul de sac. Malheureusement pour eux, leurs poursuivants les avaient rattrapé et s'élançaient déjà vers eux. Kituko empoigna immédiatement son arc et en abattit plusieurs, mais ils étaient bien trop nombreux, hélas. Malgré la robustesse de Kituko, l'entrainement de Jawhara et la maladresse chanceuse de Pélagie qui en tua un par accident en s'excusant piteusement ne purent les sortir de là. Au bout de quelques minutes ils durent déposer les armes en s'apercevant que Pélagie avait été capturée et avait un couteau sous la gorge. Celui qui était probablement le chef s'approcha lentement, savourant sa victoire et le fait d'avoir laissé ses hommes se faire étriper à sa place.

- Voilà donc celui que le maître veut qu'on lui amène. Pas touche à ton collier sinon ta copine meurt sur le champ.
- Que me voulez-vous ? Laissez les filles tranquilles !
- C'est moi qui donne les ordres, futur esclave ! Le maître du désert veut qu'on t'amène à lui vivant. Mais il n'a pas précisé qu'il fallait que tu sois indemne alors on va probablement trancher dans le vif. Quant aux femelles, on a bien l'intention de les garder. Et de nous en servir.
- Jamais vous n'aurez nos corps, bandes de... de trublions !
- On les a déjà... vu qu'on vous a attrapée... je veux dire, physiquement vous êtes déjà à nous, vous.
- Oh... heu... je proteste !
- Non, c'est ce soir que vous protesterez. Mais on vous coupera probablement les cordes vocales avant.
- Je vous ordonne de les relâcher !
- Il en est hors de question, mon ami !

Le mot résonna étrangement dans la vallée. Puis de la paroi rocheuse derrière eux se fit entendre un grondement. Toutes les têtes se tournèrent pour voir deux pans de roche, où dansaient des lettres reflétant le clair de lune, se détacher de la montagne, pour former les battants d'une porte en train de s'ouvrir. Le chef des bédouins la regarda d'un air interloqué avant qu'une voix rauque ne retentisse.

- Pas de livraison après le coucher du soleil, merde !

La suite fut d'autant plus confuse que la lune passa derrière la montagne, mais une troupe d'êtres de petite taille apparut de tous côtés et entreprit de trancher jambes et bras de bédouins. Kituko se contenta de ramasser son arc pour tirer une flèche dans l'œil de celui qui tenait Pélagie. Quand tout fut fini, ils se retrouvèrent cernés par les nouveaux venus qui portaient des protections en métal et en cuir. Les barbes et l'air peu aimable évoquèrent tout de suite quelque chose à Kituko. Il se rendit compte que leurs intentions n'étaient pas forcément très amicales envers eux.

- Vous... vous êtes les Yumbo ?
- Tiens donc ! En voilà un qui a entendu parler de nous ! Qui es-tu, tête de crotte ?
- Je suis Kituko, de la tribu du gorille. Mes compagnes s'appellent Pélagie de Pérambouin et Jawahra Al-Fabet. Nous ne cherchions pas à vous déranger. Juste à semer nos poursuivants. Merci de nous avoir sauvés.

Il était difficile de lire l'expression de son vis-à-vis à la lumière des étoiles, mais ce dernier renifla et sembla se détendre.

- Mpff. Admettons. Pour ma part, je suis Kumbafu, roi dessous la montagne, seigneur de la Noria.
- La quoi ?
- C'est le nom de mon peuple et de mon royaume. Parce qu'on passe notre temps à pomper l'eau. Bon, c'est pas tout ça, mais ça caille un peu, alors on va manger, boire, discuter, et éventuellement vous torturer si ce que vous nous raconterez ne nous plait pas.
- Heu... merci.