Hải Phòng était baigné dans une chaleur humide qui eut tôt fait de coller leurs vêtements à leur peau, mais ce n'était qu'une simple nuisance, tout comme les nuées de moustiques qui semblaient hanter la ville. Ils avaient un quartier où chercher. Un quartier guère touristique en plus. Ils pouvaient le localiser. Ils eurent un peu de mal à trouver des locaux anglophones, mais ensuite, ce fut facile de se faire indiquer la résidence du monsieur blanc. Quelques petits malins avaient bien essayé de leur extorquer de l'argent, mais Markus y avait vite mis bon ordre, et en moins de deux heures, ils étaient devant la pension de famille anonyme où se cachait Meyer. Elle n'eut aucune peine à convaincre la logeuse qu'elle était sa sœur morte d'inquiétude, et la femme les conduisit à la chambre qu'il occupait.
L'homme ouvrit la porte, une cigarette au bec et une chemise de grand prix à moitié déboutonnée sur les épaules, lui jeta un regard d'abord perplexe, puis horrifié, et blêmit.
« Bonjour, M. Meyer. Nous avions rendez-vous me semble-t-il. » le salua-t-elle alors qu'il tentait de s'enfuir et que Markus la contournait d'un pas preste pour l'attraper par le col.
L'homme tenta de se débattre, hurlant à pleins poumons, puis Markus lui colla une solide pichenette sur la tempe et il retomba mollement, évanoui.
La logeuse s'était enfuie, épouvantée, et elle l'entendait d'ici s'acharner sur un vieux téléphone à cadran. Levant les yeux au ciel, elle entra dans la chambre, ne mettant que cinq secondes à localiser la valise emplie de billets maladroitement dissimulée dans l'armoire.
Faisant signe au wraith de la suivre, elle repartit en sens inverse, saisissant au hasard une épaisse liasse qu'elle posa sur le comptoir devant la femme qui tentait de se faire comprendre de la police. Cette dernière jeta un œil à l'argent, le regarda, regarda à nouveau les billets alors qu'elle lui faisait un petit geste encourageant, puis raccrocha lentement.
« On n'est jamais venus. Lui non plus. » articula soigneusement l'artiste.
« Aucun étranger blanc n'est venu dans ma pension depuis deux mois, Madame. » confirma la femme, faisant prestement disparaître les billets dans sa poche.
Elle acquiesça et tourna les talons.
Si quelqu'un trouva étrange de voir une femme aux cheveux bouclés avec une grosse valise noire suivie d'un géant blond portant un trentenaire inconscient, personne ne le montra, et ils retrouvèrent sans encombre l'abri du Jumper dissimulé sur un terrain vague.
« Combien lui as-tu donné ? » demanda Markus, ligotant soigneusement Meyer à l'arrière tandis qu'elle les faisait décoller.
« Je ne sais pas. C'étaient des billets de cent dollars, alors peut-être cinq mille, six mille dollars. »
« C'est un gros montant ? »
« Oui, aux États-Unis, dont c'est la monnaie, c'est déjà une somme, alors dans un pays comme le Vietnam, c'est probablement ce qu'elle gagne en plusieurs mois. (1) »
« Pourquoi lui avoir donné autant ? »
« Ce n'est pas mon argent, et j'avais d'autres soucis. »
Markus poussa un vague grognement d'acquiescement.
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Ils étaient quelque part au-dessus de la Russie lorsque Meyer reprit conscience avec un gémissement.
« Vous êtes quoi ? » bafouilla-t-il, les fixant avec crainte.
« Pas tout à fait votre pire cauchemar, mais presque.» répondit-elle sans quitter son poste de pilotage.
« Le sarcophage a marché ? »
« Non, mais j'ai d'autres ressources. »
« On est où ? »
« A votre avis ? » gronda Markus, hargneux.
L'homme détailla les alentours.
« C'est... c'est un vaisseau ?! »
« En effet. » acquiesça-t-elle.
« C'est un de ces... Jumpers ? C'est le SGC qui vous envoie ? »
«Ça vaudrait mieux pour vous, mais non. »
« L'armée suisse ?! »
« Non plus. Personne n'est au courant pour vous. Officiellement, vous êtes toujours en fuite quelque part. »
Meyer pâlit alors qu'il comprenait qu'il n'allait pas aller en prison.
« Qui alors ? »
« Vous le connaissez... et il a très, très envie de se venger pour tout ce qu'il a subi. »
Cette fois, l'homme devint gris, sous le sourire très satisfait de Markus.
« Le... le wraith ?! Vous n'allez pas faire ça ! C'est un monstre ! Vous n'avez pas idée de ce qu'il pourrait me faire ! »
Elle enclencha le pilote automatique puis se leva et vint s'agenouiller devant lui.
« Si vous parlez de la douleur de la ponction, je sais très exactement ce que ça fait. Il n'y a pas pire souffrance, la brûlure de votre vie qui vous est arrachée, c'est... indescriptible. » siffla-t-elle, tirant sur son col pour découvrir ses cicatrices superposées. « Et si vous parlez du genre de tortures que peut infliger un wraith pour se venger, j'en ai aussi une idée très claire. Ça ne va pas être beau, mais c'est entièrement de votre faute. Vous n'auriez pas dû lui faire subir tout ça... et vous n'auriez pas dû fuir... » murmura-t-elle, hochant la tête avec commisération.
« Vous ne pouvez pas faire ça... vous ne pouvez pas... » supplia Meyer.
« Regardez donc. » asséna-t-elle froidement en se relevant.
« Non... pitié... non... Je ne veux pas mourir... Je vous en supplie... pitié... » commença-t-il à sangloter, alors qu'elle retournait à ses commandes.
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L'humain supplia Rosanna encore quelques secondes, puis il se tourna vers lui, de la morve coulant de son nez.
« M. Lanthian, pitié. J'ai essayé d'aider votre femme... Je voulais qu'elle guérisse... Pitié, je ne mérite pas ça... »
A son tour, il se pencha vers lui.
« Non, vous ne vouliez pas l'aider. Vous vouliez juste l'exploiter... comme vous avez exploité mon congénère... maintenant, c'est vous qui allez goûter à votre médecine, Ulrich Meyer. » lui susurra-t-il.
« Que... quoi ? Votre... ? Non, c'est impossible ! » gémit le mâle, une peur nouvelle au fond des yeux.
« Ne craignez rien. Je ne vous ferai rien. Vous n'êtes pas ma proie... »
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Il avait prévenu télépathiquement Rel'kym, et si ce dernier trépignait, empli d'une joie sadique, lui ne pouvait s'empêcher d'être un peu soucieux. Il savait que Rosanna pouvait être froide - cruelle même - envers certains êtres vils, mais là, il ne sentait plus en son cœur le remord et la culpabilité qui avaient toujours teinté ces instants. Elle était sincèrement satisfaite d'offrir l'humain en réparation pour toutes les souffrances endurées par son congénère, et cela ne lui posait réellement plus aucun problème de morale.
Certain que Meyer n'irait nulle part, il se glissa dans le fauteuil du copilote et ferma la porte de la soute.
« Rosanna, ça va ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Tu es consciente que Rel'kym va le tuer ? »
« Oui. »
« Et ça ne te dérange pas ? »
« Non. »
Il était rare qu'elle soit aussi peu loquace.
« Pourquoi ? »
« Des salauds comme lui, le monde en est rempli. Parce qu'ils ont de l'argent, du pouvoir, ils se fichent des lois. Ils se fichent de ce qui est bien ou mal. Ils savent que la justice ne peut rien contre eux. Ce n'est pas juste. »
« Mais qui sommes-nous pour décider ? » demanda-t-il.
Elle lui jeta un étrange regard.
« Nous sommes ceux qui avons le pouvoir d'agir. Faire ce qui est juste ne veut pas toujours dire faire ce qui est légal. »
« Mais cet humain mérite-t-il de mourir des mains d'un wraith ? »
Elle le fixa à nouveau, longuement.
« Tu es de quel côté, Markus ? »
« Du tien, mon douce humaine. Je veux juste être sûr que tu es bien consciente de la portée de tes actes. »
Son regard se troubla un peu alors qu'elle réfléchissait.
« Meyer n'est pas le seul responsable, mais oui, il a du sang sur les mains... Celui de Rel'kym, celui de tous ces pauvres gens qui lui ont été donnés en pâture pour qu'il vole leur vie et la donne à de riches clients. »
« Certains adorateurs condamnent aussi leurs semblables à cette fin. » nota-t-il.
« Oui, mais ils le font pour survivre. Lui, rien ne l'obligeait à faire tout ça. Il l'a fait par appât du gain. Dans Pégase, tous les adorateurs qu'on a capturés et qui se sont comportés ainsi ont été donnés en guise de dédommagement à leurs victimes. »
« Tu as raison. » soupira-t-il.
Elle tendit une main, prenant la sienne.
« Markus. On rétablit un peu la balance. Juste un peu. Tellement d'autres méritent de partager son sort. »
Il acquiesça, serrant sa main avec douceur.
« Tu as beaucoup changé, Rosanna. » constata-t-il.
« Est-ce une mauvaise chose ? »
« Non, mais je dois faire mon deuil. »
« Deuil ? »
« De celle que tu as été. »
Elle lui lança un coup d'œil alarmé.
Il ne put retenir un grognement amusé.
« Moi aussi, j'ai changé. Il faut juste qu'on réapprenne à... fonctionner ensemble avec les nouveaux nous. »
Elle fit la moue.
« Tu trouve qu'on a tant changé que ça ? » demanda-t-elle.
« Oui ! Je conduis des voitures terriennes et tu es motivée à envoyer des gens au devant de tortures que tu sais brutales. C'est presque le monde à l'envers... »
« Mmh, tu as peut-être raison. »
«J'ai raison .»
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Rel'kym les avait attendu. Une petite heure, ou toute une éternité. Le traqueur lui avait expliqué qu'ils allaient l'enfermer à la cave, alors il avait préparé le terrain. Une chaise, des cordes solides, assez de chiffons pour empêcher le moindre son de sortir de sa bouche, plusieurs bâches pour éviter les projections, une pince trouvée dans l'atelier, deux tournevis, un couteau à moitié émoussé, un réchaud à gaz avec de l'eau, une boîte de clous et le marteau de circonstance. Les nazis lui avaient appris par le vécu des techniques de torture qu'aucun wraith n'aurait pu imaginer, et il n'avait jamais pu se venger d'eux. Aujourd'hui, il allait prendre sa revanche un peu sur les longues séances d'interrogatoire, un peu sur le camp de concentration, un peu sur les atroces expériences de Mengele, et beaucoup sur les mois de souffrance passés dans le sous-sol de la clinique Vertbois.
Il allait prendre son temps. Tirer autant de souffrance que possible de cet humain. Que sa douleur fasse taire la sienne. Qu'elle apaise la peine et la colère qui couvaient au fond de son âme. Qu'elle lui rende la paix et le sommeil.
Ce serait bien. Après, tout irait mieux. Les voix qui le hantaient allaient se taire, rassasiées du sang de l'humain, et il allait pouvoir tourner cette page de son existence. Rentrer chez lui, redevenir un wraith, reprendre une vie normale. Oui, tout irait mieux après.
(1) En 2017, le salaire moyen mensuel au Vietnam est de 150 dollars, elle a donc gagné à peu près trois ans de salaire en quelques secondes.
