Rosanna éclata de rire, s'attirant un feulement vexé et perplexe de Delleb. Ce qui la fit rire davantage. Après une incompréhensible dispute de couple, quatre jours épuisants de traque, de longues heures terrifiantes de course et de combats, la gifle que venait de lui mettre la reine, et qui lui vaudrait sans aucun doute un magnifique bleu, n'était rien. Se disputer avec la wraith était d'une normalité bienfaisante. La preuve qu'Oumana et son fragile équilibre n'étaient pas qu'un rêve.
Elle lui en fut immensément reconnaissante.
« Cessez de rire comme une débile, et allez vous nettoyer, Rosanna Gady, vous puez la mort ! » gronda la reine avec une moue dégoûtée.
« Absolument, Delleb. Je vais aussi aller dormir, et quand je n'aurais plus l'impression que je vais m'effondrer à chaque pas, je viendrais sagement écouter chacune de vos doléances. » répondit-elle en souriant.
« Je n'ai pas de doléance ! » s'insurgea la reine.
« D'accord, d'accord ! Bonne nuit, Delleb ! » concéda-t-elle en s'éloignant.
« Laissez-la tranquille, je ne sais pas ce qu'il s'est passé exactement, mais elle n'est clairement pas en état de faire quoi que ce soit. » intervint mentalement Zil'reyn alors qu'elle s'apprêtait à répliquer.
« Vous avez sans doute raison. Maintenant que l'ingénieur est de retour, je vais pouvoir finaliser ce projet absurde de système de distribution d'eau. Faites prévenir les « conseillers » du village que je vais venir le leur présenter dès que ce sera fait. »
« Delleb, avec tout le respect que j'ai pour vous, il vaudrait mieux convenir d'une date de rendez-vous que de les convoquer ainsi. »
« Certainement pas ! Le maudit projet de cette foutue femme est pour leur total bénéfice, je ne vais pas en plus attendre qu'ils « daignent » me recevoir ! »
« Maudit projet que vous avez pris très à cœur. » nota le commandant, son esprit scintillant avec malice.
« Puisque je suis censée veiller sur ces humains, je le fais correctement, Commandant ! »
« Avouez que vous êtes ravie de prévoir des chantiers et d'organiser tout ça. »
Elle feula, lui jetant un regard torve.
Oui, ça l'amusait beaucoup de tourner et retourner le scan en trois dimensions du village, ajoutant et retirant de la simulation canalisations et écoulements, mais il était hors de question qu'elle le reconnaisse. Elle avouerait encore moins qu'elle avait déjà songé à quelques autres améliorations notoires qui transformeraient le bourg miteux en véritable cité digne de ce nom.
Le mâle la fixa comme s'il lisait dans son esprit, bien qu'elle fût certaine de l'étanchéité de ses barrières mentales.
« Je vais aller les prévenir moi-même. Je doute que la larve ait suffisamment d'autorité pour les convaincre. » conclut-il, s'inclinant brièvement avant de partir dans une envolée des pans de son manteau.
Avec un dernier feulement, elle repartit vers le laboratoire où elle s'était installée pour faire ses plans, notifiant mentalement à l'ingénieur qu'elle comptait bien l'y trouver en train de l'attendre.
A son arrivée, point de wraith manchot, mais une Milena Giacometti très concentrée sur la simulation qu'elle faisait tourner en tous sens.
« Que faites-vous ici ? » demanda-t-elle, surprise.
« Léonard m'a parlé de ce que vous mijotiez. J'étais curieuse de voir vos plans. Ils sont impressionnants. »
Elle feula, satisfaite du compliment.
« Ce n'est pas terminé. Je ne vous ai pas autorisée à mettre votre sale petit nez dedans, Milena Giacometti .» persifla-t-elle néanmoins.
« Je sais, mais je me suis dit qu'il valait mieux que je voie ça avant que vous n'alliez le présenter de but en blanc aux conseillers et qu'ils ne refusent tout en bloc parce que ça vient de vous.» répondit la femme, zoomant sur la place centrale, où le puits avait été remplacé par une fontaine à sa gloire.
« Pourquoi refuseraient-ils? Ce projet, comme vous l'avez si bien dit, améliorerait leur vie. »
« Ils refuseraient par simple esprit de contradiction, pour ne pas devoir être redevables à des wraiths plus qu'il n'est nécessaire, et aussi parce que... vraiment ? Une fontaine à votre effigie ? »
« Cette fontaine est parfaite, et rendrait ce village un peu moins...vulgaire ! »
« Delleb, ce sont des gens simples, des paysans ! Ils n'ont que faire de fontaines tarabiscotées, et surtout d'une qui crie si fort « WRAITH » ! Gardez votre fontaine, mais faites quelque chose de simple. Une colonne de pierre avec quatre écoulements et plusieurs bassins, pour le linge et pour abreuver les animaux, par exemple. » suggéra la femme.
Elle feula avec mépris.
« Je sais que vous n'êtes pas artiste, contrairement à Rosanna Gady, mais même vous, aussi obtuse soyez-vous, devez bien voir combien votre fontaine sera laide ! »
« D'accord, ma fontaine sera laide, mais pratique. Écoutez, vous voulez un machin rococo, et moi je sais que les villageois n'en voudront pas. Comme vous l'avez si justement noté, ni vous ni moi ne sommes artistes. Demandons donc à notre artiste en chef ce qu'elle en pense quand elle sera à nouveau disponible Qu'en pensez-vous ? »
Avec réticence, elle acquiesça.
La femme sourit, satisfaite, et se concentra sur une autre partie du plan.
« Pourquoi avoir mis des canalisations ici ? Il n'y a rien. »
« Si des réfugiés continuent à affluer, il n'y aura bientôt plus aucune place dans aucune maison de ce trou à rats. Ce champ est l'endroit le plus logique pour installer de nouvelles habitations, et il est plus simple d'y ajouter tout de suite les conduits plutôt que de le faire ultérieurement. »
L'humaine laissa échapper un sifflement admiratif.
« Je ne regrette pas de vous en avoir parlé. » ajouta-t-elle avec un sourire.
« C'est un plan, Milena Giacometti. Mettre tout cela en œuvre va réclamer beaucoup d'ouvriers et, puisque vous ne voulez pas d'esclaves, il va falloir les payer, ces ouvriers. Or, même si je ne comprends pas totalement votre système économique, je suis certaine que ce village n'a pas de quoi financer de tels travaux.» lâcha-t-elle.
« Alors on va le trouver, cet argent. Faut bien que ce vaisseau vole ! » répondit la femme avec un rictus victorieux.
Elle soupira. Les humains, toujours si impulsifs, si... enthousiastes. C'était à la fois fatigant et distrayant.
« Trouvez-nous de l'argent, Milena Giacometti, et je vous prouverai que ces manants sont capables d'apprécier une belle fontaine. »
« Je relève le défi, Delleb ! »
Elle regarda la soldate partir. Depuis quand était-elle prête à discuter d'égal à égal avec des humains ?
Depuis qu'elle avait accepté l'idée que sa mission était de suivre l'étrange créature qu'était Rosanna Gady, lui souffla une petite voix en elle.
Elle fit tourner le plan du village. C'était d'une bêtise crasse. Améliorer les conditions de vie du bétail pour l'encourager à se reproduire et à prospérer et, simultanément, cesser de décimer le troupeau. En ne tuant pas leur source de nourriture, ils avaient déjà trouvé le moyen de se prémunir de la faim qui ravageait les leurs. Avec un ridicule petit village, qui n'aurait même pas rassasié une ruche pour deux semaines, ils avaient - d'après les estimations de l'Hiiigthagan - de quoi alimenter sur la durée et à satiété une trentaine de wraiths, sans que cela n'épuise les humains.
Avec la population de cette seule planète, c'était une ruche entière qui pourrait vivre.
Si les humains y prospéraient, ce monde avait de quoi sustenter suffisamment d'humains pour alimenter une douzaine de ruche. Elle en eut le vertige. Certes, seulement entre un tiers et la moitié des humains étaient aptes et volontaires pour le don, mais même ainsi, les chiffres restaient vertigineux.
Autrefois, à l'apogée de son règne, elle possédait plusieurs ruches, des dizaines de croiseurs et encore plus de frégates, qui défendaient un territoire de plusieurs centaines de planètes, pour la plupart peuplées d'humains, et elle n'avait alors jamais eu qu'un "royaume" de taille très moyenne. Ce territoire, depuis la grande guerre, avait à peine suffi à nourrir un quart de ses wraiths, forçant les autres à hiberner et la contraignant à ne pas remplacer les effectifs perdus, supprimant croiseur après frégate, jusqu'à démanteler plusieurs de ses ruches. Pourtant, elle s'en rendait compte à présent, en une ou deux décennies, son ancien territoire, s'il était exploité selon cette méthode inimaginable, suffirait presque à nourrir tout ce que la galaxie comptait encore de wraiths.
Elle adressa une prière muette à la Grande Mère, la remerciant de lui avoir montré cette voie.
Lorsque l'artiste lui avait dit qu'ils pourraient être les protecteurs plutôt que les prédateurs des humains, elle avait trouvé le concept ridicule et humiliant. Mais après réflexion, être les seigneurs bienveillants qui apportaient sécurité et santé à des hordes d'humains reconnaissants, prêts à leur offrir leur si délicieuse force vitale, plutôt que les tueurs craints et haïs qui leur causaient mort et désolation, n'était peut-être pas une si mauvaise chose. Elle en était même venue à considérer les éventuels bienfaits d'avoir des serviteurs librement dévoués, plutôt que des esclaves obéissant par crainte. Certes, le fait qu'ils aient des droits et doivent être payés était agaçant, mais il y avait quelque chose de si agréable dans l'attention soigneuse et douce d'un serviteur bien décidé à la satisfaire, prêt même à la surprendre en anticipant ses besoins. Et en cela, Azur et Sombre étaient de véritables prodiges. Bien meilleurs même que toutes les Une, Deux ou Trois qu'elle ait jamais eu !
Elle rit pour elle-même. Si la Grande Mère elle-même lui avait dit un siècle plus tôt qu'elle serait satisfaite de travailler aux côtés d'humains, avec des humains, et que pour rien au monde elle n'échangerait cette nouvelle existence contre son ancien trône, elle n'en aurait rien cru.
« Delleb, ils ne sont pas contents, mais ils vont vous recevoir .» annonça Zil'reyn dans son esprit.
« Parfait. Je serais là sous peu. »
Rapidement, elle retira sa si belle fontaine, la remplaçant par un hideux modèle à quatre bassins, ordonna sur l'intercom à Sombre de venir, puis retoucha encore quelques détails en l'attendant.
Une fois que l'humain eut rangé avec mille précautions le projeteur holographique dans sa caisse, elle ordonna à l'ingénieur, qui ne s'était toujours pas montré, de la téléporter au village avec le serviteur.
Milena avait hésité à aller réveiller Rosanna pour qu'elle assiste à la présentation de la reine, mais le regard dur et le feulement agressif de Markus l'avait découragée.
Elle était donc revenue seule au village, où l'attendaient déjà Selk'ym et Jin'shi.
Ils s'étaient installés tous les trois dans un coin de la salle de réunion en compagnie du conseil, de quelques membres de la tribu de Sama et d'un commandant pas très à l'aise sous les regard agacés de tant de gens, bien qu'il fit de son mieux de leur rendre la pareille, les fixant d'un air dédaigneux qui en fit frémir plus d'un.
Après une bonne demi-heure d'attente, Delleb arriva, très noble malgré son uniforme identique à ceux de tous les autres wraiths, le serviteur aux cheveux de jais sur ses talons, une lourde caisse dans les bras.
L'homme installa prestement le projecteur avant de se reculer avec déférence, tandis que Zil'reyn, les mains dans le dos, s'effaçait avec grâce pour laisser toute la place à Delleb, qui jeta un lent regard circulaire, comme si elle leur faisait un immense honneur par sa simple présence.
« Il m'est apparu, dans ma grande bonté, que votre... communauté, pourrait bénéficier d'améliorations sanitaires et technologiques. » commença-t-elle
Milena faillit s'étouffer. Dans sa grande bonté ? C'était elle qui l'avait suggéré, et Zil'reyn qui avait insisté ! Selk'ym lui posa une main apaisante sur le bras.
Elle le regarda, outrée.
« Milena, le plus important est que ces gens acceptent, pas à qui revient le mérite. » murmura l'hybride.
« Si en plus cela peut améliorer les relations entre humains et wraiths... » glissa Jin'shi, lui effleurant l'épaule.
Elle acquiesça avec un soupir exaspéré.
Il fallait le reconnaître, Delleb savait être convaincante. En une heure, elle avait présenté en long et en large son projet, passant discrètement sur la fontaine centrale, qui à son grand étonnement avait été remplacée par un modèle similaire à celui qu'elle avait suggéré, et de manière presque incompréhensible, le conseil avait accepté sans aucune levée de boucliers. Ni les canalisations pour des agrandissements futurs, ni les ambitieux projets de terrassement pour construire de véritables égouts n'avaient soulevé d'objections concrètes. Il fallait dire que tout ce projet était sensé.
« Est-ce que... ? » chuchota-t-elle à l'oreille de l'hybride qui écoutait attentivement.
« Oui, la reine et le commandant nous manipulent tous subtilement depuis le début pour que l'avis général leur soit favorable. » répondit ce dernier avec un sourire satisfait.
Voilà qui expliquait pourquoi elle le trouvait si parfait, ce projet. Elle y était déjà favorable avant, alors avec l'aide des deux wraiths, elle ne pouvait que le trouver fantastique.
C'était effrayant.
« Ils ne peuvent pas te faire changer d'avis, juste te pousser un peu dans une direction ou une autre.» la rassura Jin'shi, qui avait compris ses inquiétudes.
« Ce n'est pas très correct. » objecta-t-elle télépathiquement.
« Comment crois-tu que les Iräns trouvent tant de donneurs volontaires une fois le contact établi ? » répondit son amie.
Elle réfléchit, sous le choc. Elle ne s'était jamais posée la question, mais maintenant qu'elle y pensait, chaque personne qui avait consenti un contact télépathique avec un Irän s'était toujours plus ou moins faite avocat de leur cause, devenant bien souvent un de leur donneurs malgré leur apparence quelque peu effrayante. Et elle ne faisait pas exception.
« Jin'shi ? » demanda-t-elle, soudain méfiante.
L'Irän s'excusa d'un doux contact mental.
« J'avoue t'avoir parfois... influencée.» reconnut-elle.
« Quand ? » demanda-t-elle, blessée.
« Pas souvent, et plus depuis longtemps, mon amie. Je t'ai... encouragée à me mettre en contact avec Markus, et aussi à rapidement trouver une nouvelle communauté lorsque Tom à commencé à se nourrir d'énergie. »
Elle soupira. Que son amie l'ait ainsi manipulée la blessait, mais elle ne l'avait jamais fait avec de vils desseins, et ça n'avait nui à personne.
« Promets-moi de ne jamais recommencer, Jin'shi ! »
« Je te le promets, Milena. Sur les ailes de ma mère et de toutes mes ancêtres, je te le promets ! »
Ne désirant pas songer davantage à l'incident, elle se concentra à nouveau sur la reine, qui tentait à présent d'estimer les coûts du chantier avec le conseil.
Il ne lui en voulait plus. Sa colère et sa peur s'étaient évaporées en même temps que toutes les vies qu'il avait prises. Tout ce qu'il désirait à présent, c'était comprendre, et s'assurer que plus jamais il n'aurait à revivre de tels instants.
Lorsque Rosanna s'éveilla, ce fut pour se retrouver presque paralysée par de gigantesques courbatures, ses muscles maltraités et refroidis protestant vigoureusement.
Après s'être levée avec l'allure et la démarche d'une octogénaire percluse de rhumatismes, elle découvrit avec dépit que son corps, qu'elle avait négligé de soigner avant d'aller dormir, le lui faisait chèrement payer. Son épaule, intégralement violette et enflée, refusait de bouger de plus de quelques centimètres. La dernière fois qu'elle avait eu une épaule déboîtée, c'était un médecin wraith qui la lui avait remise en place, et elle avait malgré tout souffert pendant des jours. Elle ne serait bonne à rien pour au moins deux semaines. Elle arborait également un bel assortiment de bleus - dont un sublime sur la joue -, d'entailles et autres éraflures un peu partout sur son corps, ce qui ne l'étonnait guère, des marques similaires l'ayant suivies durant ses deux longues années de chasses.
Avec une grimace, elle se tâta les côtes, constatant qu'au moins l'une d'entre elles avait dû se fêler. Enfin, à son plus grand déplaisir, elle découvrit du pus suintant de la large plaie à l'arrière de son crâne.
Les bosses et les petites plaies ne la dérangeaient même plus, mais une infection et un bras invalide n'étaient pas tolérables !
Avec un grognement furieux, elle tenta de se débarrasser en vain de son manteau, dans lequel elle s'était effondrée la veille, puis après trois douloureuses tentatives infructueuses, elle se résigna à appeler Markus.
Le wraith la laissa poireauter près de quinze minute avant d'apparaître, l'air de rien.
Elle sentit une onde réprobatrice la traverser, alors que, sans un mot, l'alien l'aidait à se déshabiller.
Lorsqu'elle n'eut plus que sa blouse sur le dos, il lui désigna la salle de bain de la main, dardant un regard glacial sur elle.
La honte, la colère et une profonde tristesse d'être ainsi traitée comme une enfant désobéissante se disputaient son esprit tandis qu'elle tentait de se décrasser de son mieux, bénissant l'eau chaude qui assouplissait un peu ses muscles.
Elle traîna aussi longtemps que possible dans la minuscule salle d'eau, tentant de repousser l'instant où elle devrait affronter le wraith qui l'attendait à côté, marmoréen.
Toujours sans un mot, il lui tendit une chaise sur laquelle elle s'assit, tandis qu'il sortait la rudimentaire mais éprouvée trousse de soins qu'il lui destinait et entreprenait de désinfecter et recoudre sa plaie à la tête.
Il n'y avait aucune méchanceté ou brutalité dans ses gestes, mais pas davantage de tendresse ou de douceur.
Finalement, elle n'y tint plus.
« Je m'excuse, d'accord ? Je n'aurais pas dû partir ainsi toute seule sur les traces du chevalier. » maugréa-t-elle, les mains crispées sur l'assise de son siège.
Un feulement méprisant lui répondit.
Markus termina son pansement, enroulant une bande propre autour de son crâne, avant de venir lui faire face, s'asseyant sur le bord de leur lit.
« Rosanna, tu n'as que trente et un ans, ce qui ferait de toi une toute jeune larve si tu étais wraith. Mais tu es humaine et, comme tu aimes à me le rappeler, tu es adulte, alors tu ne peux pas te comporter ainsi.» commença-t-il doucement.
Elle allait protester, mais d'un regard, Markus la fit taire.
« Tu aimes à rappeler à tout un chacun que nous avons tous un rôle et une responsabilité vis-à-vis de tout cela. Chacun fait de son mieux, même Tom, même Azur, et même les deux gamins de Drane. Alors qu'eux sont, même pour des critères humains, encore des petits. Tu ne peux pas agir de manière si inconsidérée. »
Une fois encore elle allait répliquer mais, d'un geste, il la tint coite.
« Je comprends et je partage ton besoin d'un peu de solitude et de repos, je comprends que tu aies voulu partir pour réfléchir, après tout, c'est exactement ce que j'ai fait, mais tu ne peux pas mettre ainsi ta vie en danger pour, quoi ? Un accouplement avec un humain ?! »
Si son discours avait été très calme jusque-là, il gronda sourdement la dernière phrase.
La jeune femme cligna des yeux, perplexe. Même si, sur le fond, il avait parfaitement raison et que sa conduite avait été au mieux inconsidérée, au pire suicidaire, il n'avait rien compris.
« Markus, je ne voulais pas du tout coucher avec le chevalier ! Surtout pas après... après ce qui s'est passé entre nous. »
« Alors pourquoi ? » siffla-t-il.
Que pouvait-elle répondre ? Tout était tellement confus dans sa tête. La seule chose qu'elle savait, c'est qu'elle ne voulait plus voir cet éclat glacé dans son regard d'or.
« Il y a eu Pierre, et j'ai eu peur, tu comprends ? Il nous a tous menacés. Et j'étais seule, et je savais que tu ne reviendrais pas avant longtemps, alors je suis partie. J'ai repensé à Thibaud, et j'ai réalisé combien il devait se sentir perdu et terrifié, tout seul et traqué depuis si longtemps. J'ai une dette envers lui, et j'avais besoin de conseils, et je me suis dit que si on mourait, personne ne le libérerait jamais, alors je suis partie sur ses traces. C'est un extraordinaire guerrier, sinon il n'aurait pas survécu si longtemps, et je ne pensais sincèrement pas tomber sur plus de trois ou quatre wraiths... Mais il n'est pas toi, et ce n'est pas pareil... et il y en avait beaucoup, beaucoup plus... et... » déclara-t-elle, confuse et de plus en plus effrayée par sa froideur.
La fin de sa phrase fut engloutie dans l'étreinte douce du wraith, qui la serra contre lui.
« Calme-toi, Rosanna, et reprends tout depuis le début. C'est quoi cette histoire de Pierre ? »
Elle respira à fond, puis un peu plus calme, reprit son histoire, de manière bien plus claire.
Markus, qui s'était rassis sur le lit et l'avait écoutée en silence, se massa le front un instant.
« Pourquoi, par toutes les reines, n'es-tu pas venue en parler à Delleb, ou à Zil'reyn, ou même à Léonard ?! C'est une très grave menace pour nous tous ! Et même si je comprends ton geste envers le chevalier d'Arzak, il n'était absolument pas la priorité. Dois-je te rappeler que nous avons une véritable responsabilité envers tous ceux qui nous suivent ? Je sais que pour toi, les humains sont davantage du ressort de Milena que du tien, mais que tu le veuilles ou non, tu es aussi responsable de la sécurité de ceux vivant ici puisque, comme moi et comme tout l'équipage de l'Utopia, tu t'es engagée à les protéger de mes congénères. Mais surtout, Rosanna, tu es l'imprévisible éclat qui donne corps à ce projet fou. Nous tous, humains comme wraiths, en empruntons la voie, mais pour l'instant, tu es la seule qui semble clairement la discerner. Ta vie, ton destin ne t'appartiennent plus, ma douce humaine. Ils appartiennent à tous ceux que tu as entraînés dans ton sillage, alors ne remets plus jamais ta vie en jeu de manière aussi stupide. Tu as le devoir de protéger la lueur d'espoir que tu représentes pour tous. Tu comprends ? »
Elle acquiesça, brutalement submergée par l'ampleur de ses responsabilités.
Doucement, Markus tendit une main hésitante, effleurant sa joue.
« Et je ne sais pas ce que je deviendrais sans toi, Rosanna. Je ne peux même l'imaginer.» ajouta-t-il dans un murmure.
Elle se sentit plus misérable encore, alors qu'elle sentait la saveur aigre de la crainte sincère du wraith qui lui avait ouvert son esprit. Il était prêt à accepter beaucoup de choses. Qu'elle le trompe, qu'elle le maltraite, qu'elle le haïsse même, mais il ne pouvait concevoir de perdre ce lien qui les unissait.
C'était navrant, pitoyable et abject. Il la considérait comme une égale et la traitait comme telle, mais malgré tout, comme tous ces congénères, il était prêt à subir les pires avanies afin de ne pas être seul. Il était prêt à renier sa fierté et sa nature même pour ne pas la perdre.
Comme ces femmes, battues, insultées et maltraitées par leur mari qui, malgré les coups et les cris, reviennent toujours, avec mille excuses à la bouche, car elles n'ont nulle part où aller.
Elle non plus n'avait nulle part où aller. Comme ces femmes, elle n'avait aucun refuge, aucun projet en dehors de leur petite communauté. Elle n'en avait plus depuis que la cité s'était envolée.
Comme chacun, lui souffla une petite voix.
Elle eut un sourire triste. Ils n'étaient que ça, des oisillons mouillés et perdus qui se serrent les uns contre les autres pour ne pas mourir de froid ou finir dévorés par un prédateur.
Et une sérieuse menace pesait sur leur nid. Markus avait raison, elle ne pouvait plus s'offrir le luxe d'agir inconsidérément.
