Imagine Dragons – On Top of the World
Owl City – Alligator Sky
David Bowie – Space Oddity
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Un capharnaüm formidable s'étalait sous ses yeux. Des vaisseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs atterrissaient, décollaient, se frôlaient les uns les autres. Sur le quai dont Luke ne voyait pas le bout, des gens qui n'avaient pas l'air des d'être humains, des mollusques géants et d'autres choses plus bizarres encore, tentaient de circuler malgré la foule compacte.
« Il est vraiment temps que vous vous ouvriez au commerce intergalactique, marmonna Amora en contemplant le désordre. Un seul petit spatioport pour toute une planète, ce n'est plus possible. Regarde-moi ça ! s'exclama-t-elle en désignant un vaisseau qui en frôlait un autre dans un crissement de tôles. Ils en étaient à six collisions par jour, la dernière fois que je suis venue.
- C'est fantastique, souffla Luke. »
Fasciné qu'il était par tout ce qu'il voyait pour la première fois, il ne vit pas Amora baisser les yeux vers lui et sourire à son expression.
« Tiens, tant que j'y pense, fit-elle soudain. Je vais te lancer un sort de traduction, pour que tu puisses comprendre ce qui se passe si on est séparés. Ne bouge pas. »
Quelque chose de sinueux entra dans son oreille et ressortit par l'autre en passant par sa bouche et en y faisant le tour de sa langue. Luke eut beaucoup de mal à contenir un violent frisson en réaction à la sensation désagréable.
« Est-ce que j'ai un serpent dans mon cerveau ? balbutia-t-il d'une voix blanche.
- Non, répondit Amora avec un air amusé. Allez moustique ! les recentra-t-elle. On va devoir quitter Midgard discrètement. Heureusement, il n'y a plus de scanner holographique, et ta signature magique n'est plus repérable pour encore au moins six semaines. Mais pour ma part, j'ai, comment dire… une réputation, ici. »
Une putain de pirate, songea Luke, voilà ce qu'elle était.
« Donc on va faire profil b… Brolduk, jura-t-elle. »
Luke devrait un jour lui demander si cela signifiait « merde », « putain » ou « bordel ». Pour l'heure, il suivit le regard d'Amora, et fut très impressionné par la grande femme musclée en uniforme qui s'approchait d'eux à grands pas courroucés.
« Diana, l'accueillit la magicienne avec un grand sourire lumineux, chérie, comment vas-tu ? Qu'est-ce que tu fais là alors qu'il y a plein de guerres civiles partout? Ce n'est à cause de ce qui s'est passé la dernière fois, quand… »
Amora se reçut une gifle impressionnante, et son agresseuse siffla :
« Je veux que tu aies quitté ce spatioport dans trente minutes. Si j'apprends que tu as fait la moindre vague, je te tue pour de bon. »
« Diana » ne rajouta rien de plus, et retourna d'où elle venait.
« Celle-là, je l'avais méritée, marmonna Amora en se tenant la joue. »
Luke n'y tint plus et éclata de rire à la réplique, puis demanda :
« Tu es sûre que tu n'as jamais vu Pirates des Caraïbes ?
- Moustique, pour la centième fois, je n'ai vu que Star Wars, et une comédie musicale appelée Victor Victoria. Tu serais gentil de me lâcher les chaussures avec tous les autres films.
- « Lâcher les basques », ou les baskets, corrigea l'adolescent.
- Pourquoi vous n'utilisez pas le même mot pour toutes les expressions concernant les chaussures ?
- Parce que ce ne serait plus une expression.
- Bon allez, on avance, on doit avoir trouvé un vaisseau qui accepte de nous embarquer dans trente minutes. »
Ils avaient à peine fait quelques pas et Luke venait tout juste de calmer son gloussement qu'il ne put s'empêcher de dévisager un passant qui marchait vers eux. Il avait la peau d'un bleu très pâle, des oreilles en pointe, et des vêtements semblant faits d'écailles. Au dessus de sa tête lévitait une masse d'eau énorme, et à l'intérieur, un calamar géant agitait négligemment ses tentacules. Luke se pinça discrètement le bras, mais n'observa aucun changement dans son champ de vision.
« C'est incroyable, des types peuvent faire ça ? souffla-t-il à Amora.
- Et merde, constata celle-ci quand elle trouva de quoi parlait Luke. »
La seconde d'après, le type la remarquait, et plissait les yeux de contrariété. Amora serra les dents en marmonnant « quelle poisse », puis lança avec un grand sourire :
« Prince Namor ! Ҫa fait une éternité ! Quelles sont les nouvelles ?
- Sois heureuse que je ne te tranche pas la gorge, Amora l'Enchanteresse.
- Alors primo, personne n'est mort, deuxio...
- Il suffit, sorcière, tu as fait couler l'Atlantide au fond de l'océan.
- Ton peuple aurait disparu s'il était resté à la surface au moment des Grandes découvertes, et tu le sais. Tous massacrés, comme les Aztèques et les natifs américains. À moins que vous n'auriez préféré l'esclavage ? C'est très fun, l'esclavage, c'est au soleil, au contact de la nature…
- J'en suis conscient, la stoppa l'espèce d'elfe aquatique, et c'est pour cela que je te laisse la vie sauve. Hors de ma vue, je dois rencontrer un acheteur, et cette bulle est lourde à maintenir en l'air. »
Sans plus de cérémonie, il bouscula la magicienne, et reprit sa route.
« Je ne savais pas que ce sale type s'était reconverti dans la poissonnerie, rumina Amora en se frottant l'épaule. Je les ai tous sauvés, bon sang.
- Je crois que j'en ai beaucoup trop appris sur ma planète pour aujourd'hui, balbutia Luke. »
Heureusement, ceux qui avaient subi les conséquences des gaffes d'Amora se firent rares, et ils purent commencer à demander leur destination à ceux qui chargeaient leur vaisseau, afin de négocier d'embarquer avec eux. Mais personne n'avait l'air de s'approcher de manière satisfaisante de la constellation de la Baleine, ou de Beta Ceti, l'étoile qui intéressait Amora.
« Qu'est-ce que vous allez faire là-bas ? Il n'y a rien, aucun port de commerce, leur fit une femme aimable à la peau un peu rose, et avec un nez qui la faisait ressembler à un blob fish. C'est du gaspillage de carburant que d'aller aussi loin de tout. »
Amora ne répondit pas et demanda l'heure. Quand elle réalisa que vingt-neuf minutes étaient déjà passées, elle se détourna en lançant un vague remerciement, et marmonna :
« Je commence à croire qu'on va devoir voler un vaisseau. »
Luke se mordit la lèvre, un peu inquiet pour la suite des évènements. Sa seule expérience en délinquance était le tag, il ne lui était jamais venu à l'idée de voler une voiture, et encore moins un vaisseau spatial.
« Tu as pris deux billets d'avion sans doute très chers en un claquement de doigt, tu ne pourrais pas en acheter un ? proposa-t-il avec espoir.
- Non, regretta Amora, il faut présenter son permis de pilote, que je n'ai pas malgré mes grandes compétences. Puis il faut remplir des tas de paperasses, définir un périmètre de vol… Ça nous prendrait des jours, et Diana ne m'y autorisera pas, sans parler de Thanos qui s'approche. »
Alors qu'elle parlait, un chahut commençait à se faire entendre derrière Luke, et il tourna la tête. Un groupe de types moches habillés en rouge et noir fendait la foule, semblant menacer les marchands avec des armes inconnues de Luke. Il se tourna vers Amora pour voir ce qu'elle en pensait, et il la vit grommeler :
« Et allez, des Ravageurs, 'manquait plus que ça. Toi qui aimes les pirates, fit-elle en baissant les yeux vers Luke, je te présente les meilleurs spécimens de la galaxie. »
Elle laissa l'adolescent retrousser le nez aux rires gras et à la violence de la guilde de mercenaires, puis elle le prit par l'épaule en lançant :
« Viens, il ne faut pas qu'ils me voient, j'ai une belle rançon avec mon nom dessus, expliqua-t-elle alors qu'ils s'éloignaient avec la foule effrayée. »
Elle n'avait pas fait quelques pas qu'elle ralentit progressivement, soudainement perdue dans ses pensées.
« À moins que… murmura-t-elle doucement. »
Les yeux inquiets de Luke alternaient entre les pirates de l'espace qui s'approchaient d'eux et sa coéquipière qui réfléchissait.
« Cela pourrait marcher, décréta-t-elle soudain avant de faire volte face à nouveau pour marcher droit vers les Ravageurs.
- Est-ce que c'est une des parties de ton plan où tu n'es pas sûre qu'on s'en sorte vivants ? lança Luke en la suivant avec beaucoup de réticences.
- Exactement !
- Alors pourquoi on ne fait pas autrement ?! s'étrangla-t-il en la rattrapant.
- Parce qu'où est le fun dans un combat dont tu connais l'issue à l'avance ? »
Luke ralentit tandis que la magicienne se dirigeait droit vers un pirate, qui tenait par le col un marchand d'à peine un mètre, agitant vainement ses jambes dans l'espoir de retrouver la terre ferme.
« Eh ! lui cria Amora en arrivant à leur niveau. Tu ne veux pas te trouver un adversaire à ta taille ? »
Le pirate lâcha le marchand qui tomba de sa hauteur, ramassa sa hache, et lança à la magicienne :
« T'es jalouse ? »
Il fonça vers elle pour tenter de la couper en deux, mais elle se contenta d'esquiver avec un sourire moqueur, lançant :
« J'ai connu un enfant asgardien qui tenait sa hache mieux que toi ! »
Rassuré mais prudent, Luke ne se rapprocha qu'un peu. Il y avait quelque chose qu'il ne comprenait pas, pourquoi parlait-elle d'Asgard si elle était recherchée dans toute la galaxie ? Cela aiderait les pirates à la reconnaître…
Il se frappa le front intérieurement lorsqu'il comprit.
« Vriburg ! lança un autre Ravageur qui s'était précipité vers eux. Arrête, je la reconnais, c'est Amora, Amora l'Enchanteresse !
- Et ? Combien elle vaut ? s'enquit Vriburg sans quitter des yeux son adversaire.
- Trois cent millions d'unités ! »
La brute à la hache eut un sifflement impressionné, et se précipita vers elle, comme si elle était un poulet rôti qui allait sauver le repas du dimanche. Alors qu'il fonçait sur elle, la magicienne fit un rapide pas de coté, s'appuya sur l'épaule du Ravageur et sauta sur le dos du type. Avant qu'il ne puisse ruer pour la faire tomber, elle s'agrippa à ses cheveux gras, comme s'il s'agissait d'un animal agressif qu'il fallait dompter. Impuissant, le pirate tentait de la déloger, mais plus il se débattait, plus il augmentait ses chances de se faire arracher la crinière.
« Pourquoi crois-tu qu'il y a une aussi grosse prime sur ma tête, ma couille ? cria Amora avec un grand sourire. Parce que personne ne m'a jamais attrapée ! »
Retenez ce jour comme celui où vous avez failli attraper le capitaine Jack Sparrow, soupira Luke en levant les yeux au ciel.
Malheureusement, il s'était approché trop près, et l'autre Ravageur avait identifié que l'enfant chauve et la paria voyageaient ensemble. Alors que l'adolescent était concentré sur le combat, il s'était approché par derrière, s'était plaqué contre le sac de dos et avait glissé un poignard contre son cou. Luke eut un hoquet de surprise, le froid et le tranchant de la lame le paralysant dans un réflexe de survie.
« Amora ! lança le Ravageur. Rends-toi ou je tue le gamin. »
L'Enchanteresse foudroya le pirate du regard, mais pas Luke. Cela le rassura un peu, et il conclut qu'il s'agissait bien de son plan.
« Je me rends, fit-elle en descendant du pirate. Mais s'il a ne serait-ce qu'une écorchure, tu ne vivras pas assez longtemps pour le voir s'arrêter de saigner. »
Furieux, l'autre pirate voulut lui passer les menottes en lui agrippant les cheveux à son tour, mais les mèches trop courtes lui échappèrent, et il reçut un coup de genou dans l'entrejambe.
Luke prit note que même s'ils ne ressemblaient pas à des humains, les parties génitales avaient l'air d'être au même endroit. Le pauvre alien était maintenant incapable de faire prisonnière ses trois cent millions d'unités, qui dut se passer les menottes elle-même.
« Tu devrais penser à te couper les cheveux, « Vriburg », suggéra Amora. Les laver dix fois ne suffirait pas à les dégraisser. »
L'autre pirate parut surpris qu'elle ne l'attaque pas pour libérer le « gamin », mais il ne dit rien, et les fit monter à bord d'une des six navettes noires amarrées au quai.
Les deux pirates de l'espace fermèrent la passerelle derrière eux, les lancèrent comme des sacs de patates sur la banquette, et se mirent au poste de pilotage pour faire décoller le petit vaisseau. Luke hésita à s'excuser de s'être fait prisonnier aussi facilement, mais lorsqu'il tourna la tête vers Amora, le petit sourire satisfait qu'il vit le fit chuchoter :
« C'était ton plan, pas vrai ?
- Bien sûr que c'était mon plan, confirma tout bas la magicienne. Reste calme et sois patient. »
Les réacteurs rugirent, et Luke fut impressionné par la puissance qu'il sentit sous ses pieds. La sensation était bien plus forte que d'être dans une armure de son père. Ils décollèrent quelques secondes plus tard, et il s'agrippa comme il pouvait au banc pour ne pas être projeté contre la porte. Les parois vibraient comme si elles allaient se disloquer.
Il tuerait pour démonter le moteur d'un bébé comme ça, peu importe à quel point il avait l'air de tomber en ruines.
Au bout d'un moment, les secousses se calmèrent un peu, et Amora lui prit l'épaule pour qu'il se lève.
« Tiens, viens-là, dire au revoir à ta planète, fit-elle en échangeant de place avec lui et en désignant une plaque transparente auparavant près d'elle. »
Elle lui avait laissé le hublot, réalisa Luke avec surprise. Ne sachant pas quoi dire, et curieux du spectacle, il ne répondit rien et préféra porter son regard par la vitre sale.
Le spatioport n'était déjà plus qu'une bande grise, et la mer autour, une surface d'un bleu profond et pur. Après quelques minutes à la contempler, ils entrèrent dans une couche de nuages, et il dut attendre qu'ils en ressortent. Et puis, brusquement, ils furent au dessus de la mer de nuage, que Luke mangea des yeux. Il mourrait d'envie de retourner chercher une armure de son père, et de nager dedans pendant des heures.
Ils n'arrêtaient pas de monter, et passèrent bientôt la couche des cirrus, si fins que Luke aurait cru qu'ils étaient faits de dentelle. Il voyait au loin le tourbillon blanc immobile d'un typhon, et à l'horizon, le bleu qui s'obscurcissait de plus en plus.
Au bout d'un moment, les secousses reprirent, plus violentes que la première fois. Luke s'agrippa au mur et au banc, se tournant vers Amora, qui se tenait également à ce qu'elle pouvait.
« Accroche-toi moustique, lui fit-elle après lui avoir jeté un œil, on va quitter l'atmosphère. »
Ils sautaient quasiment sur place à présent. Tout à coup, alors que Luke pensait que ses dents allaient tomber en morceaux ou qu'il allait se couper la langue par accident, il y eut une dernière secousse, puis plus rien. Ils glissèrent sans effort vers le haut, comme si le monstre gigantesque qui les secouait comme un hochet s'était finalement lassé d'eux, et les avait relâchés.
Soulagé, Luke jeta à nouveau un coup d'œil par l'ouverture. Sa planète bleue, jaune et blanche brillait de la douce lueur paisible d 'une ampoule. Elle était irréelle, et magnifique.
Il eut un pincement au cœur en la contemplant rétrécir tout doucement.
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Am I sitting in a tin can
Far above the world?
Planet Earth is blue
And there's nothing I can do
David Bowie – Space Oddity
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Je suis toute excitée à chaque fois que je poste un nouveau chapitre de ce troisième acte ! J'espère que vous allez l'apprécier autant que je me suis éclatée à l'écrire. Ça vous plaît, jusque là ?
Passez de très joyeuses fêtes, et à l'année prochaine !
