Partie I. 4 : 500 ans – Histoires de filles
Et c'est le dernier chapitre pour la partie I.4 ! Plus que deux petites parties, et on finit la première grande, c'est-à-dire le premier millénaire de Legolas ! Autrement dit, on a fait les deux tiers du tiers de cette fic. Il y a du progrès, il y a du progrès.
Allez, pour fêter ça vous avez droit à un chapitre que j'avais bien hâte d'écrire. J'espère qu'il vous plaira.
Chapitre 38 : Jour 300 (10 mois)
— Manger !
— Non, Naëlissa, ouvre la bouche d'abord. C'est bien. Attention ...
J'enfourne une petite cuillère en bois pleine d'une nourrissante bouillie de légumes dans la bouche de ma petite sœur. Naëlissa a tellement peur que la cuillère s'éloigne d'elle qu'elle ne la quitte pas des yeux et louche quand je l'approche de son visage. L'opération réussit enfin, et Naëlissa me regarde avec un bonheur infini pendant qu'elle déguste sa purée. S'il elle ne craignait pas tant que sa chère cuillère disparaisse, elle me ferait sûrement un de ces sourires gigantesques dont elle a le secret.
Je l'aurais pourtant bien mérité ! La faire manger est un travail des plus éprouvants. D'habitude, c'est Fidya qui s'en charge, mais je me suis dévoué pour m'en occuper ce matin et lui permettre de se reposer un peu. L'ennui, c'est que je ne suis pas aussi doué qu'elle pour ce genre de chose : avec moi, Naëlissa est tellement animée qu'elle se retrouve, à mon grand désarroi, couverte de purée verdâtre des cheveux jusqu'aux pieds. Enfin, presque.
Ce qui me console, c'est qu'elle s'amuse bien et qu'elle est contente de me voir. J'espère seulement qu'une fois repue, elle n'aura pas l'idée de coller ses petites lèvres sales et collantes sur ma joue. Ce n'est pas que je n'aime plus ma petite sœur chérie, au contraire ! Seulement, je préfère l'avoir dans mes bras après son bain plutôt qu'après son repas. J'apprécie énormément ces soirs où Fidya, juste après l'avoir lavée, l'emmène jusqu'à ma chambre pour qu'elle vienne me dire bonne nuit avant d'aller se coucher. Je la prends dans mes bras, et elle reste généralement blottie contre moi jusqu'à ce qu'elle s'endorme. C'est tout simplement merveilleux.
— Encore une bouchée, Naëlissa, regarde bien.
— Voui.
— Tout va bien, Legolas ?
— Tout à fait, Mère !
Maman vient d'entrer dans sa chambre et contemple avec affection le tableau que forment ses enfants. Nous le lui rendons bien : Naëlissa est d'accord avec moi pour affirmer que notre Maman est la plus belle et la plus magnifique de toutes les Elfes de la Terre du Milieu. Surtout quand, comme maintenant, elle porte l'une de ses chères robes rouges de danseuse qui lui donnent l'air plus jeune que jamais et font voler dans tout le palais une mystérieuse envie de virevolter jusqu'au soir.
— Et toi, ma Naëlissa, es-tu heureuse avec ton grand frère ?
— Voui Maman ! répond ma sœur avec un sourire extatique.
Je craque et j'oublie la purée pour l'embrasser joyeusement sur la joue. Ou plus exactement sur la tempe, où ça ne colle pas trop. Allons, je crois bien que nous en avons fini à présent avec cette fameuse bouillie. Je confie Naëlissa à Maman pour qu'elle l'emmène prendre son bain et, après les avoir toutes deux encore embrassées, je quitte la chambre.
J'ai l'intention de passer une soirée tranquille à lire sur mon lit un volume prêté par Medrigor, et qui parle du temps où les Hommes et les Elfes avaient des relations bien plus étroites qu'aujourd'hui. Etrange époque ! Moi-même, je ne suis même pas sûr d'avoir l'occasion un jour de rencontrer l'un de ces Hommes. Mais après tout, qui sait ? En attendant, j'arrive devant ma chambre et je me rends compte que je ne lirai peut-être pas autant que prévu ce soir : Sithiel m'a fait la surprise de venir m'attendre devant ma porte.
— Bonsoir Legolas.
— Bonsoir Sithiel ! À quoi dois-je le plaisir de ta visite ?
— Rien de particulier ; Medrigor m'a appris que je te trouverais là, alors je suis venue voir si tu avais un moment de libre. Ça ne te dérange pas, j'espère ?
— Non, bien sûr que non, je suis toujours heureux de te voir.
— Si nous allions dehors, alors ? La Soleil va bientôt se coucher, mais il fait encore doux. Nous pourrons discuter.
— Très bonne idée.
Je tends un bras que Sithiel prend en me souriant, et nous nous dirigeons vers la sortie du palais en continuant à bavarder. C'est étrange, mais je sens quelque chose de différent par rapport à nos conversations habituelles. Sithiel sourit et semble parfaitement sereine, mais je sens que sa main sur mon bras tremble légèrement, et ses paroles sont parfois hésitantes. Elle doit être un peu fatiguée, ma pauvre Sithiel, à force de coudre et de broder presque tous les soirs jusqu'à des heures tardives. Je ne sais pas pourquoi elle fait ça, j'essaie parfois de l'en dissuader, mais elle m'assure toujours qu'elle adore cette occupation.
Nous sortons des cavernes, traversons la rivière et marchons tranquillement le long de l'orée de la forêt. Au bout d'un moment, nous nous arrêtons dans un endroit particulièrement dégagé d'où nous avons une vue imparable sur le coucher de la Soleil. C'est un petit peu au milieu de nulle part, mais quand Sithiel propose que nous nous installions là, j'accepte bien volontiers.
— Quelle splendeur ... murmure Sithiel. Je ne m'en lasse pas.
— Qui le pourrait ? Nous autres Elfes moins que quiconque, car même si nous vivons longtemps, nous avons été créés pour admirer cette belle nature.
— Crois-tu que les autres peuples soient différents ?
— D'après ce que le livre de Medrigor m'apprend sur les Hommes, ils apprécient la nature mais ne s'en soucient pas autant que nous. Je crois que comme leur vie est courte, ils veulent qu'elle soit aussi intense que possible, et poursuivent leur rêve de laisser un souvenir impérissable en se livrant à un grand nombre d'activités. Ils aiment la nature, mais elle ne leur suffit pas. Ce sont d'étranges êtres, n'est-ce pas ?
— Oui ... Enfin, je ne sais pas. Tu as sans doute raison.
Je sens à nouveau que Sithiel est troublée et qu'elle a la tête ailleurs. Je ne la comprends pas. Pourquoi m'a-t-elle proposé cette balade si ce n'est pas pour bavarder tranquillement comme d'habitude ? Je fronce les sourcils. Tout de même, ça m'ennuie de la voir comme ça. Je me demande ce qu'elle a. Après avoir encore hésité un moment, je me décide à l'interroger.
— Sithiel ?
— Oui ?
— Que t'arrive-t-il ? Je ne te sens pas très à l'aise.
— Moi ? répond-t-elle d'une drôle de voix aiguë. Pas du tout, mon ami, je vais très bien.
— Si quelque chose ne va pas, tu sais que tu peux m'en parler, n'est-ce pas ?
— Je ... Oui, je le sais.
Sithiel détourne le regard et contemple l'horizon, comme si elle cherchait l'inspiration. Je préfère ne pas la brusquer. Telle que je la connais, je suis sûr qu'elle finira par me faire confiance et par me parler. Je la vois fermer les yeux et prendre une longue inspiration. Elle se retourne ensuite vers moi et me regarde fixement, le regard décidé.
— Je te demande pardon, Legolas, je t'ai menti. Il y a bien quelque chose.
— Veux-tu m'en parler ? De quoi s'agit-il ?
— De toi.
— Moi ? Vraiment ? Je ne suis pas sûr de comprendre, mais si j'ai fait quelque chose qui t'a déplu, j'en suis vraiment désolé.
— Non, Legolas, tu n'as rien fait. Tu n'as jamais rien fait.
— Alors, pourquoi m'en veux-tu ?
— Parce que je veux que tu fasses quelque chose ! s'écrie-t-elle furieusement.
D'instinct je m'écarte d'elle, interloqué. Où est donc passée ma Sithiel ? Celle que je connais bien, qui est si douce et si normale ?
— Je ... Je le veux bien, mais quoi donc ?
— Epouse-moi ! Arrête de te conduire avec moi comme avec une simple amie ! Arrête de prendre ton temps et de me laisser languir chez mes parents ! Arrête ! Dis-moi que tu m'aimes ! Dis-moi que tu veux m'épouser et passer le restant de tes jours avec moi ! Dis-moi que je n'ai pas gâché ma vie ni mon cœur, dis-moi que tu m'aimes autant que je t'aime !
À bout de souffle, Sithiel se tait et me regarde avec des yeux suppliants. L'Elfe qui se tient devant moi s'est métamorphosée en une créature enragée. Je ne peux que rester muet, immobile, et abasourdi.
— Legolas ? reprend Sithiel d'une voix plus faible. Réponds-moi. Dis-le moi, s'il te plaît, dis-moi que tu m'aimes. Je ne te demande que ça.
— Mais ... je ... Mais enfin ...
— Je t'interdis de dire que tu ne m'aimes pas ! Tu n'as pas le droit ! Pas le droit, Legolas, tu m'entends ? Je t'interdis de me dire que ça fait des siècles que je perds mon temps et que tous mes rêves étaient vains !
— Sithiel, je ... Je suis désolé ...
— Tais-toi ! C'est tout ce que tu trouves à dire ? Que tu es désolé ? Mais est-ce que tu crois que je ne le suis pas, moi ? Est-ce que tu crois que je n'étais pas désolée de supporter toutes ces années les rumeurs qui changeaient d'avis tous les jours, qui me promettaient aussi bien tout le bonheur du monde que tout le malheur ? Est-ce que tu sais seulement à quel point c'est douloureux de vivre dans l'incertitude, de faire tendre tous ses efforts dans un seul but en se demandant si l'espoir de l'atteindre n'est pas pure folie ?
— Pardonne-moi Sithiel, je t'en conjure, je ne savais pas ! Je ne comprends pas !
— Mais es-tu vraiment aussi aveugle que ce que l'on me disait, alors ? Je refusais d'y croire, mais il faut bien l'admettre. Comment as-tu pu ne pas le voir, Legolas ? Je ne vis que pour toi ! Est-ce si commun à tes yeux ?
— Non, non, pas du tout ! Mais je n'ai pas ... je n'ai rien fait !
— Rien fait ? Rien fait ! Ce que je me demande, c'est si tu pourrais même en faire plus si un jour tu tombes toi-même amoureux d'une autre. Que pourrais-tu faire plus que danser avec elle, rêver avec elle, passer tes journées avec elle, tout lui dire sur toi et l'écouter tout te dire sur elle ?
— C'est vrai, j'ai été sot, je l'admets. Je m'en veux tellement de t'avoir fait du mal, Sithiel ! Je voudrais tant que tu me pardonnes !
— Comment peux-tu espérer que je te pardonnes en un instant mes années de souffrance ? Que peut bien être ta douleur à côté de celle que j'ai ressentie tout ce temps, et encore davantage cette année ? Chaque fois que je voyais Naëlissa courir dans mes bras, elle qui te ressemble tant, sais-tu que chaque fois je rêvais que c'était notre fille ? Sais-tu que mon cœur se brisait à chaque fois que tu repartais avec elle et sans moi ?
— Je t'en prie, pardonne-moi, je n'ai jamais voulu cela !
— Moi non plus. Et je n'en peux plus.
Très digne, Sithiel se relève et me toise de toute sa hauteur avec un insupportable air de dégoût qui m'est aussi douloureux que les larmes qui coulent sur son visage. J'essaye de me remettre debout moi aussi, mais elle m'en empêche d'un signe ferme de la main.
— Ne bouge pas ! Que tout le monde me voie rentrer seule et en pleurs de cette charmante promenade. Tu n'auras même pas d'explication à donner. Je ne veux plus jamais qu'on nous voie ensemble. Je ne veux même plus te voir.
Sur ces mots, elle s'éloigne à grands pas en s'efforçant de garder un maintien aussi droit que ses sanglots le lui permettent. Je la suis longuement des yeux, car j'ignore quand je pourrai la revoir. Je suis totalement désemparé. Comment a-t-elle pu se faire autant d'idées ? J'imagine que j'y ai une grande part de responsabilités, mais ... Ah, par Morgoth, quelle horrible soirée ! Ma pauvre Sithiel ! Pauvre de moi ! Je devine déjà que les jours simples et heureux que nous avons vécu ensemble ne seront plus qu'un souvenir doux et amer. Que puis-je faire ? Comment me faire pardonner ? Comment faire pour que Sithiel ne souffre plus de ma présence ?
La tête me tourne, et je me sens terriblement seul dans cette clairière déserte. La nuit est tombée depuis longtemps, maintenant, et je me relève pour rentrer. Si seulement je pouvais me cacher dans ma chambre et n'affronter aucun regard jusqu'à ce que tout redevienne comme avant ! Hélas, cet espoir-là aussi est vain. Je peux toujours commencer par aller me cacher dans ma chambre ...
— Legolas, réveille-toi ! Vite !
— Quoi ? Qu'y a-t-il ?
Le visage de Medrigor est sombre et dur. J'avale difficilement ma salive. Je déteste les sermons, surtout quand je les ai mérités.
— Sithiel est partie.
— Comment ?
— Sithiel est partie, Legolas ! Elle a quitté le royaume !
— Non !
Horrifié, je plaque ma main sur ma bouche. Tout-puissant Iluvatar ! C'est de ma faute ! Maudit sois-tu, Legolas, Elfe indigne ! Je ne suis qu'un monstre, un monstre ! Pourquoi ne l'en ai-je pas empêché ? Qu'avais-je imaginé ? Quelle rentrerait sagement chez elle, que sa mère lui préparerait un thé, et qu'elle dormirait tranquillement ? Fou que je suis !
Medrigor soupire d'un ton las :
— Mon pauvre ami, qu'as-tu fait ?
