Disclaimer : L'essentiel des personnages de cette fic ne m'appartiennent pas, ils sont la propriété de RTD et la BBC (et My boss Chrismaz qui m'a fait l'honneur de me prêter Alec).

Beta : ma précieuse Arianrhod et Aviva pour son brillant concours !

NB1 : univers alternatif, fin XIXème siècle, en plein Empire Britannique.


Épilogue

Chapitre un : Le mariage.


L'animation régnait sur le parvis de la petite église d'Abergavenny. Les calèches, les landaus et autres voitures s'étaient sagement rangées avec leurs chevaux et leurs cochers près de la halle aux grains décorée pour l'occasion. Des bouquets de fleurs fraîches malgré la froidure de cette fin d'octobre pomponnaient les voitures des invités et les portes de l'église, invitant les gens à entrer.

Owen avait voulu une cérémonie intime mais la petite ville semblait s'être massée tout entière à la noce, pour ajouter aux vœux de mariage leurs vœux de bonheur.

Jack, radieux, fanfaronnait sur le parvis, vêtu d'un magnifique costume bleu clair neuf, ponctué de détails verts qui rendaient justice à ses yeux joyeux et sa nouvelle silhouette. Il paraissait rajeuni et considérablement plus beau et plus gracieux que dans le souvenir des invités qui le félicitaient sur sa bonne mine. Il répondait avec assurance et bonheur qu'il n'aurait manqué ce mariage pour rien au monde et qu'il ne fallait absolument pas prêter attention aux rumeurs qui couraient sur son compte, sauf les plus farfelues. Car celles-ci, disait-il, avaient sûrement un fond de vérité.

Celui qui l'aurait regardé un peu plus attentivement aurait vu que ses yeux se posaient souvent sur le jeune homme qui le suivait comme une ombre joviale. Superbement cintré pour l'occasion d'un costume bleu nuit qui épousait ses formes élancées, il souriait joyeusement avec non moins de bonheur que Jack. Ils accueillaient tous les deux la petite foule avec un mot agréable pour chacun.

Alonso Frame et Wilfred Mott entrèrent en compagnie d'Adam que Ianto serra fort contre lui, à la grande jalousie de Jack. Rose Tyler et Martha Jones accompagnaient Rhys et Gwen Williams dont le ventre rond annonçait une future naissance tardive, mais ô combien désirée. Des amis plus lointains avaient également fait le déplacement à la grande joie de Jack et d'Owen Harper qui marchait nerveusement à travers la foule. Le médecin portait un habit à queue de pie qui flottait derrière lui au gré de son agitation grandissante. Son veston blanc était brodé de dragons étranges mais les invités et les habitants de la ville présumèrent que c'était pour rendre hommage à sa fiancée asiatique.

Il était nerveux, crispé dans l'attente de ce mariage déjà reporté. À dix heures, chacun prit place sous la nef. Ianto, en qualité de témoin, soutenait son ami qui se décomposait, minute après minute, devant cette assemblée. Ils n'aimaient pas plus l'un que l'autre se trouver au cœur de l'attention mais ils firent vaillamment bonne figure dans l'attente de Toshiko.

Les premières mesures d'une marche nuptiale galloise jouée par un orgue neuf résonnèrent sous les voûtes peintes de l'église romane. Un chœur de voix féminines entonna un chant, bientôt rejoint par un clair ténor. Ianto Jones chantait, il chantait de tout son cœur alors qu'arrivait la future mariée recouverte de son voile blanc. À son bras, Jack Harkness, fier comme tout père, bombait le torse et marchait au rythme de la musique, lente et puissante qui gonflait les cœurs présents.

Toshiko portait une robe qui suscita l'admiration et l'étonnement, entièrement composée de soie blanche et de dentelle arachnéenne formant des dragons et des étoiles. Son vêtement était le fruit de deux cultures, de deux mondes, l'Extrême-Orient et l'Occident. Son voile soutaché d'or portait des inscriptions en Kanji pour garantir le bonheur des deux époux. Cela donnait l'impression étrange d'une reine des fées se posant dans le monde humain pour les enchanter. Les oh et les ah d'admiration se confondirent dans la musique qui les subjuguait. Ianto continuait de chanter, alors que l'harmonie de ce moment s'inscrivait dans les mémoires comme un instant magique.

Jack, tel un père aimant, entraîna la jeune femme jusqu'à l'autel. Owen tendit une main, un peu tremblante mais déterminée et le Lord déposa les doigts menus de sa fille dans celle-ci. Ianto poussa sa dernière note, subtile et résonnante. Puis il s'approcha du Lord et le guida vers les bancs destinés à la famille. Il le poussait innocemment dans le dos, mais ils étaient si proches que chacun comprit instinctivement l'amour qu'ils se portaient. Un bonheur égal semblait irradier des deux couples sous les yeux surpris de l'assemblée.

Le prêtre, étonné par la beauté étrange de cette noce, s'approcha et commença la cérémonie. Les habituelles questions succédèrent aux habituelles réponses, accompagnées de l'émotion palpable de l' assistance. Jack serra le bras de Ianto et ils échangèrent un regard long et langoureux comme un baiser. Rhys, près d'eux, pleurait sans honte et serrait la main de son épouse.

- Ce mariage, c'est aussi un peu le nôtre, dit le Lord à l'oreille de Ianto qui se penchait sur lui, et leur enfant aussi.

- L'enfant ?

- Oui, Toshiko est enceinte de quatre mois déjà.

- Oh !

- Ne sois pas choqué, rit Jack à son air étonné, je savais depuis le début, qu'ils se marieraient. Tout comme je savais qu'un jour, tu me céderais.

- Présomptueux !

- Certes, mais avec talent ! dit Jack en dardant une œillade qui fouailla l'ardent Gallois.

Depuis qu'ils partageaient la même couche, il devenait trop réactif à ce genre d'allusion.

- Il suffit ! Tu vas me faire manquer l'essentiel de la cérémonie.

- Avec le mal que tu as eu pour t'habiller ce matin, ce serait dommage.

- Si j'avais eu toutes mes affaires sous la main, je n'aurais pas été en retard.

- Est-ce une demande pour occuper de la place dans ma chambre ? Je ne sais comment Owen prendra cela sous son toit. Mais avec tous ses invités, il manque de place.

- J'ai entendu dire que quelqu'un avait fait préparer le cottage à mon intention.

- À notre intention, rectifia le Lord, mais avec ta permission.

- Avec grand plaisir, dit Ianto en lui serrant la main et la gardant dans les siennes.

Jack le regarda étonné, lui qui détestait se donner en spectacle venait de lui offrir une démonstration parlante des liens qui les unissaient.

- Par ces mots, je me lie à toi, dit-il à l'oreille rougissante de Ianto, je n'aurai jamais de cesse de t'aimer.

- Joli discours, tu l'as préparé depuis quand ?

- Réponds-moi, murmura Jack, ne le lâchant pas du regard alors que le prêtre demandait les noms de ceux qui s'avançaient devant l'autel de Dieu.

- Que je n'imagine pas être loin de toi et que je t'aime Jack ?

- Vous, Owen Harper, fils d'Amalia et Geraint Harper, et vous Miss Toshiko Sato, pupille de Sir Jack Harkness, je vous déclare unis par les liens du mariage aux yeux de l'Église et des hommes, clama la voix du prêtre sous la nef. Ce que Dieu a lié, l'homme ne peut le défaire. Vous pouvez embrasser la mariée.

Les applaudissements éclatèrent et fusèrent au moment où Owen embrassait ardemment Toshiko sous le regard étrangement ému de Jack et Ianto.

oOoOo

Les invités se pressèrent pour sortir former une haie d'honneur sous laquelle les nouveaux mariés passèrent. Une pluie de fleurs et de blé les accueillit, des rires joyeux, des cris de joie et de ravissement les saluèrent à nouveau. Une émotion et une joie palpable irradiaient de la foule qui entoura et entraîna les nouveaux mariés vers les voitures afin que les invités se retrouvent dans la maison des Harper.

Jack Harkness monta dans sa calèche, redescendant aussitôt sur le marchepied, pour chercher du regard Ianto Jones qui avait disparu. Son cœur se serra sous l'inquiétude qui l'étreignait soudain. Et s'il l'abandonnait encore ? Malgré ses serments, ses mots d'amour et son indéniable talent pour les choses de la chair, Jack avait sans cesse peur que le jeune homme le quittât. Il savait qu'il n'y résisterait pas cette fois-ci. Son absence avait laissé des traces profondes dans son esprit. Il n'apparaissait nulle part, peut-être était-il retourné sous la nef de l'église, se rassura-t-il, alors que la place se vidait des spectateurs au mariage.

Son regard tomba soudain sur la haute et svelte silhouette de son amant. Il sortait du porche en compagnie d'un petit groupe dont il ne reconnaissait qu'un membre, Martha Jones. Sa vue s'accommoda et il découvrit Rose Tyler en grande conversation avec deux hommes qui ne lui étaient pas inconnus. Deux femmes, l'une rousse et l'autre blonde, les accompagnaient. Ianto serrait dans ses bras l'un des deux hommes, une attitude décidément très amicale. Jack fendit l'air comme dans un vent de jalousie. On ne touche pas à Ianto Jones sans sa permission !

En s'approchant, il reconnut Alec, rieur et le Docteur, son ami de toujours. Ils avaient assisté à cette cérémonie, sans l'avoir averti de leurs présences. Ils étaient certainement arrivés en retard pour le début du mariage. Il sauta dans les bras du Docteur sous les regards attendris de Ianto et de Rose, qui savaient combien cet homme lui était cher. River vint au secours de son ami en riant.

- Ne le serrez pas tant, je vous en prie, dit-elle au Lord d'une voix douce.

Jack relâcha enfin son ami pour se précipiter sur Alec tout sourire et lui donner une accolade fière.

- Alec, Docteur, je suis si heureux !

- Je le vois, Jack, je le vois, fit le dénommé Docteur, avec un fin sourire, cela fait tellement de temps que je ne vous avais pas vu. Rose et toi êtes toujours aussi magnifiques, tout comme cette sage Martha. Oh, je suis touché que tu ne m'aies pas oublié.

- Oublié, Docteur ? répliqua Jack avec un sourire éblouissant, vous êtes particulièrement difficile à oublier, vous savez. Mais présentez-moi à vos compagnes, vous n'êtes pas sage du tout !

- Je manque à tous mes devoirs, s'excusa son ami, voici Miss Donna Noble, la petite-fille de Wilfred Mott, une bien agréable amie qui sait comment me remettre à ma place.

- Parce que vous en avez besoin ? s'étonna Jack avant d'exécuter un parfait baisemain à la demoiselle qui ne lâchait pas Alec McNeil. Bonjour !

- Oh, arrête ça ! firent ses deux amis en chœur.

Ianto riait, le Lord ne pouvait pas résister au besoin de séduire, c'était inscrit en lui, tout comme la générosité de son cœur et la beauté de son âme. River Song joua des coudes pour tendre une main nerveuse à Jack qui s'inclina encore plus bas.

- River Song, se présenta l'amie de Ianto sous le regard amusé du Docteur.

- Elle aussi sait me rappeler à mes devoirs. Je vous présente Rose Tyler, une très chère amie avec laquelle j'ai connu bien des aventures.

- C'est la moindre des choses que de dire que nous les avons partagées, dit Jack en surprenant les regards d'évaluation entre les deux femmes.

- Oui, nous étions un trio fascinant, dit le Docteur sans y prêter attention.

- Docteur, nous avons tellement de choses à nous raconter. Je ne vous laisse pas partir sans profiter de votre présence.

- Alors, cela tombe très bien que nous soyons invités au repas de noce de votre ami Harper.

- Mais comment ?

- Il a sollicité la présence d'Alec et je n'ai pu résister à l'envie de me joindre à vous. Gwen Williams a été assez gracieuse pour accepter ma venue si tardive. Je voulais vous faire une surprise. Cependant, je dois rejoindre la Reine à Windsor dans quelques jours. Je puis rester pour ce repas et répondre à toutes vos questions.

- Vous m'en voyez ravi, dit Jack en saisissant le bras de Ianto qui parlait à voix basse avec l'ancien Colonel.

- Je vois que tu as quelque peu changé, mon ami, dit Alec en riant, alors que Ianto se détachait de la poigne de fer en roulant des yeux effrontés. Tu deviens possessif.

- Moi, non ! Je l'ai toujours été. Vous auriez dû me voir enfant. Incapable de lâcher l'objet de mon affection !

- Un nounours quelconque qui avait bien de la chance, dit Alec avec un rire sourd.

- Non, répondit Jack en secouant la tête, un grand brun aux yeux bleus. Depuis tout petit, je suis sensible à ce genre de beauté.

Tout le monde éclata de rire à cette sortie qui était si typiquement Jack Harkness. Celui-ci fanfaronnait, sous l'attention de tous, sauf deux personnes qui continuaient de rire de leur côté sans lui accorder la moindre parcelle d'intérêt. Jack s'assombrit. Que pouvaient-ils bien se raconter ? La manière dont ils se parlaient, leurs visages qui se rapprochaient, les regards qu'ils s'échangeaient le dérangeait profondément. Il s'étrangla presque de rage et de jalousie mêlées lorsque Ianto, se rendant compte de l'heure qui passait, invita Alec à les accompagner en calèche. Le Docteur, suivi de ses compagnes, gagna son landau avec un sourire épanoui sur son visage encore juvénile.

Ianto fit monter le Colonel dans leur véhicule à la désapprobation palpable de son amant. Il lui fit un large sourire et le laissa grimper avant de lui claquer le postérieur d'une main ferme. Jack se retourna vers lui, le visage sombre et interrogateur.

- Allons ! fit Ianto avec un rire de gorge, devant Alec, j'ai bien le droit de me laisser aller à quelques privautés.

- Jones, tu deviens bien insolent depuis quelque temps. Je ne comprends guère pourquoi Alec nous accompagne.

- Ne te fais pas plus impoli que tu n'es, Jack, siffla le Gallois d'un ton sec. J'ai invité Alec à se joindre à nous car tu lui dois des excuses.

- Comment ? dirent les deux hommes surpris.

- Eh bien, commença à expliquer Ianto, les yeux brillants, tout d'abord, tu lui dois des excuses pour l'avoir induit en erreur par ton comportement. Tu l'as entraîné dans un malentendu qui m'a poussé à fuir.

- Tu as choisi seul cette option, clama Jack, tu as exercé ton libre-arbitre et puis, j'étais malade !

Curieusement, le ton employé fit comprendre à Alec que cela était un point de discussion sans doute enflammé entre eux. La manière dont Ianto écarta la réponse de Jack le lui confirma.

- Et je l'exerce toujours ! Mais tu dois encore des excuses pour l'en avoir tenu responsable.

- Très bien, puisque tu insistes, Alec, je te prie de bien vouloir accepter mes excuses. Même si je fus malade, je te prie de m'excuser. Mais je dois également te remercier, dit-il en s'asseyant près de lui et posant son bras sur ses épaules. Tu as été un ami précieux en me revoyant Ianto. Je te remercie de m'avoir sauvé la vie.

- Je t'en prie, dit Alec en riant de ce que lui disait Jack d'un ton si amphigourique, de cet humour emphatique avec lequel il cachait ses sentiments. Le Docteur parle de lui comme d'un remède.

- Oh, mon ami, il a raison. Jamais je ne fus aussi heureux de prendre ma médication.

- Jack, lâcha Ianto d'un ton chagrin, trop d'information !

- Suffisamment pour que je vous félicite tous les deux, dit Alec en les gratifiant d'un sourire amusé. J'ai pu voir que vous êtes bien proches. Je n'avais pas besoin d'indices superfétatoires.

- Merci, Alec, fit Ianto en lui serrant la main.

- Mais j'aime les allusions, gémit Jack, cela fait le sel d'une conversation.

- Parce que sans cela, discuter avec nous serait si pénible ? grinça Ianto d'un ton sec, démenti par son regard joyeux. Il te faut être sage si tu ne veux pas que je te fasse la leçon.

- Messieurs, les informa Alec, d'un ton blasé, je crois que nous sommes arrivés, je pense qu'il vous faudra remettre à plus tard cette leçon.

La voiture venait de s'arrêter dans un concert de grincements devant la maison familiale des Harper. C'était une maison de ville en pierre de taille, massive et granitique. Une vénérable dentelle de pierres ornait les balcons qui s'avançaient sur la rue. Les doubles portes étaient ouvertes pour laisser accès à la cour intérieure aux attelages des invités. Une armée de palefreniers les accueillait et les incitait à entrer.

Quatre ailes identiques en bon granit gallois entouraient une cour carrée, dallée avec un puits en son centre. Quelques arbustes taillés et des massifs bien tenus agrémentaient cette cour qui aurait été bien sobre si les fenêtres n'avaient pas été si ouvragées. Le parvis en granit rose invitait les visiteurs à pénétrer dans la maison.

oOoOo

Le brouhaha de la noce appela Jack et ses compagnons dans la salle de réception qui s'ouvrait devant eux. Le Docteur les avait précédés, présenté par Rose et Martha. C'était une réception intime avec seulement les plus proches de leurs amis.

Gwen et Rhys avaient fait du très bon travail en organisant le mariage. Ils avaient mis tout leur cœur et toute leur amitié dans cette réception. Il y avait un esprit asiatique dans la décoration intime et agréable à l'œil. Des soieries satinées couvraient les murs, une grande table attendait les convives, amis et proches du couple qui discutaient dans la salle, réchauffés par les flambées des deux cheminées opposées l'une à l'autre.

Jack alla d'un groupe à l'autre saluant à nouveau ses amis, félicitant les nouveaux mariés qui semblaient flotter sur un petit nuage. Ianto alla vérifier dans les cuisines si tout se passait bien. Son esprit méthodique le lui ordonnait, il ne pouvait pas rester sans rien faire et il lui semblait que les plats étaient en retard. Gwen et Rhys, qui n'avaient quittés les cuisines que pour la cérémonie, se démenaient comme deux beaux diables assistés par une brigade complète d'aides cuisines qualifiés.

- Oh, Maître Jones, le salua Gwen, vous venez voir si tout va bien ?

- Je suis dévoilé, dit le jeune homme avec un sourire mince, avez-vous besoin d'aide ?

- Une aide de la part d'un bibliothécaire, voilà ce qui serait étonnant, rétorqua Rhys avec un bon sourire, rejoignez nos invités. Je suis sûr que vous saurez les divertir suffisamment pour les faire patienter. Nous aurons un peu de retard à cause de Gwen.

- Oh, c'est normal que je sois en retard avec ce petit-là à porter, dit l'accorte cuisinière au ventre tendu.

Rhys éclata de rire et embrassa son épouse.

- Je suis certain que personne ne vous en voudra, dit le Gallois avec un sourire.

- J'aurais voulu que tout soit parfait, dit la femme les yeux bordés de larmes, agitant un couteau à la lame impressionnante.

- J'en suis certain, Gwen, dit Owen en entrant à son tour dans la cuisine, ne te mets pas dans des états pareils. Je t'ai déjà demandé de te reposer. Ne pleure pas.

- Je ne pleure pas, ce sont les oignons.

- Gwen, quoique tu nous réserves, je suis certain que tout sera parfait. Ianto, je venais te quérir, Jack te cherche partout avec des yeux inquiets. J'ai l'impression qu'il soupçonne le Docteur de t'avoir enlevé. Je crains qu'il ne nous fasse un scandale si tu ne te montres pas dans l'instant.

- J'arrive, maugréa Ianto.

Jack le sifflait et il accourait. Il y était obligé autant par son rang inférieur que par la fragile confiance du Lord, confiance qui avait été durement ébranlée. Mais il avait l'étrange sensation que leurs relations n'étaient pas égales et il en souffrait. Il le cachait à Jack mais cette situation était difficile pour lui. Il soupira et entra à nouveau dans la salle de réception où les invités avaient été servis en rafraîchissements. Jack l'aperçut et s'éclaira immédiatement. Du côté opposé de la pièce, près de la cheminée, il parlait avec animation avec Alec et le Docteur. Il remarqua le pli amer de ses lèvres, le sourire un peu crispé qui disparut sous un masque de bienséance. Il avait remarqué qu'il avait cette expression lorsque quelque chose le dérangeait. Il lui fit signe de les rejoindre mais il eut la surprise de le voir s'approcher de Toshiko pour lui parler à l'oreille. Jack fronça des sourcils, l'air contrarié. Le Docteur crut que cela était lié à ce qu'il lui racontait.

- Oui, Nox était un de mes amis les plus chers. Nous avons été élevés ensemble et un jour, je l'ai embrassé et nous nous sommes quittés en mauvais terme.

- Quel dommage, dit le Lord, d'un ton rêveur.

- Jack, je note que tu es inattentif. Va le rejoindre si ma compagnie t'ennuie à ce point.

- Non, pas du tout, Docteur. Mais j'ai l'impression qu'il me fuit.

- Confiance, Jack, celui-ci n'est pas comme les autres.

- Mais il me fuit, Docteur.

Celui-ci soupira et posa un bras sur ses épaules.

- Vous êtes encore plus obtus que je ne le pensais. Heureusement qu'il est un peu plus fin que toi, oh pas beaucoup plus. Je ne crois pas qu'il te fuit, pas après tout ce par quoi il est passé pour te retrouver, seulement...

- Seulement ? demanda Jack, d'un ton avide.

- Eh bien, Ianto Jones est un homme.

Alec pouffa de rire, avant de se cacher du regard courroucé du Lord.

- Je l'ai vu au premier coup d'œil, grinça-t-il.

- Sûrement, dit le Docteur d'un air malin, seulement en cette époque bien pudibonde et corsetée de moralité toute victorienne, il ne peut afficher ses sentiments comme tu le fais. Je pense que te tenir la main dans la nef est le summum de ce qu'il peut t'accorder.

- Nous sommes entre amis ! rétorqua Jack et je n'ai pas l'intention de l'embrasser devant tout le monde. Je sais bien qu'il serait trop embarrassé. Je désire seulement qu'il reste à mes côtés.

- Jack, as-tu réfléchi à sa position ?

- Non, du moins pas récemment, dit Jack en s'éclairant d'un sourire lumineux.

- Trêve de plaisanterie, dit le Docteur sévèrement, Ianto Jones est à tes côtés mais il n'est pas ton égal. Tu peux lui donner des ordres. Sa position sociale n'est guère enviable. Il est professeur et toi Lord. C'est suffisant pour le retenir.

- C'est un homme libre, se défendit Jack en clignant des yeux sous la virulence de son ami. J'ai veillé à cela.

- Fort bien, mais s'il est si libre, tu devrais sans doute pouvoir le laisser agir à sa guise.

- Mais…

- N'aie crainte, dit Alec avant de partir rejoindre le sujet de la discussion, ses sentiments envers toi restent inchangés. Mais il a besoin d'exister aussi par lui-même.

- Que dois-je faire alors ? Dois-je le laisser me fuir devant mes amis pour mieux nous retrouver ensuite ? Je n'y résisterai pas.

- Allons, tu es bien dramatique. Mais as-tu autre chose à proposer ? Il est difficile actuellement pour deux amants d'afficher leurs sentiments. Si tu y ajoutes un obstacle supplémentaire par une différence de rang, votre relation va vite devenir intenable. Ianto sera malheureux de vivre toujours dans ton ombre.

- Je croyais qu'il aimait cela, dit Jack en rechignant, mais je pense que je comprends. Pour vivre heureux, vivons cachés ! Je suis Lord et ma position m'oblige à tenir mon rang et mes responsabilités. Mais je ne puis vivre sans lui.

- Alors choisis bien ce que tu dois faire, l'enjoignit le Docteur, car Ianto a tranché en revenant vivre auprès de toi, mais il souffre de ce choix.

- Je comprends mieux, dit Jack, Docteur, vous êtes toujours un fin psychologue. Et vous savez assurément manipuler votre monde.

- Moi ? Que nenni ! se récria le Docteur d'un ton faussement outré.

- Docteur, fit River Song en s'interposant entre eux, puis-je m'entretenir avec toi au sujet de Rose Tyler ?

- Oi, fit-il en regardant sur les côtés à la recherche d'une échappatoire, son visage se chiffonnant sous une légère inquiétude.

- Mon ami, je vous laisse, dit Jack sans la moindre compassion.

Le regard de River aurait pu givrer Méduse elle-même. Il s'éclipsa pour laisser le couple se manger le nez comme de vieux époux. Il apprenait des choses nouvelles sur son ami. Il ne se serait jamais douté qu'un jour une femme lui aurait mis le grappin dessus. Il se dirigea vers Ianto Jones qui continuait de parler avec Owen et Toshiko Harper. Son cœur se serra en voyant le jeune homme se pencher vers son ancien amant. Il était si libre avec lui, conversant en toute amitié. Pourquoi ne pouvait-il ne pas être ainsi avec lui ? Le respect qu'il lui portait devenait presque insupportable. Le poids des conventions et de son rang semblait finalement peser lourd sur la relation qu'il entretenait avec le jeune homme. Il cligna en découvrant la solution, claire, limpide et inattendue.

Steven passa devant lui en courant, poursuivi par les enfants que gardaient Rose Tyler, invités pour l'occasion. Ils criaient tous son nom en riant.

- Père, nous jouons à chat, dit-il quand le Lord le prit dans ses bras le soustrayant à la meute rieuse. C'est lui le chat !

- Eh bien, te voilà perché ! Allez les enfants, qui veut jouer à chat avec Oncle Jack ?

Le charisme naturel et le grand sourire qu'il arborait conquirent les petits cœurs et les entraînèrent dans un jeu qui anima la petite réunion. Ianto ne put s'empêcher de l'observer avec un sourire enfantin. Il aurait tant aimé avoir l'âge de Steven pour jouer ainsi aux yeux de tous, l'approcher, le serrer contre lui. Il finit par détourner les yeux. Il ne servait à rien d'être jaloux d'un enfant. Alec croisa son regard et lui sourit doucement.

- C'est dur, n'est-ce pas d'aimer un homme comme Jack ?

- Épuisant, fit Ianto en lui retournant son sourire. Mais enthousiasmant.

- Alors pourquoi cette tête si sombre. Tu étais magnifique tout à l'heure. Tu m'avais caché ces talents de chanteur. Vous aviez l'air si proche l'un de l'autre que j'en fus jaloux.

- Alec ! le réprimanda Ianto avec un rire jaune.

- Que se passe-t-il ? fit son ami en posant la main sur son épaule.

- Jack est si différent de moi, c'est un aristocrate et je ne suis qu'un homme humble aux goûts simples. Quel est notre avenir, séparés ainsi par nos conditions ?

- Comme toujours, tu dis être un homme simple mais ce que tu peux être complexe ! Personne ne t'a dit Carpe diem, cueille le jour ? Tu devrais profiter de ce qui t'est offert !

- Non, seulement « travaille dur et peut-être qu'un jour tu récolteras la récompense de tes efforts ». Aujourd'hui, je ne peux toucher cette récompense même si je fais des efforts !

- Des efforts, tu en feras toujours. Apprends à te laisser aller, tu en payeras peut-être le prix mais cela t'apportera la joie.

- Nous sommes si différents, gronda l'ombrageux Gallois, pris une nouvelle fois entre l'élan de son cœur et les contraintes de la société.

- Tout ne sera pas si facile mais Jack en vaut la peine.

- Oh oui !

Ianto couvait du regard le Lord solaire qui jouait avec les enfants. Un bruit assourdi et cuivré alerta l'assemblée, un gong japonais était actionné par le marié, tout sourire.

- Mesdames, Messieurs, je vous prie de vous installer.

Les invités rejoignirent la table, guidés par Ewen, splendide dans une livrée verte qui faisait ressortir ses tâches de rousseur et le roux flamboyant de ses cheveux bouclés. Les enfants, appelés par Dame Tyler, se regroupèrent à leur table et il fallut toute la diplomatie de leur nourrice pour que Jack puisse les quitter.

Les heureux mariés furent placés au centre de la longue table qui alternait un homme et une femme dans la plus pure tradition. Par hasard ou astuce, le Lord et son amant se retrouvèrent au centre, face aux Harper. Jack s'installa en toute décontraction et Ianto avec plus de réticence. Le doux sourire de Toshiko lui réchauffa le cœur mais il n'osait regarder le Lord dont il sentait monter l'agacement.

Les convives s'attablèrent dans un joyeux brouhaha, ils n'étaient guère si nombreux, les amis du couple et les compagnons du Docteur, séparé de Jack par Rose Tyler. Toshiko était entourée par son mari et Rhys qui tapotait la main de son épouse qui suivait, des yeux, le ballet des aides. Elle avait cédé à la demande de Toshiko de dîner avec eux. Elle avait accepté à contrecœur, à la seule condition qu'elle puisse cuisiner malgré son état de grossesse avancée.

Les domestiques servirent les entrées. Gwen résista à l'envie de critiquer la présentation mais les exclamations de plaisir qui saluèrent l'arrivée des vols au vent aux potimarrons la ravirent. Elle avait travaillé dur sur le menu de la noce afin de contenter les papilles des convives. Elle avait fait des prouesses car le croquant et le fondant de sa recette étaient divin. Le Docteur, conscient de son travail, la félicita chaudement. Le charme et la délicatesse de cet homme qui encensait les mets concoctés la combla et effaça l'angoisse dans laquelle son arrivée imprévue l'avait plongée.

Après les vol-au-vent qui trouvèrent la voie des estomacs affamés, elle donna l'ordre de servir des petites tourtes qui intriguèrent les invités. Dorées, croustillantes, entourées de petits légumes crus, elles excitaient l'appétit. Les convives regardèrent Toshiko et Owen qui entamèrent la croûte d'une main ferme. Une épaisse sauce brune coula de l'ouverture, fumante et odorante, un mélange particulier de curry et de viande qui flattèrent les palais même les plus délicats. La tourte à la viande était une des spécialités de Gwen, qui goûta du bout des dents, s'assurant de l'assaisonnement qu'elle avait laissé au cuisinier d'Owen. Elle parut satisfaite, au grand plaisir de son mari qui était à ses petits soins.

Jack redécouvrait cette saveur qui lui rappelait l'Inde et ses beautés. Il jeta un coup d'œil amusé à Alec qui paraissait ravi de son assiette. Il tourna la tête vers Ianto qui l'avait observé du coin de l'œil et affectait maintenant de ne pas le regarder. Cette situation commençait à lui peser. Le jeune homme devrait pourtant savoir qu'il ne pouvait plus vivre sans lui ! Que faire pour le lui prouver ? Et surtout, serait-il toujours obliger de l'assurer de son amour ? Il repensa à la solution qui s'offrait à lui. Elle n'était guère traditionnelle, mais elle avait le charme de la nouveauté.

Il fit tomber tout à fait intentionnellement la fourchette de son compagnon. Celui-ci se pencha pour la récupérer avec un soupir d'agacement. Jack ne cessait de vouloir attirer son attention et il luttait contre lui-même pour ne pas céder. Il lui fallait comprendre qu'il n'était plus à ses ordres, il avait démissionné et que s'il restait à ses côtés, c'était uniquement son bon vouloir. Jack profita de sa position penchée pour caresser son genou et lui parler à l'oreille.

- Ianto, tout à l'heure, je voudrais que nous puissions discuter seul à seul. J'en ai assez de te partager avec nos amis.

- Monsieur, nous n'avons passé que deux jours en leur compagnie, dit le jeune homme sèchement, sa résistance lui mettant les nerfs à vif.

- S'il te plait, murmura Jack d'une voix si langoureuse que Ianto ne résista pas plus longtemps, Jack sachant le prendre par les sentiments.

Dans les yeux du Lord brillait une lueur qui lui faisait supposer le pire. Qu'allait-il encore inventer ? Il ne put s'empêcher de plonger dans ses pupilles indéfinissables, il avait un air malicieux qui lui plaisait définitivement.

Toshiko esquissa un sourire, elle semblait avoir lu dans son regard la dualité, les questions qui s'agitaient en lui. Ianto saisit la main de Jack qui reposait sur la table et l'embrassa devant le couple soudain ému. Le Lord le regarda avec surprise, ses doigts enserrés entre les mains chaudes du Gallois qui le dévisageait, rayonnant.

- J'accepte tout de toi puisque tu le demandes si gentiment.

- Si tu réponds aussi doucement, je ne resterai pas aussi gentil. Mais tu as de la chance, tu as de la compagnie.

- Je n'en ai rien à faire, dit le jeune homme dans son cou, rompant avec des mois de discrétion et d'attente mutuelle.

- Sache que cela ne change rien à ce que je vais annoncer, murmura Jack en humant l'odeur douce de ses cheveux qui lui chatouillait le nez.

- Mais c'est que tu me ferais peur !

- C'est un peu le but, dit Jack en riant, Allez profite de ton repas. Gwen fronce des sourcils et se demande pourquoi tu n'as pas encore fini ton assiette.

- C'est de ta faute, à me voler ma fourchette.

- C'était pour attirer ton attention et je dois dire que ce fut très réussi.

- Ravi que cela te plaise ! Gwen, c'est délicieux, dit le Gallois en surprenant le regard étonné de la cuisinière, je n'ai jamais mangé une viande aussi délicieusement cuisinée. Je prends mon temps pour la déguster.

- Merci Ianto, dit elle en savourant le compliment.

Il fut le dernier à poser ses couverts sur le bord de l'assiette. Jack prit délicatement son verre et sa cuillère et fit tinter le cristal de Bohème, réclamant l'attention des invités.

- Mesdames, Messieurs, commença-t-il.

- Et Mesdemoiselles ! ajouta Miss Noble d'une voix claire.

- Et Mesdemoiselles, concéda Jack en la saluant, dans les rires de l'assemblée qui avait considérablement touché au vin d'Owen. Je vous remercie de votre présence aux noces de mes très chers amis. En l'absence de leurs familles, je me tiens devant vous comme leur père et leur plus proche confident. Docteur, vous m'avez dit un jour que l'amour ne se commandait pas et pour ces nouveaux mariés, c'est la pure vérité. Depuis le premier regard, l'amour les avait capturés dans ses filets. Il ravit chaque jour de nouvelles âmes, tissant et détissant ses rets délicieux. J'ai assisté à la naissance de cet amour timide qui s'est, chaque jour, renforcé. Ces deux jeunes gens ont toujours cru en ce qui les attachaient l'un à l'autre, jusqu'à aujourd'hui où nous sommes témoins de leurs sentiments. C'est un mariage d'amour, le plus beau des liens qui puisse attacher des personnes et je vous souhaite à tous les deux de faire évoluer cet amour qui vous éclairera toujours le chemin. Vous avez triomphé de l'épreuve du temps, de l'attente et de l'absence. À présent que vous êtes réunis, nul doute que votre avenir sera le plus doux qu'un homme et une femme puissent connaître. Je suis si heureux pour vous et je vous souhaite au nom de tous, Bonheur, prospérité, amitié et descendance !

- Ça, dit Owen en étreignant son épouse en larmes dans ses bras, j'y compte bien.

- Il faudra nous faire pleins de petits Harper pour égayer votre vie, tout comme nous, dit Rhys, en serrant la main de Gwen qui poussait des soupirs de joie.

- Oh, j'en suis persuadé, dit Jack avec un clin d'œil qui fit rougir Toshiko. Bien, mes amis, je vous remercie encore de votre présence et vous prie d'apprécier la suite de ce merveilleux repas.

Il se rassit sous les applaudissements des invités, il savoura les félicitations qui ne manquèrent pas. Il buvait littéralement du petit lait.

- Tu es sûr que tu n'en fais pas un peu trop ? lui souffla Ianto alors que l'attention se reportait sur les nouveaux mariés. Le repas de noce n'est pas encore fini.

- Non, pourquoi ? J'ai vu le dessert en jouant avec les enfants. Et crois-moi, cela va vraiment être merveilleux.

- Oh et je croyais que tu devais faire attention à ce que tu mangeais, dit Ianto en pinçant ses hanches.

- Un jour comme celui-ci ? Jamais ! De plus, je compte nous faire faire un peu de sport.

- Tss, siffla Ianto, ça m'aurait étonné de ta part ! Mais c'était un très beau discours.

- Et pourtant, tu n'as rien entendu encore.

- Oh que si, Tu m'as déjà tenu beaucoup de beaux discours et suivis d'actes... pleinement instructifs.

- Oh que non ! dit Jack avec un sourire mystérieux, j'ai quelque chose d'important à te dire.

- Quelque chose d'important ? Tu m'inquiètes, Jack, dit le jeune homme en sondant son regard vert qui ne lui apprit rien de plus qu'un grand amusement.

Jack sourit largement et cessa la querelle joueuse pour discuter avec la petite compagnie qui demandait son concours à la conversation générale.

Ianto resta dubitatif, son Lord était toujours sollicité et aimait cette attention et cette effervescence autour de lui. Il attendrait que Jack s'ouvre à lui, comme d'habitude. Il était comme toujours soumis aux desiderata de son amant. La situation était réellement confuse. Il ne savait pas ce qu'il désirait réellement, mais cet état lui était difficile. Il s'arracha à ses pensées pour replonger dans la bonne humeur qui irradiait de la petite assemblée.

Les mets délicats, le vin d'une cuvée exceptionnelle entretenaient une atmosphère joyeuse et chaleureuse. Ils étaient comme une famille qui ressoudait leurs liens dans un moment de bonheur. Ianto se sentait réconforté, le geste qu'il avait eu envers Jack n'avait étonné personne. À croire que tout le monde s'attendait à ce que, enfin, il cédât à ses sentiments. L'amitié qu'il leur portait s'en accrut et ce fut dans un état d'esprit rasséréné qu'ils entamèrent la seconde partie du festin.

Sur un signe de Rhys, Ewen donna le signal et deux domestiques apportèrent le plat principal. Une oie, entourée de légumes dorés, ruisselait de graisse, en miroitant dans la lumière des bougies qui adoucissaient les murs blanc crème. Le Docteur ne put s'empêcher de se lécher les babines sous le regard désapprobateur de River qui discutait avec les Williams.

- Dame Gwen, dit Ewen, d'une voix mal assurée. À vous l'honneur de découper votre création.

Elle se leva lourdement et, les pieds écartés, clopina jusqu'à l'extrémité de la table où Ewen lui tendit un long couteau. Elle porta un simple coup et la bête sembla se découper d'elle-même. Pattes, ailes, tête et croupion tombèrent dans le plat. Elle donna un nouveau coup et la carcasse s'effondra sur elle-même, présentant les morceaux de viandes suintant de sucs à l'odeur appétissante à la vue des invités abasourdis. Les applaudissements firent rougir de plaisir la cuisinière qui avait exposé son talent à la réception d'Owen.

Tout le monde la félicita pour cette création digne des plus grandes tables. Jamais ils n'avaient vu une telle maestria dans l'art de la cuisine. Lorsque la viande leur fut servie avec les légumes, leurs papilles se pâmèrent d'extase, tendre, juteux, gorgé de sucs et de goûts, le délice leur parut divin et nécessita, malgré une faim déjà apaisée, de se resservir plusieurs fois.

Après ce festin, Owen fit apporter les fromages et un nouveau vin, plus léger, piquant pour l'accompagner. Puis ce fut l'heure du dessert et de la troisième surprise de Gwen.

Ewen et sa sœur jumelle apportèrent un plateau d'environ 50 cm sur lequel reposait une cloche de même diamètre cachant leur création. Ils la posèrent à l'extrémité de la table et soulevèrent le dôme, dévoilant le magnifique gâteau qui fit saliver d'envie les convives, qui malgré leur satiété, eurent les yeux brillants de convoitise.

D'une taille conséquente, il s'agissait d'une maquette du manoir de Blackwood, réalisée en sucre et nougatine, la verrière et les fenêtres en sucre filé. Un silence de stupéfaction accueillit ce chef-d'œuvre. Toutes les têtes se tournèrent vers Gwen qui rougit violemment.

- Non, pas cette fois, ce n'est pas mon fait. Cette merveille est le fruit du talent d'Ewen et d'Helena. Ils ont travaillé dur pour créer cela. Ewen s'est découvert une passion pour la pâtisserie depuis le retour de Ianto. Apparemment, cela lui a bien profité et pendant ce temps-là, il ne fait pas de bêtises.

- Toi non plus, murmura Jack à l'oreille du Gallois en se référant à certaines joutes privées dont le prix était un dessert.

Ianto rougit à son tour et lui serra la main. Il avait beaucoup moins de difficulté à lui adresser des signes d'intimité après ce discours qui l'avait ému. Le Lord était touché par l'attention d'Ewen à reconstruire le château à l'image précédant sa destruction.

Des cendres de ce manoir avait surgi un nouvel amour qui le comblait divinement. La présence de Ianto à ses côtés l'apaisait, tout en lui étant nécessaire, comme l'air ou l'eau. Il croisa le regard du Docteur qui le jaugeait. Le sourire qu'ils échangèrent lui confirma son choix.

Ewen, cramoisi devant les louanges de Gwen, servit à chacun un morceau du manoir qu'il avait habilement préparé à la découpe. Jack reçut la verrière et Ianto la bibliothèque, où le jeune pâtissier avait gravé dans le sucre les rayonnages où il avait tant aimé se promener. Il fut touché par la délicate attention, même si cela lui rappelait amèrement les ouvrages qui avaient péri dans les flammes.

Les convives profitaient de ce moment de pleine satiété pour discuter entre eux et se découvrir des affinités. Mais quoi de plus normal, lorsque l'on partage des amitiés avec des hommes aussi entiers et charmants que Jack et le Docteur.

L'horloge dans la salle sonna quinze heures. Owen serra son épouse dans ses bras, heureux de pouvoir le faire sans craindre les foudres de la société. Il se leva pour remercier à son tour ses amis de leurs présences avant d'inviter les hommes à se rendre au fumoir pour profiter de son hospitalité et les femmes dans le boudoir de Toshiko, déjà agencé à son goût. Owen avait insisté pour qu'elle montrât ses études de personnages. Elle avait un réel talent pour la peinture et leurs invitées allaient être surprises par certaines de ses toiles.

oOoOo

Jack retint son amant qui s'était levé pour suivre Owen et les invités masculins. D'un regard, il lui rappela sa promesse de l'écouter. Il ne tenait plus d'impatience. Il voulait lui parler de toute urgence.

Ewen et Helena encadrèrent les domestiques pour transformer la salle de réception en salle de bal en l'absence de l'assistance. Ianto et Jack s'esquivèrent tous les deux pour se rendre dans le bureau d'Owen afin d'avoir cette conversation que le Lord désirait tant. Celui-ci ferma à clé la pièce et se tourna vers son jeune amant, tout sourire.

- Que veux-tu Jack ? dit Ianto en le serrant dans ses bras.

Le jeune homme sentit son désir irradier de sa peau et de ses yeux. Il laissa échapper un léger sourire en le voyant lutter contre l'envie de l'embrasser. Visiblement, ce n'était pas la raison pour laquelle il avait tenu à lui parler.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il légèrement inquiet.

Le Lord effleura ses lèvres en une esquisse de baiser qui leur fut à tous les deux une torture.

- Jack, tu m'inquiètes.

- Tu ne devrais pas. Je voulais te parler de ma dernière décision.

- Je t'écoute, dit Ianto en s'asseyant près du bureau d'Owen.

Les divers livres à contenu médical et les instruments dans les vitrines ne laissaient aucun doute sur le métier exercé par le maître des lieux. Ianto dévisagea Jack qui préféra rester debout pour ce qu'il avait à lui annoncer.

- Après ce déplorable malentendu de cet été, je voulais te remercier d'être revenu pour moi.

- Nous en avons déjà parlé de nombreuses fois, dit le jeune homme en fronçant des sourcils, pourquoi en reparler, je croyais que cet épisode était terminé. À moins que tu ne te sois lassé de moi... Jack, qu'essayes-tu de me dire ?

- Arhg... fit le Lord en se passant la main sur les yeux, pourquoi sautes-tu toujours aux conclusions les plus sinistres ? Non, je n'en ai pas assez de toi, je ne cherche pas à mettre un terme à notre relation. Là, tu es rassuré ?

- Plutôt, dit Ianto, rasséréné.

- C'est un trait de caractère regrettable chez un si charmant compagnon de juger si hâtivement d'une situation. Ne doute jamais de moi ou de mes sentiments !

- Promis, Jack, je ne présumerai plus de ce que tu veux me dire, si enfin tu veux me le dire.

- J'y arrive, voyons, un peu de patience.

- Comment ? Mon impatience aussi n'a pas l'heur de te plaire ?

Jack le sonda et vit ses fossettes se creuser sous un amusement non feint.

- Ton impatience me ravit toujours, mais ce n'est pas le sujet. J'ai compris quelque chose aujourd'hui. Il manque un je-ne-sais-quoi à notre relation pour qu'elle soit pleinement équilibrée et juste !

- Ce que tu as fait ou me fait est juste, fit Ianto en le suivant du regard.

Visiblement, cette conversation était difficile pour Jack, pourtant, il semblait vouloir aller jusqu'au bout de son idée. Le connaissant, il savait qu'il n'allait pas abandonner son projet.

- Ianto !

- Je t'écoute.

- Nos relations ne sont pas justes, je suis un Lord et tu es mon ancien employé.

- Oui, je suis assez au courant de cette situation, fit amèrement Ianto, je ne sais pas très bien où se trouve ma place.

- Elle se situe près de moi, à mes côtés ! Mais mon rang m'oblige à avoir des responsabilités et une place à tenir dans le monde. Il ne sera pas facile pour toi de vivre dans mon ombre.

Ianto resta médusé, Jack exprimait ce qu'il ressentait depuis plusieurs semaines, ce malaise de manière on ne peut plus claire.

- J'ai accepté d'être dans ton ombre, dit-il sérieusement, je suis revenu pour cela.

- Mais ce n'est pas juste pour toi. C'est pourquoi j'ai pensé à une solution dans laquelle nous trouverons notre équilibre. Je me démets de mon nom et de mon rang. Je redeviens un simple homme, qui pourra alors vivre sa vie humblement avec qui lui chante. La société est déjà bien intraitable envers les amants maudits, inutile de s'ajouter d'autres contraintes.

- Mais Jack, ta baronnie a besoin de toi, non ?

- Non, ce n'est pas vraiment le cas et tu le sais parfaitement, dans la mesure où tu traitais les demandes des administrateurs.

Ianto eut un petit sourire, en se rappelant les journées passées à s'occuper des papiers de Lord Harkness. Il s'assombrit aussitôt, il parlait de quitter sa charge de Baron. Il ne pouvait pas faire une telle chose, même pour leur bonheur !

- Et puis, Owen pourra aider, car je lui offre plusieurs domaines en dot à Toshiko.

- Jack, tu ne peux pas abandonner ! Pas pour moi, cette charge est le symbole de la confiance que la Reine t'accorde. Tu ne peux tout quitter ainsi. Je te le demande.

- Ianto, c'est un choix, celui que je fais pour que nous puissions vivre ensemble de manière plus saine. Il est grand temps que je te choisisse, tu ne crois pas ?

- Pas au dépens de Steven ! Que deviendra-t-il ? Le fils d'un Lord qui a tout quitté pour son amant. Quelle jolie réputation pour ce jeune enfant !

- Non, non, ce n'est pas ce que j'ai prévu pour lui. Je lui lègue mon titre de mon vivant. Il ne sera pas le fils d'un Lord déchu, mais le Lord lui-même.

Jack s'approcha de Ianto qui le regardait, muet de stupéfaction. Il avait l'air d'avoir parfaitement réfléchi aux implications de son legs.

- De toute manière, tu n'as guère le choix, tu as déjà accepté tout de moi, je te le rappelle.

- Tu es incroyable !

- Je sais, dit le présomptueux Harkness, mais c'est ce qui te plait le plus chez moi, n'est-ce pas ?

- En autre chose, dit le Gallois en se relevant pour venir face à lui. Mais c'est un peu à cause de moi que tu fais cela, je ne veux pas avoir la responsabilité de cet abandon. Tu me le reprocheras plus tard de t'avoir imposé ce changement. Tu en seras malheureux.

- Malheureux de couper avec les stupides obligations dues à ce rang ? Laisse-moi rire. J'en suis très heureux. Je ne me suis jamais senti aussi libre qu'en décidant de le faire. Comprends-moi, j'apparais souvent comme un homme libéré, aux mœurs faciles et dépravées, mais la société et ses règles me pèse autant que sur tes épaules.

- Tu es protégé par ce statut, tu fais partie de l'aristocratie. En abandonnant cela, tu risques de te retrouver en butte avec la haine et l'incompréhension des gens. Te rends-tu compte de cela ?

- Comme toi en somme ! Je l'accepte de grand cœur. Je veux tout partager avec toi. Faire en sorte que nous soyons égaux est le moyen de te faire définitivement comprendre que tu es le plus important pour moi.

- Je l'avais déjà compris. Mais...

- Pas de mais, je sais combien tout cela te pèse, combien tu doutes de pouvoir continuer à vivre ainsi. Tu as une jolie fortune, fais-en ce que tu veux.

- Cette fortune me vient de toi, elle ne m'appartient pas !

- Ouh, Mister Jones, vous êtes bien trop orgueilleux ! N'utilise pas cet argent alors mais au moins accepte-moi dans ta maison. Installons-nous là-bas et vivons cachés dans ces bois.

- Vivons heureux, dit Ianto avec un sourire en s'emparant de ses lèvres, Jack, comment savais-tu ce que j'éprouvais, je n'en ai rien dit sauf à Alec.

- Il faut croire que je commence à bien te connaître et j'avais envie de t'offrir quelque chose d'infiniment précieux, ma vie.

- C'est très délicat et généreux de ta part, dit Ianto, que fais-je bien pouvoir t'offrir en retour ?

- J'ai bien quelques idées à te proposer, dit Jack sur ses lèvres, mais cela nécessite un peu de temps.

- On n'en a guère et nous ne sommes pas seuls entre ces murs, rétorqua le jeune homme en ouvrant ses lèvres sur une langue mutine.

- Ianto ? le supplia Jack, soudain excité à l'idée de faire le Gallois sien sur l'instant.

Il fourragea dans ses vêtements, froissant sa veste dans son urgence. Il venait de mettre à nu son plan et son cœur et entendait bien avoir une récompense pour son choix, même délibéré. Le jeune homme sentit son sang s'enflammer sous son épiderme alors que Jack renfermait ses doigts sur son entrejambe sans aucune ambiguïté.

Leurs vêtements les encombraient et ils se mirent plus à l'aise continuant d'échanger des caresses de plus en plus poussées qui firent exulter leurs corps sur le tapis afghan d'Owen.

- Je doute qu'il ait pensé à une telle utilisation de cette pièce, dit Jack après avoir repris souffle.

- J'en suis persuadé, répondit son amant en se rhabillant prestement. Il faut que nous les rejoignions.

- Je suis d'accord, mais Ianto ?

- Oui, Jack.

- Tu m'accueilles chez toi ?

- Volontiers, Lord Harkness. Je continuerai à t'appeler ainsi, si tu veux bien.

- Oui, mais en privé seulement.

- Pourquoi donc ?

- Tu n'imagines pas l'effet que me font ces mots dans ta bouche.

- Il ne fallait pas me le dire, Lord Harkness ! dit Ianto avec un tel sourire que Jack craignit pour la tranquillité de ses nuits.

Ils se sourirent et remirent de l'ordre dans leurs tenues et le bureau, allant jusqu'à ouvrir la fenêtre pour aérer la pièce emplie de leurs odeurs mêlées. Ils se hâtèrent ensuite de rejoindre la compagnie qui devait s'interroger sur leur absence. Le bonheur semblait les porter sur ses ailes diaphanes, écartant un à un les obstacles sur le chemin de leur amour.


A suivre…