Localisation : Gallifrey, la Citadelle
Le Maître était parti chercher le Docteur. Bientôt, il pourrait se débarrasser de cet allié forcé. Brrrr. Rassilon avait toujours besoin d'un moment pour chasser l'exaspération provoquée par la présence du Maître ou de Silence. Curieux comme les deux êtres provoquaient une réaction semblable chez lui. Il tremblait de rage et d'impuissance. C'était aussi la première fois qu'ils se présentaient à lui dans la même journée et, conjugué à l'apparition obligée au Sénat, il était épuisé. C'était loin de son rôle habituel qui consistait à gérer la politique et les masses populaires. L'intelligence des masses était plus homogène que celle du Maître qui semblait changer de personnalité à chaque instant. C'était comme si sa personnalité se désagrégeait petit à petit. Est-ce qu'il avait un noyau qui était stable chez lui? Il grogna en réalisant qu'il s'agissait probablement de Valentin. Le jeune homme était la soupape de ce cinglé. Il protesterait certainement, mais jamais, dans toute l'histoire connue du Maître, ce dernier n'avait fait preuve d'attachement envers un objet ou une personne SAUF pour s'en servir. Valentin ne semblait pas servir sauf d'un point de vue émotionnel. Est-ce que le Maître se rendait compte qu'il était dépendant à un niveau émotionnel, à l'instar du Docteur?
C'était tout le contraire de Silence, qui ne possédait aucune émotion. D'une certaine façon, c'était reposant d'être confronté à Silence. Son pouvoir était si immense qu'il constituait une limite absolue. Impossible de manipuler Silence. Impossible de le commander ou de se faire obéir de lui. Il s'agissait pourtant de comprendre ses motivations. Silence aidait Rassilon et pas nécessairement le Conseil. Rassilon ne s'aveuglait pas à son sujet. Silence avait son propre agenda et s'il s'était présenté au Lord Président, ce n'était pas nécessairement parce qu'il était le représentant élu des siens. Déjà, Rassilon avait mis en route certains projets qui n'obtiendraient jamais l'approbation de ce Conseil mais qui semblaient intéresser Silence.
Rassilon ne se leurrait pas non plus au sujet du Conseil. Il lui mangeait dans la main, mais il ne lui fournirait aucune solution pour ses problèmes et il suffisait que les Seigneurs du temps apprennent la vérité pour se retourner contre lui. Ou peut-être pas. Ils avaient besoin d'un leader et même si Rassilon avait ses défauts, il était le plus en mesure de résoudre les « petits » problèmes de Gallifrey. Il avait prudemment sélectionné quelques Seigneurs du temps possédant le même genre d'ambition et une morale plus élastique que les autres. Il le fallait puisque le Lord Président ne pouvait tout gérer. Il faisait confiance à ces subalternes secrets pour ne rien divulguer. Tout de même, la tension le rongeait et arborer une façade victorieuse tout en affichant un calme indémontable lui coûtait de l'énergie.
Le Docteur était toujours en vadrouille, le Maître venait de lui démontrer à quel point les actes du Lord Président étaient inutiles, Silence lui imposait ses quatre volontés et son pouvoir, ses projets n'aboutissaient pas aussi vite ou de la meilleure façon et il y avait Harriet qu'il fallait à tout prix…
Sa concentration s'émietta. Harriet.
Elle comblait un sens de la gloutonnerie sexuelle qu'il ne savait pas posséder. Il ne comptait plus les fois où ils s'abattaient l'un sur l'autre comme deux rapaces tombant sur leur proie. Peau contre peau, le frisson grandissait et c'était un arc électrique qui les secouait jusqu'aux cœurs. Ils parlaient de moins en moins. Elle se montrait fougueuse et prenait les devants et il devenait de plus en plus désireux de la retrouver, de la posséder, de s'imprégner d'elle. Il était son mentor pour les techniques mentales mais, malgré son innocence et son inexpérience, elle dominait totalement ses autres sens.
Même assis à son bureau, entièrement dévoué à sa tâche, il lui arrivait de songer à elle et, un bref instant, ses reins se tendaient et il se mordait les lèvres pour retenir un gémissement en repensant à ce qu'ils avaient fait et en anticipant ce qu'ils feraient encore.
Il essayait alors de se concentrer sur ses plans. Le Maître. Le Docteur. Mais il déviait souvent vers la façon dont le Docteur vivait et comment il avait « obtenu » une fille pareille. Est-ce qu'il n'avait pas trahi Gallifrey pour obtenir la chance de vivre pour son corps plutôt que pour son esprit, comme les principes moraux de sa race l'exigeaient? Rassilon se surprenait à l'envier si c'était le cas. Il avait eu une compagne, la liberté et le temps d'assouvir la moindre de ses envies et Harriet était une conséquence de ces envies. Il aimait sa compagne, par contre. Et avec Harriet, Rassilon n'était pas persuadé qu'il s'agisse d'amour. Ils se rejoignaient et se reconnaissaient physiquement, mais ça n'allait pas plus loin. Ils s'opposaient et se déchiraient si souvent! Leur personnalité était trop différente! Mais une fois amorcés, leurs corps oubliaient tout et se rassasiaient à leur façon.
Quand il essayait de faire preuve de bon sens, il se disait que le coup de foudre n'était rien de plus que deux neurones stimulés de travers et un vieux reste d'instinct animal lui faisant croire en un besoin de coucher avec elle. Ridicule. Il avait dépassé l'étape sexuelle depuis son 60e anniversaire. C'était un simple aspect sanitaire et il n'allait certainement pas se lier avec la fille du Docteur! Pas réellement!
Quand il l'avait approchée, c'était pleinement conscient qu'il jouait un rôle et lui offrait une présence rassurante. Il n'avait pas tardé à modifier ses plans pour y inclure une facette à laquelle il ne s'était pas attendu : celle de la séduction personnelle. On n'éblouirait pas Harriet avec le pouvoir ou l'influence, on ne la charmerait pas à coups d'arguments et la jeune femme se bloquerait définitivement si on la menaçait ou si on prétendait faire du mal à ceux qu'elle aimait. Rassilon n'avait plus utilisé cette arme depuis des siècles, car il évoluait dans des sphères où c'était avant tout son pouvoir et non sa personne qui séduisait. Mais Harriet, si elle connaissait son nom et les exploits politiques et sociaux du Lord Président Rassilon, avait surtout montré de l'intérêt pour l'homme. Curieux.
Elle se sentait seule et avait besoin d'un compagnon. Rassilon avait d'abord pensé qu'il s'agissait d'une tactique pour l'amadouer, mais il avait vite révisé son opinion. Harriet ne paraissait pas seulement innocente, elle l'était. Dès qu'elle s'était rendu compte qu'il était un Seigneur du temps, elle l'avait envisagé comme un mâle potentiel bien avant de savoir si c'était ou non un ennemi. Et Rassilon avait pris grand soin de ne pas se présenter comme son adversaire. Alors Harriet avait réagi comme une femelle. Rassilon en avait d'abord été ravie : la manipulation serait aisée. Puis il avait déchanté en se rendant compte que sa satisfaction n'était pas seulement intellectuelle mais également émotionnelle. Pourquoi réagissait-il à sa présence? Il rougissait de honte et de colère à la pensée qu'il réagissait comme un mâle. Ce n'était qu'un rôle, bon sang! Qu'un rôle! Mais à force de jouer avec le feu, on pouvait s'y brûler et Harriet était suffisamment fine mouche pour le deviner bien plus qu'il le voulait.
La veille, alors que les choses étaient bien en train, elle avait arboré une moue lui rappelant un peu celle du Docteur et Rassilon avait reçu une douche froide. Son sens politique et stratégique avait pris le dessus. Son corps s'activait toujours, mais il se maîtrisait de telle façon qu'Harriet l'avait senti et s'était écartée avec un grognement de dégoût. Il avait tenté de la retenir – la partie de son être qui ne se contrôlait pas du tout, se jurait-il – mais la belle rouquine l'avait repoussé à nouveau avec plus de force : « Je n'aime pas être manipulée. ».
« Je ne suis pas un manipulateur. »
« Oh si. J'en connais un rayon sur le sujet. Et tu es un expert, pas de doute. Et je sais quand tu n'es pas sincère. Tes enseignements ont profité.»
Elle s'était enveloppé dans un drap et avait bourré de coups son oreiller avant de feindre de s'endormir avec un soupir exaspéré, le plus loin possible de lui. Il avait fini par prendre une douche froide durant de longues minutes en jurant à voix basse. Il en était réduit à ça! Lui!
À son retour, alors qu'il la croyait à nouveau endormie, elle l'avait à nouveau surpris : « Je ne suis pas innocente. Je sais que tu me caches quelque chose et il y a une part de toi que je déteste, mais tu sais quoi? »
Elle s'était retournée et avait tendu son bras le plus loin possible sur le matelas, effleurant la main qu'il avait tendu aussi, sans trop savoir pourquoi. Leurs doigts s'étaient joints. Elle arborait ce même sourire ravageur, à la fois plein d'innocence, de sensualité et de chaleur.
« Il y a une part en toi qui ne m'aime pas. Mais ce n'est pas grave. Tu es tellement plus grand à l'intérieur. Il est normal d'y trouver des recoins sombres. Personne n'en ait totalement dépourvu. »
Elle serra brièvement un peu plus fort ses doigts, puis les libéra avant de lui tourner le dos et de faire semblant de dormir. Il crut presque l'entendre dire qu'elle l'aimait. Ils n'en étaient pas encore là. Pas lui, en tout cas. Et elle s'illusionnait peut-être, lui conférant un pouvoir qu'il ne possédait pas réellement. Leur personnalité divergeait trop pour former un couple durable. Mais la séduction était une carte qu'il avait consciemment jouée dès le départ pour la former et la garder captive. Elle ne connaissait que trois autres Seigneurs du temps masculins : l'un était son père, l'autre son frère et elle haïssait corps et âme le Maître. Rassilon lui offrait une avenue pleine de promesses et elle avait accepté de jouer le jeu durant un temps.
Ce jeu était devenu terriblement plus efficace que prévu. Rassilon n'avait pas envisagé qu'il puisse y prendre autant de plaisir – physique s'entend. Harriet n'avait sans doute pas prévu non plus de rester à ses côtés si longtemps sans essayer de s'enfuir.
« Qu'est-ce qui nous arrive? » murmura-t-il dans le noir.
Rassilon avait l'impression de perdre pied. Puisque son corps n'était plus au centre de ses pensées, il retournait à ses vieilles habitudes. Le Maître. Le Docteur. Il se retrouva dans son bureau, sans que les gardes fassent le moindre commentaire à propos de ses horaires fantaisistes.
Il faisait les cent pas devant son bureau, incapable de rester assis devant le bois veiné qui lui rappelait trop la chevelure rousse d'une femme qui disait l'aimer malgré ses défauts et ses zones d'ombres. Il refusait d'admettre la peur que cette déclaration avait fait naître en lui.
« Elle est brillante, n'est-ce pas? » demanda Silence.
« Il fallait que vous fassiez une apparition en ce moment, pas vrai? »
« Durant les petites heures de la nuit, quand vous vous posez de curieuses questions sur la nature de votre existence, je n'ai rien de plus amusant à faire qu'espionner vos pensées. » concéda Silence avec un aboiement sec. « Je trouve ironique que vous vous soyez amouraché de la fille du Docteur. Je ne sais pas s'il en serait vexé ou fier. Ses réactions peuvent être imprévisibles. Devenir le beau-père du Lord Président, c'est là une position sociale enviable. Il serait bien le seul pourtant à la décliner comme on refuse instinctivement de caresser un chien enragé! Il n'a jamais suivi les règles. »
Silence caressait ses lèvres et Rassilon y vit une moquerie des baisers échangés.
« Le Docteur arrivera bientôt. » finit par annoncer Silence.
Rassilon en fut ragaillardit. Silence avançait rarement ce genre d'informations claires et sans fioritures, mais il ne se désistait jamais. Le Maître avait donc réussi. Il obtiendrait bientôt la clé pour défaire le verrou. C'était un fait. Enfin!
« Et que ferez-vous du Maître? On ne peut le tuer, vous vous rappelez. » dit Silence.
« J'ai un caisson cryogénique pour le mettre à l'écart. Je le réveillerai à l'occasion pour m'amuser à le tuer. J'ai déjà prévu le laisser ici quand nous partirons. Il y a des moyens très simples pour qu'il ne m'embête plus jamais. Et puis il y a ce nouveau gadget que les Daleks ont inventé : il brûle chaque cellule du corps, ce qui rend la régénération impossible. J'aimerais savoir comment le corps du Maître y réagirait. »
« Il a certainement prévu votre réaction. Pas dans les détails, mais il a une idée générale de son futur. Une fois que vous aurez le Docteur, le Maître n'aura plus aucune utilité. »
« Il faudra agir rapidement, je le reconnais. Mais il n'y a rien d'impossible. Il suffit de bien planifier les événements. Il est immortel, mais il ressent la douleur et il lui faut un moment pour guérir. On peut le droguer. On peut le faire chanter avec son précieux Valentin. »
« Le fils du Docteur, c'est vrai. Ils sont spéciaux, ceux qui tiennent du Docteur. C'est peut-être un gène. Je suis curieux de connaître le résultat d'un mélange génétique entre le tout puissant et célèbre Rassilon et l'enfant de l'infâme Docteur, pas vous? »
« Il n'y aura pas d'enfants. »
Silence arborait un sourire en coin et les cœurs de Rassilon firent un bond. Non! Harriet n'était pas… il n'avait pas… mais les instants débridés qu'ils partageaient avaient nécessairement une conséquence biologique possible. Et la certitude que Silence lui présentait si généreusement donnait l'impression à Rassilon que l'univers se réorganisait autour de lui, sans qu'il puisse rien y faire.
« C'est une carte que vous n'aviez pas prévue jouer. Mais le sort vous a donné ce jeu. Vous ne pouvez plus vous débarrasser d'Harriet aussi facilement. La cryogénisation tuerait le fœtus. Et je suis certain que vous ne voudrez pas compromettre une part de votre avenir. Il faudra songer à un nom, mon cher Rassilon. Votre empire s'agrandit! »
« Garçon ou fille? »
Silence ricana et s'évapora.
L'instant d'après, Rassilon fut informé du retour du Maître et il repoussa tout ce qui concernait Harriet pour se concentrer sur le plan à mettre en action pour ramener le Docteur sain et sauf jusqu'au Sénat.
