LES MARCHES ELFIQUES :

Doc ressortit de la chambre et son visage trahissait une incertitude qui plongea le groupe dans un état d'inquiétude encore plus prononcé. Talon s'avanca, l'air soucieux.

« Comment va-t-elle ? Demanda-t-il.

-Elle va bien et en même temps elle ne va pas, fit Doc avec un soupir. Elle a l'air de souffrir et pourtant ses fonctions vitales ne sont pas menacées. Je ne comprend pas.

L'annonce consterna le groupe. Les grands de la compagnie, Link, Zelda, l'impératrice et son frère s'étaient présentés en personne à la porte de la nouvelle généralissime. Doc était entré en premier pour constater que l'état de Malon avait empiré par rapport à la nuit précédente.

-Mes remèdes sont inefficaces, fit-il.

-Sans-Nom, Crapaud, fit le Capitaine en se tournant vers eux.

-C'est Doc le médecin, fit Crapaud. A moins de trouver un guérisseur ca risque d'être dur de faire quoi que ce soit.

-Alors on fait quoi ? Demanda Link. Il y a bien une solution, non ?

-Justement ca concorde avec ce que je voulais lui demander, fit alors Ardath en s'avancant, bras croisés. Je pense avoir une solution.

Elle s'approcha d'eux et tous se mirent en cercle auprès d'elle.

-Je comptais l'envoyer en ambassade auprès du Chef des Hauts Elfes pour négocier un traité délicat, fit-elle en les regardant un par un. Vous pourriez l'y emmener. Le chef des Hauts Elfes se nomme Natt'Anael. Il est versé dans l'art de la guérison. Il trouvera sans doute la solution au mal de Malon et vous en profiterez pour lui donner une lettre de ma part.

-Les Hauts Elfes, fit Crapaud avec un air septique. Je croyais que…enfin…que les liens étaient coupés depuis la Guerre du Cercle.

-Pas tout à fait, confia Ardath. Mais vous gardez ca pour vous. Officiellement nous sommes en totale rupture diplomatique mais j'ai consevé des contacts avec Natt'Anael. Des contacts très secrets. On espère que la réconciliation entre nos deux peuples se fera un jour mais les souvenirs de la guerre sont encore très vifs chez eux.

Elle regarda autour d'elle comme pour chercher des visages indiscrets, prêtant une oreille à leur conversation.

-Le parti des Elfes Impériaux perd de son influence depuis l'arrivée des Hyliens, reprit-elle. Le peuple Impérial semble apprécier énormément leur présence. Ils vouent une énorme admiration aux Hyliens. Et les Elfes Impériaux n'ont pas le choix que de faire profil bas. Je veux profiter de ca pour briser leur hégémonie, soigner quelques blessures et en finir avec cette situation de cohabitation.

-Vous voulez vous servir de la maladie de Malon pour…avanca le Capitaine.

-Utiliser est un bien grand mit, fit l'Impératrice. Disons que de fil en aiguille, les petits services peuvent faire les grands traités. En admettant qu'il ne soit pas risqué de la transporter.

Eklle s'était tournée vers Doc en parlant.

-Non, répondit-il. Comme je l'ai dit elle n'est pas en danger. Elle pourra supporter le voyage.

-Très bien, fit l'Impératrice. Monsieur Talon ? Une objection ?

Talon réfléchit un instant. Puis secoua la tête.

-Tant qu'elle ne risque rien, fit-il. Je veux qu'elle guérisse.

-Elle ne risquera rien, fit le Capitaine. Un de mes hommes va l'accompagner.

-Je veux le faire, fit Link. Je…

-A titre d'information, fit Doc, je pense qu'elle aura besoin de repos quand elle reprendra ses esprits. Et ce repos passe aussi par un repos mental. Donc mieux vaut éviter qu'elle se réveille pour découvrir des… « éléments compromettant ».

Talon coula un regard vers Link et Zelda qui affichèrent une mine sombre.

-Ok j'y vais, fit Corbeau en s'avancant. Je pense que la Compagnie peut se passer de moi pendant que je l'emmène.

-Corbeau a été très proche de Malon ces derniers jours, fit Crapaud. C'est le meilleur choix.

-Je peux les accompagner ? Demanda Cogneur.

-J'ai besoin de toi, fit le Capitaine. Et Corbeau est le mieux placé pour accompagner Rouquine je pense. Protège la bien d'accord ? »

Corbeau acquièsca. Il coula un bref regard vers Link qui le considéra avec envie et regret. Mais sans aucune colère. Link était brisé, abattu et Corbeau sentit une certaine pitié éclore en lui.

« On va la transporter, fit Doc. Vous auriez des vêtements plus pratiques ? Elle porte encore sa robe. Donnez nous quelque chose de léger et simple.

-Je vais lui filer ca, fit Trancheur. Je dois avoir quelques fringues dans mon coffre. Je te les apporte dans dix minutes.

-Je vais vous fournir une cariole et des chevaux, fit Talon. Quand pouvez vous partir ?

-Tout de suite, fit Corbeau. Je n'ai rien de prévu pour aujourd'hui.

-Vendu, fit le Capitaine. Majesté ? Votre lettre ?

-Je la rédige tout de suite, fit l'Impératrice en tournant les talons.

-Cogneur tu vas m'aider à la transporter quand je l'aurais changé, fit Doc.

-Et nous qu'est ce qu'on fait ? Demanda Zelda.

-Vous deux vous réfléchissez sur ce qui s'est passé avec elle », fit Doc en entrant de nous dans la chambre et en refermant la porte.

Zelda et Link restèrent un instant sans rien dire. Ils semblaient si faibles, si frêles, presques fantomatiques. Deux géants impuissants, deux anges déchus. Corbeau les regarda un instant et s'approcha d'eux, bras croisés. Link lui envoya un regard qu'il tenta de charger de reproches mais en vain. Il semblait presque gêné de regarder Corbeau.

« Bon dites ca serait peut-être pas plus mal d'enterrer la hache de guerre, non ? Demanda-t-il.

Link et Zelda levèrent els yeux vers lui. Des yeux presque implorants.

-Ecoutez…Fit Corbeau. Elle vous aime. Malgré ce qu'elle vous a dit. Elle est simplement…perturbée parce que vous pensez d'elle. Essayez un peu de comprendre ce qu'elle traverse. Tout change pour elle. Le monde change. Suivez le mouvement ou vous resterez loin derrière.

Link acquiesca lentement.

-Je sais j'ai mal agit, fit-il. Je suis désolé je…On l'aime tellement.

-Je sais, fit Corbeau, et j'en ai jamais douté de ca. Alors tachez de le prouver la prochaine fois que vous la verrez !

Il regarda derrière lui. Les hommes de la Compagnie se concertaient en silence. Il s'approcha d'avantage de Zelda et Link.

-Bon, chuchota-t-il. Dès qu'elle sera remise sur pieds, je parlerai de ca avec elle. Je lui toucherai quelques mots et lui tendrai quelques perches vers vous. Mais quand elle décidera de vous reparler y'a intérêt à ce que les excuses soient prêtes. Faudra pas compter sur moi pour jouer les entremetteurs.

Link le regardait avec de grands yeux. Corbeau incarnait subitement une sorte de fol espoir de réparer ce qui avait été brisé. Zelda lui posa une main sur la joue et Corbeau tressaillit en santant la douceur de sa main sur son visage.

-Merci beaucoup, fit-elle. Je sais qu'on ne devrait pas vous demander cela mais…

-C'est bon, fit Corbeau en saisissant la main de Zelda. Vous me remercierez quand vous et Malon passerez de nouveau votre temps collés ensemble. Et puis…soyez sympas de ne pas nous traiter de tous les noms. Après tout c'est Rouquine qui devrait se plaindre le plus.

-Désolé, fit Link penaud. Je me suis laissé emporter par mes sentiments.

-Ca peut te conduire à faire des saletés mon vieux, fit Corbeau, j'en sais quelque chose. Allez, vous faites pas de bile, je vous prépare le terrain vous n'aurez plus qu'à la recevoir. Alors réfléchissez bien pendant qu'on sera partis sur ce que vous allez lui dire ».

Corbeau donna une tape amicale sur le bras de Link puis s'éloigna vers la chambre de Malon. Trancheur revint quelques minutes après les bras charges de vêtements. L'impératrice suivit ensuite, une lettre à la main. Cogneur transporta Malon. Elle portait une tunique de cuir serré sur la poitrine par des lacets, un pantalon de toile brun et des bottes de velours à talons. Doc déploya une couverture sur elle et Cogneur la fit transporter jusque dans l'arrière cours du château où Talon s'empressait d'harnacher deux cheveux à une cariole. Cogneur déposa Malon dans l'arrière de la cariole avec d'infinies précaution. Doc tendit une fiole à Corbeau.

« Donne lui ça, fit-il. Si elle semble trop souffrir. Ca calmera la douleur ».

L'Impératrice approcha à nouveau et tendit à corbeau une large carte pliée en huit.

« Vous suivrez la ligne, fit-elle. Vous devriez atteindre la Marche Elfique d'ici quelques heures. Je pense que vous y arriverez en fin d'après midi. N'ayez crainte, la route est entièrement sûre ».

Corbeau avait pris soin de prendre sa dague favorite ainsi qu'une épée qu'il avait attaché en bandoulière. Corbeau referma la trappe de la cariole, ajusta la couverture sur Malon et grimpa sur le siège du conducteur.

« On compte sur vous, lança Senjak.

-Comptez plutôt sur les Hauts Elfes, répondit Corbeau. Moi je ne pourrai rien faire si je me heurte à un mur ».

Il fit un petit bruit avec la bouche et la cariole s'ébranla. Elle descendit le long d'une artère principale, sous le regard des autres qui attendirent qu'elle disparaissent à travers le corps d'enceinte menant aux Marches Elfiques du Nord pour se disperser en silence.

Un ciel de plomb jouait les plafond sinistre au dessus des grandes plaines impériales. A part le vent qui murmurait dans les hautes herbes, Corbeau n'entendit aucun son. Un oiseau de passage brisait parfois la monotonie. La cariole traversait les Highlands d'un pas tranquille, entourée de plaines, de vallons et de buttes d'un vert maladif. Une chaîne de montagne vers l'Est s'alignait. A un moment donné, Corbeau vit un sanglier et ses marcassins traverser le chemin de pierre. Un panneau de bois dirigeait ses flèches vers les multiples branches d'un carrefour et autant d'autres directions:

Nord : Province de Va'Nailf

Sud : Citadelle Impériale

Ouest : Cité de Duskill, Observatoire de Duskill

Est : Massif de Va'Nailf

Sud-Est : Lac de Lémuria

Sud-Ouest : Collines de Versantil

Nord-Est : Rivière Soïl'Tal, Marches Elfiques (fermées jusqu'à nouvel ordre)

Nord Ouest : Va'Nailf Ouest, citadelle de Dul'Omaye

Corbeau embraya sur un chemin pierreux qui le mena vers le Nord-Est. Une fontaine aménagée en bord de route lui permit de rassasier une soif persistante ainsi que celle de ses chevaux. Corbeau regarda de plus près l'état physique de Malon et voyant qu'elle semblait souffrir lui donna une rasade de la potion de Doc. Elle sembla se détendre. Corbeau rajusta la couverture sous son cou. Elle semblait incroyablement vulnérable, elle qui fut si forte et si brave. Il retrouvait la fille qu'ils avaient recueilli alors il y a des jours de cela, faible, impuissante et en pleine souffrance aussi physique que mentale. Il regagna le siège du passager et fit avancer les chevaux d'un pas plus rapide. Il arriva enfin en vue de la rivière Soïl'Tal qu'un imposant pont de pierre traversait en direction de l'Est. Une pancarte avait été clouée en son bord :

Vers Marches Elfiques. Frontières fermées jusqu'à nouvel ordre. Interdiction de les franchir sous peine de lourdes sanctions.

Corbeau ne vit aucun garde, aucune tour de sentinelle aux alentours. L'avertissement semblait purement symbolique. Ou alors depuis longtemps la population s'était finallement résignée à en suivre les grandes lignes. Corbeau engagea la cariole sur le pont avec un léger frisson. Briser les interdits n'était qu'une formalité pour lui en temps normal. Celui-ci avait un arrière-goût qui laissa un frisson courir le long de son dos. Il était porteur d'une mission diplomatique chez un peuple qui entretenait apparemment des relations tendues avec l'Empire. Sur le coup, il se demanda si l'avoir choisi avait été une bonne solution. Quelqu'un comme le Capitaine aurait été plus à même de garantir le succès des futures transactions. Corbeau se retrouva de l'autre côté de la rivière et suivit un sentier dont les pavées étaient envahis par les herbes. Le chermin s'engageait dans une percée entre deux montagnes, apparemment de fabrication artificielle. Des arcades le surplombaient en hauteur, certaines lézardées de part en part. Il entendit l'écho de craquement sinistre et le claquement d'étendards lacérés par le temps qui y étaient encore suspendus. Désolation était le maître mot pour décrire les lieux. La lumière du jour diminua d'intensité et des flamèches d'un vert étherée s'embrasèrent dans des coupoles suspendues au milieu des arcades. Dans cette étrange lumière verdâtre, Corbeau fit avancer la charrette tandis que le vent seblait murmurer d'étranges litanies. Au loin, l'écho d'un chœur féminin, doux et délicat, résonnait conférant aux lieux un aspect surnaturel. Corbeau avait l'impression d'avoir traversé l'invisible frontière entre son monde à lui et cet étrange endroit éloignéde toute réalité. Il jeta un œil vers Malon qui reposait en silence dans la cariole. Constatant qu'elle ne souffrait pas plus que cela, il progressa le long de la trouée. Celle-ci s'ouvrit sur une spectaculaire porte de bois en arc brisé. Les rebords de l'arc étaient enchaînés par des ronces, des lières et des vrilles de plantes entrelacées dans un tressage complexe mais élégant de branches, de tiges et de feuilles. La double porte en bois était massive et clouée. Corbeau fit arrêter la charrette et descendit pour s'avancer vers elle. Il resta un instant à l'observer, ne sachant quoi faire. Soudain il sentit une main d'une douceur extraordinaire se refermer sur sa bouche, l'attirer contre la poitrine de quelqu'un et une lame de métal effleurer son cou. Dans son dos, il sentit une volumineuse poitrine faire pression sur lui tandis qu'une voix de femme colérique et glaciale s'adressa à lui :

« Niolf El Al'thleas !!! Nian Da'mon tei fol'me thiel dial !!!

La femme ne bougea pas, le maintenant sous son emprise. Mais elle ne déplaca pas pour autant sa main. Il sentit sa tête bouger, l'étudier dans tous les recoins. Elle le renifla même bruyamment à quelques reprises. Elle l'entraîna vers la cariole en grognant. Il sentit que la femme regardait Malon. Elle eut une brève exclamation. Et la lame de son couteau se rafermit sur sa gorge. Sa voix se fit de nouveau entendre, furieuse :

« Maol'Estail lief niel deni ! Oil ! »

La porte s'ouvrit alors en grinçant. Un grand personnage s'approcha d'eux. L'homme n'avait rien de l'elfe typique que les figures populaires d'alors se plaignaient à dépeindre. Un visage dur et dans l'âge mur, deux yeux d'un noir couleur d'encre, des cheveux tout aussi sombres peignés vers l'arière se déversant en cascades dans son dos. Les oreilles étaient longues et pointues. Il portait une chemise blanche aux manches retroussées jusqu'aux coudes et un gilet de cuir noir. Une bandoulière lui traversait le torse en diagonale, une épée rangée dans le fourreau. Il portait un pantalon de toile beige et des bottes de cuir brunes à ourelets et talons hauts. L'elfe le considéra avec un regard méfiant mais dénue de toute aggressivité.

« Bal'oh moei mal ?Fit-il.

-Eltai Mil ! Répondit la femme. El beis Oppoil. Lie Beies Hy'liannei".

L'homme leva un soucil. Puis il eut un geste de la main. Corbeau sentit la femme se détacher de lui, puis le contourner. Elle avait un visage fin et triangulaire, élégant et raffiné, un nez long, les lèvres fines, une coupe de cheveux auburn qui faisait une cloche autour de ses épaules. Son regard était d'acier. Elle était habillée d'une tunique de cuir, de pantalons errés, de bottes noires, portait des gants et un impressionnant arsenal de poignards en bandoulière. L'elfe s'adressa à nouveau à elle dans son language. Elle acquièsca, lanca un regard d'acier à Corbeau puis tourna les talons. L'Elfe le regarda alors.

« Je vous présente mes excuses pour cet accueil, fit-il. Mais comme vous avez du le lire en traversant la Soïl'Tal, la province elfique est fermée à tous et nous n'acceptons plus les étrangers chez nous. Je suis tout de même disposé à vous accorder cinq minutes mais pas plus. Après quoi je vous demanderai de repartir.

Corbeau toussota pour reprendre ses aises, massa sa gorge et s'avanca vers l'elfe.

-Nous sommes venus au nom de Sa Majesté Ardath, Impératrice de l'Empire, fit-il. Nous cherchons votre chef Natt'Anael.

-C'est moi, fit l'elfe avec sobriété. Bienvenue à vous. Mais je vois que votre amie se sens mal.

Il s'approcha de Malon avant que Corbeau n'ait pu répondre et l'étudia un instant sans prendre le temps de regarder son visage. Il l'entendit juste gémir et vit les petits soubresauts de son corps.

-Je vois, fit-il. Suivez-moi ! ».

Corbeau déplaca Malon et, la prenant dans ses bras, emboîta le pas de l'elfe.

Le village qu'ils traversèrent n'avait rien non plus du village elfique. L'architecture semblait être celle de races non-elfiques. Des chaumières en pierre se faisaient face, séparées par un chemin de terre boueuse. Un puis aménagé dans un coin dispensait de l'eau à quelques femelles elfes venues puiser de quoi boire. Corbeau se sentit mal à l'aise. Cette civilisation elfique était trop proche de la sienne, trop « normale » pour être honnête. Aucun visage ne reflétait de fierté ou de noblesse. Ils étaient simples quand ils n'étaient pas en proie à l'abattement. Rien dans le village ne semblait avoir de nature magique et il n'entendit pas le chant des oiseaux dans les arbres dont le vent agitait les branches dans un silence qui l'angoissa encore plus. Des maisons à colombages succédèrent aux chaumières. Un temple avait été aménagé entre deux demeures, un jardinet partageant son espace avec ce qui semblait être un cimetière. Ce qui l'horrifia. Un cimetière chez les elfes, c'était comme élire un hylien roi des elfes impériaux : impensable. Il voulut poser des questions mais quelque chose dans l'attitude de Natt'Anael lui commandait de ne pas se presser à ce sujet. L'elfe les fit pénétrer dans une demeure qui s'apparentait à une imposante église. Deux gardes en armures encadraient la double porte et ouvrirent à l'elfe sans ouvrir la bouche. Quand Corbeau entra dans la pièce, il se trouva au beau milieu d'un hopital.

Des femmes elfes en robe blanche, un tablier serré autour de la taille, couraient dans tous les sens vers le point d'origine de râles de douleurs, de pleurs, de cris, de toussotements qui émergaient d'espace emmurés derrières des rideaux de soie. Les infirmières (car ca ne pouvaient qu'en être à en juger par le sang sur leur tablier et leurs bras chargés d'outils) entraient et ressortaient en écartant les rideaux, naviguant d'un point à l'autre. Natt'Anael en interpela une qui hocha vigoureusement de la tête et invita Corbeau à la suivre. Ils traversèrent la nef et Corbeau sursauta à plusieurs reprises en entendant un cri ou un hurlement résonner. L'infirmière fit jouer un trousseau de clé dans une porte en bois à l'autre bout de la nef l'ouvrit sur un couloir parallèle. En face, une autre porte que l'infirmière ouvrit. Ils débouchèrent sur une petite chambre sans fenêtres. L'infirmière enflamma les bougies d'un geste de la main au dessus des mèches.

« Allongez-la, fit Natt'Anael. Nyelf' Alesth Olgrim Elt'Tyran Dil.

-Masha Dana, Du'Ane », répondit l'infirmière en s'inclinant.

-Que lui avez vous dit sans indiscrétion ? Demanda Corbeau en allongeant Malon dans le lit.

-Elle va aller me chercher quelques ingrédients, fit Natt'Anael en se débarassant de son épée. Je vais soigner la fièvre de votre amie.

-Merci beaucoup, fit Corbeau.

-Ne me remerciez pas ! Bon alors ? Que veut « Sa Majesté Ardath » ? »

L'elfe avait prononcé la question d'un ton des plus neutres. Ce qui sonnait presque comme une marque de non-respect.

« Je…Commença Corbeau. Ecoutez je voudrais bien vous répondre mais Rouq…ma camarade ici présente souffre le martyr et j'ai pas le cœur à m'étendre sur des sujets de politique quand j'ai une amie qui va peut-être passer l'arme à gauche. Est ce que vous pourriez l'ausculter ? Au moins me dire si ses jours sont en danger ?

L'elfe le considéra sans un mot puis se leva et s'approcha de Malon. Il l'étudia pour la première fois et un bref instant il vit son visage s'assombrir. Il écarta les mèches de cheveux qui s'allongeaient sur le visage de Malon et Corbeau vit pour la première fois son visage s'illuminer d'étonnement.

« Niol Tan, soupira-t-il. Comment s'appelle-t-elle ?

-Elle se nomme Malon, fit Corbeau.

-Impossible ! Fit l'Elfe en se durcissant subitement. Malon ne quitte jamais le camp ! Elle y est recluse depuis…

-Attendez une minute, fit Corbeau en s'avançant d'un pas, qu'est ce que vous me racontez ? Elle est hylienne, elle a vécu sur Hyrule, elle a jamais foutu les pieds ici.

-Pas de ca avec moi ! Protesta l'Elfe en désignant Malon. Je sais reconnaître Malon quand je la vois.

-Elle ne m'a jamais dit qu'elle vous connaissait ! Rétorqua Corbeau. Puisqu'elle n'a jamais foutu les pieds ici ! Elle n'était que simple fermière avant qu'Hyrule soit condamnée par les déesses et n'en est jamais partie !

Le visage de l'elfe devint livide.

-Qu'est ce que vous dites ? Hyrule ? Condamnée par…

Il se tourna de nouveau vers Malon. Puis lui passa la main sur le front. Et se raidit.

-Ca alors… Ce n'est pas…»Soupira-t-il.

Il se redressa, son visage réaffichant progressivement sa dureté d'origine.

« Je vous présente mes excuses, fit-il, j'ai pris votre amie pour quelqu'un d'autre mais il est clair que nous ne parlons pas de la même Malon. Vous dites qu'elle est fermière ?

-Etait, corrigea Corbeau. Maintenant elle est généralissime de l'Empire mais c'est une longue histoire.

Les yeux de Natt'Anael se portèrent vivement sur Malon. Celle-ci respirait avec difficulté et son visage était d'une pâleur effroyable.

-Pour qu'Ardath nous envoie la généralissime en personne il faut que ce soit un cas d'extrême urgence, fit l'elfe. Mais je croyais que c'était cette vieille pourriture de Kal'Domas qui avait cette charge ?

-Soignez la et je vous raconterai toute l'histoire du début jusqu'à la fin », fit Corbeau simplement.

L'infirmière apporta à ce moment là un plateau sur lequel étaient diposées des coupoles remplies d'herbes et des instruments métalliques et deux autres amenèrent chacune des jarres et des verres et les déposèrent sur une petite table basse devant laquelle l'elfe s'assit. Il se frotta les bras, les mains et commenca à puiser dans les coupoles des touffes d'herbe.

« Votre amie est très faible, fit-il, mais ne vous inquiétez pas elle vivra. Ce n'est pas une maladie pour tout vous dire. Elle fait juste une réaction à sa propre magie. C'est une apprentie n'est-ce pas ?

Corbeau répondit oui de la tête. L'elfe commenca à macher une petite boule d'herbes qu'il recracha ensuite et pila au fond d'une coupole d'argile.

-Ce genre de réaction est rare, reprit-t-il. Elle concerne les magiciens de très gros potentiel. Très très gros. C'est le système immunitaire qui en est en fait la cause.

Corbeau fronça les sourcils.

-Le système immunitaire est l'ensemble des mécanismes de défense du corps contre toute attaque extérieure, expliqua l'Elfe. C'est une notion qui ne vous est pas connue parce que nous l'avons mise au point très récemment. Des analyses montrent que le corps peut réagir de façon intelligente contre certaines agressions de types pathogènes ou contre certaines mollécule. Il peut également se servir de la magie quand il sent que le corps peut en disposer. Votre amie vient de faire ce qu'on appelle une « Crise de Magie Aigue ». C'est une crise qui ne touche que les novices et en général les magiciens incapables de contrôler leur propre magie. Elle est déclenchée par plusieurs facteurs : le stress, un choc émotionnel, une perte de sang-froid,… Dans tous elle cas elle se traduit par une suractivité magique au sein du système immunitaire qui brouille les sens et provoque la saturation au niveau du cerveau. Pour être plus clair, votre amie a eu un choc ou trop de stress et ca l'a vidée de ses forces, tant physiques que spirituelles. Cela ne paraît pas comme ca mais elle a à peine la force de penser en ce moment même.

Corbeau se raidit en la regardant. Son visage traduisait avec éloquence une intense souffrance. L'Elfe mélangea la pate de sa coupole dans un bol dans lequel il avait versé un filet du liquide de chacune des petits jarre. Il touilla le contenu d'un geste sûr.

-C'est impressionnant et très fatiguant, continua l'elfe. Mais c'est tout ce qu'il y a de plus bénin. Ca disparaît au bout de quelques jours en général le temps que le corps reconfigure son système immunitaire. Mais avec une potion on peut accélérer le processus en calmant les zones du corps en suractivité.

Il vint s'asseoir du côté de Malon et lui ouvrit la bouche. Puis il y versa lentement le contenu du bol en massant sa gorge. Quand il eut finit, ils attendirent. Quelques secondes à peine furent nécessaires pour que le visage de Malon change d'expression : il s'appaisa, ses gémissements céssèrent et sa respiration se fit plus lente et régulière.

-Cette potion agit en deux temps, expliqua l'elfe en tournant ses pouces autour des pomettes de Malon. Elle calme les zones de suractivité magique en transmettant un message au système immunitaire. En gros dites vous que cette potion va faire savoir à son corps qu'il n'a aucune raison de s'exciter comme il le fait. Cela va donc neutraliser directement la suractivité magique. Ensuite la potion va accentuer l'activité de reconfiguration et accélérer le processus de récupération. La magie qui filtre dans le corps de votre amie va se remettre à circuler de façon normale.

L'elfe inspecta les yeux de Malon qui avaient conservé leur couleur saphir. Puis il passa ses mains sous son cou avant d'acquièscer.

-Tout va bien, fit-il en se relevant. Elle est en parfaite santé. Mais elle a besoin de dormir.

-Je vous remercie, fit Corbeau en sentant s'envoler un poids sur son ventre. A vrai dire on a vraiment eu peur pour elle.

-Elle aurait récupéré tôt ou tard comme je vous l'ai dit, fit l'elfe en rangeant le bol sur le plateau. Maintenant il vaudrait mieux me dire ce qui s'est passé à ce sujet. Sortons, nous allons en discuter devant un verre.

Corbeau s'immobilisa.

-Les elfes…boivent ? » Demanda-t-il.

L'elfe ignora sa question et l'invita à sortir. Puis d'un geste de la main il plongea la pièce dans le noir. Une infirmière attendait sur le seuil de la porte. Ses yeux étaient cernés, son air fatigué mais déterminé à continuer sa tache. Ses longs cheveux blonds semblaient avoir subi le souffle furieux du vent. Elle était belle mais quelque chose manquait chez elle. Ce petit plus qui conférait aux elfes leur grâce naturelle. Natt'Anael s'adressa de nouveau à elle et elle s'inclina respectueusement avec de saisir la clé de la porte et de s'éloigner.

« Nous allons boire un verre, fit l'elfe sans regarder Corbeau et en s'étirant. Et je vais en profiter pour vous présenter quelqu'un de très intéressant ».

Corbeau n'en revint pas. Une taverne. Chez des elfes. Ce qui d'une certaine manière était aussi approprié qu'un bordel en guise d'annexe d'un temple de vierges. L'elfe passa la double porte et corbeau tomba dans une grande salle qui rappelait celle de son auberge : vaste, éclairée d'un grand chandelier, remplie de clients attablés. Derrière un comptoir, un elfe barbu essuyait des chopines en tapant le bout de gras avec un autre de ses confrères. Les habits des clients n'avaient pas l'élégante noblesse des elfes : ils étaient simples : des tuniques de toiles, des pantalons serrés, des bottes de cuir et tous les visages, bien que d'une grande beauté, étaient dénués de cette aura de divinité qui seyait aux elfes d'habitude. Corbeau observa ce lieu singulier et ses clients singuliers avec de grands yeux. L'Elfe cherchait quelque chose et le trouva apparemment car il se dirigea d'un pas vif vers une table. Chaque client qui le vit le salua avec respect. Corbeau le suivit. Il y vit une femme, renversée sur la table, visage enfouie dans son bras plié, comme en plein sanglot. Son autre main serrait un gobelet. Une cascade de cheveux roux se déversait comme une rivière de feu sur la table. Elle semblait dormir mais la femme se manifesta en parlant :

« Tu m'emmerdes Natt' ! Grogna-t-elle. Casse-toi !

-Allez debout, on a de la visite, répondit l'elfe en joignant un geste de la main à la parole.

-Rien à foutre, dégage ! Laisse moi boire !

-Ca risque de te plaire en plus…

-Ben voyons ! Y'a plus rien qui me plait dans ce putain de monde ! Maintenant sois gentil, dégage, tu veux ? »

L'elfe soupira, regarda Corbeau d'un air presque gêné et aggripa le cou de la femme qui fit basculer d'un geste vif vers l'arrière. La fille eut un gémissement de surprise. Corbeau sursauta et sentit ses jambes se dérober : devant lui, assise, les yeux embrumés par l'ivresse et le regard ivre, se tenait le clone parfait de Malon. Ses lèvres étaient cependant colorées de pourpre et ses yeux cernés d'un mascara noir très fin mais qui renforcait son regard. En dehors de cela c'était le même visage, la même pâleur, le même nez, la même bouche, les même yeux dans lesquels brillaient en plus une petite lueur de sauvagerie. Elle ne parut pas l'apercevoir et se tourna vers l'elfe.

« Toi tu sais vraiment pas écouter quand on te demande quelque chose pas vrai ? Fit-elle.

-Va t'arranger Malon, grogna l'elfe. Nous avons des invités de marque ! Nous souffrons suffisamment pour que tu viennes en ajouter d'avantage.

-Des invités de marque hein ? » Fit-elle.

Elle se tourna vers Corbeau. L'étudia un instant. Elle ne semblait pas réagir à la stupéfaction qui s'était affichée sur son visage. Elle regarda l'elfe à nouveau.

« C'est où que tu ranges tes potions contre l'ivresse ? Demanda-t-elle, vacillant sur sa chaise.

-Demande à Glast, fit l'elfe. Il sait où elle sont.

-Y'a intérêt à ce que ca vale le coup Natt, fit-elle en levant un doigt. J'aime pas qu'on m'emmerde quand j'aime être seule !

-Fais ce que je te dis, tu verras bien ! »

« Malon » grogna, se leva, trébucha et fut rattrapée au vol par l'elfe. Celui-ci jetait des regards partout, presque terrorisés à l'idée que les autres clients assistent à cette scène. Puis il la mena vers le comptoir et la fit asseoir à un tabouret avant de revenir s'asseoir près de Corbeau. Il soupira.

« Désolé, fit-il. Elle est…elle passe une mauvaise période.

-Vous l'avez appelée…Malon…Fit Corbeau en la désignant du doigt. Qu'est ce que…

-C'est Malon Hora Wolff, répondit l'elfe du tac au tac. La seule et unique guerrière sainte d'Hyrule ».

Corbeau resta statufié, sentant une terreur mystique envahir tout son être. De l'autre côté du bar, Hora Wolff buvait son remède en faisant la grimace.

Malon revint s'asseoir, l'air passablement maussade mais apparemment dégrisée. Elle semblait sortir d'une torpeur dont elle ne se souvenait plus. Elle se laissa tomber sur la chaise face à eux et les considéra tour à tour en croisant les bras sur la table. Puis elle désigna Corbeau :

« C'est qui ce gosse ? Demanda-t-elle.

-Il provient de l'Empire, fit Natt'Anael. Ca me fait penser que vous ne vous êtes effectivement pas présenté.

-Désolé, mon nom est Mattael Corvinus, fit Corbeau. Je sers dans la Compagnie Impériale sous le nom de Corbeau.

-La Compagnie Impériale…Fit Malon en réfléchissant. Ah oui ! Je me souviens ! Je savais pas que ca existait encore ce truc…

-Il n'est pas venu seul, fit Natt'Anael. La Généralissime de l'Empire l'accompagne.

-Quoi Kal'Domas est ici ?! Fit Malon en se dressant. Si c'est pour ca que tu m'a réveillé autant te dire que…attend. La Généralissime ?

-Il y a deux généralissimes désormais, expliqua Corbeau. Le Généralissime Kal'Domas des Elfes Impériaux et ma camarade, d'origine hylienne.

-Qui s'appelle Malon, fit Natt'Anael. Et qui est ton portrait craché. Je m'y suis moi-même laissé prendre.

Malon les regarda tour à tour, ferma les yeux en inspirant profondément et croisa les mains.

-Y'a quelque chose que j'ai raté ou quoi ? Demanda-t-elle presque sur un ton de reproche.

-A vrai dire je nage dans les mêmes eaux troubles que toi, répondit l'Elfe. Monsieur Corvinus ici présent pourrait profiter de cette occasion pour nous dire ce qui l'amène ici et pourquoi Ardath et Senjak ont jugé bon de me recontacter après tout ce temps.

-Et tu dis que ta Généralissime me ressemble comme deux gouttes d'eau ? Demanda Malon. Attend, elle est où je veux voir ca de plus près !

-Elle se repose, fit Natt'Anael. Elle a été victime d'une réaction magique de son propre corps.

Malon siffla brièvement.

-Elle a quel âge ? Demanda-t-elle.

-25, répondit Corbeau. Et elle vous ressemble extraordinairement, je confirme.

Malon eut un petit sourire.

-Bien et moi dans tout ca ? Fit-elle. Vous n'êtes pas venu me réveiller juste pour me dire que mon double venait de débarquer dans la place.

-Sa Majesté a rédigé un message pour vous, fit Corbeau en tendant la lettre cachetée à Natt'Anael.

D'un geste élégant il s'en saisit et les ongles acérés que Corbeau n'avait pas remarqué jusque là déchirèrent l'enveloppe avec aisance. L'Elfe parcourit le message sans qu'à aucun moment son visage n'affiche la moindre expression.

Très cher et précieux Natt'Anael,

Je te dois des excuses pour ne reprendre contact avec toi que si tard. Et que cela soit pour te demander un service. Je t'ai envoyé deux de mes plus illustres personnalités de mon Empire en gage de confiance afin que les liens qui nous unissent, aussi affaiblis soient-ils par les concours de circonstances dont nous sommes tous deux au courant, demeurent toutefois solides. J'espère que la nouvelle Généralissime te plaira. Si tu pouvais me la remettre sur pied cela m'arrangerait énormément. Je me tourne vers toi en désespoir de cause. Je sais qu'il est insultant de te considérer uniquement comme une solution de secours là où tu devrais être le premier sur la liste de ceux que j'appelerais à mes côtés. Mais nos rapports conflictuels ainsi que la situation politique m'ont hélas poussé à faire preuvre de prudence et, je dois l'admettre, à privilégier le bien de l'Empire au détriment de notre amitié. Comme convenu il était question de rediscuter de la situation dès que possible. Je t'offre l'occasion d'y remédier dès maintenant afin de clarifier une bonne fois pour toute cette situation. Je ne vais pas t'implorer à genoux pour ton pardon, je sais que l'Empire est en grande partie responsable de ce qui vous arrive et j'en assume l'entière responsabilité.

Le peuple d'Hyrule a été récemment maudit. Sa terre va être consummé par ses propres déesses et j'ai recueuilli la Famille Royale ainsi que son peuple au sein de ma citadelle. Le parti des Elfes Impériaux a du faire de nombreuses concessions car la malédiction qui touche Hyrule semble ne pas s'y limiter et pourrait menacer l'intégrité de mon Empire…ainsi que ton propre peuple cela va sans dire. De ce fait j'ai décidé de mettre fin de façon ferme et définitive à toutes les tensions qui pourraient nous opposer. J'en ai assez de plier le dos face aux impériaux et je ne veux pas quitter ce monde un jour sans avoir exprimé clairement mon pardon à toi et à ton peuple pour les souffrances que nous vous avons causé. Je te demande à toi, Natt'Anael, le plus sage et le plus noble de tous les elfes de ce monde, de m'accorder ta confiance et de venir en ma Citadelle afin de rediscuter de tout cela comme nous l'avions autrefois prévu. Il est sans doute trop tard pour réparer mes erreurs mais j'en ai assez de tourner le dos à ceux qui ont tant donné à mon Empire au prix de leur propre existence. Je veux que toi et ton peuple redeveniez le grand peuple des nobles Hauts Elfes. Je sais que ce n'est pas à moi de décider de ce genre de choses mais il n'est désormais plus question de plier l'échine devant les Elfes Impériaux. Toi et tes frères devez regagner la place qui vous est dûe. L'hégémonie des Impériaux est fissurée depuis l'intervention des hyliens. En nommant Malon Généralissime, j'ai creusé la brèche. Ton arrivée et (je l'espère de toute mon âme) notre réconciliation sonnerait la fin de leurs exigeances et ramènerait l'équilibre dans l'Empire. Une bonne fois pour toute et nous permettrait ainsi de nous préparer efficacement au combat qui nous attend.

J'ose espérer dès lors que ta réponse sera positive et que notre rencontre sera fructueuse. Fais savoir à ton peuple que je suis prête à ramper devant lui s'il le faut. Mais par pitié je t'en supplie, accepte ma requête.

Si je ne reçois aucune réponse de ta part ou qu'elle est négative, je n'ai plus qu'à te dire adieu. Et pardon pour mes fautes.

Très amicalement,

S.M L'Impératrice des Empires du Nord

Ardath

Natt'Anael plia la missive avec un soupir pensif. Malon et Corbeau le regardèrent fixement, elle avec curiosité, Corbeau avec tension. L'elfe pensait, les yeux fermés, son expression toujours aussi stoïque. Puis il les rouvrit avec un soupir.

« Y'a que Ardath pour pouvoir écrire cette lettre, fit-il presque pour lui-même en regardant la missive dans ses mains. Mais…je pensais pas qu'elle l'avait pris aussi mal. Je l'ai mal jugée je crois.

Il tendit la lettre vers Corbeau.

-Ardath ne nous a jamais menti, ni même trahi, fit l'elfe. Ce sont ces ordures d'Impériaux qui ont profité de l'occasion pour prendre le pouvoir et faire de nous ce que nous sommes devenus. J'accepte sa requête…symboliquement. Mais je dois me concerter avec mon peuple, Corvinus. Il a le droit de choisir entre le mépris et la clémence. Je te donnerai ma réponse demain. Viens ce soir dans la Hutte de l'Assemblée des Hauts Elfes. Tu pourras parler au nom de l'Impératrice.

-Si votre peuple en veut à l'Empire, fit Corbeau avec une pointe d'inquiétude, est ce que je risque de ne pas…

-Tu auras sans doute le droit à quelques regards méfiants mais rassure-toi ils ne te feront rien tant que je suis là, fit Natt'Anael. Et eux aussi savent qui sont les vrais coupables. Par contre si les Impériaux savent que tu a pris contact avec nous, ca risque de péter aux fesses de Ardath.

-Et moi dans tout ca ? Fit Malon.

-Désolé mais il n'y a aucune consigne à votre sujet, fit Corbeau. A vrai dire…vous êtes portée disparue depuis…

-459 ans et des poussières, répondit Malon avec lassitude.

Corbeau blanchit.

-Elle a recu l'immortalité, expliqua Att'Anael. Peu avant que nous la perdions. Ironiquement elle est restée immortelle alors que nous voyons notre espérance de vie se réduire comme une peau de chagrin.

-Et c'est pas un cadeau, fit Malon avec un soupir.

-Mais maintenant que j'y pense, fit Att'Anael. En admettant que les négociations avec Ardath soient fructueuses cela pourrait nous être utile que tu sois là.

Malon leva les yeux vers l'elfe.

-Quoi reprendre du service ? Grogna Malon. Tu te fous de ma gueule ?

-C'est la Terre des Ombres qui serait responsable de tout, fit Corbeau. On pense que le Cercle des Rois Sorciers reprend du service.

Malon s'agita nerveusement sur sa chaise et son visage se peignit des couleurs d'une colère intérieure.

-Non…Répondit-elle. J'ai déjà donné. Et pourquoi d'abord ? Ca me concerne plus. Je suis un fantôme du passé.

-Ne dites pas ca, fit Corbeau. Vous êtes une sainte dans le monde.

Malon eut un petit rire.

-J'ai la gueule d'une sainte à ton avis ? Fit-elle en le regardant avec un sourire cynique.

Corbeau ne répondit pas. Malon Hora Wolff avait plus le visage d'une fille brisée par une vie tumultueuse que celui d'une femme exemplaire.

-Att'Anael te suffira bien, fit Malon. Mais ne compte pas sur moi. Je ne suis pas plus guerrière sainte que toi danseuse du ventre. Moi je reste ici et je ne bouge pas. Menez votre petite quête comme il vous plaira mais faites le sans moi ».

Corbeau voulut protester mais l'elfe le retint en posant sa main sur la poitrine et en le regardant d'un air entendu. Corbeau soupira et baissa la tête. Il se sentait tellement impuissant.

« On va te laisser Malon, fit Att'Anael. Si tu changes d'avis tu sais où me trouver.

-Rassure-toi je ne te dérangerai pas, fit Malon. Je vais boire encore un verre. Ou deux. Ou une bouteille. Et j'irai dormir un peu. D'ici là ne revenez plus me déranger s'il vous plaît. L'un comme l'autre.

-Allons-y », fit Att'Anael.

Il sortirent de l'auberge. Malon claqua des doigts et une serveuse vint poser sur sa table une cruche dont elle versa le contenu dans un grand verre.

« Malon Hora Wolff, soupira Corbeau. Si je m'attendais à ca.

-Longue histoire, fit Natt'Anael. Je vais vous emmener dans vos appartements. Vous y passerez la nuit.

-Et pour Malon ? La Généralissime j'entend ?

-Elle devrait se réveiller d'ici peu. Nous verrons alors son état. Si elle est trop faible, on la gardera dans l'hôpital pour la nuit ».

Il mena Corbeau vers une autre grande batîsse semblable à une auberge en apparence faite de bois et de colombages. Une lanterné éclairait la porte d'entrée. Aucune enseigne au dessus de la porte ne nommait les lieux. Ils avançèrent dans un petit hall et emprintèrent un escalier sur la gauche qui montait en hauteur. Une horloge faisait entendre le tic tac de son balancier et un brouhaha étouffé provenait d'une pièce un peu plus loin. L'elfe installa Corbeau dans une chambrette sobrement meublée d'un lit et d'une petite commode où une douce chaleur régnait.

« Installez vous, fit l'elfe. Je vais faire monter vos affaires.

-Je peux le faire si… Fit Corbeau.

-Ne vous inquiétez pas, fit l'Elfe. Vous êtes nos hôtes. C'est la moindre des choses.

Natt'Anael s'approcha de Corbeau.

-Mais si j'ai un conseil à vous donner, fit-il, ne nous appelez pas Hauts Elfes. Du moins pas en présence de mon peuple. Comme vous avez pu le constater on est loin de ressembler à ce qu'on dit de nous. Nous traversons une cpériode très difficile et la fierté de mon peuple a été sérieusement ébranlée. Nous appeler Hauts Elfes…risquerait d'être pris pour une moquerie. Ne faites pas de gaffe.

Corbeau resta un instant sans rien dire, surpris.

-Compris, fit-il enfin simplement. Merci pout votre hospitalité, j'apprécie.

-Je vous en prie, fit l'elfe. Je repasse vous prendre d'ici une heure. Nous irons voir comment se porte votre amie. Puis nous mangerons et nous assisterons à cette assemblée.

-Malon pourra-t-elle y asssister ?

-Si tel est son désir… »

L'elfe sortit après avoir salué Corbeau d'un signe de tête. Corbeau reçut ses affaires des mains d'un elfe baraqué comme un ogre et qui ne lui adressa pas un mot. Puis il se retrouva seul dans une chambre. Il s'assit au bord du lit, désabusé et sentant peser pour la première fois le poids de la solitude plus que d'habitude.