La Fille Morte

Elle s'éveilla au son du vacarme strident des mouettes au-dessus d'elle. Pendant un instant sans fin elle resta juste étendue là à les écouter, le son traversant sa tête et repartant sans laisser la moindre trace de signification derrière lui. Elle pouvait sentir le sel et la brise de mer, entendre le mélange d'argots des marchands, sentir le glissant de la pierre humide et des algues emmêlées, et quelque part d'elle murmura 'port'. Une fois que les mots commencèrent à se résoudre en sens, et pas seulement un filet de bruit distant, elle put en comprendre une partie.

Le Seigneur de la Mer est mort, disait l'un. Tué dans la nuit dans son propre palais, avec toutes ses épées autour de lui, c'est fichtrement étrange, non? Et un autre répondait : En ces temps de guerre et de malheur, un homme n'est même pas en sûreté dans ses propres murs – mais j'irais pas chercher bien loin le coupable. C'était ce chevalier tout sourire, sûr comme l'hiver. Ma nièce, elle sert là-bas, elle me dit que le Seigneur de la Mer l'a renvoyé promener. Petite surprise qu'il se soit enragé jusqu'au meurtre.

Braavos, pensa la fille morte. Même cela lui revint difficilement, résonnant vers elle comme à travers le constant roulement des vagues. Elle commençait lentement à réaliser qu'elle avait toujours un corps, et un goût amer et noir lui brûlait la gorge et l'estomac. Mais ce n'était pas celui dont elle se souvenait – cette chose de guingois à deux jambes et sans poils. Elle avait été dans une cage sur une petite place de village, pattes avant et arrière attachées, cent hommes et enfants la narguant tout autour d'elle, pointant du doigt, riant et jetant des choses. Foutue louve. Tueuse d'hommes. Monstre. Meurtrière. Et il avait fait sombre, et la neige était tombée plus fort, et elle avait tenté de toutes ses forces de ronger ses chaînes, car elle savait que si elle restait là plus longtemps, elle mourrait. Mais en vain. Elle ne pouvait pas.

Et puis il s'était trouvé là. Cela embrouillait la fille morte au-delà de tout qu'ici, dans son corps qui s'éveillait, elle ne pût se rappeler qui il était. La louve l'avait reconnu quand elle l'avait vu, et cette reconnaissance n'avait pas été plaisante. Mais n'importe comment elle n'avait pas vraiment cru qu'il comptait lui faire du mal et elle avait observé tandis qu'il s'escrimait et jurait dans la nuit froide, démantelant les barreaux de sa cage et employant quelque huile pour faire glisser les anneaux de ses pattes. Il s'était reculé et elle avait attendu le piège, mais aucun n'était venu. Alors en remerciement elle lui avait léché les doigts et avait filé dans la nuit.

Des chiens et des loups. Quelque chose, quelque chose à ce sujet la titillait, mais le souvenir, comme le reste, avait été soufflé au-delà du souvenir.

Il m'a sauvée.

La fille morte ne pouvait entièrement expliquer sa certitude, mais elle savait qu'elle ne se serait jamais réveillée si la louve était restée dans sa cage.

C'est pourquoi j'ai survécu quand j'ai bu à la fontaine, réalisa-t-elle.

Cela avait été un pari affreux, pas même fait consciemment. Mais puisque tant d'elle-même avait été préservé dans la louve, elle avait été sauvée - et donc quand la louve avait été libérée, elle aussi.

Encore engourdie elle tâta son visage, craignant ce qu'elle risquait de trouver. Elle avait bu alors qu'elle portait encore son déguisement d'emprunt, se rappela-t-elle, et c'était une autre raison pour laquelle elle l'avait risqué – elle n'invitait pas le don du Dieu aux Multiples Faces sur sa vraie personne, mais plutôt sur le visage et la forme qu'elle avait appelés Lyanna Snow. Tout lui avait été à présent retiré sauf qui elle avait toujours été. Mais qui est-ce ?

Il y avait de la peau sous sa main, pas du sang. E

le la toucha à tâtons, trouvant le nez et les yeux et la bouche. Elle avait dû passer pour morte de façon assez convaincante pour que même eux, les scénaristes de la mort, le crussent.

Mais pourquoi suis-je ici ? Pourquoi ne m'ont-ils pas emmenée rejoindre leurlégions ?

C'était ce qui avait dû arriver aux autres acolytes qui avaient échoué à leur initiation.

Tu ne peux être sans visage et tu en sais trop de notre art pour partir. Comprends-tu ce que cela veut dire ?

Seulement alors la fille réalisa qu'ils avaient très bien pu le faire. Qu'ils avaient pu prendre quelque chose de bien plus important – que peut-être c'était pourquoi elle ne pouvait se rappeler son propre nom, ou ce à quoi devrait ressembler son vrai visage, ou pourquoi elle était à Braavos pour commencer. Tout ce dont elle se souvenait était ces derniers instants frénétiques, sachant qu'il n'y avait qu'une échappatoire, et la brûlure de l'eau noire qu'elle avalait.

Elle changea de position, douloureusement. Les bruits du port se poursuivaient autour d'elle. Personne ne lui consacrait d'attention particulière des corps dans les canaux n'étaient pas un spectacle rare après une nuit où les bravos s'étaient défiés, et si le Seigneur de la Mer était vraiment mort, des factions rivales allaient comploter et se couper la gorge pour aligner leur candidat à la succession. Il était étrange que quelqu'un se fût réellement préoccupé de tuer le vieux et malade Ferrego Antaryon. Il serait mort bien assez tôt en son temps, et -

Non. Non, il y avait quelque chose à ce sujet qu'elle devait se rappeler. Tout n'avait pas été effacé - c'était seulement hors d'atteinte, toujours dans sa louve, galopant librement en Westeros.

Je dois essayer de me glisser à nouveau en elle. Je dois.

Elle s'agrippa, lutta. C'était aussi douloureux que si elle avait essayé de se déchirer en deux pour de bon, épais et maladroit, comme de griffer de la laine lourde d'humidité. Pendant un moment une sensation diffuse lui vint : la course à travers de gros arbres, les pattes taillant dans un demi-pied de neige fraîche, tandis que l'œil bleu du Dragon de Glace étincelait froidement au-dessus de sa tête.

Le Nord. Je vais dans le Nord.

Puis la vision disparut, et elle s'affaissa, secouant sous l'effort. Après quelque temps à récupérer, elle ouvrit les yeux. Ses vrais yeux.

La lumière du soleil les frappa comme une lance, et elle les referma vivement une fois de plus, les ouvrant seulement par degrés jusqu'à ce qu'elle pût supporter la douleur. Elle était allongé sur les docks inférieurs du Port du Chiffonnier, où elle avait souvent marchandé autrefois, et comment et pourquoi elle était venue ici était un mystère qui devrait attendre plus tard. Au moins elle semblait en grande part intacte, mais il n'y avait pas moyen de dire si Jaqen –

Jaqen. La fille se figea alors qu'un soudain éclat de souvenir la traversait. C'était lui qui l'avait pourchassée dans la Maison, celui à qui elle avait tenté d'échapper quand elle avait bu à la fontaine. Celui qui lui avait dit qu'elle n'avait d'autre choix que de mourir.

C'était mon ami, je pensais qu'il était mon ami.

Mais il n'était personne. Vraiment personne. Le plus dangereux de tous.

Y penser lui fit jeter des regards nerveux autour d'elle, mais aucun assassin magique et malveillant dépourvu d'identité ne pouvait être complaisamment repéré. Tremblante comme un poulain nouveau-né, elle se remit debout. Puis, pensant à quelque chose, elle s'agenouilla et regarda son reflet dans l'eau sale et verte.

Un long visage solennel, vaguement chevalin, lui rendit son regard. Des yeux gris, des cheveux bruns en broussaille, quelques boutons d'acné sous sa mâchoire fine. Agacée, elle les fit éclater. Ce n'était pas un joli visage, et il avait plus l'air d'une tête de garçon que de fille, mais il y avait quelque chose de réconfortant et familier. Il ferait l'affaire, jusqu'à ce qu'elle se rappelât.

Il fut encore plus dur de se lever, mais elle y arriva. Elle n'était pas vêtue des élégants, discrets habits que Lyanna Snow avait revêtus pour aller à l'Orbe, mais plutôt quelques haillons qui avaient l'air d'un sac de toile. Quand elle marcha sur une couture, il se déchira et elle comprit.

Un linceul. On m'a cousue dans un linceul.

Grimaçant quand ses pieds nus heurtèrent les pavés cuits par le soleil, elle commença à trotter aussi vite qu'elle pouvait, courbée comme une vieille femme. Elle se demanda combien de temps elle avait été morte. Cela pouvait être le matin suivant, ou une semaine, ou des mois. Mais elle ne pensait pas que cela faisait autant, si on discutait encore l'assassinat du Seigneur de la Mer sans mention d'un replaçant.

Elle aurait aimé savoir où elle allait. La Maison du Noir et Blanc était hors de question, comme le Palais du Seigneur de la Mer, et elle n'avait pas d'autre logement permanent à Braavos. Le capitaine Terys et ses fils n'étaient probablement pas au port, et sa seule option restante était de rechercher Brusco le vendeur de moules et ses filles. Mais si les Sans-Visages découvraient sa survie et en étaient courroucés…

Ils ne le feraient pas, se dit la fille morte. Quoi que les Sans-Visages pussent être, ils étaient cruels uniquement pour tuer ceux dont les morts avaient été réclamées par prière, et leur dévotion à leur sacerdoce était absolue. Puisqu'elle vivait, ils pourraient bien voir cela comme une preuve que le Dieu aux Multiples Faces ne l'avait pas acceptée comme servante. Et comment pourrait-elle révéler leurs secrets, quand elle ne s'en rappelait aucun ? Autant elle essayait, autant l'intégralité du temps qu'elle y avait passé n'était rien de plus qu'un grand flou.

Ce serait donc une des auberges où elle avait pratiqué en tant que Beth l'Aveugle, décida la fille. Plus de détails de qui elle avait été à Braavos lui revenaient, mais avant cela, ce n'étaient que des loups.

Néanmoins, même cette décision prise, ce ne fut pas une mince affaire de l'accomplir. Elle n'avait pas d'argent pour payer son passage, et puisque que Braavos était autant bâtie sur l'eau que sur la pierre, elle dut traîner de quai en pont en galerie couverte, parfois trempant dans les canaux et nageant quand c'était le seul moyen. Son relatif manque de vêtements était un avantage dans ce cas, bien qu'elle dût faire attention dans les passages bondés ; les gondoliers l'insultaient en braavosi plein d'argot tandis qu'ils godillaient autour d'elle. Pourtant, les gens étaient de loin plutôt gentils, et un ou eux lui permirent même de monter sur leurs bateaux pour un rien. Parfois ils lui demandaient si elle avait été blessée, mais elle ne pouvait que secouer la tête et garder le silence. Elle n'avait aucun nom à donner, pas même un faux.

Enfin, boitant et sautillant à chaque pas, elle atteignit l'auberge de Pynto et se faufila à l'intérieur. Elle avait si soif qu'elle aurait pu se dessécher et partir en poussière, mais la simple idée de l'eau lui retournait l'estomac. Ses mains et ses genoux étaient ensanglantés, mais elle ne pouvait se rappeler quand c'était arrivé.

Un soir de travail ordinaire, Pynto n'aurait eu quel de rares clients, mais la nouvelle incroyable du meurtre du Seigneur de la Mer avait rempli sa salle à craquer. Pynto et ses filles étaient débordés à essayer de verser la bière et servir le souper, et alors qu'elle se faufilait à travers la foule de potineurs, la fille morte vit une occasion.

- Quelques pièces de cuivre, dit-elle, si je travaille pour la nuit ?

Le propriétaire la regarda et renifla.

- Tu ne travailleras pas dans la taverne de Pynto avec ces haillons, non. Ceci est un établissement respectable - mais il se trouve, nous pourrions faire l'usage d'une paire de mains en plus… ou trois. Carella ! File en haut et prends une de tes robes pour la demi-portion, elle va nous aider ce soir.

Il ne me connaît pas.

Mais de toute façon, il n'aurait pas pu - elle était venue là en tant que Beth l'Aveugle, portant le visage de Beth l'Aveugle, et elle ne se connaissait pas elle-même. Il y avait quelque chose qu'il avait dit, à propos d'une demi-portion – elle devrait se rappeler, elle devrait. Cela venait en éclairs, comme des signaux depuis un phares, mais elle restait encore loin du rivage, dans les ténèbres des vagues.

Carella revint avec la robe, et la fille morte se débarrassa en hâte de ses haillons dans l'arrière-salle, puis l'enfila et s'enfonça dans la presse. Elle versa et porta et nettoya, évita quelques pinçons de la part des plus ivres, et se rappela vaguement qu'elle avait pu être quelque chose de similaire, un échanson peut-être, il y avait longtemps. Le travail était dur mais simple et régulier, et elle pouvait garder toute pièce que les clients laissaient – et écouter leurs bavardages.

- C'était le visiteur du Seigneur de la Mer, insistait un homme. Le Westerosi. Obligé.

- Non, c'était Fregar. Tout le monde sait qu'il est bon pour succéder à Antaryon, il a juste décidé de presser les choses. Ça serait pas la première fois, ni la douzième.

- Quoi qu'il en soit, interrompit une troisième voix, ils ont emmené la courtisane d'Antaryon pour interrogatoire. La Gueuse de l'Été, quelque chose comme ça.

- La Fille de l'Été, idiot.

- Une femme, c'est le truc. La rumeur veut - l'homme jeta un œil alentours et baissa la voix - la rumeur veut qu'elle ait lâché un Sans-Visage sur le pauvre vieux bougre.

- Volentin, la Première Épée, il jure qu'il a laissé aucun homme s'approcher du Seigneur de la Mer.

Aucun homme, pensa la fille morte. Quelque part cela semblait important.

- Je m'demande ce que ça ferait au négoce des courtisanes, ouaip, dit un autre. Aucun homme ne veut dépenser les économies d'une vie pour coucher avec une femme, même une comme ça, puis craindre qu'elle ne retourne sa veste et envoie un de ces démons après lui.

- S'il te plaît, mon ami. Pas si fort.

- Et comment tu les appellerais, sinon ? Ils volent les âmes aussi bien que les visages, ils ne vénèrent que la mort, et ils connaissent une douzaine de façons différentes de te descendre sans se fatiguer. Ils font partie de Braavos depuis longtemps, c'est vrai, et aucun homme sain d'esprit ne se risquerait à les affronter, mais avec ce mal qui s'infecte parmi nous depuis des siècles… il n'y a qu'une façon de s'en débarrasser.

- Et c'est quoi, Isaveus ?

- La même chose qu'avant, depuis le début de l'humanité.

L'homme marqua une pause lourde de sens.

- Le feu. Le feu et le sang.

- Oh, me dis pas que tu crois à ces fables folles...

- Elles sont pas folles, et c'est loin d'être des fables...

Le ton montait. D'autres clients s'intéressaient, et Pynto, le vieux pirate qui adorait un bon retour aux sources, posa son plateau et retroussa ses manches. Mais alors, précisément alors que l'on se préparait à choisir un camp et s'y mettre pour de bon, la porte s'ouvrit avec fracas, apportant avec elle une bouffée du soir pluvieux et un grand étranger aux cheveux clairs que la fille morte reconnut aussitôt mais sans pouvoir placer comment ni d'où elle le connaissait.

- Au repos, braves gens, dit le nouvel arrivant dans un Braavosi entaché d'accent.

Ce n'était pas rare ; Braavos, cité portuaire et centre de commerce, jouissait d'une grande diversité, et le bas registre du langage, qu'il parlait, avait acquis toute une armée bâtarde d'accents, de conjugaisons et de vocabulaire. Mais d'après sa carnation et sa prononciation, il ne pouvait venir que des Sept Couronnes ; chez Pynto et les autres tavernes entourant le port faisaient une bonne part de leurs affaires avec des marchands et des négociants, et la foule était autant étrangère que braavosi. Il ne semblait pas différent des autres – en fait, plus douteux que les autres. Ses vêtements étaient fatigués, ses longs cheveux en désordre, et le cor à sa ceinture vieux, sale et cassé. Mais il tira une pièce et la fit tournoyer, et l'une des filles de Pynto alla lui verser une chope.

- Merci.

Il lui fit un sourire éblouissant, et elle gloussa ; il se considérait clairement comme possédant un don agréable aux femmes. Un silence malaisé s'ensuivit pendant quelques instants, personne ne sachant trop où reprendre après la bagarre avortée, jusqu'à ce qu'enfin l'homme posât sa bière et regarda alentours.

- On m'a raconté, dit-il, qu'un homme pouvait trouver tout ce qu'il cherchait dans le Port du Chiffonnier, s'il cherchait assez longtemps. J'ai déjà rendu visite à plusieurs tavernes cette nuit, mais j'ai aussi entendu dire que Pynto serait particulièrement utile à mon projet. Cela serait-il vrai ?

- Quel projet ? dit Pynto, l'air stupéfait d'être nommé.

- Recruter des mercenaires.

L'homme eut un autre sourire, plus sec.

- Vous étiez autrefois pirate, ou du moins c'est ce que le on-dit raconte sur vous. Je serai très déçu si vous aviez seulement un bateau et un bandeau sur l'œil.

- J'ai fait ma part de foutoir en mon temps, admit Pynto. Je respecte la loi, maintenant, je dirige une affaire et j'élève mes filles. Pourquoi vous demandez ?

- Que je puisse répondre.

Jetant un autre regard à la ronde, l'homme éleva la voix.

- Je suis Ser Justin de la Maison Massey, au service de Sa Grâce Stannis Baratheon, vrai roi de Westeros, et je ne reviendrai pas auprès de lui sans vingt mille épées avec moi. Des épées pour lesquelles – il fit tourner une autre pièce entre ses doigts, celle-ci estampée du sceau distinctif de la Banque de Fer – du bon or sera versé, et en abondance.

- Etrange façon de vous y prendre, ser, remarqua une voix dans la foule. Si vous chalutez les tavernes du Chiffonnier, à la fin de la nuit vous aurez p'têtre deux douzaines d'hommes correct, et plus d'ivrognes qui s'prennent pour des héros que vous sauriez quoi faire avec.

Ser Justin sourit jusqu'aux oreilles, reconnaissant la moquerie.

- C'est une façon de passer le temps pendant que j'attends que Fregar emporte le poste de Seigneur de la Mer. J'ai des raisons de croire qu'il me sera une aubaine particulière.

Une pause, et puis la pièce tomba.

- Vous, dit l'un des hommes. Vous devez être celui qui est venu visiter Antaryon juste avant qu'il meure. Vous devez...

- Je ne l'ai pas fait, interrompit Ser Justin, sentant apparemment où cette conversation se dirigerait rapidement sinon. Et j'ai un excellent alibi, autrement pouvez-vous vraiment penser que j'arpenterais toujours les rues en homme libre ? Le vieil homme était déjà mort le temps que j'apprenne que quelque chose était arrivé. Les gardes du Seigneur de la Mer m'ont posé toutes les questions auxquelles ils pouvaient penser, mais ils n'avaient rien à retenir contre moi.

- La femme. La Fille de l'Été. L'a-t-elle fait ?

- Foutrement improbable, répondit Massey avec sécheresse. Mais c'est, après tout, une femme, et une courtisane en prime. Elle aura nettement plus de mal à se laver de tout soupçon.

- Alors personne ne sait qui c'était ?

- Cela a-t-il seulement de l'importance à présent ?

Massey se renfonça dans sa chaise.

- Antaryon allait bientôt mourir de toute façon. De façon pratique, quelqu'un lui a ouvert la gorge pour s'en assurer. Le sujet sera la grande discussion de quelques jours avant que l'attention se tourne vers Fregar. Vous avez de la chance, bonnes gens de Braavos. Quand le roi Robert est mort, Westeros est partie en flammes.

- Ce qui vous ramène à votre objectif.

- Ce qui me ramène à mon objectif, oui, opina Massey. J'ai besoin d'épées et d'hommes, et je n'ai pas l'intention de finir en tant que cadavre dans le caniveau, que ce soit via un bravo ou quelque autre. Si quiconque croit qu'il est qualifié, je l'invite à venir me parler demain. Je me suis installé près du Port Pourpre, dans la villa once qui appartenait autrefois aux Darry. Celle avec la porte rouge. Je vous verrai là-bas.

Avec ça, il siffla le restant de sa bière, offrit un autre sourire aux filles de Pyntos, et se prépara à partir. Et la fille morte, sachant seulement quelque part qu'elle devait se rappeler qui elle était, qui il était, courut après lui.

Elle le rattrapa dans la rue dehors, entre les ombres projetées par les lanternes bordant les canaux. Il sursauta quand elle tira sur son manteau, et sa main fila vers la lame qu'il avait dû cacher dessous par prudence, pour éviter d'être défié par un bravo. Puis il la vit et se renfrogna, bien qu'il tentât rapidement de changer cela en une expression plus plaisante.

- Qu'y a-t-il, petite ? Il est tard.

- Vous...

Elle bégaya.

- Là-bas. Chez Pynto. Vous...

Elle ne pouvait demander s'il la connaissait. Même si c'était le cas, il était improbable que ce fût avec ce visage.

- Vous êtes de Westeros. Au service de Lord Stannis.

- Du roi Stannis, la corrigea Massey. J'ai besoin d'épées, fillette, pas de filles de service maigrichonnes comme toi. Presse-toi, ton père va te chercher.

- Pynto n'est pas mon père.

Elle se demanda si quiconque pouvait être son père, ou si elle avait connu une nouvelle naissance là-bas, dans les docks.

- Je - je suis de Westeros aussi.

C'était tout ce qu'elle savait.

- Tu l'es bien, oui.

Ser Justin eut l'air surpris.

- Tu parles la Langue Commune avec cet accent. Eh bien, vas-tu me dire que tu es en fait la fille de quelque seigneur qui comptait jurer loyauté à Stannis pendant tout ce temps, mais attendait simplement le moment opportun ?

- Je ne sais pas.

Elle pouvait jurer qu'elle l'avait rencontré quelque part avant. Elle devait y retourner, n'importe comment, elle devait retrouver sa louve et récupérer ses souvenirs, et tant qu'elle restait à Braavos, elle était vulnérable à toute vengeance que les Sans-Visage pourraient décider d'exécuter.

Je ne serai pas en sûreté en Westeros non plus, se rappela-t-elle, mais c'était une difficulté à traiter plus tard.

Elle se rapprocha d'un pas, dans l'une des flaques de lumières ambrée.

- Je ne peux pas me rappeler.

Ser Justin plissa les yeux.

- Ne peux te rappeler ? Comment diable cela aurait-il pu arriver ?

J'ai bu à la fontaine de l'oubli, voulut dire la fille. Je ne suis personne à présent. Je ne sais pas.

- Des choses plus étranges se sont produites, admit le chevalier.

Clairement, il voulait avancer, mais une curiosité innée le poussait à lui jeter un dernier regard.

- Tu as bien l'air d'une nordienne. Une Stark, presque. Mais cela ne se pourrait, ils sont tous morts. Ou à moitié loups, si les contes sont vrais.

Moitié loup. Désespérée de s'accrocher à n'importe quoi un tant soit peu sensé, la fille sauta sur l'occasion.

- J'avais un loup, avant, dit-elle. Je l'ai toujours.

- Un loup ?

- Oui. Elle était en cage, mais elle n'y est plus. Son nom était Nymeria.

D'où cette dernière partie était venue la fille ne pouvait en être sûre, mais dès qu'elle le dit, elle sut que c'était vrai.

- Qu'est-ce que tu...

Les mots de Ser Justin moururent. Une expression totalement ahurie commença à pointer sur son visage.

- Sept enfers, dit-il. Sept putains d'enfer, cela ne se peut.

- Quoi ?

- Cela ne se peut. J'ai emmené la fille au Mur moi-même, sur l'ordre du roi Stannis. Il n'y a pas moyen qu'ils aient risqué autant s'ils avaient eu la moindre raison de croire… mais c'était si commode, et personne pour dire le contraire…

L'esprit de Ser Justin galopait bien en avance sur sa bouche alors que l'incroyable vérité se déroulait devant lui. Si seulement elle savait ce que c'était.

- Petite, dit-il, viens avec moi.

Elle hésita.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ? Parce que je crois savoir qui tu es, et si j'ai raison, ça fiche en l'air tout ce que nous pensions savoir sur le destin du Nord et les batailles de mon roi.

Ser Justin la prit par le bras.

- Ne t'inquiète pas, je ne te ferai pas de mal. Tu seras en sûreté avec moi. Viens.

Ne voyant aucune alternative, elle lui permit de la tirer vers une gondole en attente, prête à tirer sa dague et à la lui enfoncer dans le ventre au premier signe d'entourloupe. Il paya l'homme, et ils se lancèrent dans le courant sombre et rapide du canal, les lumières glissant le long de l'eau.

Braavos la nuit est magnifique, pensa-t-elle, et puis,J'ai fait ça avant. Récemment. Mais quand ?

Il ne parut pas s'écouler longtemps avant qu'ils ne s'amarrent à un quai privé. Elle se demanda si Pynto avait remarqué qu'elle avait fui, avait pensé le pire, qu'elle était quelque espionne ou moucharde.

Je n'ai jamais ramassé mes gages.

Mais elle avait toujours cette légère et gênante impression de circularité. Il y avait une autre personne avec qui elle devait parler, tout de suite, bien qu'elle ne pût, sur sa vie, expliquer pourquoi.

- Où est la Fille de l'Été ? insista-t-elle, alors que Ser Justin lui présentait sa main pour la faire descendre.

- En sécurité, dit-il. Pour l'instant. Pourquoi vous en soucier, ma dame ?

- Ma dame ?

Elle fronça les sourcils.

- Croyez-moi, c'est vrai. Allez.

Il s'apprêta à la mener à la villa, mais elle se planta sur place.

- Venez, fillette, dit-il, un peu moins patiemment. Je ne vais pas vous la laisser voir, soyez raisonnable. Cette femme est accusée d'avoir commandité un meurtre.

- Chez Pynto, vous avez dit que ça n'importait pas.

- Pas pour moi. Et cela ne devait pas compter pour vous. Vous êtes en sûreté, maintenant, vous êtes en sécurité avec moi. Ne rejetez pas cela.

Elle croisa les bras.

- Vous devez me dire qui je suis.

Ser Justin la fixa, puis sa bouche se tordit. Elle eut le temps d'entendre la totale absurdité de sa requête en écho, mais restait déterminée à ne pas abandonner si vite face à cet étranger, ses sourires et ses histoires.

- Vous êtes quelqu'un de très important, dit-il, et sur ma vie je ne peux comprendre ce que vous faites ici, mais vous êtes assez têtue pour être en effet qui je pense. Maintenant -

- Où est la Fille de l'Été ?

- Si je vous le dis, abandonnerez-vous cette lubie et viendrez-vous comme une bonne fille le ferait ?

- Je ne suis pas une bonne fille.

C'était là une autre vérité qui était devenue claire durant leur discussion.

- Mais vous pouvez me le dire.

Ser Justin soupira, l'air agacé.

- Elle est ici, dit-il. Dans la maison. J'ai réussi à convaincre les gardes du Seigneur de la Mer de me la remettre, en disant que je la tiendrais en un confinement bien élevé jusqu'à ce qu'ils aient rassemblé plus de détails. Il sera difficile d'établir des charges contre elle d'une façon ou d'une autre – ils ne risqueront pas l'outrage public pour avoir fait du mal à une courtisane, surtout avec de si faibles preuves. Je ne pense pas qu'elle ait assassiné Antaryon de sa propre main, mais elle ne l'a certainement pas regretté. Aussi bien pour moi, je ne vais pas me plaindre. Et voir s'il y a le moindre moyen de l'aider à s'en sortir. Elle m'a rendu un grand service.

- Pourquoi ?

- Vous posez trop de questions.

Il la reprit par le bras.

La fille morte se dégagea. Rapide comme un serpent, lui murmura quelque lointain fragment de sa personne, et ce fut ainsi. Elle évita sa prise en se tordant. Puis elle courut, détalant à travers les jardins impeccablement tenus, sautant un muret de pierre et fonçant le long d'un labyrinthe de couloirs aérés, pensant de nouveau qu'elle avait dû courir comme ça ailleurs. Mais c'était juste une villa avec des citronniers et une porte rouge et c'était quelque chose, et c'était tout, et elle devait courir plus vite.

Derrière elle, elle pouvait entendre Ser Justin tentant vainement de la poursuivre, mais c'était un grand gaillard, fort et large d'épaules, peu agile de ses pieds, et elle n'était qu'une ombre parmi d'autres. Il jurait et lui criait d'arrêter de faire l'idiote, mais sa voix se fit de plus en plus faible alors qu'elle continuait à courir. Pourtant il finirait bien par l'attraper : la villa était gardée.

Je dois trouver la Fille de l'Été avant que ça n'arrive.

Essoufflé, la fille s'arrêta enfin en dérapant dans l'un des corridors. Un vieux souvenir lui dit de faire très attention, de regarder avec ses yeux et d'écouter avec ses oreilles. Et devant elle, elle vit une porte, une autre porte rouge, et se demanda brièvement si elle s'était réveillée du tout, ou si cela n'était qu'un rêve et qu'elle gisait toujours recroquevillée sur les docks, coquille vide et abandonnée.

Elle posa la main sur le loquet de la porte. Il s'ouvrit.

A l'intérieur, la pièce était fraîche et sentait la menthe. La lumière de la lune transperçait une fenêtre à claire-voie, et il faisait fort sombre dans les espaces entre les rayons. Brièvement elle pensa être de nouveau aveugle elle se rappela un autre goût amer sur sa langue, et la vision qu'il lui avait prise.

Tout ce que j'ai bu là-bas était destiné à me voler quelque chose.

Mais elle étendit ses mains et continua d'avancer.

Quelqu'un est ici.

- Fillette, dit une voix douce, tout près. Qu'as-tu fait ?

Une fois de plus elle s'arrêta sur un cri, le cœur battant, reconnaissant ces mots, connaissant cette question. Mais après le sursaut paniqué, elle réalisa que ce n'était pas Jaqen qui avait parlé, mais une femme.

- Je ne sais pas, dit-elle. Qu'ai-je fait ?

Il y eut un long soupir, lent et noué de souffrance. Puis une main élégante alluma une lumière, et quand une flamme s'épanouit, la fille put regarder le visage de la courtisane captive.

Cela devait être la Fille de l'Été, ses cheveux sombres défaits et retombant sur ses épaules. Il y avait des lignes sous ses yeux et elle ne portait ni cosmétiques ni bijoux le masque d'enchantement ravissant et mystérieux qui entourait toutes les courtisanes s'était fissuré, tombé à terre comme une assiette de porcelaine brisée. Elle portait une robe de riche soie bleu sombre, mais elle était déchirée et tachée.

- C'est bien toi, n'est-ce pas ? dit la Fille de l'Été. Ton visage est différent, certes, mais leur odeur immonde colle encore à toi, et je doute grandement qu'il y ait plus d'une demi-portion de fille au service de la Maison du Noir et Blanc. Bien, tu as fait ce que je t'avais demandé, et maintenant nous sommes toutes deux celles qui en souffrent. C'est le lot des femmes dans cette vie. Utilisées et jetées chaque fois qu'elles présument de s'élever au-dessus de leur station.

La fille morte cilla. Tout cela lui fit se demander si la la Fille de l'Été avait pensé que devenir une courtisane était la seule façon de gagner du pouvoir sur quiconque lui avait fait du mal. Une femme à qui les hommes donnaient les économies d'une vie pour une nuit, qui pouvait les ensorceler par sa beauté, et puis leur envoyait un Sans-Visage aux trousses, si elle le désirait ainsi. Cela devait être une vengeance brute, charnelle, belle et terrible en effet. Et la seule question sur les lèvres de la fille, s'échappant d'elle, ne fut pas pour savoir sa propre identité, mais :

- Qui ? murmura-t-elle. Ma dame... qui êtes-vous ?

Le silence était vivant, respirant, consumant, et au loin elle crut entendre du verre se briser.

Quelque part dans cette cité des hommes rêvent de gloire, et un autre me chasse toujours.

Et en Westeros, près et si loin, une louve filait toujours vers le nord.

Puis enfin, la la Fille de l'Été parla. Sa voix était basse, rauque, presque à court d'usage, comme si elle allait chercher dans les tréfonds du chagrin et de la honte. Les mots tombèrent dans le silence comme une pierre. Juste un seul, juste un nom, un simple nom.

- Tysha, souffla la courtisane. Tysha.