Disclaimer : évidemment, tous les personnages et lieux qui vous sont familiers appartiennent à J. K. Rowling.

Those were the days

OS rédigé pour un jeu du FoF, en 1 heure.

Thème 1 : silence

Il y a plusieurs influences là-dedans. Le titre, évidemment, est celui d'une rengaine de Mary Hopkins (si vous ne connaissez pas et avez envie d'avoir ça pendant des heures dans la tête, allez-y), et il y a fort à parier qu'un certain nombre d'entre vous auront reconnu l'allusion à un certain film déjanté… lequel ? [1]


Pétunia s'arrêta un instant sur le seuil de la chambre, épia les bruits dans la nuit et resta là, dans le noir, sans allumer la lumière. Elle distinguait le couinement du matelas, alors que Vernon, que la colère devait encore tenir éveillé, tournait et se retournait dans le lit. Il ne l'attendait plus : elle lui avait fait comprendre qu'elle ne changerait pas d'avis et qu'elle ne voulait pas de lui ce soir. Il est des choses que même un mari ne peut partager. Juste à côté, elle percevait la respiration profonde de Dudley qui s'était endormi comme un ange, inconscient du drame et de la querelle de ses parents.

Elle avança avec lenteur dans le couloir. Ses pieds nus reconnaissaient la moquette jadis épaisse mais un peu râpée maintenant. Elle sentait instinctivement l'emplacement des lattes de parquet qui grinçaient un peu : on n'oublie pas ces détails quand on avait passé son enfance et son adolescence à éviter de réveiller ses parents, sa sœur, quand on menait sa petite vie parallèle à l'insu de tous. Le coude vers la chambre la fit presque sourire et son cœur s'emballa, comme s'il avait été dix ans plus jeune. C'était là que sa sœur et elle guettaient le sommeil de leurs parents. Le ronflement de leur père était un premier indicateur, mais elles savaient que leur mère avait le sommeil léger. Quand elles étaient sûres de leur coup, elles cheminaient à petits pas d'elfes et descendaient les marches de l'escalier en sautillant avant de filer dans la cuisine. Le salon aurait été plus confortable, mais il se trouvait sous la chambre de leurs parents et on pouvait voir la lumière allumée depuis le haut des marches. La cuisine, malgré son carrelage tout froid, était de l'autre côté et possédait une porte.

Là, les deux sœurs commençaient par s'octroyer un petit carré de chocolat et un biscuit chacune, qu'elles grignotaient avec bonheur, assises sur une chaise, les pieds calés sous le postérieur pour les réchauffer un peu. Elles n'allumaient que la lampe au-dessus de l'évier, pas le plafonnier : sa lumière aurait été trop violente et aurait dissipé l'atmosphère illicite qui excitait tant les deux gamines. Lily allumait ensuite le poste de radio. C'était toujours elle qui le faisait, par permission expresse de sa grande sœur. Elle recueillait ainsi sa toute petite vengeance à l'égard de ses parents qui ne laissaient jamais la plus petite manipuler la radio, la chaîne hi-fi ou la télévision. La licence de Pétunia, de toutes manières, s'arrêtait à la platine et, si elle avait régulièrement la main qui lui démangeait quand elle revenait de l'école et qu'elle avait la maison pour elle toute seule, elle restait la plus sage et n'osa en fait la mettre en marche qu'un jour de ses quinze ans.

Lily était dissipée, toujours à chercher la petite bête. Elle respectait sa sœur pourtant et, quand Pétunia disait non (même quand elle n'y croyait qu'à moitié elle-même), elle écoutait. De mauvaise grâce, mais elle obtempérait. A cette époque là, la radio n'était pas très intéressante. Leur mère laissait le poste allumé du matin au soir et les ondes déversaient un flot d'informations dont on n'avait rien à faire, d'émissions pour les grands (c'est-à-dire profondément ennuyeuses) ou de feuilletons tous juste bons à vous bercer avant la sieste. Le tout était débité du ton compassé et bien élevé qu'affectaient aussi les présentateurs de la télévision. Il y avait bien des exceptions mais, et ce n'était pas faute d'avoir essayé, il était presque impossible de réussir à regarder plus de cinq minutes du Monty Python's Flying Circus sans que leur père ne se précipite et ordonne à Pétunia et Lily de monter dans leur chambre.

Si la télévision leur était inaccessible, la radio en revanche, pouvait être détournée à leur profit. Tout le monde n'avait que la question des « radios pirates » à la bouche dans la classe de Pétunia et la chance avait voulu que leurs émissions soient diffusées la nuit. Dès que leurs parents s'étaient endormis, les deux sœurs se ruaient dans la cuisine, Lily allumait la radio et Pétunia cherchait avec patience la station émettrice. Là, elles entendaient des tubes que tout le monde connaissait par cœur mais qu'on n'entendait jamais le jour, là aussi elles apprenaient des mots dont les adultes démentaient l'existence : on ne les comprenait pas toujours, mais ils étaient interdits et on ne se faisait pas faute de les employer à tout bout de champ dans la cour de récréation le lendemain. Là encore, Lily et Pétunia se trémoussaient et s'apprenaient des danses fantaisistes accordées à la musique qu'elles entendaient.

Passé le coude du corridor, Pétunia fit une petite halte et s'adossa au chambranle, les yeux fermés, comme pour revivre encore une fois l'une de ses soirées. Elles ne s'étaient jamais fait prendre, veillant à chaque fois à bien régler le poste sur la station qu'écoutait leur mère.

Elle rouvrit les yeux et chercha à tâtons la poignée. Elle la trouva immédiatement et la tourna lentement, avec précaution, comme si elle avait craint de réveiller l'occupant de la pièce, mais il n'y avait personne. Les deux petites filles n'étaient plus là. Elle-même avait grandi : c'était étrange, pendant des années elle avait désespéré de grandir et maintenant, mariée et mère d'un tout petit garçon, elle trouvait qu'elle avait décidemment grandi trop vite. Lily aussi avait grandi. Elle avait commencé par s'éloigner de Pétunia quand elle s'était liée avec ce garçon horrible, puis elle avait changé, un jour, en une minute, le temps de lire une lettre écrire à la plume sur du parchemin. Quelques semaines après, elle les avait quittés. A chaque vacance, Pétunia la reconnaissait un peu moins. Et puis Lily était morte.

Pétunia ferma la porte tout doucement derrière elle et alla s'assoir sur l'un des lits, celui de Lily. La dernière fois que celle-ci y avait dormi, c'était il y a deux ans, peu avant son mariage. Elles ne s'étaient rien dit. A présent, Pétunia croyait voir la forme de la petite fille allongée dans le lit, faisant semblant de dormir avec trop d'application, comme à chaque fois que sa mère venait contrôler que les deux sœurs ne faisaient pas de bazar dans la nuit.

Elle soupira, se leva, et alluma la lumière. Les deux lampes de chevet, d'abord, puis le plafonnier. Lily était partie avec James Potter il y avait déjà deux ans, mais c'était fou ce qu'il restait encore d'elle. Pétunia prit un carton posé près de la porte et le posa sur son lit d'enfant et d'adolescente. Les livres de l'étagère d'abord. Puis les cahiers, les cartes d'amis, les cahiers de texte. Elle en feuilleta un et commença à se perdre dans ce récit au jour le jour de la vie de sa sorcière de sœur, puis se ravisa et le déposa dans la boîte avec le reste. Les crayons, les plumes, les encriers. Elle se demanda soudain pourquoi elle les rangeait aussi, après tout, ils pouvaient servir et les plumes étaient usées, mais elle les envoya rejoindre le reste dans le carton quand même.

Lily n'avait pas eu l'habitude de mettre des posters, ou plutôt, elle n'avait pas eu le temps de grandir avec Pétunia pour se mettre à les collectionner elle aussi. Ceux qui étaient encore affichés étaient ceux d'une Pétunia adolescente qui suivait fiévreusement les nouveaux groupes musicaux.

Elle se dirigea vers l'armoire et ouvrit en grand les deux battants. Là, c'était le royaume de Lily, car elle avait déjà trié ses propres affaires quand elle s'était mariée. Lily avait laissé des tas de choses, disant qu'elle trierait plus tard. En fait, elle était si coquette qu'elle détestait se séparer de ses vêtements, sauf quand ils étaient défraichis ou vraiment abimés. Comme Pétunia avait pesté, adolescente ! Quoi, cette sorcière qui n'habitait même pas là la plupart du temps, réussissait à l'envahir avec sa garde-robe ! Ce soir là pourtant, Pétunia examina avec patience et révérence chaque robe, chaque jupe. Tous ces effets racontaient la vie de sa sœur loin d'elle. Il y avait des chaussures vernies démodées, bien trop petites, mais que Lily avait gardées parce qu'elle les avait « adorées ». Des chemisiers pleins de dentelle, des longues jupes à fleurs. C'était ces tenues qui avaient provoqué chez Pétunia l'association « beatnik » et « sorciers ». Elle prit une jupe et la mit devant elle. Elle ne portait que des choses unies, ou alors avec des imprimés très sages. Cela lui aurait été, pourtant. Cela lui aurait été, mais « c'était Lily », dans son esprit. Il y avait une vieille robe que Pétunia reconnut tout de suite : c'était une petite robe-trapèze orange, à gros plis plats que Lily lui avait enviée pendant longtemps. Pétunia la lui avait donnée, mais trop tard pour que Lily, qui avait grandit vite cette année là, puisse la mettre. Pourtant, comme elle avait dû l'aimer, si elle l'avait conservée tout ce temps ! Et puis il y avait des jeans, pliés avec soin par sa mère. Et tout le reste. Elle regarda à peine les sous-vêtements, mais les fourra dans un sac plastique en vitesse. Elle vida les étagères et la penderie. Les lèvres pincées, elle prit les vêtements un à un, caressant l'étoffe, prenant son temps, se rappelant une myriade de petits détails, puis elle les posa avec mille précautions dans un nouveau carton.

Elle finit bien avant l'aube, prit un marqueur et écrivit « Lily Evans » sur chaque boîte, parce que sa sœur à elle s'appelait Lily Evans et pas Lily Potter. Un léger bruit l'alerta, mais ce n'était pas grave car elle avait fini.

Elle referma les placards, éteignit les lumières et se dirigea vers la petite chambre de Dudley. Il dormait toujours comme un bienheureux, mais à côté de son petit lit, un bébé vagissait doucement dans son berceau. Sur le coup, elle hésita. Elle n'avait pas vu son neveu avant l'assassinat de sa sœur et maintenant, il fallait qu'elle s'en occupe comme de son propre fils ? Malgré tout, elle ne pouvait pas le laisser pleurer ainsi. Elle s'approcha et prit l'enfant. Elle s'était juré, sous le coup de la colère, qu'il serait hors de question qu'elle s'épuise à l'allaiter. Un suffisait, elle n'avait pas une poitrine de nourrice ! Il y avait du lait dans le réfrigérateur, mais elle était fatiguée et para au plus pressé. Ironie du destin, Pétunia, que ses camarades avaient surnommée la « planche à pain », ne manquait pas de lait. Quand elle eut vérifié que son neveu avait tété à satiété, elle lui fit faire son rot, le reposa dans son berceau et attendit qu'il s'endorme. On prétendait que la nature « sorcière » d'un enfant ne s'affirmait qu'à la fin de l'enfance mais, elle le savait au plus profond d'elle-même, son neveu était un sorcier.

Dans la maison endormie dont plus aucun bruit ne venait plus troubler le silence, Pétunia retourna dans la chambre qu'elle avait partagée avec Lily, dans une autre vie, et s'endormit sur son ancien lit de petite fille.


[1] Good Morning England !