Sanji se faufila par le trou dans la haie alors que le ciel pâlissait. Il avait bien vérifié son timing, et savait qu'il avait encore une grosse heure devant lui avant que la cloche du réveil ne sonne. Il connaissait par cœur le chemin pour se faufiler subrepticement dans son lit sans se faire repérer, et avec un peu de chance personne ne lui demanderait pourquoi il avait sauté le repas du soir et l'heure d'étude, la veille. Il avait déjà effectué ce trajet des centaines de fois. Mais il n'avait pas prévu la main qui vint s'écraser soudainement sur son épaule tandis qu'il s'extirpait de la haie, et dut étouffer un cri.
- Et alors, mon petit Sanji ? On se promène ? lui demanda une voix sarcastique.
- A-Alrik ? Mais comment ? Je t'ai fait… Tu as été expulsé !
- Oh, je sais très bien que tu as eu ton rôle à jouer dans mon expulsion, ne fais pas l'innocent. Mais tu n'es pas le seul à savoir t'introduire en catimini. Et n'oublie pas que j'ai deux complices dans la place, ajouta Alrik tandis que Bjarni et Einar les rejoignaient.
Sanji pesta intérieurement. Il allait avoir de sérieux ennuis, il le pressentait.
- Tu t'es cru très malin en me faisant envoyer en apprentissage à l'extérieur, n'est-ce pas ? Dommage que tu n'aies pas réfléchi plus loin que le bout de ton nez… Parce que, si je suis à l'extérieur, je peux me déplacer comme je veux, sans personne pour contrôler mes allées et venues, tu comprends ? Je peux très facilement te suivre pendant tes petites escapades…
Oh oui. De sérieux ennuis. Genre, très, très sérieux.
- J'ai été surpris de voir que tu allais au bordel avec une telle régularité. Après tout, tu as quoi ? Six ans ?
- J'ai sept ans maintenant ! protesta Sanji malgré lui.
- Sept ans. Ça reste un peu jeune pour fréquenter les putes, non ? Et donc j'ai commencé à poser des questions… A fouiner un peu… Et ce que j'ai découvert m'a paru é-mi-nem-ment intéressant. Tu vois de quoi je parle ?
- Alrik, je…
- Alors comme ça, ta mère était une prostituée, hein ? Qui a été tuée par un client trop violent. Une tragédie. Pauvre petit Sanji, qui a grandi dans un bordel avec sa maman et les autres putes jusqu'à ses six ans, ricana Alrik tandis que ses deux acolytes lui faisaient écho.
- Je ne vois pas du tout en quoi ce sont tes affaires, grogna Sanji en baissant les yeux sur sa main toujours emprisonnée.
- Ne me dis pas que tu as grandi dans un endroit pareil sans avoir appris quelques trucs ? Avec un joli minois comme le tien… Ne me dis pas que personne ne t'a touché ?
- N-non ! Qu'est-ce que tu racontes ? C'est… ! glapit Sanji, se contorsionnant pour se libérer.
- Allons, allons, Sanji, ne me prends pas pour une buse. Je suis sûr que tu vendais ton corps, toi aussi, mmh ? Mignon comme tu es… ronronna Alrik en se penchant pour caresser la nuque de Sanji.
Sanji frissonna en sentant les gros doigts rugueux parcourir sa peau, avant de remonter pour venir agripper sa chevelure dans une poigne d'acier. La pression sur sa main fut enfin relâchée, mais seulement pour permettre à Alrik de le mettre à genoux en le tirant par les cheveux.
- Tu vois, mes amis et moi, nous sommes des garçons sains. C'est normal pour tout adolescent de s'intéresser au sexe… D'avoir des pulsions… Mais tu vois, on n'a pas assez d'argent pour aller voir les putes. Et Bjarni et Einar sont encore coincés ici pour trois ans, jusqu'à leur majorité. Enfin, si personne ne les fait expulser avant.
- Alrik, je t'en prie… gémit Sanji dont les yeux se remplissaient de larmes.
- C'est difficile de se faire une copine dans un institut exclusivement masculin, hein les gars ? continua Alrik, sans pitié.
- Tu veux dire mission impossible, oui, grogna Bjarni tandis qu'Einar s'humectait les lèvres.
- Alors j'ai un marché à te proposer, mon petit Sanji, finit Alrik avec un sourire tordu. Tu vas nous aider avec notre petit problème. Tu vas nous montrer ce que tu sais faire, mmh ? Et en échange, je ne dirai rien au directeur de tes petites excursions nocturnes. Parce que tu sais très bien ce qu'il t'arriverait s'il était au courant, n'est-ce pas ?
Sanji ferma les yeux, incapable d'articuler un seul mot.
- N'est-ce pas ? insista Alrik, imprimant une secousse à son crâne chevelu déjà torturé.
Sanji hocha la tête tandis que les larmes roulaient enfin sur ses joues.
Alrik se sentit jubiler lorsqu'il vit le reste des Chapeaux de Paille serrer les poings, contenant mal leur colère, tandis que le grand Zoro Roronoa agrippait compulsivement les manches de ses katanas. Ah, combien il savourait leur frustration et leur impuissance ! Il ne s'attendait pas, cependant, à ce que Sanji le repousse brusquement, pâle comme un linge, et légèrement tremblant, mais le visage déformé par la haine.
- Arrête ça, Alrik. Si tu crois que je vais me laisser faire comme quand j'étais gamin, tu es vraiment naïf !
- Ahlàlà, Sanji, soupira le capitaine ennemi. Tu n'as vraiment pas changé. Déjà à l'époque, tu te débattais, et tu faisais mine de résister, alors que toi comme moi savons très bien que tu aimais ça autant que moi. Si pas plus ! Est-ce que ça vaut vraiment la peine de jouer cette comédie à chaque fois ?
- Je n'ai jamais aimé ça ! siffla Sanji entre ses dents, les poings tellement crispés que ses jointures en étaient blanches. Tu m'as forcé !
- Allons, allons. Cesse de te voiler la face. Tu dis ça, mais ton corps me disait l'inverse. Est-ce que tu as oublié la façon dont il réagissait à mes caresses ? La façon dont tu gémissais comme la petite pute que tu es, et dont tu me suppliais de te toucher ?
Sanji ferma les yeux, envahi par des souvenirs honteux. Oui, c'était vrai. Au début, il avait tenté de résister à Alrik, et il s'était auto-persuadé qu'il détestait ce que le garçon plus âgé lui faisait. Mais force était de constater que son corps réagissait au stimulus malgré lui, et qu'il se retrouvait douloureusement excité à chaque fois, en dépit de la souffrance et de l'humiliation. Pour finir, il avait juste cessé de se battre, cessé de protester, et il s'était juste laissé faire en silence. A quoi bon, de toute façon ? Tout ce qu'il récoltait en se rebellant, c'était plus de coups.
Ce fut la voix de Chopper qui le ramena à la réalité.
- Ne l'écoute pas, Sanji ! Le fait que certaines parties de ton corps réagissent lorsqu'elles sont stimulées est un phénomène purement mécanique, mais ça ne veut rien dire ! Un viol reste un viol !
Sanji rouvrit les yeux tandis qu'Alrik éclatait de rire.
- Un viol ! Tout de suite les grands mots ! Comment peut-on violer une pute, de toute façon ? C'était une transaction, ni plus ni moins. J'ai simplement payé avec mon silence ce que d'autres achetaient avec de l'argent.
- Quels autres ? siffla Sanji, dont les joues s'empourpraient de rage. Il n'y a jamais eu personne avant toi ! Et jamais, JAMAIS je n'ai demandé d'argent pour coucher avec quelqu'un ! J'ai fait des choses peu reluisantes par le passé, mais je ne suis jamais tombé aussi bas !
- C'est ça ! s'esclaffa Alrik. Tu vas sérieusement me faire croire que tu as grandi dans un bordel sans que jamais personne ne te touche avant moi ? A d'autres !
Les Chapeaux de Paille s'échangèrent des regards perplexes, tandis que Zoro sentait un certain soulagement l'envahir. Alors comme ça… Sanji n'avait jamais vendu son corps ? Il sentit peu à peu une tension qu'il avait à peine remarquée jusqu'à présent, quitter ses épaules.
- J'ai bien peur de ne pas avoir tout compris… admit Brook en se grattant l'afro avec consternation. Finalement, Sanji-san s'est-il prostitué ou non ?
- Mais non, imbécile ! grogna Nami en lui donnant un coup de poing sur le crâne. Puisqu'on te dit qu'il a été violé !
- Mille excuses, Nami-san, mais vous étiez vous-même convaincue du contraire, il n'y a pas si longtemps…
- Cet enfoiré d'Alrik nous a menti, et on l'a cru, grogna Franky, l'air dégoûté. Je suis désolé, Sanji-bro ! On t'a mal jugééééééééééééééé !
Tandis que Franky se transformait en fontaine de larmes viriles, tandis qu'Usopp lui tapotait l'épaule d'un air blasé, jetant de temps à autre des regards accusateurs à Alrik, et tandis que Chopper commençait à son tour à balbutier des excuses larmoyantes, Zoro se renfrogna. Effectivement, ils avaient tous cru Alrik lorsque celui-ci leur avait dit que Sanji avait fait le tapin. Qu'est-ce que le blond avait dû penser en voyant ses nakamas gober de telles horreurs à son sujet sans même les remettre en question ? Pas étonnant qu'il ait perdu foi en eux, et qu'il ait préféré régler ses histoires tout seul. Il avait dû se sentir tellement trahi !
Pendant ce temps-là, sur le pont du Sunny, Sanji semblait prêt à commettre un meurtre, mais se contenait, jetant à intervalles réguliers des regards inquiets en direction de Grim et Theo. Il savait que s'il attaquait Alrik, le binoclard n'hésiterait pas à tirer... Néanmoins, il ne put s'empêcher de sourire béatement lorsqu'il vit un bras supplémentaire surgir de l'épaule de Grim et lui faire sauter l'arme des mains, tandis que d'autres bras l'immobilisaient avec diligence. Visiblement, Grim était directement allé à fond de cale pour trouver Alrik et le libérer, et avait totalement oublié que l'archéologue se trouvait toujours à bord, sommée de se reposer par Chopper. Certainement, tout ce raffut avait fini par la réveiller, et Sanji se sentait légèrement coupable pour cela… Mais quelle aubaine ! Robin était vraiment intervenue à point nommé !
- Merci, Robin-chwaaaaaaaaaaaaan, roucoula Sanji, avant d'embraser sa jambe et de se jeter sur Alrik.
Le capitaine ennemi fit quelques tentatives pour esquiver ses coups, mais il ne faisait pas le poids face à la fureur meurtrière que ressentait Sanji. Le blond ne devait même pas réfléchir à ses attaques: son corps se mouvait seul, comme possédé. Les sons lui parvenaient assourdis, et un voile rouge obscurcissait sa vision, mais il se sentait curieusement exalté. Ce ne fut que lorsqu'une main fine et délicate se posa sur son épaule, qu'il revint à lui.
- Décidément, ma mellorine, que ferais-je sans vous ? dit-il en baisant la main de Robin, qui l'avait rejoint sur le pont inférieur.
L'archéologue semblait ébranlée, mais aussitôt les pirates restés sur le quai poussèrent des exclamations de joie tandis qu'Odile, Nami et Chopper remontaient la passerelle du Sunny en courant. La mère se jeta immédiatement sur son fils pour le couvrir de baisers malgré ses protestations, pendant que Chopper sermonnait Robin pour s'être levée sans autorisation… et que Nami abattait promptement son poing sur le crâne de Sanji.
- Oww ! M-ma déesse ! se plaignit le blond en frottant une bosse naissante. Pourquoi… ?
- Sanji, triple idiot ! l'insulta la rousse tout en se jetant dans ses bras pour le serrer contre elle. Pourquoi nous avoir laissé croire une chose pareille à ton sujet ?
Sanji grimaça. Juste la question qu'il redoutait ! Il déglutit nerveusement, voyant que tout le monde, Odile et Theo y compris, le regardaient fixement, attendant sa réponse.
- Hum. Ça tient toujours, votre proposition de boire un verre ? dit-il enfin, la voix un rien chevrotante.
