L'ÉVEIL
Au début, Adam se figea, chaque muscle dans son corps se raidissant comme des vêtements mouillés par la neige. Le choc qu'il ressentit lui donna l'impression d'une douche froide. Il agrippa le coin du comptoir d'une main maladroite, et serra plus fort que nécessaire, comme s'il craignait de tomber s'il lâchait prise, comme si une poigne forte et masculine ne le tenait pas déjà en position debout, l'empêchant de basculer.
Lawrence l'embrassait. De tous les scénarios qu'il aurait pu imaginer pour le déroulement de cette soirée, jamais n'aurait-il songé à cette tournure d'événements. Jamais.
Ou en fait, s'il était honnête avec lui-même, peut-être y aurait-il songé. Furtivement, contre son gré. Plus d'une fois, il s'était surpris à se demander si la peau de Lawrence était vraiment aussi douce qu'elle en avait l'air, si le son de sa voix lui paraitrait aussi agréable lorsque chuchoté dans le creux de son oreille, si ces mains qui lui touchaient occasionnellement l'épaule s'aventureraient un jour vers des régions plus inexplorées, si ces lèvres qui lui souriaient si souvent étaient aussi bonnes à embrasser qu'à lui murmurer des mots de réconfort.
Il chassait toujours ces idées avant qu'elles ne prennent trop d'ampleur, et s'était toujours convaincu que ce n'étaient que les effets secondaires d'avoir, pour la première fois depuis des années, un ami de qui il se sentait si proche, qui se souciait de lui et était de si bonne compagnie. Il s'était toujours dit que ce n'était rien de plus qu'une période d'adaptation, pour lui qui n'avait jamais été aussi intime avec quelqu'un de façon platonique.
Mais alors que Lawrence l'embrassait, délicatement et sans dureté, il se dit qu'il y avait peut-être une raison au fait qu'il n'ait jamais ressenti ce genre d'intimité avec quelqu'un par qui il n'était pas attiré. Si l'effet que ce baiser imprévu lui faisait dans l'estomac – et ailleurs – était un indicateur le moindrement fiable, il était définitivement attiré par cet homme.
Face à la rigidité persistante du corps d'Adam, Lawrence mis fin au baiser, et sans faire de pas vers l'arrière, mis toutefois juste assez de distance entre leurs visages pour que leurs regards se rencontrent. Lawrence semblait incapable de placer deux syllabes de façon cohérente, mais ses yeux étaient lourds d'une simple question.
Adam comprit que s'il voulait que Lawrence arrête, qu'il retire ses mains de son corps toujours raidi par la surprise, Lawrence le ferait. Ils pourraient se retirer dans leurs chambres respectives, et prétendre que rien de tout cela ne s'était produit. Et tout reviendrait à la normale avec le temps. Rien n'avait besoin de changer. Il avait seulement à lui demander d'arrêter, et ce serait chose faite.
La solution semblait simple, mais alors qu'il se perdait dans l'étendue bleutée des yeux de Lawrence, rien ne lui paraissait plus si simple. Ses muscles se détendaient, la surprise laissait place à l'indécision. La main de Lawrence, toujours logée dans le bas de son dos, glissa doucement le long de sa colonne vertébrale, et les éclairs que le mouvement causa dans son abdomen ne facilitaient en rien la décision.
Quelques secondes de silence supplémentaires, et Lawrence baissa les yeux, en signe de défaite. Il fit un pas vers l'arrière, et aussitôt, une chose apparut très clairement à Adam : il ne voulait pas que Lawrence parte. Il voulait qu'il reste exactement là où il était, contre lui, ses mains sur lui, ses lèvres contre les siennes.
Cette fois-ci, ce fut Adam qui embrassa Lawrence, l'empêchant ainsi de faire tout autre pas en direction inverse. En un éclair, ils se retrouvèrent de nouveau l'un contre l'autre, s'enlaçant maladroitement, leurs mains se glissant contre leurs corps soudainement trop peu explorés. Lawrence aventura une main jusqu'au cou du jeune homme, et glissa ses doigts dans ses cheveux. Adam soupira contre les lèvres de Lawrence, l'invitant presque inconsciemment – mais définitivement sans regrets – à l'embrasser plus passionnément.
Adam se sentit perdre l'équilibre un instant, et le bord du comptoir lui heurta durement le bas du dos.
« Ouch! » laissa-t-il échapper contre les lèvres de Lawrence. Ce dernier, cessant momentanément toute activité, stoppant le mouvement de ses mains sans pour autant les retirer, ouvrit les yeux pour évaluer l'expression de douleur sur le visage du jeune homme.
« Ça va? » demanda-t-il, si doucement qu'il fut presque inaudible. Ses lèvres étaient toujours si près de celles d'Adam, ce dernier les sentit presque bouger autour des mots, qui lui effleurèrent la bouche comme un souffle.
« Ouais. » dit-il simplement, avant d'agripper l'arrière de la tête de Lawrence, et de le ramener doucement vers lui.
Le temps passa, aucun des deux n'y porta la moindre attention.
Le plafond de la chambre de Lawrence était particulièrement blanc. Adam n'avait jamais pris le temps de le remarquer. Jamais n'avait-il eu de raison de regarder en l'air comme ça, se dit-il.
La tension était redescendue à un niveau normal, et il se sentait soudainement épuisé. Allongé comme il l'était sur le lit de Lawrence, sa tête posée sur le torse de l'aîné, et les doigts distraits de ce dernier traçant quelques lignes courbes et indéfinies sur ses épaules, il sentait qu'il pourrait s'endormir à tout moment.
Ils s'étaient embrassés longuement contre le comptoir de la cuisine, laissant leurs mains se balader de plus en plus, jusqu'à ce que les doigts frénétiques d'Adam ne trouvent les boutons de la chemise de Lawrence et ne se mettent à les défaire un par un. Lawrence avait glissé une main sous le chandail d'Adam, et ses caresses sur sa peau nue avaient causé un court-circuit assez fort dans le cerveau du jeune homme pour l'encourager à brusquement tirer la chemise de l'autre homme hors de sa ceinture, et la glisser le long de ses épaules et de ses bras, jusqu'à ce qu'elle n'atterrisse sur le sol, sans bruit.
Suite à cela, ils s'étaient délicatement dévêtus, graduellement, un morceau à la fois. Ils n'avaient pas osé aller au-delà des sous-vêtements, se laissant ce minimum de décence à l'un l'autre. Lorsqu'ils n'avaient plus eu que leurs caleçons et leurs chaussettes, ils s'étaient déplacés vers la chambre. Allongés sur le lit de Lawrence, ils avaient pour un temps continué d'explorer le corps de l'autre, de leurs mains, et de leurs lèvres.
Puis, après un long moment, ils s'étaient retrouvés tout simplement allongés l'un contre l'autre, en silence, à regarder les secondes passer, sans paraître trouver le sommeil en dépit de l'épuisement qu'ils ressentaient tous deux.
Un regard furtif vers le cadran sur la table de chevet informa Lawrence qu'il était passé une heure du matin. Il grogna en se pinçant l'arête du nez, réalisant qu'il aurait une autre longue journée de travail le lendemain, sans avoir suffisamment dormi. Sentant le corps d'Adam bouger contre le sien, il se dit que ce serait à tout le moins pour de biens meilleures raisons que les habituels cauchemars.
En réponse à son grognement, Adam se redressa lentement. « Je devrais retourner dans ma chambre, » murmura-t-il, l'air fatigué.
Lawrence enveloppa son coude de ses doigts. « Tu peux rester ici. Avec moi. » chuchota-t-il doucement. « Si tu veux. »
Adam sembla hésiter. Puis, il se rallongea près de Lawrence, replaçant sa tête dans le creux de l'épaule de ce dernier. « Je suis trop fatigué, ma chambre est trop loin. » marmonna-t-il en guise d'excuse.
« Hm hm. » fut la réponse de Lawrence, trop occupé à tirer sur ses couvertures pour recouvrir leurs corps peu vêtus.
Il glissa ses doigts dans les cheveux d'Adam, et le sentit graduellement s'endormir contre lui. En peu de temps, il s'endormit à son tour.
