Note de l'auteur : Bonne lecture !


- Non mais... Ca va, en vrai, je m'entends plutôt bien avec Yaëlle. J'avais peur au début que ce soit une grande malade mais en fait ça va. Un peu bizarre des fois mais ça va.

Matthis soupira en touillant son soda avec sa paille. Les américains allaient vraiment devoir lui expliquer pourquoi fixer une limite d'âge aussi ridicule que 21 ans pour pouvoir boire de l'alcool. Pas qu'il affectionne particulièrement de se mettre des cuites complètes, de toute manière les étudiants trouvaient toujours un moyen de ramener de l'alcool en soirée, mais il aimait bien pouvoir boire une bière dans un bar. Et ça, il ne pouvait pas. Pays de cons. De toute façon, il ne se plaisait pas ici. Il était mieux dans sa banlieue de misère. Il aurait dû y rester, tiens. Ses yeux couleur de pluie glissèrent sur Alessandro et il soupira. Mouais. Pas sûr que son compagnon aurait accepté. Les Etats-Unis, ses villes et ses manies démesurées, lui convenaient mieux.

- Tu répètes beaucoup trop de fois les mots "ça va" pour que ça aille vraiment, n'empêche.

- Mouais. Bah ça va sur la forme, quoi. Dans le fond je suis toujours pas d'accord avec leurs conneries, ce sont tous de gros tarés mégalos, ça va foirer bien comme il faut et ils auront que leurs yeux pour pleurer. Ou même plus d'yeux tiens. Mais sur la forme, j'aime bien, je rencontre des gens intéressants et intelligents -d'accord, pas tous-, ma collègue est plutôt sympathique, pas désagréable à regarder en plus, et je peux profiter de ça pour faire mes petites affaires à côté. Même si je n'apprécie pas non plus la surveillance quasi-constante qu'on subit. Pas un instant d'intimité, bordel.

- Quasi-constante, c'est le mot.

- Comment vous pouvez en être sûr qu'elle n'est pas constante ? interrogea Guillaume.

Non parce que ça faisait bien trois minutes que le brun aux yeux gris disait qu'il n'était pas du tout en accord avec l'organisation et Guillaume avait la vague impression que ce ne serait pas une bonne chose qu'Antoni et compagnie l'apprennent. Mais les trois autres semblaient plutôt sûrs d'eux.

- Aless' a fait des tests. Des tests sérieux et des tests moins sérieux.

- Moins sérieux ?

- C'était tout à fait sérieux, je proteste ! Et bien je voulais voir si on était en écoute constante. Et bien un soir je me suis branlé en gémissant le nom d'Axel. Rien. Le lendemain je l'ai refait mais j'ai agi de manière louche pendant toute l'après-midi avant. Oh je te jure que sa tête pendant une bonne semaine était impayable. Monsieur l'asocial était incapable de me regarder en face ! Vous croyez que je lui fais de l'effet ?

- C'est ce que je disais par "moins sérieux".

- Ah.

- Mais rassures toi, il en a fait des sérieux aussi. Et je t'assure que là, maintenant, tout de suite, nous ne sommes pas surveillés. Parce qu'ils ne savent pas qu'on est réunis tous les quatre. Ils nous surveillent plus quand on est ensembles. Tous les trois, Gaël, Aless' et moi, notamment.

- Forcément, vous vous en faites vraiment parti de ce bazar. Je ne suis qu'un acteur extérieur qui essaie d'éviter que son appartement n'explose "malencontreusement". Tout à fait par hasard.

Gaël roula des yeux à cette dernière remarque.

- Il ne t'arrivera rien, je te l'ai déjà dit. Antoni m'a pourtant dit que tu avais l'air d'avoir une confiance sans faille en moi quand il t'a rencontré.

- Je joue très bien la comédie, j'étais plutôt persuadé que j'allais finir avec une balle entre les deux yeux.

Le blond se prit un coup de pied dans la jambe qu'il cacha prudemment derrière les pieds de sa chaise pour éviter toute nouvelle attaque du brun. Matthis se désintéressa de leur querelle pour se tourner vers Alessandro.

- Et toi ? Ton ressenti global ?

- Mmmmh. Un peu la même chose que toi, en fait. J'aime bien bosser pour eux, ça me donner accès à des moyens que je n'aurais pas forcément sans eux, et puis ils sont pas vraiment désagréables comme personnes… Après, éliminer les trois quarts de l'humanité sur des critères subjectifs, bon, je te garantis que même si ça marche, en deux générations l'humanité se retrouverait au même point, avec des médiocres, des moyens et une élite… Notre Antoni national ne semble pas comprendre qu'il ne peut y avoir d'élite si elle n'a pas de médiocres à écraser. Gaël ?

Le brun aux yeux rouges fit la moue et prit un moment avant de répondre.

- J'ai pas le même problème que vous. Leur projet, je m'en fous. Jesuis d'accord que même si ça marche, en une ou deux générations les choses reviendront à leur point de départ. Et c'est quand même triste que quelqu'un d'aussi bon en compréhension des comportements humains qu'Antoni se voile tellement la face qu'il ne le réalise pas. Ou alors il a l'intention de faire exécuter tous ceux qui dévieront de la ligne qu'il aura imposé. Enfin, bref, c'est pas la question. Mais comme vous, par contre, j'apprécie mes collègues et surtout, surtout, l'endroit où je peux travailler. Et ça, ça me dérange. Parce que je sais qu'il l'a prévu. Je sais qu'il savait qu'il pourrait me garder s'il me permettait de faire ce que je veux dans leurs installations ultra-modernes. Et il a raison, honnêtement c'est la seule chose qui me retient vraiment. Mais je n'aime pas le fait qu'il ait raison à ce sujet

Alessandro éclata de rire. Si Antoni avait bien sous-estimé quelque chose chez Gaël, c'était ses défauts. Leur scientifique national était arrogant, de mauvaise foi et ne supportait pas que quelqu'un puisse avoir du pouvoir sur lui d'une manière ou d'une autre. Certes Fehu Ōthalan avait fait de son mieux de ce côté-là, lui donnant une place de cadre dans l'organisation, ne lui imposant pas de supérieur direct, mais le brun détectait toujours facilement les manières dont les autres cherchaient à imposer leur pouvoir sur lui. Et dans la situation présente, c'était ça. L'organisation cherchait à le retenir en lui donnant accès à tout ce qu'il voulait. Et là où la plupart des gens seraient ravis d'une telle situation, Gaël Kirkland en était mécontent parce qu'il refusait d'être dépendant de qui que ce soit.

- Au moins c'est rassurant, avec Matthis on craignait que tu sois complètement contre l'idée de les envoyer se faire voir.

- Je suis pas contre. Mais il va falloir être prudent, c'est tout. Et ça prendra sûrement du temps…


- Aaah, les oiseaux chantent, il fait beau, on va pouvoir aller à la plage et tout !

Antoni soupira de bonheur en s'accoudant à la fenêtre ouverte de sa chambre. L'été était enfin là, l'année était terminée. Il avait pu rentrer à la maison familiale. Avec sa petite amie, en prime. Louise étant en conflit avec sa famille, les parents de son compagnon lui avaient toujours dit qu'elle était la bienvenue chez eux.

- Et dans cinq jours… On sera débarrassés d'un sacré problème. Ca m'emmerde quand même pour Alessandro, il aurait pu… Je ne sais pas, il pouvait être mieux que ça. Mais que veux-tu, la gale est une maladie très contagieuse… Tant pis !

Il se retourna pour jeter un œil à l'écran de télévision. Les chaînes d'information relayaient en continu la série d'attentats à l'encontre des homosexuels qui s'étaient produits en France. Le pays était déchiré, chaque communauté accusant les autres, certain évoquant la colère de Dieu qui s'abattait enfin, d'autres dénonçant les actes de haine, la peur s'installant doucement mais sûrement. Louise, assise sur le lit, se tourna vers lui et lui sourit.

- Heureusement que les attentats, ça n'arrive qu'aux autres. Sinon, ça pourrait risquer d'arriver au mariage du frère d'Alessandro.

- Ce serait plutôt dommage, voyons ! M'enfin, j'espère que Yaëlle a été claire avec sa bande de débiles parce que je ne veux pas qu'Alessandro et Matthis soient blessés. (il soupira) Je n'aime pas quand les opérations se passent aussi loin de moi et que j'ai aussi peu d'emprises sur elles.

- Tu t'es déjà occupé de toute la partie en amont, le reste se déroulera comme sur des roulettes. Yaëlle ne nous a jamais déçus après tout.

- C'est vrai, brave petite…

S'il avait bien fait son coup, Gaël ne le soupçonnerait jamais d'être derrière tout ça. Oh peut-être qu'il le soupçonnerait en cherchant un exutoire à sa haine mais ce ne serait jamais des suspicions sérieuses. Et il aurait beau chercher, il ne trouverait jamais rien prouvant son implication là-dedans. Les fameux attentats avaient commencé des mois auparavant, à peu près lorsqu'il avait pris la décision finale de se débarrasser de Matthis, au moins lui, et rien ne le reliait à ces attaques. Les groupes intégristes religieux étaient visés, évidemment. Entre la montée de l'islamisme radical et l'apparition du Fossoyeur, supposé athéiste radical, ces choses faisaient parties du quotidien des français. Les sociologues avaient tous ressorti cette bonne vieille citation d'André Malraux (qu'il niait toujours avoir dit d'ailleurs) « Le XXI siècle sera religieux ou ne sera pas ». Les partisans de l'école de Samuel Huntigton prédisant un violent choc des civilisations se réjouissaient d'avance de pouvoir fermer le clapet de ceux suivant Francis Fukuyama et sa théorie de la « fin de l'histoire » à la fin de la Guerre Froide. Tous voyaient en cette effervescence de fondamentalismes religieux et cultuels un nouveau tournant de l'histoire. Les idéologies reléguées au placard, les livres saints ressortis et dépoussiérés. Forcément, les pauvres ne pouvaient pas savoir que le Fossoyeur n'était rien d'autre qu'un détraqué catholique et les derniers attentats anti-homosexuels la couverture d'une organisation non-religieuse pour pouvoir éliminer discrètement deux éléments gênants.

- Ils se doutent de quelque chose ?

- Impossible à savoir, ils ont rendu Axel complètement chèvre. Ils sont pour la plupart du temps sous surveillance mais ne parlent quasiment jamais de Fehu Ōthalan. Ils ont dû trouver un moyen pour échapper à la surveillance de temps en temps pour se parler. Ou ils utilisent des codes, c'est fort possible aussi, compte tenue des génies face auxquelles on doit faire face. C'est d'ailleurs pour ça qu'on ne peut se permettre d'attendre plus longtemps pour éliminer Matthis et Alessandro. Ils sont moins nombreux et nous avons le support de toute la structure de Fehu Ōthalan pour agir, ce qui nous donne l'avantage de la vitesse d'action. Mais si on leur donne plus de temps, ils pourront tisser une toile autour de nous et je ne donne pas cher de notre peau. Quel gâchis, tout de même…

- Console-toi, on garde Gaël, et on va le garder jusqu'au bout.

- Moui… J'espère, on peut difficilement prédire avec lui. Et comme il l'a dit, je me suis planté deux fois à son sujet. La deuxième n'était pas grand-chose mais la première… Oh la grosse boulette, quoi, je ne m'en suis toujours pas remis, j'étais tellement persuadé qu'il n'avait rien à voir avec le Fossoyeur… Et en vrai c'est lui qui l'a poussé au cul pour venir aux Etats-Unis. Je me hais.

Louise sourit et lui indiqua de s'approcher, le prenant contre elle lorsqu'il obtempéra. Elle caressa doucement ses cheveux blonds, se faisant remarquer qu'il était temps qu'il refasse sa teinture puisque ses racines apparaissaient, et l'embrassa sur le crâne.

- Dans cinq jours on a un problème en moins, déjà.

- Moui… En parlant de mariage, tu aimerais qu'on se marie ? Civilement, puisqu'aucun de nous n'est religieux. Quoique, ça plairait à mes parents…

- Hmm, si tu n'y prépares pas d'attentat, je ne dirais pas non…


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