XXXVII. Où l'on Retourne dans ses Pénates
Le retour fut rapidement décidé et exécuté. Cul-de-Sac fut de nouveau mis sens dessus-dessous pour déterminer quelles affaires la mère et la fille allaient emporter. Cette fois, il était hors de question de laisser les précieux livres de Billa traîner sur leurs étagères. Ses vêtements allaient également disparaître et bien que Drogon en fût un grand admirateur, ses bocaux de confiture prendraient aussi le chemin de la Montagne. Elle adorait son petit cousin, mais ne tenait pas spécialement à partager ses réserves avec le reste de la famille Sacquet. Les conserves de champignons, par contre, resteraient sur place à l'exception d'un bocal pour les faire essayer aux Nains. Les champignons, c'était sacré. Plus qu'un voyage bien chargé, c'était un véritable déménagement auquel Billa se livrait. Elle avait bien l'intention de ne plus mettre les pieds dans la Comté, sauf invitation très exceptionnelle.
Cette fois-ci cependant, elle ne partirait pas sans quelques compatriotes, bien décidés à voir par eux-mêmes à quoi ressemblait la Montagne Solitaire et à la faire reverdir. Un terrain stérile relevait pratiquement du sacrilège aux yeux des Hobbits, grands jardiniers devant Yavanna, et ils considéraient presque comme un devoir de redonner vie aux terres laissées à l'abandon. Ils entassèrent dans une caisse un ensemble de sacs de jute contenant les diverses semences qu'ils comptaient emmener avec eux et expérimenter sur les terres entourant Dale et la Montagne. Sur les conseils de Billa, ils prirent aussi une bonne réserve de provisions et des vêtements chauds pour franchir les Monts Brumeux (et même des chaussettes, une rareté pour des Hobbits). Cependant, la présence de deux chariots dans leur petite caravane les obligerait à passer par les vallées plutôt que par les étroits chemins qui couraient le long des parois à pic.
Au final, ce fut une troupe de six Hobbits à temps complet, deux Hobbits à mi-temps et un Nain qui se mit en route en direction de Bree pour attraper la prochaine caravane en route pour la Montagne Solitaire. Cette fois-ci, personne ne se permit de réflexion aigrefine sur le passage de la petite équipe. Il ne tomba pas non plus une goutte de pluie jusqu'à Bree, ce dont les voyageurs furent très reconnaissants, mais les matins restaient frisquets. Après cela, les cousins de Billa devinrent plus taciturnes, n'ayant jamais voyagé plus loin que cette petite ville entourée de murs où résidaient quelques parents.
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Tandis que la route défilait sous les sabots de sa monture, Thorïn réfléchissait à ce qui les attendait, lui et sa petite famille, dans un future assez proche. Il avait admis, et Billa aussi, avec soulagement, que Dinah et Tobin ne pourraient jamais être considérés comme des héritiers possibles pour la couronne. La loi était infiniment stricte à ce sujet : seul un enfant né en légitime mariage, de préférence de deux parents Nains, pouvait appartenir officiellement à la lignée de Durin et être considéré comme digne de la ligne de succession. Néanmoins, officieusement, la petite serait toujours la fille de l'ancien roi et la cousine du nouveau, et cela attirerait fatalement quelques nobliaux désireux d'augmenter leur prestige. Thorïn se dit qu'il aurait besoin d'un gourdin solide, de préférence avec quelques clous au bout, pour tenir ces indésirables à l'écart. Concernant les éventuels jeunes gens qui tourneraient un jour autour de Dinah, il était d'avis de laisser sa fille s'en chargerait toute seule, et comme bon lui semblerait. Quant à Tobin, il était encore trop petit pour qu'on tirât des plans sur la comète, mais d'ici quelques années, il ferait sans doute face aux mêmes problèmes que sa sœur.
Plus vite qu'ils ne l'avaient imaginé (comme on progressait rapidement sans attaques d'orcs ni de trolls...), ils parvinrent aux abords de Fendeval, où les gardes, reconnaissant deux anciens visiteurs, les laissèrent entrer après avoir vérifié leur chargement. Ses cousins restèrent béats devant la cité elfique, et Billa les considéra avec un rien de compassion amusée. Elle n'était pas encore blasée par cette vue, loin s'en fallait, mais depuis son premier passage, elle avait appris à mieux dissimuler. Ils montèrent les marches vers la demeure principale, où des serviteurs les orientèrent vers les quartiers des invités. Billa retrouva la petite chambre dont elle avait profité lors de son premier passage, la partageant cette fois-ci avec Thorïn et leurs enfants.
Une fois ses affaires déposées, elle partit en hâte en direction de la bibliothèque afin de rechercher tout document susceptible d'aider à l'opération de reverdissement d'Erebor, et y resta jusqu'à ce que Thorïn vînt lui indiquer qu'il était l'heure d'aller souper, Dinah sautillant d'impatience derrière lui. C'était bien la seule chose qui pouvait arracher la Hobbite à ses chers livres et elle trotta en direction de la terrasse où le dîner avait été servi la dernière fois. A son grand soulagement, il n'y avait pas de musiciens pour distraire les invités. La musique elfique ne convenait pas complètement aux goûts de la Comté.
- Je ne vois plus Lindir. Où est-il donc passé ? s'enquit poliment Billa, en espérant bien que l'elfe coincé avait fait une chute dans un escalier quelconque.
- Il assurait mon remplacement pendant mon absence, mais il ne lui est désormais plus nécessaire de faire face à nos nombreux... envahisseurs, répondit une voix inconnue.
Surprise, elle tourna la tête et découvrit, debout derrière Elrond, un elfe habillé de noir et de gris des pieds à la tête, les cheveux retenus par une tresse serrée et la mine peu accommodante.
- Erestor, cessez de faire peur à mes invités, réprimanda le maître des lieux, quoique sans agacement, et Billa comprit que c'était une petite blague sans doute bien usée qu'ils jouaient tous les deux.
Ledit Erestor observa les dix personnes assises autour de la table et sembla se radoucir quand il aperçut la fillette qui tendait le cou pour mieux le voir. Apparemment rassuré, l'elfe vint s'asseoir à côté du maître de maison et se versa un verre comme si de rien n'était.
- Vous l'avez assez malmené, fit-il remarquer au bout d'un moment.
Thorïn et Billa échangèrent des regards innocents.
- Nous ? Absolument pas, assura la Hobbite d'un ton aimable qui sonnait aussi faux qu'un orc en train de chanter. Nous avons toujours traité Maître Lindir avec respect.
Elrond arqua un sourcil tandis qu'Erestor toussait peu discrètement dans sa manche. Les âneries des Nains n'avaient pas encore été oubliées… Par chance, Fendeval n'accueillait pas non plus de Hobbits très régulièrement, aussi la conversation des cousins Touque fit-elle passer les souvenirs de la compagnie au second plan, et les convives restèrent attablés jusque tard dans la nuit à discuter voyages et plantations. Lorsque Billa et Thorïn prirent enfin congé, après sans doute un ou deux verres de trop, ils se rendirent compte que leur fille était partie à l'aventure. Ils se doutaient qu'elle ne risquait pas grand-chose auprès des elfes – du moins ceux de Fendeval – mais ils pressèrent tout de même le pas afin de regagner leur chambre au plus vite.
Une fois de plus, ils trouvèrent Dinah nichée dans les couvertures et se demandèrent comment elle s'était débrouillée pour trouver son chemin dans une maison inconnue. Mais aucun d'eux n'aurait songé à s'en plaindre. Ils rabattirent le drap autour de la fillette pour la garder au chaud, et décidèrent de s'accorder une grasse matinée en famille. Comme souvent, Dinah fut la dernière à émerger du sommeil. Elle avait pris l'habitude de s'endormir avec une des tresses de son père fermement serrée entre ses doigts. Au moins elle n'avait pas eu l'idée déplorable de se faire les dents dessus, comme deux neveux que Thorïn aurait pu citer.
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Le lendemain matin, Thorïn se leva de bonne heure pour faire fonctionner un peu la prothèse créée par Nori en se promenant à travers les jardins de Fendeval. Demander un peu d'aide aux elfes pour les plantations autour d'Erebor pourrait être une bonne idée, mais c'était là une pilule qui ne passerait sans doute jamais auprès de son peuple. Alors qu'il passait d'une terrasse à l'autre, il aperçut le maître des lieux qui prenait le frais sur un balcon. Elrond, sans doute grâce à son ouïe plus affûtée que la moyenne, remarqua sa présence et lui fit signe de venir le rejoindre.
- J'ai entendu dire que votre neveu était désormais le Roi sous la Montagne, musa le demi-elfe lorsque Thorïn l'eut rejoint.
- Il prendra officiellement ses fonctions à mon retour, mais dans les faits il est déjà en charge de tout Erebor, oui.
Thorïn eut un haussement d'épaules.
- Je me ferai sûrement traiter de fou et d'idiot pour avoir renoncé à la couronne.
- Parfait, répondit Elrond. De la sorte, nous allons pouvoir fonder une compagnie, vous et moi.
Le Nain haussa les sourcils à cette déclaration inattendue.
- Quand le dernier Haut Roi est mort au siège de Barad Dûr, j'étais son plus proche parent survivant. La question de la succession a été posée, mais j'ai décliné l'offre.
Thorïn émit un grognement amusé.
- Ca peut se comprendre. A lire les chroniques, on croirait que cette couronne portait la poisse.
Et de fait, pas un seul des Hauts Rois ayant siégé en Terre du Milieu n'était mort dans son lit.
- Les Valar ont la rancune tenace, je le crains, soupira Elrond.
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La petite caravane reprit la route trois jours plus tard, accompagnée de plusieurs gardes pour franchir les Monts Brumeux. Mais ils ne croisèrent ni géants de pierre ni gobelins affamés lors du trajet. Le chaos généré par la Bataille des Cinq Armées s'était étendu au point, apparemment, de créer des tensions dans les communautés gobelines qui passaient à présent plus de temps à s'écharper mutuellement qu'à chercher des noises aux voyageurs. Les elfes les quittèrent à l'orée de la Forêt Noire et Billa se demanda si les relations entre les bois et Fendeval étaient toujours au beau fixe ou si les récents événements avaient fait tourner les choses au vinaigre.
Au cours de leur périple sous les arbres (mais sans voir d'araignées), une partie de la délégation se présenta devant Thranduil pour discuter de la circulation des marchands sur la route forestière. Le roi exigea une part des bénéfices en échange de l'usage du chemin et d'une escorte minimale, part si exorbitante aux yeux des Touque qu'ils décidèrent d'en rester là et de faire comme les Nains, à savoir de prendre la route du Nord pour leurs prochains voyages. Les Hobbits ne disposaient pas de gemmes précieuses à échanger contre la relative bienveillance du souverain sylvestre. Au moins pour cette fois purent-ils traverser les grands bois sans être arrêtés ni détenus. Ceci était peut-être dû au fait que Thorïn avait choisi de ne pas mettre les pieds dans la salle du trône de Thranduil, attendant sagement hors du palais que les Touque eussent terminé leurs discussions de marchands de tapis.
Ce fut une expérience étrange que de descendre le cours de la rivière à dos de poney et non en tonneau, sans avoir ni orc ni elfe qui tentait de les abattre… Esgaroth avait repris des formes et des couleurs lorsqu'ils eurent franchi les bancs de brume qui flottaient au-dessus de la surface du lac pour atteindre la cité et changer de transport. Les pilotis avaient été surélevés et des plates-formes de pierres entassées dans des enclos de rondins édifiées pour supporter les bâtiments les plus pesants. Sans être aussi étendue qu'avant le passage du dragon, la ville commençait néanmoins à se redéployer et tout une flottille de petits bateaux de pêche s'agitaient autour de ses pontons. Quelques saluts furent échangés en passant tandis que la barge transportant les voyageurs se dirigeait vers le débarcadère rebâti au bas du piémont d'Erebor. Là aussi l'activité ne faiblissait pas. Enfin, ils trouvèrent une écurie où plusieurs chèvres des montagnes attendaient des cavaliers pour monter vers Dale et les portes du royaume nain.
- On va voir ce que Fíli aura inventé pendant mon absence… marmonna Thorïn en se mettant en selle avec un grognement dû à sa jambe d'acier.
Mais ils ne découvrirent aucun cataclysme une fois les portes d'Erebor franchies. Fíli s'était plutôt bien débrouillé, aidé il est vrai par Balin et Nori. Les celliers de l'immense montagne se remplissaient avec chaque apport des marchands faisant escale à Esgaroth et personne n'avait déclaré de guerre en l'absence de Thorïn. Certes, Dain avait peut-être assommé deux des nobles les plus chicaneurs de son entourage… mais ce qui se passait dans les Monts de Fer restait dans les Monts de Fer. La politique dut attendre quelques heures, cependant, le temps que les voyageurs puissent se rafraîchir, manger un morceau et enfiler des vêtements propres.
Dinah piailla d'enthousiasme en découvrant le bain bien chaud qui l'attendait. Et puis les quelques heures se changèrent en une journée, car le reste de leur fine équipe vint leur rendre visite et la compagnie se livra de nouveau à une fête bruyante après avoir découvert la présence du bébé enveloppé dans un châle sur le dos de Billa. Bard se plia de bonne grâce à l'invitation qu'il reçut par corbeau, mais resta cette fois très prudent avec l'alcool.
