SHARP TASTE
Rating : T, ça suffira amplement.
Résumé rapide : UA : Lavi Bookman mène une vie ordinaire à Santa Maria, une petite ville de Californie. Mais quand un beau japonais débarque de nulle part, son passé le rattrape. Yaoi. Lucky ; Yuvi ; LinkAllen ; CrossOC ; NéaAdam ; Wisky et autres
Les prochains chapitres - celui-ci compris - seront des flash-back, et très longs. Donc je situe : ce chapitre commence un peu plus d'un mois avant le bug de la came du Mexique. Et encore beaucoup d'OC, aussi.
Chapitre 35
5 Janvier 1997
Los Angeles
Ladera Heights
11:00 a.m.
L'avenue semblait sortir d'un décor de film post-apocalyptique. Le trottoir était jonché de mégots de cigarette, d'emballages plastiques et de cannettes de soda vides. L'air était lourd, chargé d'alcool, écrasant par son parfum âpre et sirupeux. Une carcasse de voiture calcinée gisait dans l'angle, où des junkies passaient parfois la nuit en laissant derrière eux des seringues usagées.
Il y avait plusieurs types de population : les clochards, pratiquement tous des immigrés clandestins moins chanceux que les autres les camés, qui savaient qu'aucun flic n'osait s'aventurer dans ce coin-là les adolescents fugueurs ou les enfants abandonnés, souvent des proies faciles pour les tarés et les pervers, autre partie d'un peuple exclu qui vivait dans l'anarchie la plus totale.
Le virus avait atteint le quartier entier, jusqu'aux frontières de la rue. C'était justement cette proximité avec South qui avait encore dégradé les existences pitoyables de l'avenue. Les dealers étaient venus agiter leur came sous le nez des clochards, et les putes leurs seins face aux adolescents. C'était vendre du désespoir au désespoir.
Ça marchait bien.
Parmi les immigrés sans papiers, il y en avait un qui vivait là depuis deux ans. D'origine ukrainienne, entre quarante cinq et soixante ans, il disait s'appeler Yebat. Mais comme ça voulait dire fuck en russe, on se méfiait. C'était un être laid, au visage à moitié bouffi par une brûlure rougeâtre. Il avait un œil crevé et mal recousu, et un autre noir et luisant qui dardait sur chacun un regard mauvais.
Yebat vivait dans le squat le plus grand de l'avenue, un vieil immeuble déserté par ses anciens locataires. Il avait récemment ramené un matelas à côté du sien, une couverture, un manteau presque propre et une robe en tissu élimé. On lui avait demandé s'il avait une nouvelle femme – les précédents étaient une pute mexicaine, une hippie camée et la sœur du type du magasin d'alcool – et il avait répondu non.
-C'est pour une nouvelle, avait-il ajouté. S'appelle Mikhaila Stepanovitch et parle pas anglais. Je l'ai trouvée sur le port, arrivée tout droit de Russie.
Yebat l'avait présentée aux autres. Elle avait dix-neuf ans, des yeux bleus brillants, une longue et épaisse chevelure blonde emmêlée, dix milles roubles changés en quatre cent dollars par le clochard et des formes assez appétissantes pour s'attirer la jalousie des femmes et la convoitise des hommes. Elle semblait un peu naïve, fatiguée et déterminée. Néanmoins, il suffisait de voir le regard de Yebat pour deviner qu'elle ne survivrait pas longtemps.
-Je vais m'occuper de toi, baby, dit-il en russe. Tu crains rien, avec moi.
Mikhaila avait acquiescé sans un mot et jeté un coup d'œil inquiet aux types qui la fixaient avec envie.
10 Janvier 1997
Los Angeles
Ladera Heights
03:00 p.m.
Le quotidien de Mikhaila se réduisit rapidement à quatre priorités : la nourriture, généralement volée ou trouvée dans les poubelles la pièce commune où elle dormait avec Yebat et les autres les toilettes publiques que les femmes essayaient de maintenir relativement propres, et l'unique douche fonctionnelle de l'immeuble, gérée par le vétéran des clochards de l'avenue, qu'on devait payer trois dollars chaque minute.
Le reste devint secondaire. Les vêtements, elle les échangeait avec les camés, ou les récupérait sur les cadavres – elle avait amassé, avec l'aide de Yebat, une paire de collants troués, un jean en bon état, une chemise, deux t-shirts et des baskets. Mikhaila ne souffrait que très peu du froid et du vent, habituée au climat rude de la Russie. Son pays natal, elle y pensait souvent, et ça lui permettait au moins de passer le temps.
Parfois, elle écoutait les autres parler pour tenter de comprendre l'anglais. D'après ce que lui avait dit Yebat, c'était une langue facile, mais sans les bases, elle allait devoir prendre des cours. Cours qui n'étaient pas gratuits, sauf qu'il ne lui restait que trois cent dollars et tant qu'elle n'atteindrait pas un niveau correct en anglais, trouver du travail resterait impossible. La chance aurait pu l'y aider, si elle en avait eu.
Mikhaila ramena ses longs cheveux blonds en une queue de cheval et noua l'élastique qu'un adolescent fugueur lui avait donné. Elle se rassit sur le trottoir. Il y avait deux clochards mexicains de l'autre côté de la route, un chien couché à leurs côtés et un junkie avachi dans le caniveau. La jeune fille se demanda comment il était arrivé là. Puis elle se demanda comment elle, elle était arrivée là.
Partout où elle posait les yeux, elle ne voyait que rage, peur et déchéance. Quand elle avait choisi de quitter la Russie, elle ne s'attendait pas à ça. Elle avait rêvé à des villes lumineuses, des sourires chaleureux et des pelouses impeccables. Décor de carte postale. Elle avait fui l'enfer de la ferme familiale pour en trouver un autre, sans doute mille fois pire, mais dans son arrogance, elle se disait que c'était mieux pour elle.
Mikhaila était née dans une bourgade un peu perdue, près de la Sibérie, où il faisait tout le temps froid. Elle avait eu une mère, Silviana, et un père, Kova, tous deux sévères mais aimants, et une existence banale pour une gamine russe d'après l'U.R.S.S. Malgré les difficultés économiques et sociales du pays, elle n'avait pas manqué de grand-chose. Puis un cousin, du côté de son père, était tombé amoureux d'elle.
Il voulait demander sa main à ses parents. Mikhaila n'en revenait pas. Elle l'avait sèchement rembarré, choquée, tout en parlant d'inceste et d'absurdité. Sauf qu'il avait insisté, et même prétendu que comme son père n'était pas vraiment son père, il n'y aucun problème. La jeune fille ne l'avait pas cru. Elle l'avait traité de fou et s'était précipitée à la ferme pour en parler à sa mère.
Silviana avait éclaté en sanglots. Le cousin disait vrai, mais depuis sa naissance tout le monde avait gardé le secret. Mikhaila avait réagi bêtement, par la colère. Alors sa mère avait essuyé ses joues, lui avait demandé de s'asseoir et avait pris un air grave que la jeune fille ne lui connaissait que trop. Sauf que cette fois, sa mère ne pouvait s'empêcher de sangloter. Puis elle lui avait tout dit.
Silviana avait été violée par un militaire et était tombée enceinte.
Elle n'avait pas portée plainte, encore moins avortée, parce que ça ne se faisait pas, et sa famille lui avait rapidement trouvé un mari pour brouiller les pistes. De la colère, Mikhaila était passée à la fureur. On lui avait menti toute sa vie. Elle était le fruit d'un crime atroce, la fille d'un salopard et d'une trouillarde. Elle était partie dans la semaine, sans un mot, sans une explication. Le plus loin possible, vers le rêve américain.
-Enfant d'un viol, répéta-t-elle à voix basse. Je suis l'enfant d'un viol.
Depuis, les mêmes questions la dévoraient de l'intérieur. Son père était-il un monstre ? Ses oncles et tantes l'avaient un jour regardé de travers en songeant à l'aberration de son existence ? Est-ce que beaucoup de gens le savaient ? Sa mère avait-elle eu le moindre amour pour elle ou bien ne la voyait-elle que comme le poids de sa honte ? Pourrait-elle continuer à vivre, maintenant, en sachant que son sang était celui qu'un pervers ?
Peut-être que oui, songea-t-elle en jetant un coup d'œil au junkie dans le caniveau. Mais sûrement pas ici.
19 Janvier 1997
Compton
Sun Road
09:00 a.m.
Yebat sourit quand le grand mec chauve grimaça face à la cicatrice rougeâtre qui bouffait son visage et son œil mal cousu.
-On est attendu par ton boss, mon coco, et tu sais comme moi qu'il aime pas attendre.
-…Ouais, je sais. Restez-là et bougez pas, je vais le chercher.
Il dévisagea une dernière fois le clochard avec dégoût, lorgna les seins de Mikhaila et disparut dans le bâtiment.
-Je crois que je lui ai tapé dans l'œil, à ce sale con, lança-t-il en russe. Pas vrai ?
-Pourquoi tu m'as amené ici, Yebat ?
Prononcer ce prétendu prénom la gênait – mais jusque là le clochard n'avait pas daigné lui en donner un autre, alors elle faisait avec.
-C'est une surprise.
-Je n'aime pas les surprises.
-Celle-là va te plaire, baby, assura-t-il avec un sourire tordu.
Mikhaila n'ajouta rien et balaya avec appréhension la rue du regard. La crasse et les putes sur les trottoirs ressemblaient à celles de l'avenue, mais les gémissements, les cris et les grognements inhumains qui emplissaient l'air n'avaient rien à voir avec ceux qu'on attendait parfois à Ladera Heights. Baissant les yeux sur le bitume, elle remarqua des traces brunâtres, semblables à du sang séché. Elle releva aussitôt la tête.
Il y avait une inscription en noir sur la façade du bâtiment.
-Qu'est ce qu'il y a d'écrit, là ? demanda-t-elle à Yebat.
Le clochard suivit son regard.
-Sun Road.
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
-La route du soleil, en gros, dit-il en russe.
-Ah, merci.
-Autre chose ?
-Je n'aime pas cet endroit.
Le clochard haussa un sourcil vaguement intéressé.
-S'il te plaît, Yebat, rentrons à l'immeuble, insista-t-elle.
Mikhaila ne comprenait pas pourquoi il l'avait amenée ici. Elle commençait à avoir peur, et elle détestait ça. Le mec chauve revint, coupant toute possibilité de discussion.
-C'est bon, venez.
La jeune fille s'exécuta quand Yebat lui fit signe de la suivre. Ils entrèrent dans le bâtiment, traversèrent un couloir qui sentait la pisse et atteignirent ce qui avait du être un salon. C'était une grande pièce sombre, éclairée par des néons blancs, et à peine meublée d'une table, d'un placard et de chaises en fer éparpillées un peu partout. Un homme aux cheveux teints en bleu vêtu d'un costard gris se tenait debout, au milieu, et semblait les attendre.
Yebat le salua en anglais et commença à parler très vite, avec enthousiasme. L'homme en costard lui répondit avec méfiance, sans lâcher Mikhaila du regard. La jeune fille ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait, jusqu'à ce que le clochard ne laisse échapper son prénom. Puis il la désigna avec un sourire et lui dit en russe.
-Je t'ai trouvé un job, baby. C'est pas génial, mais ça paye bien.
-Qu'est-ce que c'est ?
-Ces messieurs vont te l'expliquer.
-Mais, Yebat, je-
-Come here, coupa la voix glacée du type en costard.
Mikhaila fronça les sourcils et jeta un regard inquiet au clochard.
-Hey, come here. Now.
-Yebat ?
-What's the fuck ? She doesn't speak english ? lança le mec chauve.
-You, shut up, coupa son chef. She's russian, no ?
-Yep, sir. Vas-y, ma grande, il va pas te bouffer, reprit-il en russe.
La jeune fille, hésitante, fit quelques pas vers l'homme en costard. Il la détailla du regard, nota la finesse de son visage, le blond pur de ses cheveux, son teint blanc, ses seins, ses hanches, ses cuisses. Elle semblait réticente, mais il en avait connu des plus farouches et savait amadouer une fille pour en faire une pute.
-Give the money to Yebat, guy.
Le chauve acquiesça, et Mikhaila se tourna à l'instant où une liasse de billets passait dans les mains moites du clochard. La seconde d'après, elle était plaquée au sol par l'homme en costard. Elle sentit une main relever sa robe jusqu'à sa taille et d'autres agripper ses poignets pour l'empêcher de fuir. Elle vit le crâne chauve au-dessus de sa tête, et Yebat disparaître dans l'embrasure de la porte. Et quand on baissa ses collants troués, elle criait déjà.
Des trucs en russe, des insultes qu'elle n'entendait pas elle-même tant son cœur battait furieusement dans sa poitrine.
Elle comprit très vite ce qui allait suivre. Un instant, elle douta. Elle avait vu tellement de loques humaines sur l'avenue, et en être une avait l'air reposant. Elle avait déjà tout quitté en abandonnant la Russie, qu'est-ce qu'il lui restait à perdre ? Pas grand-chose – un peu quand même, et ça pouvait suffire.
Elle aperçut une main du type en costard entre ses cuisses nues, et perçut le claquement sec d'une boucle de ceinture qu'on défait. Puis elle se mit à pleurer et ses yeux rencontrèrent la forme allongée du couteau à la taille de l'homme. Une lame assez longue, dans un étui en cuir, qui retint brusquement toute son attention. Elle ne réfléchit pas quand elle redressa vivement la tête et que son front heurta celui du chauve.
La pression sur ses poignets diminua et elle se dégagea. Elle entendit un gémissement de douleur, un cri de rage et sa main attrapa le manche du couteau. La lame sortit de l'étui dès qu'elle tira, puis ses doigts pivotèrent et elle s'enfonça violement dans le ventre de l'homme. Il y eut un bruit mouillé, suivi par un silence feutré. Il voulut dire quelque chose, mais la lame se retira pour revenir aussitôt pénétrer sa chair, plus profondément encore.
-Shit, bredouilla-t-il avant de crever.
Le corps de l'homme s'affaissa mollement et la jeune fille le repoussa en tirant le couteau. Elle se redressa en chancelant, chercha le mec chauve sans le retrouver et retira complètement ses collants. Elle baissa sa robe, passa sa main libre dans ses cheveux et y sentit quelque chose de tiède et gluant. Du sang tâchait son bras jusqu'au coude, comme ses vêtements. Elle leva le couteau à hauteur de son visage et resta là, sans un mot, à contempler la lame humide et rouge.
Quelque part, on beugla en anglais.
Mikhaila ramena la lame contre sa hanche et sortit du bâtiment.
Los Angeles
Santa Fe Boulevard
09:30 a.m.
Jawad marmonna un salut à la caissière, cala le sac de course contre sa hanche et sortit du supermarché. Il était en retard, comme toujours. Aujourd'hui plus que d'habitude. Il accéléra le pas, traversa la route et choisit de couper par Compton. En tant qu'anonyme, il n'aimait pas ce quartier et faisait tout pour l'éviter, mais le Jawad Diner aurait du être ouvert depuis une demi-heure et il détestait faire attendre les clients.
Même si là-bas, au moins, sa peau noire passait totalement inaperçue. Entre les putes occupées à aguicher leurs clients potentiels, les junkies qui se traînaient lamentablement en marmonnant et les bagarres qui n'en finissaient plus, Jawad était ignoré de tous et n'avait rien à craindre des fils. Néanmoins, il sentait l'air malsain et chargé d'alcool emplir ses poumons dès qu'il posait un pied dans le territoire de la rue.
Courage, vieux, c'est un quartier comme les autres, se dit-il pour se rassurer. Il entra dans Compton, les yeux rivés sur le bitume, et tous les muscles de son corps se crispèrent instantanément. Il se força à penser à Zha Hua, la serveuse qu'il avait embauché le mois dernier, et se demanda si, par miracle, elle avait prise l'initiative d'ouvrir elle-même le Diner – du moins si elle n'avait pas encore perdu ses clefs.
Jawad remarqua un attroupement du coin de l'œil, qu'il dépassa vivement en se maudissant d'avoir choisi ce raccourci. Il se traitait encore d'abruti quand il entendit les appels. Ça venait de sa droite, à quelques mètres à peine, dans une langue qui lui était inconnue mais d'où perçait un désespoir si profond qu'il se retourna. Une jeune fille était assise sur le trottoir, ses jambes nues repliées contre sa poitrine. Elle cherchait son regard.
-Mne nuzhna pomoshchʹ pozhaluĭsta.
-Heu, répondit-il bêtement.
-Pozhaluĭsta, pomogite mne.
Incapable de comprendre le moindre mot, Jawad soupira. Elle ne devait pas avoir plus de vingt ans, et était pieds nus malgré le froid. Ses cheveux blonds étaient noirs sur les pointes, mais en s'approchant prudemment, il vit que c'était du sang séché.
-Hé bien, c'est mauvais ça, murmura-t-il pour lui-même.
-Pozhaluĭsta, gospodin. Pomogite mne.
-…
La jeune fille éclata en sanglots et Jawad se maudit pour la dernière fois.
Los Angeles
The Jawad Diner
10:30 a.m.
Mikhaila s'enroula dans la serviette et s'assit sur le bord de la baignoire. Sa longue chevelure humide coulait dans son dos, et si elle avait passé assez de temps à la laver pour faire disparaître les traces de sang, elle en sentait encore l'odeur amère. Elle était restée longtemps sous une eau trop chaude et sa peau avait légèrement rougie. Elle voyait son reflet dans le miroir embué de la salle de bains, sa silhouette fragile et vulnérable.
Elle avait cessé de pleurer quand Jawad lui avait tendu une pile de vêtements féminins. Elle ne comprenait pas ce qu'il disait, mais son ton doux et patient la rassurait. L'endroit où il l'avait amené ressemblait à un restaurant, et comme il y vivait, elle en avait déduit que c'était le sien. La jeune fille se leva, se sécha rapidement et choisit un jean et un pull à col roulé.
Les vêtements étaient un peu grands, mais ils étaient propres et sentaient la lessive. Elle accrocha la serviette à une patère et sortit. Elle se dirigea vers les bruits de vaisselle et trouva Jawad dans la cuisine du restaurant, occupé à ranger des assiettes. Il était grand, une moins deux têtes de plus qu'elle, costaud et élancé, et devait avoir une petite quarantaine d'années. Son visage carré aux traits marqués affichait une certaine sérénité, renforcée par ses yeux bruns aux reflets chocolat. Il avait de courts cheveux noirs, aussi sombres que sa peau, et un peu de barbe couvrait sa mâchoire.
Mikhaila lui fit aussitôt confiance.
-Excusez-moi, dit-elle en russe.
Jawad se tourna vers elle et lui esquissa un sourire maladroit.
-Yeah ?
-Je voudrais des…
Elle mima un mouvement de ciseaux avec ses doigts, et fut soulagée quand il hocha la tête et ouvrit un tiroir. Il lui tendit une paire aux lames grises et haussa un sourcil, en guise de question muette. Elle y répondit en désignant ses cheveux.
-OK.
Mikhaila le remercia en s'inclinant légèrement et remonta à l'étage. Elle décrocha le miroir, le posa contre le mur et s'assit sur le carrelage, ses jambes ramenées sous son corps. Elle prit une mèche de cheveux dans sa main et la coupa. Puis une autre, encore et encore, jusqu'à ce qu'un carré irrégulier n'encadre son visage. Mais cela ne suffit pas. Elle sentait encore le parfum du sang. Alors elle recommença, à coups secs et brusques, presque rageurs et, quand elle posa la paire de ciseaux sur le sol, elle ressemblait à un jeune homme.
11:00 a.m.
Jawad servit une tasse de café à la serveuse et se laissa tomber sur une chaise, face à elle.
-Dix minutes de pause, pas plus, ordonna-t-il.
-Zha Hua est en salle avec Ji Gui, ça va.
-Je ne veux pas le savoir, Frankie, il est hors de question qu'ils bossent pour vous trois.
-Je sais, mais j'ai pas beaucoup dormi-
-Ce n'est pas un argument recevable. Trouve autre chose.
La jeune fille fit la moue et ne répondit pas. Elle détestait Jawad dans ces moments-là.
-Sinon, tu voulais me parler ? dit-elle finalement.
-Oui. Tu as pris des cours de russe à l'époque du lycée, non ?
-Ouais, pourquoi ? lança-t-elle en enroulant une mèche rouge autour de son doigt.
-Tu as encore quelques notions ?
Frankie but une gorgée de café avant de lui répondre.
-Un peu, je pense. Ça ne fait qu'un an que je n'ai pas pratiqué. Pourquoi tu me demandes ça, Jawad ?
Le cuisinier soupira et se leva.
-Viens, il y a quelqu'un que je dois te présenter.
-Nan, sérieux, tu t'es enfin trouvé une copine ?
Il la foudroya du regard.
-Ah, j'ai rien dit.
Frankie le suivit jusqu'à la chambre d'amis, à l'étage, où elle avait souvent dormi quand le service se finissait tard.
-C'est quelqu'un que j'ai rencontré aujourd'hui.
-Hm, d'accord. Et c'est qui ?
Nouveau soupir.
-Bonne question, lâcha-t-il en ouvrant doucement la porte.
Frankie entra dans la chambre et trouva une jeune fille de son âge, debout devant la fenêtre, le regard rivé sur la rue en bas. Elle sursauta et se tourna vers elle. Elle avait de courts cheveux blonds mal coupés, à la garçonne, et des yeux bleus luisants qui braquaient sur elle un regard inquiet.
-Essaie de lui parler, Frankie. Je crois qu'elle est russe, lança Jawad sur le pas de la porte.
Mikhaila dit quelque chose qu'il ne comprit pas, et la serveuse sourit.
-Un point pour toi, mon vieux. Heu, kak tebya zovut ? demanda-t-elle avec un mauvais accent.
-Mikhaila Stepanovitch, répondit-elle, surprise. Tu parles russe ?
-Da, un peu. Moi c'est Ann Frank Rosenthal, mais tout le monde m'appelle Frankie, articula-t-elle en russe.
Elle se tourna vers Jawad.
-Tu l'as trouvée où, au juste ?
-Hé bien… à Compton.
Le visage de la serveuse s'illumina d'un sourire radieux.
-C'est une fille de la rue ?
-Je ne pense pas, elle ne parle pas anglais et elle avait l'air complètement perdue. Je crois qu'elle s'est faite agresser, elle était couverte de sang.
-Elle n'a pas l'air blessé, pourtant, contredit-elle en fixant la jeune fille.
Jawad haussa les épaules avec résignation.
-Je n'arrive pas à lui parler et je n'ai pas envie de l'effrayer.
-Tu es blessée ? interrogea-t-elle en russe.
-Net.
-Tu t'es battu ?
Mikhaila eut un instant d'hésitation. La jeune femme qui parlait russe ne semblait pas mauvaise, et elle parlait avec enthousiasme. Elle avait des cheveux coupés au carré et teints en rouge, et deux yeux noisettes pétillants de malice sous sa frange. Elle portait une mini jupe en daim, des bottes sur des collants jaune et un sweat ample.
-Da.
Frankie traduisit pour Jawad et reprit.
-Qui es-tu ? Et qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
-…J'ai quitté la Russie il y a deux semaines, et je vivais à Ladera Heights. Je… Je me suis battu et cet homme m'a trouvée, ajouta-t-elle en désignant Jawad.
Frankie lui posa de nombreuses questions, s'arrêtant de temps à autre pour réfléchir ou traduire pour le cuisinier, et Mikhaila y répondit le plus sincèrement possible, omettant son agression et son passé en Russie. Puis Jawad redescendit en cuisine, appelé par un des serveurs.
-Il faut que j'y aille ou je vais me faire engueuler, dit-elle en russe avec un sourire malicieux. Je reviens toute à l'heure.
Frankie rejoignit le cuisinier et Mikhaila la regarda partir en lâchant un soupir soulagé.
23 Janvier 1997
Los Angeles
The Jawad Diner
03:00 p.m.
Frankie reposa le torchon et passa une main dans ses cheveux rouges.
-Putain, j'en voyais pas la fin. Tu pourrais pas embaucher quelqu'un de plus ?
Jawad lui lança un regard.
-Comme si j'en avais les moyens. Tu peux survivre à un peu de plonge de temps à autre, non ?
-Mais avec le fric que tu t'es fait depuis que le chef Lee-
-Pas de ça, Frankie.
-Hein ?
-On en a déjà discuté des centaines de fois, tu le sais très bien.
Frankie ouvrit la bouche pour la refermer aussitôt. Elle avait tendance à oublier à quel point le cuisinier était susceptible sur ce sujet. Quand il avait ouvert le Diner, au début des années quatre vingt, il avait reçu de nombreuses offres et propositions des fils de la rue et des chefs de groupe de South. Il les avait toutes refusées et, rapidement, les emmerdes avaient commencées. On avait brûlé sa voiture, menacé ses serveurs et la rumeur d'un contrat à son nom avait longtemps circulé.
Jawad avait songé à aller voir les flics, mais il avait vite abandonné l'idée quand ses proches lui avaient rappelé que la police ne s'occupait plus de la rue depuis longtemps. Alors le cuisinier avait reçu l'aide de Komui Lee, qui lui proposait de faire de son restau un territoire des Exorcistes, ce qui lui permettait de dissuader beaucoup de s'en prendre à lui et une protection en cas de problème.
Cette fois-ci, Jawad avait cédé. Il ne le regrettait pas, loin de là, puisque son chiffre d'affaires avait doublé et qu'il n'avait plus connu d'ennuis, mais voir son Diner empli de dealers et de professionnels ne l'enchantait guère. Il ne parvenait pas à s'y faire. Ce restau, il l'avait repris après un parcours plutôt chaotique et des petits boulots qui n'avaient mené à rien.
Alors, quand un mac au sourire torve, arme de poing à la ceinture, venait s'asseoir au comptoir, c'était toujours la même colère qui lui montait au visage.
Frankie, elle, voyait les choses sous un autre angle. Elle était passionnée par la rue. Jawad ne savait pas si le fait que, enfant, elle avait passé beaucoup de temps au Diner avec ses parents, de vieux amis du cuisinier, y avait contribué, mais la jeune fille était désormais rompue aux codes de la rue. De nature curieuse et ouverte, native de L.A., elle s'y était intéressée sans aucun but véritable.
Du moins au début.
Puis elle avait rencontré une pute qui vivait à Compton, et y était tombée en allant lui rendre visite. Elle avait tout juste quatorze ans. Pendant deux mois, elle avait disparu. Clope, alcool, coke, sexe, elle avait tout essayé. C'était Jawad qui, avec ses parents et des amis, avait constitué un groupe de recherches pour retrouver la jeune fille. Les flics disaient qu'ils n'avaient pas la moindre chance de la retrouver un jour. Jawad y était néanmoins parvenu, dans un taudis en plein cœur de South. Elle, maigre et fiévreuse, ne l'avait même pas reconnu.
Après un long séjour à l'hôpital, Frankie avait régulièrement tenté de fuguer. Puis ses parents lui avaient loué un studio près d'Inglewood, en échange de sa promesse de ne plus toucher à la drogue et de ne retourner dans la rue que rarement. Promesse qui, jusque là, avait été tenue, mais Jawad, qui veillait sur elle, savait que cela ne durerait pas.
Le cuisinier la regarda avec douceur enfiler son trench noir et pester contre l'horreur de la plonge. Il lui avait accordée son après-midi pour qu'elle sorte avec Mikhaila et lui achète des fringues à sa taille. Malgré lui, il s'était pris d'affection pour la jeune russe. Elle disait ne pas avoir de liens avec la rue, et ça le rassurait un peu, mais elle parlait peu d'elle et montrait des signes d'instabilité. Jawad n'était pas psy, mais il voyait à son regard fuyant et ses moments de vide qu'elle avait subi quelque chose de grave, sans doute cette agression.
Frankie n'avait pas réussi à la convaincre de se confier à elle. Elle avait ramené un dictionnaire anglais-russe et entrepris de revoir tous ses cours de l'époque du lycée. Ils appelaient ça époque du lycée, puisqu'elle y avait rarement les pieds, préférant la compagnie de ses clopes plutôt que celle des profs.
-See ya, lança-t-elle en rejoignant Mikhaila sur le pas de la porte.
-Soyez prudentes, surtout !
-T'inquiètes, je gère !
Mikhaila adressa un signe de la main à Jawad, qui lui répondit par un sourire. Puis les deux jeunes filles disparurent et le cuisinier se surprit à prier pour que tout se passe bien. Pas seulement là, pour leur sortie, mais à l'avenir, et le plus loin possible. Il aurait aimé croire en Dieu, en cet instant. Mais depuis qu'il avait vu le corps presque nu de Frankie étendu sur un matelas défoncé, une seringue entre ses doigts glacés, il ne croyait plus en grand-chose.
30 Janvier 1997
Los Angeles
The Jawad Diner
11:00 a.m.
Mikhaila croisa les bras sur sa poitrine et inspira une goulée d'air frais. Elle faisait une pause entre deux tournées de vaisselle, seule activité que Jawad avait consentie à lui laisser. De toute façon, elle passait la plupart de son temps au Diner, fuyant la solitude de son appartement. Appartement de trente mètres carré, au sixième étage d'un immeuble sans ascenseur et envahi par les rats et les camés, en bordure de Compton. C'était la rue, et Frankie avait contacté quelques types de là-bas pour l'avoir à bas prix.
Pour le moment, elle payait le loyer avec l'argent prêté par la jeune américaine. Elle commençait à s'attacher à l'endroit, à ce lino rouge vif et au canapé-lit. Mais elle dormait peu, obsédée par l'idée du manque et de la misère, se relevant toutes les nuits pour vérifier le contenu du frigidaire. Non, le seul lieu où elle se sentait chez elle, c'était le Diner.
La porte de la cuisine claqua derrière-elle et elle se retourna pour rencontrer le sourire de Frankie.
-Clope ? demanda-t-elle en russe.
-Merci, répondit-elle en anglais.
Mikhaila commençait à apprendre la langue, grâce aux cours offerts par la serveuse.
-Il y a, commença-t-elle en anglais avant de reprendre en russe. Il y a beaucoup de monde, ce matin ?
-Plutôt, oui. L.A. a faim, aujourd'hui.
Elle gloussa, sortit son paquet de Malboro de la poche de son jean et en offrit une à la russe. Elle fit claquer son briquet et alluma leurs deux cigarettes.
-Ah, ça fait du bien, lâcha-t-elle en recrachant une bouffée de tabac.
Mikhaila acquiesça. Depuis que Frankie lui avait fait goûté, le soir même de leur rencontre, elle avait de plus en plus de mal à s'en passer.
-J'ai le flingue.
-Je te rembourserais dès que j'aurais assez.
Frankie haussa les épaules.
-Bah, c'est pas important. Ça me fait plaisir de t'aider, Mik.
-Merci, vraiment.
-C'est normal, entre amies. Et puis, j'avoue que c'était terriblement excitant, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux. Tu me diras ce que tu comptes en faire, hein ?
La jeune fille hésita.
-Je ne sais pas, franchement. C'est juste pour… ma propre sécurité, tu vois ?
-Hm, disons ça.
-C'est vrai, Frankie.
-OK, d'accord. Je te le passe après le service de midi.
-Bien.
Mikhaila tira sur sa cigarette, et la porte s'ouvrit de nouveau.
-Alors, les filles, on se fait les ongles pendant que Zha et moi on se tue à la tâche ?
-Laisse-nous finir nos clopes, Ji Gui, et on vole à votre secours.
Le serveur hocha vaguement la tête.
-Mais vite, alors, les clients commencent à arriver.
Il referma la porte et les deux jeunes filles échangèrent un regard complice.
-Qu'est-ce qu'il disait ?
-Qu'on est indispensable.
11 Février 1997
Los Angeles
John Kennedy Street
10:00 p.m.
Katre remonta ses manches jusqu'aux coudes et ajusta le col de sa veste. Il prenait soin de son apparence, parfois trop d'après son équipe, comme pour compenser sa petite taille, son visage rond et joufflu et ses airs de bambin. Vérifiant le chargeur de son fusil d'assaut, un Colt M4 rutilant, il ignora les rires gras de ses hommes, occupés à mater les filles de l'autre côté de la rue. Des putes, à en juger par leur maquillage de bagnole volée, leurs jupes relevées et leurs seins presque nus.
Katre haïssait les putes.
En fait, Katre haïssait tout ce qui n'était pas lui. Même le Comte, à qui il obéissait sans rechigner, mais il lui semblait que peu de gens appréciait le chef des Noah. C'était un homme craint, redouté, et c'était sans doute ce qui faisait de lui un bon patron.
-On y va, lança-t-il à ses hommes.
L'un d'eux, un grand blanc décharné aux cheveux roux, se tourna brièvement vers Katre.
-On va où, monsieur ?
Soupir. Unno était sûrement le plus respectueux, mais aussi le plus con. Sa mère aurait tenté de l'étouffer avec un oreiller, parait-il, et cela aurait laissé des traces.
-Braqué un restau, abruti.
Dossé gloussa.
-Aujourd'hui, on va casser du nègre, mon p'tit Unno.
Katre lui lança un regard furieux.
-Le fric d'abord, Dossé. N'oublie jamais ça. Il est hors de question qu'on perde du temps parce que t'as envie de te défouler sur un noir.
-Oh, ça va, je-
-Katre a raison, vieux, coupa Trido. On y va, les gars, c'est bientôt l'heure de la fermeture.
Dossé et Unno acquiescèrent, et Katre jugea Trido avec méfiance. L'homme était sympathique, concentré et sûr de lui – tout ce que Katre n'avait pas et le poussait à le haïr encore plus fort, voyant en lui un rival dangereux qu'il ne fallait surtout pas sous-estimé. Prenant la tête du groupe, il épaula son M4 et rumina cette pensée jusqu'à atteindre le restau.
Los Angeles
The Jawad Diner
10:30 p.m.
Mikhaila posa la pile d'assiettes sur la table et jeta négligemment le torchon humide sur son épaule. Elle bâilla, se laissa tomber sur une chaise et s'accorda une pause. Elle entendait le murmure des conversations des clients, dans la salle, et les frasques habituelles de Frankie et Ji Gui, couvertes par les réprimandes de Jawad. N'ayant plus aucune commande à préparer, le cuisinier avait rejoint le comptoir pour prendre des nouvelles des habitués.
Jawad avait semblé hésiter à laisser Mikhaila seule, mais le niveau d'anglais de la jeune femme ne suffisait pas à lui permettre de suivre une conversation. Puis sa présence le mettait mal à l'aise, elle le sentait. Frankie disait que ça venait de son regard, sans préciser ce qu'elle voulait dire par là. Néanmoins, la solitude ne gênait pas la jeune russe.
Un peu de calme lui permettait de réfléchir.
Mikhaila avait vécu tellement de choses ces dernières semaines – son départ précipité de Russie, son expérience de la misère et de la peur, son agression, sa rencontre avec Jawad, son appartement de Compton, son amitié avec Frankie – et plus récemment le Beretta 9 que la jeune américaine lui avait offert. C'était elle qui lui avait parlé des armes, de la rue, de South, apparemment passionné par cet univers qui semblait si malsain et si étrange à Mikhaila.
Elle avait le souvenir de la route du soleil, et de son agression. Agression à laquelle elle ne parvenait pas à donner un nom. Elle ne savait pas dire ce qu'il s'était passé là-bas. Ce qu'elle avait subi, ce qu'elle avait fait. C'était comme une douleur, une douleur lancinant qui se propageait dans tout son corps, et qui lui donnait envie de crier ça fait mal. Mais ça fait mal où ? songeait-t-elle avec amertume. Je ne sais pas.
-Je ne sais pas, mais ça fait mal, murmura-t-elle en russe.
Mikhaila soupira et se leva. Elle sortit dans le couloir, prit son sac et en profita pour jeter un coup d'œil dans la salle. Il ne restait que deux clients, un jeune couple d'hispaniques qui venait de temps à autre. Jawad discutait avec eux, et elle devina qu'ils n'étaient pas de la rue. Le cuisinier évitait tout contact inutile avec ce genre de population. Elle revint en cuisine, s'assit et fouilla son sac.
Elle en sortit le Beretta 9 et le déposa délicatement sur le bois.
Elle le fixa un long moment, incertaine.
Quand Frankie en avait parlé, c'était une chose extraordinaire qui pouvait tuer comme protéger. Là-dessus, Mikhaila n'en savait rien. Mais en s'entraînant au tir sur un terrain vague à la sortie de L.A., elle avait remarqué que l'arme avait la capacité de causer de sérieuses blessures, du moins en visant bien. Elle s'était avérée plutôt douée, ne ratant sa cible que rarement. Elle inspira lentement, prit le Beretta 9 et tendit le bras devant elle.
Serait-elle capable de tirer sur quelqu'un ? Et si oui, sur qui ? Pourquoi ?
Questions qui restaient sans réponse. Le simple sentiment de sécurité provoqué par le métal froid balayait toutes ses interrogations. Elle s'apprêtait à remonter pour ranger l'arme et reprendre la vaisselle quand un beuglement déchira l'air. Une voix forte, masculine. Inconnue. Elle fronça les sourcils, cacha par réflexe l'arme dans son dos et s'avança vers la salle. Elle y jeta un regard, curieuse.
Quatre hommes qu'elle n'avait jamais vus étaient entrés dans le Diner. Vêtu de chemises et de vestes sales, ils ne ressemblaient pas à des clients. Puis elle vit les flingues, à leur ceinture et dans leurs mains. De la même taille que son Beretta. Sauf ce que portait le plus petit des hommes, quelque chose comme un fusil développé. Plus massif, donc plus dangereux. Son propriétaire criait des trucs en anglais, avec colère et impatience.
C'était lui le chef, aucun doute.
Lui qui, avec ses hommes, braquait leurs armes sur Jawad, Frankie, Ji Gui, Zha Hua, les mains à hauteur de visage, et forçait le couple d'hispaniques à s'allonger sur le sol. Mikhaila réfléchit à peine, retira la sécurité de son Beretta et entra dans la salle. Pas un instant elle ne prit conscience des risques qu'elle courrait. Elle ne voyait que le canon des flingues et les visages inquiets du cuisinier et des serveurs.
-Hey, you ! cria-t-elle.
Katre se retourna. À quelques mètres de lui, un jeune homme braquait un Beretta en sa direction. Il était plutôt grand, mince, avec des cheveux blonds très courts. Il marmonna quelque chose qu'il ne comprit pas, d'une voix féminine.
-Heu, trouva-t-il à répondre.
-Fuck off, bastard !
Les insultes et les jurons étaient ce qu'elle avait retenu le plus facilement. Voyant que Katre ne réagissait pas, elle lui tira dans la jambe. La balle pénétra son genou et brisa l'os, dans une gerbe de sang tiède et gluant. L'homme lâcha un cri de douleur, lâcha son fusil d'assaut et s'écroula sur le sol. Dardant sur les autres un regard brûlant de rage, Mikhaila fit un pas vers eux.
-Out, siffla-t-elle.
Trido déglutit et lâcha le sac à dos vide qu'il tenait à la main.
-OK. Let's go, guys, lâcha-t-il.
Dossé prit Katre, hurlant et furieux, par le bras et le tira presque jusqu'à la sortie, Trido en tête et Unno incertain, dévisageant Mikhaila.
-It's a girl, no ?
La jeune fille tira une deuxième fois et la balle effleura l'oreille d'Unno, qui recula aussitôt et rejoignit les autres. Jawad les regarda s'éloigner dans la nuit, abasourdi. Le calme revint, et le couple d'hispaniques partit sans un mot. Personne ne remarqua qu'il n'avait pas payé. Puis Ji passa une main dans ses cheveux noirs et lança un regard admiratif à Mikhaila.
-Hé beh, je savais pas qu'on planquait une tueuse.
-Mademoiselle Stepanovitch, osa Zha Hua. Vous avez vraiment mis ces hommes à la porte ?
La jeune fille répondit en russe. Elle avait baissé son bras et remit la sécurité de son Beretta.
-Elle dit qu'elle a du mal à y croire elle-même, traduisit Frankie. Mais putain de bordel de merde, Mik, c'est un truc de fou ! Ces types, c'étaient les hommes du Comte, le gang des Akumas !
-Des aku-quoi ? glissa Ji.
-Sérieusement, Frankie ? demanda Jawad. Des hommes du Comte ?
La jeune américaine croisa les bras sur sa poitrine.
-Ouais.
-Le Comte est un ennemi de Komui Lee, n'est-ce pas ?
-Un ennemi ? railla-t-elle. Le mot est faible. Ils se tirent dans les pattes à longueur de temps.
Mikhaila les écouta sans comprendre, puis baissa les yeux sur la traînée de sang qui couvrait le carrelage. La colère était passée, et elle ne ressentait ni peur, ni regret.
-Tu crois que ça peut nous attirer des ennuis ? s'enquit Zha. Ce Comte, c'est un chef de gang de la rue, non ?
-L'un des plus puissants et dangereux, sans compter les Noah.
-Génial. Zha Hua, Ji, nettoyez-moi cette tâche, reprit Jawad avec un calme exemplaire. Je vais fermer le Diner pour quelques jours, par précaution.
-On devrait contacter le chef Lee, aussi.
Le cuisinier tiqua.
-Je n'y tiens pas plus que ça, Frankie.
La jeune fille acquiesça vaguement, sans protester. Se tournant vers Mikhaila, elle lui lança en russe :
-Comment tu te sens, Mik ?
-Hm, bien.
-Tu as été géniale, tu sais ? Tu avais tellement de classe face à cette bande de bras cassés.
-Ah bon ? répondit-elle en haussant un sourcil.
Frankie eut un sourire ravi.
-Oh que oui.
Note :
Katre, Trido, Dossé, Unno : ce sont bien des "akumas", dont j'ai arrangé les chiffres quatre, trois, deux, un.
Come here : viens ici.
Now : maintenant.
What's the fuck ? She doesn't speak english ? : C'est quoi ce bordel ? Elle parle pas anglais ?
You, shut up : toi, ta gueule.
She's russian, no ? : Elle est russe, non ?
Give the money to Yebat, guy : donne l'argent à Yebat, mec.
Mne nuzhna pomoshchʹ pozhaluĭsta : j'ai besoin d'aide, s'il vous plait.
Pozhaluĭsta, pomogite mne : s'il vous plait, aidez-moi.
Pozhaluĭsta, gospodin. Pomogite mne : s'il vous plait, monsieur. Aidez-moi.
Kak tebya zovut : quel est ton nom ?
Da : oui.
Net : non.
Fuck off, bastard : fous le camp/va te faire foutre, batard.
Let's go, guys : on y va, les mecs.
Oui, beaucoup de lexique pour ce chapitre.
