Le trajet de la surface de Luminae jusqu'à la première lune ne prit qu'une dizaine de minutes, pendant lesquelles Dame Ysope ne cessa d'incanter une mélopée afin qu'ils ne tombent pas comme des pierres.

Le scanner du jumper repéra une construction sur la face cachée de la lune, au fond d'un grand cratère. Il s'agissait d'une petite base Ancienne, faite pour être utilisée en milieu dépourvu d'atmosphère.

Rosanna apponta au sas de la station, puis lorsque les capteurs lui indiquèrent que l'atmosphère interne était respirable, elle passa le commandement à Giacometti pour l'exploration.

Lorsque Giacometti et Johnson eurent sécurisé le petit habitacle, elles entrèrent à leur tour.

Il s'agissait de toute évidence d'une petite station de recherche, qui avait dû être abandonnée au début de la guerre contre les wraiths. Rosanna accéda sans trop de problèmes à l'interface de la station, qui était en assez mauvais état. La plupart des programmes étaient corrompus, et une bonne partie des capteurs de la station avaient été détruits par des siècles de bombardements météoriques.

Elle parvint tout de même à localiser le bloc d'alimentation de la station, ainsi qu'à sauvegarder une partie des fichiers de mémoire.

Le générateur se trouvait dans une petite pièce capitonnée sous la base, et il lui fallu retirer presque tout son équipement pour pouvoir passer par la minuscule trappe.

Elle mit presque dix minutes pour trouver comment débrancher l'E2PZ, mais lorsque celui-ci jaillit de son socle avec un chuintement, elle ne put retenir un cri de joie.

Le lourd cristal brillait d'une lumière dorée, et lorsqu'elles furent de retour à bord du jumper -craignant que la station privée de son énergie ne se dépressurise- elles purent vérifier qu'il était encore chargé à environ vingt pour cent. D'après la physicienne qui avait étudié rapidement la machine cachée dans la statue d'Antianeira, cela suffirait à réactiver l'appareil pour plusieurs siècles. En revanche, cela serait largement insuffisant pour alimenter Atlantis.

Rosanna proposa donc de retourner sur-le-champ au monastère pour réactiver la « bénédiction d'Antianeira » -comme elles avaient surnommée la machine- et de ne partir que le lendemain, à tête reposée et après avoir annoncé leur découverte à la cité, pour chercher les deux autres E2PZ.

Dams Ysope, qui avait emballé dans un drap de soie le générateur -tout en pleurant de joie face à la relique sacrée- ne put qu'acquiescer.

Lorsqu'elles furent de retour, la matriarche fit immédiatement organiser une grande cérémonie afin de mettre la nouvelle Pierre d'éternité en place sans délai.

L'équipage terrien assista donc, sous le regard des trois lunes blafardes, à la lente procession de femmes tout de blanc vêtues, psalmodiant de leurs voix douces des prières depuis longtemps oubliées.

L'ancienne pierre épuisée, fut retirée de son socle, bénie, puis placée dans un grand reliquaire d'or.

La nouvelle, fut purifiée, bénie à son tour, puis exposée à toute la communauté, après quoi elle fut mise dans son nouveau socle.

Alors que le générateur s'enfonçait, une note sourde comme une corne de brume résonna longuement. Puis, de fins rayons d'or qui étincelaient dans le dos de la statue, de minuscules fils de lumière se répandirent, illuminant chaque proverbe et chaque forme gravée dans les murs du monastère. La lueur rayonna pendant quelques instant, puis doucement s'éteignit alors que le son mourrait en écho sur les collines alentour.

Les nonnes firent de nombreuses offrandes et prières à leur protectrice puis lorsque chacune eut montré sa dévotion de la manière qui lui convenait, Dame Ysope sonna la cloche annonçant la fin de la cérémonie.

Rosanna envoya son équipe se coucher, se doutant que le lendemain serait une longue journée. Parmi les indigènes, bien peu furent celles qui trouvèrent le sommeil.

Le lendemain, alors que la cloche des matines réveillait le monastère, Rosanna ordonna le départ.

Elle voulait faire un rapide crochet par la Porte, afin d'envoyer de leurs nouvelles et de demander des combinaisons spatiales, car rien ne leur garantissait que les deux autres stations qu'elles espéraient trouver sur les lunes aient aussi bien survécu à des millénaires sans aucun entretien.

Weir se montra plus qu'enchantée par les nouvelles, et leur envoya trois scaphandres par la porte.

Rendez-vous fut pris douze heure plus tard, ou plus tôt si elles avaient récupéré les E2PZ.

Sur la seconde lune, la plus petite, le générateur se trouvait dans un énorme satellite Ancien écrasé, qui avait été placé sous un bouclier maintenant une atmosphère respirable autour.

En étudiant le satellite, elles découvrirent qu'il s'agissait d'un relais de communications qui avait été abattu sur la lune lorsqu'il était devenu obsolète, afin qu'il ne risque pas de retomber sur la planète, y causant de gros ravages par sa taille -plusieurs centaines de mètres.

Rosanna ordonna à toutes celles n'ayant pas revêtu de combinaison de s'enfermer dans le cockpit du jumper puis, accompagnée de Giacometti et du Dr Podopov, elle partit extraire le générateur.

Le satellite ayant été mis hors-tension avant d'être abattu, L'E2PZ devait être encore chargé presque à bloc.

Il fallut près de quatre heures aux trois femmes pour démonter pièce après pièce le satellite afin de se frayer un chemin jusqu'à son coeur. Lorsqu'elles parvinrent enfin dans l'ancienne salle du générateur, ce qu'elles découvrirent les découragea. Le satellite avait subi de très lourds dégâts en s'écrasant, et la salle était plus qu'à moitié effondrée. Lorsqu'elles eurent dégagé le cœur des décombres, elles découvrirent qu'il avait été endommagé par une poutrelle d'acier. Aucune des trois n'étant ingénieur, elle se contentèrent de le sortir de son socle défoncé et de l'emmener. Elles laisseraient le soin aux experts de la cité de déterminer s'ils pouvaient encore en faire quelque chose.

C'est épuisées qu'elles retournèrent à bord du jumper.

Le moral n'y était plus. Elles avaient scanné la troisième et dernière lune, et savaient déjà qu'un vaisseau s'était crashé sur la station de recherche jumelle de la première. Les chances de retrouver l'E2PZ intact étant très faibles, elles avaient opté pour cette lune dans l'espoir que le générateur y soit encore actif.

Rosanna rit intérieurement. On lui avait dit qu'elle n'irait pas dans l'espace, pas vraiment, et voilà qu'elle pilotait un vaisseau spatial pour aller explorer des lunes à la recherche de générateurs millénaires ! Il y avait publicité mensongère...

Après un pique-nique frugal à bord du jumper, elles se mirent en route pour la troisième lune.

Un scan plus minutieux leur apprit deux choses. La bonne nouvelle était une signature énergétique correspondant à un E2PZ chargé, la mauvaise était que le vaisseau crashé était une frégate wraith.

Rosanna tenta de se rassurer : les wraiths étaient solides mais ils ne pouvaient survivre dans le vide, et vu l'énorme balafre qui déchirait le flanc du vaisseau, il ne devait plus y avoir de quoi respirer là-dedans. Elle pria intérieurement pour avoir raison, car il leur faudrait entrer à l'intérieur de l'épave pour atteindre l'E2PZ.

Elle laissa le Dr Padopov en compagnie de Dame Ysope -qui avait à nouveau tenu à venir- dans le cockpit avec ordre de rendre le jumper invisible et d'attendre la prise de contact six heures plus tard pour appeler des secours -si elles ne revenaient pas entre-temps.

Lorsque Rosanna et les deux marines eurent revêtu à nouveau leurs combinaisons, elles sortirent, dans le véritable vide spatial cette fois-ci.

La peur envahissait l'artiste, qui s'efforça de se calmer, étudiant le ciel extraordinaire au-dessus d'elle pour ne plus penser à ce qui se passerait en cas de problème avec son scaphandre.

Après une brève marche, le trio atteignit le flanc disloqué du vaisseau dans lequel elles s'engagèrent prudemment.

Malgré le détecteur qui leur indiquait en permanence l'emplacement du générateur, il leur fallut longtemps pour parvenir au fond de la cale, juste au-dessus de la petite station lunaire écrasée. Elles avaient dû rebrousser chemin un nombre incalculable de fois face à des couloirs effondrés ou des gouffres béants qui leur barraient la route.

Johnson entreprit de découper la coque qui les séparait du générateur avec le chalumeau de la NASA qui leur avait été fourni en même temps que les combinaisons. Lorsqu'enfin la plaque céda, révélant la station Ancienne en dessous, Rosanna eut un très mauvais pressentiment.

Le socle du générateur avait été branché à tout un réseau de câbles organiques wraiths, qui sortait d'un autre trou un peu plus loin dans la carcasse de la frégate. Les filins pulsaient doucement d'une faible lumière, indiquant qu'ils alimentaient bien quelque chose.

« Merde, c'est quoi ça ? » grogna Giacometti dans sa radio.

« Un bricolage pour utiliser l'énergie du générateur, il y a eu au moins un survivant au crash » répondit l'artiste d'une faible voix.

« On fait quoi ? » demanda Johnson.

« Allez sécuriser l'autre trou, je vais voir si je peux le débrancher. Après on fiche le camp le plus vite possible. » dit-elle en s'écartant pour laisser passer les deux soldates.

« Tout va bien, les câbles s'enfoncent dans une autre coursive, mais RAS » annonça Johnson après être remontée par l'autre ouverture.

Rosanna s'y laissa glisser à son tour, et s'approcha de L'E2PZ.

Elle dut découper avec son couteau une sorte de tissu conjonctif qui avait poussé sur le générateur et le cadran de contrôle, mais fort heureusement, le système de base d'amarrage du générateur ne semblait pas avoir été altéré. Avec quelques difficultés à cause des gants de la combinaison, elle enclencha la séquence d'extraction de l'E2PZ.

Les quelques secondes que cela prit lui parurent des heures.

Enfin elle put sortir le lourd cristal de son socle.

« J'ai le générateur, on y va ! » dit-elle en rebroussant chemin.

Giacometti passa devant, tandis que Johnson fermait la marche.

Elles durent refaire le long et difficile chemin à l'envers, se trompant plusieurs fois de route.

Rosanna crut tout d'abord que son imagination et le stress lui jouaient des tours. Cela faisait plusieurs fois qu'elle voyait quelque chose bouger du coin de l'œil.

« Je vois des trucs bizarres ! » annonça Giacometti.

« Moi aussi, mais quand je tourne la tête, ils disparaissent » avoua l'artiste.

« J'ai déjà vu ça sur P8C-311, c'est des illusions wraiths ! » grogna Johnson d'une voix tendue.

« Il faut qu'on se tire d'ici en vitesse ! » paniqua l'artiste en cherchant frénétiquement quel chemin prendre.

Elle choisit un tunnel au hasard et elles s'y enfoncèrent en courant.

Quelques mètres plus loin, un éboulis les força à s'arrêter.

En se retournant , Rosanna poussa un cri.

Elles étaient prises au piège. Une grande silhouette revêtue d'un scaphandre noir à l'aspect organique -qui ne laissait aucun doute sur la race du propriétaire- les menaçaient d'une sorte de petit canon à l'air vicieux.

Johnson ouvrit le feu. Le wraith recula d'un pas, tandis que la combinaison percée laissait échapper de l'air. Moins de trois secondes plus tard, les fuites se colmataient d'elles-mêmes tandis que l'alien s'avançait à nouveau vers elles.

« Tirez encore ! » hurla la jeune femme paniquée.

Le wraith recula encore sous les impacts des tirs conjugués des deux Marines, et tira en réflexe : un projectile toucha Johnson, la transperçant de part en part.

Rosanna était en plein cauchemar. Elle regarda fixement le sang de la soldate jaillir à gros bouillon de la combinaison avant de tomber doucement au sol, tandis que la vie quittait ses yeux.

Soudain un puissant instinct de survie la poussa en avant. Elle laissa tomber le générateur et se jeta sur l'arme que Johnson avait lâchée, puis sans prendre la peine de se relever, elle vida ce qui restait du chargeur sur le wraith.

L'alien, criblés de balles, était en train de suffoquer, sa combinaison perdant de l'air de partout.

« Son arme ! » hurla Rosanna en se jetant sur le bras qui tenait le canon.

Giacometti, heureusement, suivit le mouvement. Il y eut une brève lutte, durant laquelle le wraith tira à trois reprises sans parvenir à les toucher, puis soudain Rosanna partit en arrière, le canon dans les mains.

Le wraith débarrassé d'une assaillante essaya de briser la visière de Giacometti. Son premier coup de poing fendit le verre.

« Tire ! » hurla Giacometti, terrifiée et impuissante sous la poigne implacable de l'alien.

Le hurlement électrisa la jeune femme qui appuya une fois, deux fois, trois fois sur la gâchette de l'arme.

Les impacts clouèrent le wraith contre la paroi du vaisseau, et Giacometti, libérée, s'effondra au sol.

Lorsqu'elle se releva l'instant suivant, Rosanna, en état de choc appuyait toujours sur la gâchette de l'arme vide, fixant d'un air terrifié la carcasse du wraith presque coupé en deux par les tirs du canon.

La guerrière lui enleva l'arme des mains, et se plaçant devant elle, la força à la regarder.

« Rosanna, calme-toi, c'est fini ! C'est fini ! » lui dit-elle d'un ton ferme mais apaisant.

La jeune femme se ressaisit un peu, et elle parvint à calmer sa respiration paniquée.

« Comment va Johnson? » demanda-t-elle.

« Elle est morte. Il faut qu'on sorte de là. Tiens, prends ça et suis-moi.» lui répondit Miléna en lui collant l'E2PZ dans les bras.

La guerrière ramassa ensuite le corps sans vie de sa camarade, ainsi que l'arme wraith, et prit la direction des opérations. Rosanna la suivit dans un état second, pas après pas. Elle n'entendit même pas lorsque le Dr Popodov les contacta, paniquée, pour leur demander si tout allait bien, car elle avait entendu des hurlements sur la radio saturée de parasites.

Elle était toujours en état second lorsque l'archéologue la délesta du générateur et lui retira son casque. Giacometti, qui avait aussi retiré son casque fendu, lui colla une claque retentissante.

« Tu vas te reprendre, et nous ramener sur Luminae tout de suite ! » lui hurla-t-elle dessus.

Rosanna reprit ses esprits, assez pour réaliser que le wraith n'était peut être pas le seul survivant du crash, et qu'il fallait qu'ils quittent vite la sinistre lune.

Elle s'assit face au tableau de bord et ramena le frêle vaisseau dans l'atmosphère rassurante de la planète, tandis que Dame Ysope entamait une mélopée mortuaire afin que l'âme du soldat Johnson repose en paix.